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    Dossier: Maturité

    Éduquer les femmes en vue de la maturité

    Greta Nemiroff
    Texte traduit de l'anglais par Louise Raymond-Dandonneau.

    "Je n'y ai jamais pensé!"

    Il y a quelque temps, un professeur en sciences de l'éducation assistait au cours de l'un de ses étudiants, stagiaire dans une école secondaire de la ville. Il s'agissait d'une classe d'histoire, et lorsqu'on demanda au stagiaire d'évaluer la leçon, il répondit qu'il la jugeait assez réussie mais que, naturellement, les filles s'ennuyaient. Le professeur, surpris de cette attitude fataliste chez un futur enseignant de classes mixtes, lui demanda comment il s'était rendu compte que les filles s'ennuyaient. "Eh bien, reprit l'étudiant, tout le monde sait que les filles ont toujours détesté l'histoire." Le professeur voulut savoir comment la chose était devenue une donnée du sens commun. Après un moment de réflexion, l'étudiant reconnut qu'il avait simplement toujours présupposé qu'il en allait ainsi. Le professeur le pria ensuite de résumer le sujet de la leçon précédente. C'était la bataille de Hastings. Que s'était-il passé dans cette bataille? Eh bien, il y avait des rois, des armées, des territoires, des armes ... Et que faisaient les femmes durant la bataille? "Mon Dieu, dit l'étudiant avec surprise, je n 1 y ai jamais pensé!"

    Quelques statistiques

    Si on observe les statistiques récentes sur l'éducation des femmes au Canada, on récolte les faits suivants: à l'heure actuelle, il y a plus de femmes que d'hommes qui obtiennent un diplôme de fin d'études secondaires et le pourcentage des étudiantes à l'école secondaire est plus élevé maintenant qu'il ne l'a jamais été. Toutefois, lorsqu'on examine les chiffres touchant l'éducation post-secondaire, les choses prennent un tour différent. En 1930, 25.3% de tous les diplômés du premier cycle universitaire étaient des femmes; en 1966-1967, ce pourcentage s'était élevé à 34.5%. En 1930, les femmes recevaient 21.4% de l'ensemble des maîtrises et licences accordées dans les universités canadiennes; mais en 1966-1967, le pourcentage de femmes diplômées au niveau de la maîtrise ou de la licence avait baissé à 20.6%. En 1930, 15.2% de tous les doctorats allaient à des femmes; mais en 1966-1967, ce pourcentage avait diminué de moitié, atteignant 7.6%.1 On constate donc une diminution dans le nombre des femmes qui se rendent jusqu'aux diplômes universitaires supérieurs.

    En plus, cette situation semble se perpétuer elle-même. La Commission royale d'enquête sur le statut des femmes au Canada rapporte que le niveau d'éducation des mères exerce une influence sur la motivation des filles à poursuivre leurs études au-delà du niveau secondaire. Selon l'étude de la Commission, 49.7% des filles de femmes qui ont suivi des études universitaires vont à l'université, alors que seulement 37.1% des filles qui sont issues de familles où le père seul a reçu une formation universitaire continuent leurs études au-delà du niveau secondaire .2 Si l'on tient compte de ces chiffres, il semblerait peu probable qu'un grand nombre de femmes aient accès à une éducation professionnelle dans un avenir immédiat. On pourrait néanmoins soutenir ici que ces statistiques, les plus récentes dont on dispose actuellement, datent de 1966 et ne tiennent pas compte du changement qui s'est passé dans la prise de conscience des femmes depuis la popularisation du Mouvement des femmes. On souhaite naturellement que ces allégations soient vraies.

