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    Impression du texte

    Dossier: Gibson Mel

    Mel Gibson et le Démon de la mauvaise foi

    Jean-Philippe Costes

     

     

    Mel Gibson

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Mel Gibson (cliquez ici pour accéder à son dossier biographique)

     

     

    Dans son fameux « sermon sur la montagne », Jésus de Nazareth expliquait aux foules venues l’écouter : « Vous avez entendu qu’il a été dit : Œil pour œil, dent pour dent. Eh bien moi, je vous dit de ne pas tenir tête au méchant : au contraire, quelqu’un te donne-t-il un soufflet sur la joue droite, tends-lui encore l’autre »[1]. Cet enseignement, Mel Gibson a eu tout loisir de le mettre en pratique après la sortie de la Passion du Christ et d’Apocalypto. En effet, ces deux films qu’il a coécrits, produits et réalisés entre 2004 et 2006 lui ont valu un déluge de critiques, toutes plus cinglantes les unes que les autres. Ainsi, aux dires des media et de certains « experts » du Septième Art, l’acteur Américain devenu metteur en scène serait le Saint Patron de la violence gratuite, l’apôtre d’une rage délirante, le prophète maudit d’une haine absolue du genre humain - haine dont les Juifs seraient les premiers exutoires.

                Il est vrai que la Passion du Christ et Apocalypto ont tout pour susciter la controverse. Le premier film montre les aspects les plus sordides des dernières heures de la vie du Messie, de Son arrestation à Sa crucifixion en passant par les odieux supplices que Rome Lui a fait subir. Tout aussi riche en détails répugnants, le second relate les sanglantes aventures d’un jeune Indien (Patte de Jaguar), qui tente de sauver les siens de la barbarie Maya. Dans ces deux longs-métrages, Gibson n’épargne rien au Spectateur : non seulement il lui inflige des scènes d’une violence inouïe mais en plus, il fait durer le déplaisir jusqu’à l’insoutenable.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Apocalypto

     

     

                En soi, un tel parti pris est de nature à justifier l’opprobre qui a couvert la star Hollywoodienne. Ce triste sort paraît d’autant plus légitime que le réprouvé ne jouit pas d’une réputation des plus flatteuses : accusé d’être un alcoolique impénitent et un suppôt de la droite ultraconservatrice, Mel Gibson ne passe pas pour un digne représentant de l’intelligentsia Américaine. Dans ce contexte de déchaînement des passions, le confort de l’esprit incite à classer cette figure de proue du cinéma populaire dans la longue liste des réalisateurs indigents, des sadiques sans conscience qui se régalent de la souffrance d’autrui ou bien, des marchands du Temple qui produisent des films « gores » à seule fin de séduire un public en mal de sensations fortes.

                Toutefois, la Raison commande de dépasser le stade primitif des jugements d’Inquisition et de procéder à une analyse plus objective. Ce qui heurte immédiatement le sens critique, lorsqu’on examine la Passion du Christ et Apocalypto, c’est le contraste saisissant qui fait cohabiter, à l’intérieur de ces films, de remarquables forces et de coupables faiblesses. Ainsi, ces œuvres se caractérisent d’abord par des maladresses récurrentes. Outre une esthétique inégale, qui associe fréquemment des images d’une beauté troublante à des prises de vue sans éclat, ternies par des décors outrageusement artificiels, elles souffrent en effet d’une constante naïveté, qui porte indéniablement préjudice à leur valeur intrinsèque. Cette tendance se manifeste par exemple à travers des scènes dont la candeur n’est guère atténuée par leur fonction narrative. Tel est notamment le cas de la séquence finale d’Apocalypto qui montre, sans préparer le Public, le débarquement providentiel des Chrétiens d’Europe venus répandre la bonne Parole dans une Amérique ravagée par le péché.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    La Passion du Christ

     

                Cette propension à la naïveté se traduit également par une difficulté chronique à manier des instruments aussi fondamentaux que le symbolisme, le non-dit et le hors-cadre. Il en résulte parfois des plans d’une violence superflue, qui desservent les ambitions intellectuelles et artistiques de l’auteur [2].

