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    Dossier: Médecine douce

    Les médecines douces sont-elles vraiment une alternative?

    Thierry Poucet
    Les carences de la médecine officielle ne suffisent malheureusement pas à fonder les pratiques «douces» d'une médecine alternative, plus «naturelle».
    L'attrait exercé aujourd'hui par les médecines dites douces dans les sociétés hyper-developpées a manifestement été attisé par le vaste mouvement de critique de l'institution médicale qui a commencé à s'y déployer de façon intense il y a 10 ou 12 ans. Il est remarquable de noter, par exemple, à quels points certains éléments saillants des premières analyses contestataires comme la critique de «l'invasion pharmaceutique», la dénonciation d'une médecine «réparatrice» indifférente aux causes premières des maladies ou des handicaps, ou encore la mise en évidence de l'aliénation de l'homme livré à une escalade technologique sans frein affectif ont abondamment servi à étayer, pour ne pas dire à légitimer, des thérapeutiques «alternatives» qui affichent en général moins l'exposé statistique de leurs résultats cliniques que leur attachement à faire, pour l'essentiel, tout le contraire de la médecine officielle:

    - renoncer à la «pollution» du corps par les médicaments

    - renforcer les terrains et prévenir les troubles en ne luttant pas seulement contre dès symptômes, mais en rétablissant des équilibres fondamentaux; se soucier surtout de l'épanouissement de l'homme, en l'approchant dans sa globalité par des moyens simples et «naturels»...

    De ce constat d'accointance plus ou moins délibéré entre d'une part, le développement assez récent d'une constellation de manières différentes, non orthodoxes, d'aborder et de traiter la maladie ou la santé et, d'autre part, un mouvement profus et multiforme d'élucidation socio-politique ayant notamment pris pour cible, dès la fin des années soixante, le rôle et le fonctionnement de la médecine moderne, découle la question: y a-t-il filiation, prolongement nécessaire, continuité logique ou idéologique entre ces deux courants presque contemporains?

    En d'autres termes et en schématisant: les médecines dites douces sont-elles, à l'échelle de nos problèmes de société occidentaux, le traitement idoine qu'appellent, depuis un certain temps, les nombreux diagnostics de carence, d'excès et de contradictions dressés à propos des systèmes officiels de protection et de promotion de la santé?

    Cette interrogation, si elle ne constitue pas à proprement parler le fil conducteur des réflexions qui vont suivre, présente l'intérêt pour ceux à qui ces réflexions sont proposées de mieux situer leur auteur. Il est important, en effet, de savoir d'où quelqu'un parle. Les choses sont claires en ce qui me concerne: je parle de l'intérieur du mouvement de contestation de la médecine occidentale contemporaine. J'y parle en mon nom propre, même si je sais combien mes dix dernières années de travail, effectuées au sein d'un groupe d'étude pluridisciplinaire et pluraliste, voué à l'approche critique des systèmes de santé, pèsent lourd dans ma manière personnelle de voir et de penser. Mais je parle surtout en tant que témoin engagé. «Témoin» impliquant un effort de recul dans l'observation du champ social: je ne puis ni ne souhaite être le porte-parole d'aucune des catégories d'acteur soignants, soignés ou décideurs qui composent notre sujet. «Engagé» signifiant malgré tout que ce recul ne va pas jusqu'à se prétendre d'une quelconque scientificité: je n'ai procédé à aucun recueil méthodique de faits: je n'ai pas confronté systématiquement mes thèses à l'ensemble des fruits de la recherche en sciences humaines existants: je n'ai nullement cherché, enfin, à expurger mon propos de toute pugnacité sans pour autant vouloir entretenir la polémique, car je suis intimement persuadé que celle-ci est souvent le faire-valoir d'une pensée doctrinaire et figée.

    Une encombrante vision dichotomique

    S'il est un point commun aux plus chauds partisans des médecines douces et à leurs plus vifs détracteurs, c'est sans doute celui de reconnaître l'existence d'une coupure radicale entre la vision de l'homme et de l'action sanitaire qui, d'une part, anime les thérapeutes parallèles et celle qui, d'autre part, prévaut dans la pratique médicale classique.

    Certes, les uns et les autres placent respectivement l'erreur et la justesse, l'ignorance et le savoir, la perdition et le salut dans des camps différents. Mais ils s'entendent admirablement sur une chose: la position de la frontière qui sépare ces couples de notions. Point de doute pour eux, cette frontière les isole parfaitement et les départage. Que le bon côté soit celui des doux ou celui des durs, des colombes de l'harmonie vitale ou des fauçons du bistouri, une représentation générale fait office d'évidence dans chacun des deux camps: l'un est aux antipodes de l'autre.

    Cette vision dichotomique transpire dans la plupart des discours critiques ou apologétiques tenus à propos des médecines douces. Rares sont, en effet, les plaidoyers pour une pratique alternative qui ne s'appuient pas d'abord si ce n'est pas exclusivement sur une évocation impitoyable des tares de la médecine officielle. Inversément, rares sont les critiques adressées aux médecines dites douces qui n'ont pas pour objet et pour aboutissement principal, que celui-ci fût transparent ou non, de réaffirmer l'excellence de la médecine classique.

    Ainsi, par exemple, les accusations de charlatanisme, d'exploitation de la crédulité ou de recours éhonté à des mythes obscurantistes adressées à telle ou telle thérapie alternative renvoient explicitement ou implicitement aux lumières, à la prudence, à la rigueur intellectuelle et à la probité supposées de la pratique médicale classique. Des reproches plus subtils comme l'absence de preuve scientifique sérieuse de l'efficacité à grande échelle de tel traitement non-orthodoxe ou comme la réduction de ses succès occasionnels à un pur effet de suggestion renvoient, quant à eux à la représentation d'une médecine officielle entièrement maître de son efficacité et, en règle générale, parfaitement préservée des intrusions et des aléas de la subjectivité dans les processus thérapeutiques.