    En 1901, 16.6% de tous les travailleurs au Canada étaient des femmes; en 1968, ce pourcentage s'était élevé à 34%.3 Bien que le nombre de femmes au travail ait considérablement augmenté, il ne semble pas y avoir un mouvement parallèle dans l'éventail ou le statut des emplois qu'elles occupent. Au début du siècle, les dix emplois qui viennent en tête de liste du travail féminin sont les suivants: servante, couturière à son compte, institutrice, fermière, couturière en usine, femme-tailleur, vendeuse, ménagère, blanchisseuse et modiste.4 En 1969, les principaux emplois des femmes sont devenus ceux-ci: secrétaires, sténos, dactylos, téléphonistes, ménagères, domestiques, serveuses et coiffeuses. Quant aux professions que les femmes exercent, ce sont principalement celles d'institutrices, de gardes-malades, de diététistes et de spécialistes en économie domestique.5 Ainsi, quoique le pourcentage de femmes sur le marché du travail ait doublé, l'orientation générale des emplois occupés par les femmes dans notre société est demeurée, pour ainsi dire, stationnaire. Certes, les blanchisseuses sont aujourd'hui en petit nombre, mais le nombre important de femmes qui accomplissent du travail de bureau n'est que le résultat du pourcentage croissant des diplômées du niveau secondaire; et ce genre de travail n'apporte guère plus de satisfaction que celui de blanchisseuse. En somme, les femmes gravitent encore autour d'emplois conformes aux stéréotypes sexuels qui sont associés à la conception de la femme, comme mère et comme servante. Cette situation est particulièrement rétrograde dans une société où l'emploi et la formation professionnelle s'orientent très rapidement vers une spécialisation de plus en plus poussée dans presque tous les secteurs de l'activité.

    Puisque les femmes sont, dans l'ensemble, à l'écart des secteurs les plus compétitifs du monde du travail, soit parce qu'elles restent à la maison pour élever une famille, soit parce qu'elles occupent des emplois peu qualifiés et non spécialisés, on pourrait croire qu'elles subissent un stress moindre que les hommes et peuvent s'attendre à jouir d'une meilleure santé mentale. Pourtant la situation n'est pas aussi encourageante.

    En 1962 aux Etats-Unis, la Commission conjointe sur la santé et la maladie mentale nommée par les départements de la Santé, de l'Education et du Bien-Être a fait une étude de la fréquence des symptômes de désordre mental sur un échantillon de 7,710 personnes, choisies pour représenter 111 millions d'adultes américains appartenant à la population civile, non soignée dans des institutions et âgée de 18 à 79 ans. On a noté la fréquence des symptômes suivants: dépression nerveuse menaçante, nervosité, inertie, insomnie, mains tremblantes, cauchemars, mains qui transpirent, évanouissement, maux de tête, étourdissement et palpitations cardiaques. Voici maintenant les conclusions générales qui se dégagent de cette étude.

    1) Les femmes signalent un stress plus grand et plus de symptômes que les hommes dans tous les secteurs d'adaptation. Elles signalent plus de perturbations que les hommes dans leur adaptation en général, dans leur perception d'elles-mêmes, dans leur comportement matrimonial et parental. La différence entre les sexes atteint son maximum dans les groupes d'âge les plus jeunes.
    2) Les femmes divorcées et séparées signalent plus fréquemment que tout autre groupe des deux sexes qu'elles ressentent la menace de la dépression nerveuse.
    3) Les gens non mariés, qu'ils soient célibataires, séparés, divorcés ou veufs, ont une tendance plus marquée que les gens mariés à la détresse psychologique.
    4) Enfin, bien qu'il n'y ait pas de différence entre les sexes dans la fréquence avec laquelle les hommes ou les femmes disent être "malheureux", ce sont les femmes qui expriment le plus de souci, de peur de la dépression et de besoin d'aide."