                Plus fâcheuse encore est l’insouciance qui a conduit Mel Gibson à filmer la Passion du Christ, sans prendre la précaution élémentaire d’expliquer les enjeux politiques et religieux de l’époque. En l’absence de ce travail de contextualisation, au terme duquel le Spectateur eût  été amené à comprendre que le Christ n’est pas mort par la faute des Juifs mais à cause des manœuvres concertées des autorités Romaines, de Caïphe et des hauts dignitaires du Judaïsme, il était évident que le film, aussi « innocent » fût-il, serait l’objet d’un procès en antisémitisme [3].

                Néanmoins, tout ceci ne saurait occulter les qualités du travail de Mel Gibson. Ainsi, ses films se distinguent par une intensité dramatique qui ne laisse aucune place à l’ennui. Ils sont interprétés par des acteurs qui, non contents d’être talentueux, sont admirablement dirigés [4].Mais par dessus tout, ils regorgent de scènes bouleversantes : qui peut rester insensible devant ce Christ agonisant, qui endure sans le moindre ressentiment les supplices que lui infligent des bourreaux sans pitié ? Qui peut rester de marbre face au spectacle à la fois ignoble et fascinant de cette civilisation Maya qui, minée par la décadence, sacrifie des hommes avec délectation avant de jeter leur corps démembré dans de gigantesques fosses communes ?

                De toute évidence, seul un véritable artiste peut être l’auteur de ces images dantesques. La meilleure preuve de cette assertion est que Mel Gibson, en dépit de ses failles et de sa personnalité sulfureuse, tient manifestement un propos rationnel et cohérent. Ainsi, ses deux films majeurs (La Passion du Christ et Apocalypto) témoignent d’une volonté incoercible de porter la parole divine. Certains lui ont d’ailleurs reproché de l’avoir profanée, en montrant sans vergogne des atrocités innommables. Mais n’en déplaise à ses contempteurs dont beaucoup n’ont, semble-t-il, jamais lu la Bible, Mel Gibson n’a nullement trahi le texte sacré.

     

    Mel Gibson

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Apolcalypto

     

                Comme la souffrance, la violence est en effet partie intégrante des Saintes Ecritures. L’étude de l’Ancien Testament le démontre : il commence par le péché originel et la chute du Paradis terrestre ; il se poursuit avec l’assassinat d’Abel par Caïn ; il relate sans remords le Déluge et l’extermination de l’essentiel de la race humaine, la destruction impitoyable de Sodome et de Gomorrhe ou encore, les plaies infligées à l’Egypte païenne ; il est émaillé de guerres fratricides et fait le récit des conflits incessants qui opposent les tribus d’Israël aux Philistins ; il narre avec force détails les multiples trahisons que subissent ses héros [5]… Au-delà des apparences, cette violence terrifiante n’est pas dénuée de sens : elle permet notamment à Dieu de mesurer la foi de Ses créatures, constamment tentées par les charmes vénéneux du paganisme .En l’espèce, l’Exode apparaît comme un exemple des plus révélateurs. En décrivant le long et pénible processus par lequel le Peuple élu se libère du joug pharaonique, forge son unité et recouvre sa grandeur, il montre ainsi que la douleur et l’épreuve sont les voies privilégiées de la Transcendance.

                Le Nouveau Testament, qui constitue la trame de la Passion du Christ, ne déroge pas à cette règle. On peut même se risquer à dire que le binôme violence/souffrance est une dimension fondamentale du message évangélique. Ainsi, la « bonne nouvelle » [6] que Jésus de Nazareth a la lourde charge d’annoncer est que Dieu l’a mis au monde, lui a fait vivre les misères de la condition humaine et l’a soumis aux tourments de la Mort afin de racheter les méfaits de Ses créatures. Dans cette perspective, le calvaire du Christ signifie que Dieu pardonne le Péché originel et prend sur lui toutes les fautes de l’Humanité. Telle est la raison pour laquelle Mel Gibson a choisi de ne rien cacher du martyre de Jésus : en Chrétien convaincu, il a voulu mettre des images sur les Saintes Ecritures et ainsi, redonner corps à l’esprit du texte biblique. Certes, il aurait pu s’en tenir à une description conventionnelle des derniers moments de la vie du Messie ; toutefois, ce parti pris artistique, aussi contestable soit-il, a le mérite de nous rappeler que les mots, loin de constituer des abstractions éthérées, recouvrent des réalités tangibles. Or, ces mots (lapidation, flagellation, calvaire, crucifixion…) figurent bel et bien dans les Evangiles [7]