    À contrario, l'artifice de la chimie industrielle, lorsqu'on y met une connotation de crainte et de dégoût, renvoie, bien sûr, à la fraîcheur nécessairement bienveillante des produits naturels: l'agressivité de telle intervention curative classique renvoie à la pondération et à la sagesse des pratiques soucieuses avant tout de «ne pas nuire» et de «consolider le terrain»: la médiation glacée d'appareils de diagnostic coûteux, complexes et en perpétuel renouvellement renvoie à la simplicité universelle du pendule ou à l'intimité modeste d'un examen général réalisé par simple observation de l'iris...

    J'en reviens donc à ce constat si significatif à mes yeux: dans l'ensemble des débats actuels relatifs aux médecines dites douces, justifications et réfutations opèrent quasi systématiquement à la manière de vases communicants. Si nous adhérons à l'homéopathie, nous sommes d'office méfiants envers les allopathes. Plus la manipulation vertébrale nous apparaît suspecte ou farfelue, plus nous accordons de crédit à la Faculté, etc. Encore une fois, l'image qui domine tout cela est celle de deux univers médicaux totalement irréductibles, obéissant à des logiques de pôles opposés, n'ayant à faire face à aucune exigence, à aucuns défis communs.

    Certains diront peut-être que cela va de soi: que l'orthodoxie et l'hérésie ne peuvent, par définition, avoir droit de cité en même temps. Qu'il faut bien prendre parti dans cette querelle de paradigmes, de théories, de conduites diagnostiques et thérapeutiques dont notre bien-être et parfois notre vie dépendent. Pour ma part, néanmoins, je préfère penser qu'il n'y a pas urgence à faire un choix d'allégeance. Pour analyser la vogue des médecines dites douces dans sa dimension de phénomène culturel et social, je serais même plutôt tenté de penser qu'une absence de foi inconditionnelle en l'une ou l'autre médecine offre, a priori, quelque avantage, ne serait-ce que celui de la fantaisie d'investigation et du non-conformisme de jugement possible à partir d'un poste d'observation aussi unanimement déserté.

    Dans la perspective dubitative que je fais mienne, donc, la question classique: «Les médecines douces sont-elles une alternative valable?» s'efface devant une question sinon plus importante, du moins prioritaire dans l'ordre logique: «Les médecines dites douces sont-elles vraiment une alternative?»

    Sur le plan symbolique, pas de doute, l'alternative est bien tangible. Le fait de se tourner vers les médecines douces représente effectivement dans l'imaginaire de la plupart des gens concernés patients et thérapeutes confondus un acte d'adhésion à un modèle «autre», de même qu'un dégagement, qu'une prise de liberté le plus souvent consciente à l'égard des canons et des contraintes de la médecine dominante.

    L'alternative, en réalité, existe au niveau symbolique, et peut produire des effets, dès le moment ou l'opinion croit à sa matérialité. Que le changement soit illusoire ou non est alors une autre question.

    Comme c'est cette autre question, du reste, qui m'intéresse ici, je vais quitter le plan strictement symbolique et tenter de me rapprocher du phénomène de société qu'il recouvre, qui prend corps sous lui. Pour cela, je me propose notamment de confronter la réalité, au sens le plus large, des médecines dites douces à l'image d'elles-mêmes qu'elles donnent ou qu'elles laissent s'épanouir. Mais avant d'entrer ainsi dans le coeur de mes interrogations, je tiens à faire trois remarques préliminaires: l'une d'ordre conceptuel, une deuxième d'ordre méthodologique et une dernière d'ordre plutôt moral.

    Définir son objet

    1) Les médecines douces sont nombreuses, extrêmement variées, tant dans leurs fondements théoriques que dans leurs modalités d'application et l'étendue des problèmes qu'elles estiment pouvoir résoudre. Les choses se compliquent encore lorsqu'on voit cohabiter dans une même discipline thérapeutique des sous-écoles relativement divergentes (comme les unicistes et les complexistes en homéopathie), voire des interprétations du corpus de référence très fluctuantes d'un thérapeute individuel à l'autre (allant par exemple d'une pratique pure, excluant tout diagnostic classique et toute prescription simultanée de traitements allopathiques, à une pratique mixte, avec toutes les nuances possibles). Devant cette diversité, on peut parfois se demander si la notion générique de «médecines douces» a un sens: y a-t-il réellement le moindre dénominateur commun à l'ensemble de ces thérapeutiques, si ce n'est celui de figurer dans le lot des rivaux exclus de la médecine officielle (ce qui, on en conviendra, donne au qualificatif «doux» un contenu des plus arbitraires ... )? D'où le premier volet interrogatif e mes remarques préliminaires, qui est d'ordre conceptuel et sémantique: à quelle typologie de classement se fier et à quel vocabulaire se référer? Alors que de toute évidence, en politique par exemple, on ne songerait raisonnablement jamais à qualifier globalement de courant doux toutes les factions de l'opposition, quelles qu'elles soient, même dans le cas où le régime au pouvoir se signalerait par une poigne de fer sans partage.

    2) Beaucoup d'observateurs dont je suis sont amenés à préférer à toute autre appellation, faute de mieux il est vrai, l'expression de médecines «parallèles». Ce dernier qualificatif a en effet le double avantage de n'introduire aucun jugement de valeur dans la terminologie relative aux pratiques thérapeutiques non orthodoxes celles-ci ne sont désignées que par leur position de médecines non reconnues officiellement à un moment donné dans une société donnée - et de n'introduire a priori aucune idée de convergence ni d'oecuménisme nécessaires entre elles.

    Mais puisque le qualificatif «doux» est celui qu'on privilégié les organisateurs de ce colloque pour désigner la nébuleuse des médecines non officielles, il n'est pas inintéressant de relever déjà au passage les implications et connotations principales de ce choix. Celles-ci se ramènent à quelques propositions plus ou moins implicites: - les médecines non officielles sont toutes foncièrement douces:

    la médecine, quant à elle, ne l'est pas (ne peut l'être par essence?):

    la douceur est une qualité essentielle à tout processus thérapeutique (davantage sous-entendu).

    Toutes affirmations au moins dignes d'une discussion et d'un examen plus approfondis. Nous y reviendrons en partie plus loin.

    3) De la première remarque découle une deuxième, d'ordre méthodologique. Face à l'extrême profusion des médecines dites douces et en raison précisément de mon expectative devant l'amalgame qui en est fait si souvent, je devrais en principe nuancer mon analyse et mes commentaires en fonction des caractéristiques propres à chacune d'entre elles. Dans le cadre d'un exposé limité, visant à introduire une discussion générale sur les lignes de force d'un phénomène qui parcourt notre société, un tel luxe de détails dans l'investigation constituerait, toutefois, une gageure impossible à tenir.

    Je tiendrai donc, moi aussi, sur ces pratiques «parallèles» un discours globalisant, non pas généralisateur de cas particuliers mais en quête de tendances dominantes, socialement ou culturellement significatives. Je me sens d'ailleurs conforté dans cette démarche par le fait que les médecines douces paraissent en général elles-mêmes peu désireuses de prendre ouvertement leurs distances les unes par rapport aux autres, comme si paradoxalement la paix, l'atténuation des différences et l'apparition de consensus, dans leurs rangs pourtant si composites, étaient le gage le plus sûr d'authenticité théorique et pratique de chacune d'entre elles prise isolément et considérée dans sa singularité.

    Pour éviter néanmoins un excès de schématisme, je pose dès à présent comme hypothèse que mes réflexions ne s'appliqueront pas forcément avec uniformité ni avec la même intensité a chaque médecine douce, encore moins à chaque patient qui décide d'y recourir ou à chaque thérapeute qui la pratique de façon plus ou moins orthodoxe.

    4) ceci m'amène à la troisième et dernière remarque, qui touche à des questions d'orientation intellectuelle et à un principe d'ordre plutôt éthique. Je tiens à souligner et je considère cela comme véritablement fondamental que je ne porte aucun jugement de valeur ou de portée morale sur les comportements et les choix adoptés par les individus en relation avec leur santé. Je parle ici des individus pris séparément, confrontés à leur propre sort et à leur propre devenir physiques et mentaux.

    Celui qui dans l'adversité sollicite l'aide d'un guérisseur n'est ni plus ni moins respectable à mes yeux que celui qui consulte la médecine officielle. Celui qui néglige ou même qui méprise sa santé ne m'indispose pas davantage que celui qui la vénère et lui porte une attention quotidienne. Celui qui s'accommode d'un handicap majeur, celui qui affronte jusqu'au bout la douleur la plus vive, la plus intenable, ne me paraît pas supérieurs à celui qui se suicide, à celui qui craque pitoyablement devant eus signes avant-coureurs de ce genre d'épreuve. Celui, enfin, qui s'en remet passivement à des professionnels pour la gestion d'un corps ou d'un esprit perturbé ne me paraît pas moins humain que celui qui autogère son mal, qui puise en lui-même la force de guérir. Dans tous ces cas de figure, je m'efforce de ne pas juger autrui trop avant.

    Par contre, je me crois autorisé et même appelé à porter un jugement énergique sur toute théorie, tout mouvement de pensée, toute autorité, tout groupe de type prosélyte qui élève l'un ou l'autre de ces comportements, de ces choix, au rang de modèle, de norme, de ligne de conduite supérieure. Ce n'est pas l'acte de recourir aux médecines non officielles ou à la médecine «dure» qui m'importe. Il m'indiffère finalement que des gens plus ou moins maîtres de leur destinée vivent ou meurent, se sentent bien ou mal grâce à l'argile, aux aiguilles chinoises, aux antibiotiques ou malgré ces remèdes. Ce qui m'importe, c'est de savoir pourquoi, au nom de quoi, l'on s'efforce de me convaincre que le salut, la vérité, le sens profond de la vie, le bien-être authentique ou simplement la raison et le sens des responsabilités consistent ici à suivre tel chemin plutôt que tel autre. Ce qui m'importe, en somme, c'est le devenir culturel et les effets généraux d'un combat thérapeutique, quel qu'il soit, lorsqu'il polarise la vie sociale et se mue peu ou prou en fer de lance d'une oeuvre morale et de civilisation. Ou pour dire encore autrement: ce qui doit, à mon sens, exciter nos esprits critiques, c'est la fonction idéologique des pratiques médicales. Ce par quoi elles renvoient, souvent insidieusement, à un ordre global des choses, a une représentation voire une assignation déterminée de l'être, de l'individu et de la collectivité.

    Pas de spécificité critique

    Dans le cas des médecines douces, l'idéologie en vogue veut qu'elles ouvrent catégoriquement le champ de la santé à des questions nouvelles, globales, fécondes, positives et libératrices. À l'appui de cette conviction, les affirmations de portée générale ne manquent pas:

    les médecines douces restituent à l'être humain la capacité et la volonté de se prendre en charge au lieu de s'abandonner aux mains d'experts qui le réifient:

    les médecines douces s'attaquent essentiellement à la racine du mal et ne visent pas seulement à réparer des pannes pour mieux replonger l'individu dans le circuit morbide d'une civilisation pathogène et déboussolée:

    les médecines douces approchent l'homme en le resituant dans son contexte le plus large et lui donnent ainsi les moyens de retrouver une place harmonieuse dans son milieu vital:

    les médecines douces respectent les lois de la nature et ne font pas violence, au risque de les affaiblir ou de les détruire, aux mécanismes spontanés de défense de l'organisme et du mental humains:

    les médecines douces veillent d'abord à ne pas nuire (primum non nocere) et sont exemptes d'effets secondaires indéniables et autres retombées iatrogènes; les médecines douces sont chaleureuses et ne dissocient pas cette vertu de la fonction proprement thérapeutique:

    enfin, si les médecines douces sont dénigrées avec un tel acharnement par certains tenants de la médecine officielle, c'est tantôt parce que notre culture a été envahie par un rationalisme desséchant et tantôt parce que la simplicité de leur approche préventive fait peur et met notamment en cause des intérêts financiers énormes, etc.