                Une violence similaire se retrouve au sein de l’Apocalypse selon Saint Jean, que Mel Gibson a transposé à l’écran dans son film Apocalypto. Là encore, une analyse dépassionnée nous amène à conclure que le réalisateur ne s’est pas tant livré à une surenchère dans l’horreur  qu’à une simple transposition d’un texte incroyablement brutal. Ici, les illustrations sont si nombreuses qu’il serait vain de les énoncer de façon exhaustive. On retiendra cependant quelques épisodes emblématiques, tels que les calamités qui suivent les « Sept Trompettes » [8], les « Sept Fléaux » que Dieu envoie sur Terre après que le « Dragon » eût transmis son pouvoir à la « Bête » [9] ou encore, l’extermination des Nations païennes [10].Cette mise au point théologique étant faite, les accusations d’apologie de la violence gratuite, qui n’ont cessé d’être portées contre Apocalypto, perdent une grande part de leur sens.

     

    Mel Gibson

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    La Passion du Christ

     

                Elles apparaissent d’autant moins pertinentes qu’à l’instar de son modèle biblique, le film poursuit un but précis : « révéler » [11] la fin prochaine d’un monde corrompu, la défaite du Mal et l’avènement de la « Jérusalem terrestre », c’est-à-dire, l’établissement du royaume de Dieu. Un tel propos ne relève pas simplement du domaine de l’ésotérisme. S’il s’inscrit effectivement dans une tradition prophétique dont Saint Jean est l’ultime incarnation Chrétienne il est également la traduction d’un projet politique. Dans l’Apocalypse, ce plan consistait à raffermir le moral des Chrétiens affligés en leur promettant la chute de la tyrannie Romaine [12]. Dans Apocalypto, on ne peut s’empêcher de penser que la civilisation Maya, ses innombrables turpitudes, ses sanglantes expéditions militaires et sa déliquescence morale forment une allégorie des Etats-Unis, pays autrefois glorieux qui, miné par l’utilitarisme et l’impérialisme, recherche à présent la voie de la rédemption. Une rédemption qui, dans l’esprit de Mel Gibson, passe nécessairement par un retour aux valeurs du Christianisme…

                Cette représentation conservatrice et religieuse du monde est bien entendu critiquable. Elle peut même sembler détestable à des esprits laïcs et progressistes. Cependant, affirmer que l’œuvre de Gibson n’est que haine stérile et ruine de l’esprit serait intellectuellement malhonnête.

                Ces deux derniers mots nous amènent précisément au fond du problème. Car en définitive, de quoi l’auteur d’Apocalypto et de la Passion du Christ aurait-il pu se rendre coupable ? De s’être attaqué à un sujet religieux ? L’exercice n’est en rien une nouveauté. D’avoir péché par mauvais goût, ou par manque d’habileté ? En la matière, les fautifs sont légion et bien souvent, ils prospèrent en toute quiétude. D’avoir trahi la parole biblique ? L’examen des faits prouve que tel n’est pas le cas.

                Au fond, ce que certains reprochent amèrement à Mel Gibson, c’est d’être un péon, qui a eu l’insupportable audace de s’inviter à la table des hidalgos. En termes moins métaphoriques, on l’a blâmé pour avoir exprimé ses convictions, pour avoir exposé une vision personnelle de la vie [13]. Autrement dit, on lui a fait grief de s’être comporté comme un véritable auteur alors même qu’il n’est qu’un autodidacte, un acteur qui doit sa gloire au cinéma grand public. Pour preuve, ses deux premières réalisations, l’intimiste Homme sans visage (1993) et le spectaculaire Braveheart (1995) n’ont soulevé aucune vague de protestation [14]. Or, un film comme Braveheart, aussi attrayant et enlevé soit-il, présente les défauts traditionnels des productions Hollywoodiennes : acteurs « bodybuildés », sourires « ultra-bright », humour facile, bons sentiments, manichéisme, anachronismes linguistiques et assurément, bon nombre de libertés prises avec l’Histoire [15]. Néanmoins, il a une « qualité » qui le met définitivement à l’abri de la réprobation générale : il est fondamentalement impersonnel.