    Ces valeurs quasi révolutionnaires, attribuées ici en bloc à l'ensemble des médecines dites douces et présentées comme leur apport le plus original, sont évidemment autant de constats de carence de l'institution médicale dominante. Le plus surprenant, toutefois, est que hormis sans doute la référence insistant au concept de nature toutes ces considérations ont également été développées, et parfois avec une extrême vigueur, par des gens qui ne reniaient en rien les principes fondateurs de la médecine expérimentale traditionnelle. Simplement, ils jugeaient bon de critiquer sévèrement, soit au nom de certaines exigences scientifiques mêmes, soit au nom d'une analyse socio-politique du rôle joué par l'institution médicale dans son contexte social, non pas la médecine en soi mais la forme réelle prise par diverses pratiques médicales sous l'effet de facteurs multiples et complexes.

    C'est ainsi que, de l'intérieur même du mouvement scientifique ou dans des milieux que l'on pourrait qualifier de rationalistes non scientisteset humanistes (souvent militant à gauche mais pas forcément), ont été dénoncés avec force, depuis quinze ans surtout:

    la réduction aberrante du malade à ses fonctions déficientes et sa réification souvent infantilisante, sous couvert d'objectivisation:

    le peu d'empressement des professionnels à partager avec les profanes qui recourent à leurs services le Pouvoir de décision et en particulier la répugnance à admettre que la logique médicale n'est pas le seul élément à prendre en compte dans le choix et l'application d'une directive sanitaire ou d'un traitement:

    l'intérêt porté à la maladie et aux symptômes plutôt qu'à la santé et aux causes, lequel s'incarne entres autres par la prééminence du curatif sur le préventif:

    le cantonnement dans une approche individuelle des problèmes, à l'exclusion de leur dimension générale ou collective, avec pour corollaire un conservatisme institutionnel et une cécité complice à l'égard des facteurs d'agression ou d'aliénation générés par le mode de vie et l'environnement:

    l'indigence, surtout dans la pratique quotidienne, de la réflexion philosophique, anthropologique, culturelle, sociale ou éthique pourtant indispensable à une médecine qui se qualifie elle-même d'«art»:

    la propension à effectuer des interventions d'efficacité non prouvée et l'indifférence aux conséquences iatrogènes de la médicalisation croissante:

    la déliquescence de la faculté d'empathie, c'est-à-dire notamment de la sensibilité, de l'intelligence et du soutien relationnels dans le face à face thérapeutique:

    la poursuite de l'exploit technique pour lui-même aux dépens de toute attention à la qualité de la vie ou de survie qui échoit à l'individu soumis à cette technique:

    l'intérêt privilégié porté aux cas aigus, spectaculaires et complexes plutôt qu'aux multiples problèmes mineurs,courants et prosaïque;

    la commercialisation de la médecine et sa perméabilité aux conduites irrationnelles stimulées par des groupes d'intérêts économiques ou autres...

    Insistons sur le fait que toutes ces critiques, tous ces appels au changement ont pu être formulés jusqu'ici indépendamment d'un attachement quelconque à une pratique parallèle ou d'une référence théorique à un modèle médical «doux». En l'espèce, constats d'excès, de carences et de contradictions dans le fonctionnement de la médecine officielle visent alors à provoquer un sursaut interne à l'institution médicale en place ou un assaut critique de cette institution par les bénéficiaires, invités à plus de vigilance, de confiance en la légitimité de leurs propres points de vue et finalement de volonté de participation active aux décisions. Au bout du compte, tout ceci m'incline à croire que ce qui faisait prétendument l'essence novatrice du mouvement de pensée et de représentation incarné par les médecines dites douces n'est pas en fait ce qui le caractérise le plus spécifiquement ni le plus sûrement.

    J'ajoute pour ma part qu'il n'y a pas démérite pour autant sur le fond des reproches et sur la volonté de transformation des règles du jeu. Nombre de critiques adressées à la médecine dominante par les partisans des médecines douces m'apparaissent d'autant plus fondées que les rejoignent des critiques venues d'ailleurs et à maints égards solidement étayées. Mais la question demeure: si les principaux changements d'optique dont se réclament les thérapies douces ne sont pas leur exclusivité, sur quoi repose leur identité profonde? Qu'est-ce qui fait sens dans leur pouvoir non négligeable d'attraction auprès d'une frange du public qui, de toute évidence, n'est pas constituée que de marginaux, de snobs, de naïfs, de fanatiques ou d'illuminés?

    Tout d'abord, peut-être, cette référence plus ou moins constante à la «nature», concept efficace s'il en est les publicistes l'ont compris eux aussi, au sein d'une civilisation hyper-réglementée et hyper-technicisée comme la nôtre.

    Un paradigme artificiel

    La nature. Que recouvre exactement une telle notion? Premièrement, sans doute, des connaissances objectives concernant certaines lois d'équilibre (pas forcément statiques ni immuables d'ailleurs) entre les substances et les espèces au sein d'un milieu de vie complexe. C'est ce qu'étudie nommément la science écologique.

    Mais le plus souvent, dans le domaine oui nous occupe, le thème de la nature semble convoqué l'appui d'affirmations assez vagues ou assez métaphoriques, se référant pour ainsi dire toutes à une sorte de quête de vie purifiée, conforme à un ordre original et fondamentalement équilibré des choses. La nature est supposée être en l'occurrence le meilleur guide de santé, tantôt parce qu'elle inspire les bonnes conduites préventives, tantôt parce qu'elle éclaire les saines conduites thérapeutiques. La nature même de cette «nature», toutefois, n'est pas souvent définie avec précision.

    On peut dire, dans ce cas, par une sorte de définition négative, que rejoindre l'état de nature revient grossomodo à fuir les standards abrutissants et les vices de forme de la société contemporaine.

    Enfin, dans certaines acceptions extrêmes, particulièrement inquiétante il faut bien le dire, la nature est sacralisée au point d'être considérée comme un impératif catégorique auquel l'homme lui-même doit se plier corps et âme. Ainsi, pour le docteur Alexis Carrel, prix Nobel de médecine avant guerre, auteur du best-seller international L'homme cet inconnu et philosophe-moraliste dont nous pouvons trouver encore aujourd'hui maintes citations dans des articles consacrés aux vertus des médecines douces, ce que nous devons désirer c'est:

    «La santé naturelle, celle qui vient de la résistance des tissus aux maladies infectieuses et génératrices, de l'équilibre du système nerveux. Et non pas la santé artificielle, qui repose sur des régimes alimentaires, des vaccins, des sérums, des produits endocriniens, des vitamines, des examens médicaux périodiques et sur la protection coûteuse des médecins, des hôpitaux et des infirmières.»

    (cité par l'association belge la plus activiste en matière de médecines douces, Infor Vie-Saine, dans son bulletin no 20 mai-juin 1980).

    Le hic, c'est que le docteur Alexis Carrel, contaminé peut-être ironiseront certains par sa formation de scientifique classique, va jusqu'au bout de son raisonnement et propose carrément de restaurer les principes fondamentaux de la nature... par une dictature technico-scientifique radicale ! Écoutons-le dans l'un ou l'autre extraits moins souvent exhumés:

    «L'eugénisme peut exercer une grande influence sur la destinée des races civilisées. À la vérité, on ne règlera jamais la reproduction des humains comme celle des animaux. Cependant, il deviendra possible d'empêcher la propagation des fous et des faibles d'esprit. Peut-être aussi faudrait-il imposer aux candidats au mariage un examen médical comme on le fait pour les jeunes soldats et les employés des hôtels, des hôpitaux et des grands magasins...

    Nous avons besoin de construire des individus de plus gros calibre intellectuel et moral. L'établissement par l'eugénisme d'une aristocratie biologique héréditaire serait une étape importante vers la solution des grands problèmes de l'heure présente.

    Peut-être faudrait-il supprimer les prisons. Elles pourraient être remplacées par des institutions beaucoup plus petites et moins coûteuses. Le conditionnement des criminels les moins dangereux par le fouet, ou par quelque autre moyen plus scientifique, suivi d'un court séjour à l'hôpital, suffirait probablement à assurer l'ordre. Quant aux autres, ceux qui ont tué, ceux qui ont volé à main armée, qui ont enlevé des enfants, qui ont dépouillé les pauvres, qui ont gravement trompé la confiance du public, un établissement euthanasique, pourvu de gaz appropriés, permettrait d'en disposer de façon humaine et économique. Le même traitement ne serait-il pas applicable aux fous qui ont commis des actes criminels? Il ne faut pas hésiter à ordonner la société moderne par rapport à l'individu sain. Les systèmes philosophiques et les préjugés sentimentaux doivent disparaître devant cette nécessité. Après tout, c'est le développement de la personnalité humaine qui est le but de la civilisation.»

    À vrai dire, s'il est à mes yeux un qualificatif qui s'impose aujourd'hui à propos du concept à succès de «nature», c'est bien celui de paradigme artificiel. Artificiel dans son utilisation souvent équivoque, passe-partout ou purement romantique, mais aussi dans son caractère souverainement idéologique et nié comme tel par ses utilisateurs, précisément au nom d'une illusoire référence à une vérité universelle et historique. Bien malin, en fait, qui pourrait nous définir de façon rigoureuse la nature et les comportements naturels. Indigent en philosophie, je ne me risquerai pas dans ce débat, mais je tiens à rapporter ici la remarque d'un père jésuite enseignant l'Université catholique de Louvain, lors de l'ouverture récente du Centre d'Études Bioéthiques rattaché à la faculté de médecine de cette institution séculaire. «Dégageons-nous, dit-il en substance, des faux débats qui consistent à savoir si les découvertes techniques contemporaines ne nous écartent pas de la nature. L'on sait aujourd'hui que la nature de l'homme est de créer l'artifice. Reste à en faire bon usage, ce qui au moins se présente clairement comme une autre question.»

    Au coeur de l'idéologie douce

    À côté et souvent en surimpression de la référence théorique à la «nature», discours et pratiques véhiculés par bon nombre de défenseurs et d'adeptes des médecines douces comportent encore toute une série de traits spécifiques qui méritent d'être épinglés.

    A) L'idéal de pureté ou l'horreur du risque

    Au contraire de la médecine officielle, qui ne rechigne pas devant la perspective de recourir à des interventions présentant des dangers relatifs ou des risques d'effets secondaires néfastes, les médecines dites douces se présentent toujours comme étant d'une parfaite innocuité et d'une totale absence d'effets pervers, même à effet prolongé. En filigrane de cet argument omniprésent dans le débat: l'affirmation plus ou moins avouée qu'une mesure prophylactique ou qu'un traitement dignes de ce nom ne peuvent en aucun cas comporter d'inconvénient ni souffrir une probabilité d'issue négative et de dégradation irrémédiable, si minime soit-elle. L'idée reçue est alors que, par nature, les médecines douces ne peuvent nuire. Dans le moins favorable des cas, elles s'avéreront tout au plus inopérantes, mais sans plus de dommage: un coup d'épée dans l'eau... À l'abri opposé de tout avatar et surtout de tout dilemne (le patient ne perd jamais rien à parier sur elles), ces médecines offrent ainsi la certitude combien douce également qu'à toute menace et à tout mal peut être recherchée et trouvée une parade pure, à tout jamais inoffensive. Dans ces conditions, encore une fois, les choix existentiels sont abolis: l'individu qui a choisi une fois pour toutes le camp, imaginaire ou non, de l'innocence et de l'innocuité médicales n'a plus à se poser en sujet décidant, toujours confronté à une balance de chances ou de risques. Il n'a qu'à faire confiance. Voilà au moins qui concourt peut-être à la prévention d'un certain stress, en annulant agréablement le caractère toujours incertain des rapports plus dialectiques à la réalité.