     

    Mel Gibson

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Braveheart

     

                C’est en cela que le sort de Mel Gibson est universel. Il nous rappelle en effet à quel point il est difficile pour tout homme de sortir de sa condition, c’est-à-dire, d’exister, au sens Sartrien du terme [16]. Il souligne aussi qu’un auteur n’est pas tant jugé pour ce qu’il fait mais pour ce qu’il est, ou semble être. Il prouve enfin que l’Artiste, pour s’extraire du néant, doit avoir le temps et la liberté de s’affirmer sans être par avance, sacrifié sur l’autel des idées préconçues. En un mot comme en cent, son destin dépend de notre capacité à exorciser le Démon de la mauvaise foi qui bouillonne au plus profond de notre âme.

     



    [1] Jésus de Nazareth, Evangile selon Saint Matthieu 5-38-40, La Bible de Jérusalem, traduction Française sous la direction de l’Ecole biblique de Jérusalem, Paris Desclée de Brouwer, 2000.

    [2] Par exemple, était-il indispensable de montrer un Maya se faire dévorer le visage par une panthère ?

    [3] Procès d’autant plus facile à intenter que Mel Gibson est un catholique fervent et que son père est taxé d’intégrisme religieux.

    [4] Cela s’est vérifié aussi bien avec le très professionnel Jim Caviezel qu’avec les comédiens amateurs d’Apocalypto.

    [5] Voir les trahisons d’Esaü par Jacob, de Joseph par ses frères, de David par son fils Absalon…

    [6] « Evangile » vient du Grec « euaggelion », qui signifie « bonne nouvelle ».

    [7] A l’appui de cet argument, on se souviendra, entre autres exemples, que l’un des apôtres a bien, d’un coup de glaive, coupé l’oreille d’un serviteur de Caïphe, venu procéder à l’arrestation de Jésus (cf.  Matthieu 26 47-56, Marc 14 43-52, Luc 22 47-53, Jean 18 2-11).

    [8] Apocalypse selon Saint Jean, 8-9.

    [9] Ibidem, 16 1-21.

    [10] Ibidem, 19 11-21.

    [11] « Apocalypse » vient du grec « apokalupsis », qui signifie « révélation ».

    [12] Voir l’introduction à l’Apocalypse selon Saint Jean, in La Bible de Jérusalem, op.cit, pp. 2145-2146.

    [13] Une vision d’autant moins appréciée que le Christianisme n’est plus en odeur de sainteté dans bon nombre de pays d’Europe. Aux Etats-Unis, Nation religieuse par excellence, la situation est inverse. Aussi, la Passion du Christ a logiquement reçu un accueil triomphal, notamment grâce aux Catholiques et aux Chrétiens évangélistes. Nommé aux Oscars, le film a obtenu le Prix du public pour la meilleure œuvre dramatique.

    [14] Braveheart a même reçu deux Oscars (« meilleur film » et « meilleur réalisateur »).

    [15] D’ailleurs, c’est peut-être ce manque d’authenticité qui a conduit Mel Gibson à tourner ses deux films suivants en langues mortes (le Latin et l’Araméen dans la Passion du Christ, le Yukatèque dans Apocalypto).

    [16] Etymologiquement, « exister » (« ek-sistere ») signifie « se tenir hors de ». Dans la perspective philosophique de Jean-Paul Sartre, cela implique l’affranchissement de toute forme de déterminisme. Ce déterminisme, par nature incompatible avec la liberté du créateur, a aujourd’hui trois visages qui, à vrai dire, n’en font qu’un : l’uniformité, le mercantilisme et le politiquement correct.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Jean-Philippe Costes

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