    B) Le culte de la douceur et le dépérissement des conflits

    Déjà évoqué plus haut, le thème de la douceur me semble relever à bien des égards de la stricte idéologie, surtout par l'acharnement mis à en faire un critère de classement systématique des médecines des deux camps irréductiblement antagonistes. Prétendre que toutes les médecines parallèles sont douces («et la vertébrothérapie?» ont beau jeu de rétorquer certains) est évidemment aussi exagéré que de dénier à la médecine officielle et à ses agents patentés toute capacité d'approche souple, chaleureuse, non agressive, badine même, de certains de nos problèmes de santé.

    Encore faut-il voir, par ailleurs, de quels problèmes on parle et si l'on compare toujours les mêmes choses. Comme le souligne en substance Norbert Bensaid, chaque médecine a son champ d'action privilégié et si la médecine officielle est parfois essentiellement dure et technicienne, c'est aussi parce qu'elle s'illustre d'abord dans le secteur des réparations et en particulier des réparations graves. Mais, ajoute-t-il alors, est-ce vraiment la faute de la médecine si l'on ne voit guère d'ambulances (des services d'urgence) homéopathiques sillonner les rues de nos villes, si les acupuncteurs sont rarement là quand il y a un accident de la route, si on ne connaît de service de réanimation par les plantes?

    Au delà du caractère discutable de ces étiquettes «douces» et «dures» appliquées aux différentes médecines, c'est aussi soit dit en passant -l'assimilation automatique et absolue de la douceur, de la non-violence, à un critère de qualité et d'humanité qui mériterait plus ample décortiquage. Car l'opposition, le conflit, la fermeté, la secousse, l'acte tranchant ou tranché ne font-ils pas, à l'occasion, tout autant partie de notre essence, de notre devenir, de nos élans vitaux, de nos réactions organiques ou psychiques spontanées, de cette faculté d'adaptation et de dépassement que certains définissent comme la santé même? Je ne me hasarderais pas, en tout cas, à le nier... brutalement.

    Observons, par ailleurs, que la notion générique de «douceur» accolée aux médecines parallèles s'applique aussi, par extension, à la relation soignant-soigné dans tous ses aspects et non pas exclusivement à la technique médicale utilisée. Les thérapeutes «doux» sont ainsi généralement considérés comme des êtres par excellence ouverts, compréhensifs, sereins, foncièrement altruistes de surcroît.

    Qu'il y ait, parmi eux, un pourcentage significativement élevé de gens sensibles à l'importance du climat relationnel et même sincèrement soucieux d'établir avec leurs interlocuteurs un dialogue apparemment plus égalitaire, moins hautain et moins hiérarchisé n'est pas douteux. Encore que comme le dit toujours Bensaid on peut se demander en quoi l'homéopathe gardien des mystères de son savoir et l'acupuncteur qui plante ses aiguilles à plusieurs malades en même temps seraient «plus humains, plus attentifs que le médecin ordinaire».

    Mais ce qui frappe, c'est le crédit de confiance absolue, de sagesse exemplaire, d'angélisme pour tout dire, dont on investit les thérapeutes doux à quelques charlatans près que tout le monde s'entend à couvrir d'opprobre pour mieux confirmer la règle.

    Un indice évocateur est l'absence totale de comités de défense, de contrôle ou encore d'expression organisée des patients dans ce secteur particulier, alors que ces comités, depuis un certain nombre d'années déjà, poussent comme des champignons après la pluie sur les pelouses de la médecine officielle.

    Les seules associations existantes regroupant des usagers des médecines douces n'ont, à ma connaissance, aucune revendication ni a fortiori aucune récrimination à formuler vis-à-vis de ces médecines. Elles ne visent qu'à faire pression auprès de l'opinion et des autorités nationales pour obtenir la reconnaissance officielle des pratiques en question ainsi que leur remboursement. De la sorte, ces associations seraient vouées à disparaître dès le jour où leur demande de légitimation serait satisfaite. C'est dire à quel point la philosophie qui anime ce type de mouvement n'a pas pour finalité réelle la participation laquelle consisterait d'abord à s'organiser pour incarner en permanence un point de vue profane dans le champ de la santé mais la simple consommation (d'un autre type de produit).

    À certains égards, cette absence de vigilance critique des consommateurs de médecines douces ou de produits naturels dits «de santé» constitue une régression des mentalités collectives, qui ne peut sans doute s'expliquer que par le pouvoir enjôleur et mystificateur du label «alternatif». Ainsi, par exemple, tout un arsenal légal - réglementation de la mise sur le marché et de la publicité, contrôle de fabrication, garanties de qualité, de stabilité, de conservation des produits, etc. - obtenu au fil des ans vis-à-vis de l'industrie pharmaceutique classique est régulièrement bafoué ou contourné par les producteurs et distributeurs de remèdes non reconnus sans que beaucoup de monde s'en émeuve ou que les gens s'unissent à la base pour y mettre rapidement un terme...

    On en arrive ainsi, insensiblement, à une troisième et avant-dernière caractéristique majeure de notre nébuleuse médicale «alternative».

    C) L'individualisme comme horizon du pouvoir sur la santé.

    Bien qu'il soit beaucoup question des agressions de l'environnement, des désordres liés au mode de vie général et des flux qui relient l'individu à la totalité du monde dans lequel il baigne, dans le discours légitimant les médecines douces, l'immense majorité des solutions préventives aussi bien que curatives proposées par elles relève de l'action, sinon du catalogue de recettes, strictement personnels. Entre le «moi» et le «cosmos» notions à haut taux d'intérêt dans l'imaginaire doux c'est comme si, somme toute, il n'existait pas grand-chose qui vaille. Ni communauté, ni groupes d'intérêts sur les terrains culturel et social: ni enjeux politiques ou économiques: ni action collective possible sur les conditions de travail, sur la gestion générale du temps et des loisirs, sur organisation et la distribution des soins et services, sur les paramètres objectifs de santé publique, etc. Proches en cela du véritable état de nature originel, qui voyait les individus affronter en ordre dispersé les caprices de la vie sauvage, des éléments terrestres et de leurs propres congénères, les consommateurs de médecines douces semblent invités à barrer la route à tous les miasmes, à tous les dangers, à toutes les nuisances, à toutes les épreuves de la vie à l'aide de leur seule bonne volonté, de leur conscience éclairée, de quelques règles élémentaires d'hygiène physique et mentale et, bien sûr, du secours occasionnel d'un thérapeute lui-même tout-puissant au sein de sa seule sphère individuelle.

    Curieusement pour des disciplines qui se revendiquent d'une approche globale, tout ce qui fait la complexité d'une civilisation, d'une société, des interactions multiples entre facteurs d'épanouissement et d'échange personnels et collectifs, tout cela est pour ainsi dire nié, rapporté au niveau narcissique hyper-trophique d'un vitalisme exclusivement personnel. En cela, d'ailleurs, le mouvement des médecines douces rejoint très largement celui, plus axé sur le terrain psychologique, des «nouvelles thérapies» et même celui de certaines sectes qui, à l'instar de l'Église de Scientologie par exemple, prétendent détenir les clés d'une optimalisation du «mental humain».

    Faut-il le dire: d'un certain point de vue sociologique, il est assez manifeste que ce recentrage sur le moi peut prendre des allures de bouée de sauvetage face à l'éclatement des systèmes de valeurs collectives jusque là relativement stables, et surtout face au caractère de plus en plus impersonnel et chaotique de notre univers quotidien - principalement dans les grandes métropoles où le nombre d'individus «désaffiliés» des réseaux spontanés semble aller croissant?

    D) La médicalisation douce en riposte à la médicalisation dure (ou la «loi homéopathique de similitude» applique à la querelle des médecines):

    Les thérapeutiques douces se signalent notamment par une certaine ambition: libérer l'homme de la tutelle envahissante d'une institution médicale officielle qui, il est vrai, tend à s'immiscer de façon rampante dans tous les secteurs de la réalité sociale et dans tous les aspects de la vie. De prime abord, elles se veulent donc émancipatrices à l'égard de toute forme d'impérialisme ou de normativité sanitaires.

    On peut toutefois se demander dans quelle mesure elles n'entretiennent pas, parfois, en l'étendant à leur tour, une nouvelle sorte d'obsession généralisée pour la santé. Tant pis! la méfiance qu'elles attisent à plus ou moins bon escient à l'égard des produits et services de la société moderne que par l'idéal de bien-être (dans son corps, dans sa tête ... ) qu'elles posent soudain en modèle unique et incontournable à la croisée de nos projets et nos déambulations existentielles.

    Dans un ordre d'idées plus technique, l'attention soutenue portée, par exemple, par certaines médecines douces importantes, à la notion de «terrain», qu'il importe on le sait de renforcer le plus précocement possible et de maintenir dans un état de défense optimal, me semble pouvoir conduire assez rapidement à diverses vélléités de médicalisation de l'individu sain, voire paradoxe monumental à l'absorption même du concept de «bonne santé» par celui de «devoir permanent d'entretien immunitaire». Norbert Bensaid, encore lui, a abondamment dénoncé ce dérapage dans le cas particulier de l'escalade préventive.

    Mais, en finale, l'impact le plus pernicieux de l'idéologie portée par la nouvelle culture des médecines douces m'apparaît être l'assimilation de lus en plus intime, de plus en plus fatale de la réalisation de soi (et parfois même de la réalisation collective) à une entreprise de nature thérapeutique. Comme si, hors des balises de la médecine au sens large, il n'y avait décidément point de salut: comme si le bonheur n'était finalement concevable qu'en tant qu'aboutissement d'une discipline de type hygiéniste ou d'une cure spécialisée.

    Échappatoire ou changement profond?

    Dans la foulée de ces dernières remarques, le moment de conclure étant venu, je tiens à souligner les troublantes similitudes qui unissent les traits idéologiques saillants mis ici en lumière à propos des médecines douces et ceux qui caractérisent le scientisme médical classique, heureusement de plus en plus décrié. Vision raccourcie au niveau de l'individu, triomphalisme, propension à tout médicaliser en sont quelques illustrations. Qui ne voit, en outre, les liens de parenté entre, d'une part, l'euphorie, si vive depuis la Seconde Guerre mondiale, d'un progrès médicotechnique en extension croissante, porteur de l'espoir fou de voir reculer indéfiniment les limites de la mort et, d'autre part, le mythe de l'éradication des risques, constitutif d'une certaine attente irrationnelle de pureté absolue à l'égard des médecines douces? Qui ne voit à quel point l'un et l'autre modèles se rejoignent dans leur façon de rechigner à relativiser leur savoir, leur pouvoir et à admettre que les logiques thérapeutiques qu'ils défendent, si solides soient-elles, ne sont qu'une pièce du grand puzzle holistique de la vie en société, où interviennent également des logiques profanes, politiques, sociales, etc., aussi légitimes que les premières?

    Qui ne voit, enfin, l'une et l'autre médecines déployer un même luxe d'astuces inouï pour travestir leur dimension très naturellement professionnelle et économique, historiquement déterminée dans ses modalités et manifestations, en mission universelle exclusivement bienfaisante et humanitaire, préservée par on ne sait quel enchantement des ressorts habituels à toute activité de marché, financier ou symbolique?

    Revenons-en alors au succès croissant des médecines dites douces. Ce succès ne s'explique-t-il pas en partie par un phénomène de transfert du mirage scientiste, naguère très efficace et aujourd'hui dévalué, vers un mirage alternatif, qui ne serait rien d'autre que le même rêve sous un autre habillage? Il est probable que l'angoisse devant l'idée de la mort, devant certaines souffrances difficiles à maîtriser et simplement devant l'issue toujours plus ou moins aléatoire des interventions humaines d'ordre technique, pousse certains patients jadis aveuglément confiants en l'orgueilleuse technologie officielle à adhérer aujourd'hui corps et âme à des théories thérapeutiques totalisantes qui, non seulement, prétendent à la fois tout résoudre et n'avoir aucun inconvénient, mais aussi s'offrent souvent à réconcilier l'individu avec l'univers, dans une vision imaginaire et rassurante du corps, de l'esprit, des relations de l'individu à tout son environnement terrestre ou cosmique.

    Plus encore que l'absence de preuve scientifique concernant l'efficacité des médecines parallèles, c'est personnellement cette prétention totalisante et cette tendance absolutiste de beaucoup d'entre elle m'apparaît comme leur dimension la plus déplorable. Car le développement de cette idéologie «puriste» intervient précisément au moment où la médecine en place est de plus en plus fortement contestée dans ses propres penchants hégémoniques, dans sa propre prétention à l'omnipotence, voire dans ses propre égarements, mystificateurs, c'est-à-dire au moment où elle a le plus de chances d'être restituée à sa juste place: celle d'une activité soumise à des règles rationnelles internes mais aussi à des intérêts et à des influences étrangers à son objet, ce qui la rend justiciable d'un contrôle critique permanent et d'une interrogation profane.

    En d'autres termes, au moment précis où pourraient être approfondies les raisons de l'insatisfaction éprouvée face au fonctionnement et à l'organisation de la médecine classique, le courant des médecines «alternatives» offre immédiatement une échappatoire vers un nouveau paradis thérapeutique. Cette échappatoire est doublement aliénante: non seulement, dans ses formes radicales, la confiance et l'attachement aux médecines parallèles ne fait souvent que remplacer une dépendance et une démission du citoyen-consommateur par une autre, mais en outre elle court-circuite l'utile prise de conscience, par ce même citoyen-consommateur, de la dimension politique de tout projet thérapeutique. Et cela, répétons-le, au moment précis où le relatif discrédit de certains usages médico-scientifiques dominants crée des conditions particulièrement favorable à une prise de conscience à grande échelle.

    Ivan Illich, que l'on a parfois considéré à la légère comme un adversaire de la méthode et des acquis scientifiques, a bien épinglé ce phénomène il y a dix ans. Dans Némésis Médicale, en effet il classait l'éventuelle reconnaissance officielle des médecines parallèles parmi les «remèdes administrés en pure perte» pour résoudre les défauts structurels du système de santé actuel. Cette reconnaissance des thérapies non officielles, dit-il en substance, ne ferait que multiplier les formes de prises en charge «hétéronome» des problèmes de santé par des gens experts investis d'un savoir/pouvoir patenté: mais les gens n'en deviendraient pas pour autant plus à même d'autogérer leur santé (voir la citation en exergue de ce texte).

    Je terminerai en rappelant tout d'abord que je n'ai souhaité m'attaquer ni aux médecines douces ni à la médecine officielle comme services ou comme lieux d'allègement des souffrances, mais bien à leur commune tentation de déborder de leur rôle et de se poser en croisées dans une mission morale, existentielle ou civilisatrice. Je poserai ensuite une interrogation large l'humanité, confrontée à la maladie et à la mort, peut-elle souffrir la fin de toute idolâtrie médicale, de tout mythe adjuvant à l'acte même de soigner et de soulager les peines? En luttant âprement contre les aspects magiques de la médecine dominante, n'avons-nous pas renforcé le pouvoir d'attraction des médecines dites douces? En dénonçant les nouvelles illusions et les aliénations qui circulent sous le manteau des prétendues alternatives médicales, à quel nouveau rituel allons-nous donc ouvrir une brèche et pour quel résultat?

    À cela, j'ai bien une réponse personnelle, mais elle s'ouvre largement sur un autre débat. Nous avons, je crois, tous besoin de mythes. Il y a cependant les mythes d'évasion et les mythes féconds. Ceux qui nous font fuir notre temps et ceux qui nous aident à le vivre. Pour moi, la référence à la nature, le repli sur soi et l'obsession de la pureté sanitaire font partie des premiers. Font partie des seconds: la tolérance face à la diversité des expériences et des valeurs vécues: les droits de l'homme: la méthode scientifique épurée de tout scientisme: l'équité sociale et éventuellement l'autogestion (en tout cas l'auto-détermination) comme horizons idéaux de la démocratie: dans une certaine mesure aussi, la sensibilité écologique en tant qu'exigence d'une maîtrise humaniste de la technique et que prise en considération globale des réseaux d'interactions tous niveaux. Tout cela peut, quoi qu'on en pense, nous guider très concrètement dans nos comportements et dans nos actes face à l'institution de la maladie et de la santé. Et je ne vois pas ce que la douceur y ajouterait. Mais, au fond, à chacun son mythe... Si l'on veut continuer à raisonner dans l'ordre de la santé, l'on dira: Que le plus sain gagne.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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