    Les femmes semblent également présenter un schème d'histoire psychiatrique que l'on pourrait concevoir sous forme de "carrière" dans la maladie psychiatrique. Les femmes sont patientes externes dans les services psychiatriques surtout entre 20 et 34 ans, c'est-à-dire particulièrement durant ces années où elles restent à la maison, ou encore quand elles travaillent avant de se marier .7 Au Canada, le taux le plus élevé de la main-d'oeuvre féminine se place dans le groupe d'âge de 20 à 24 ans; ce taux baisse alors rapidement pour s'élever à une seule reprise, juste avant l'âge de 35 ans, où il se stabilise en atteignant un second sommet beaucoup plus bas dans le groupe d'âge de 45 à 49 ans. Après 50 ans, ce taux tend à décliner. Enfin, on remarque que les femmes mariées représentent 56.4% de toute la main-d'oeuvre féminine.8 En ce qui a trait maintenant à la maladie psychiatrique, c'est dans le groupe d'âge de 35 à 44 ans que l'on trouve le plus grand nombre de femmes hospitalisées pour troubles psychiques; et 32% de toutes les femmes soignées dans les hôpitaux pour malades mentaux ont plus de 65 ans. Le nombre de patients hospitalisés pour maladie mentale après l'âge de 65 ans est proportionnellement plus grand chez les femmes que chez les hommes. Toutefois, il faudrait ici remarquer l'incidence probable du facteur espérance de vie sur ces chiffres, les femmes ayant une espérance de vie plus grande que les hommes.9

    On me dira peut-être qu'en donnant ces statistiques parallèles entre le niveau d'éducation, le choix professionnel et la maladie mentale, je fourre dans le même sac des pommes et des oranges. Pourtant il semble que les femmes aux Etats-Unis ont une sorte de carrière dans la maladie mentale, débutant à 20 ans comme patientes externes dans les hôpitaux psychiatriques pour devenir progressivement patientes internes dans ces mêmes hôpitaux. Il faut toutefois souligner que l'incidence de la maladie mentale dans la population féminine ne semble pas en rapport avec le fait que les femmes travaillent ou ne travaillent pas. Je n'ai pas pu trouver de données mettant en relation les niveaux d'éducation et d'activité professionnelle et la maladie mentale chez les femmes. Une conclusion semble néanmoins évidente et c'est la suivante: malgré tout le progrès technologique et malgré la libéralisation du rôle de la femme depuis les deux dernières guerres mondiales, les femmes sont toujours moins éduquées, moins rémunérées et employées dans un travail moins intéressant que les hommes. Dans notre société, les femmes ont également une tendance plus marquée que les hommes à la maladie mentale et aux symptômes d'anxiété. Vraiment, quand elle songe à cela, une jeune fille ne doit pas nourrir trop d'espérances quant à son propre épanouissement ...

    Socialisation et stéréotypes sexuels dans l'éducation et les média

    Ce texte est consacré à l'éducation des femmes en vue de la maturité et l'on pourrait maintenant se demander si l'on peut attendre de l'éducation qu'elle s'oppose à un cours de choses nettement déterminé par des facteurs qui sont au-delà du contrôle des systèmes d'éducation. Je vais tenter de m'attaquer à cette question en soulignant comment l'éducation, quoiqu'impuissante peut-être à changer les valeurs fondamentales des gens, peut toutefois donner un renforcement positif ou négatif à des valeurs qui existent déjà, en récompensant et encourageant certains genres de comportements et d'ambitions intellectuelles.

    Le premier obstacle à franchir quand on a affaire à ce problème est de savoir si les rôles sexuels sont innés ou appris. Bien des études ont traité la question et leurs conclusions sont souvent contradictoires. il y a des recherches qui semblent montrer que les enfants d'âge préscolaire ne manifestent pas, de façon significative, de différences entre les sexes, en ce qui a trait à la personnalité et aux capacités d'apprentissage. Ce qui différencie les enfants les uns des autres, semble-t-il, c'est qu'ils soient du type "moteur" et "hyper-dynamique" ou au contraire du type "passif" et "introverti". Rien ne prouve que ces schèmes de comportement soient liés au sexe.10 L'apprentissage des rôles sexuels se fait au stade de la socialisation, quand les enfants apprennent à sublimer de façon acceptable aux yeux de la société leurs schèmes de comportement innés. La société incite les petits garçons à l'agressivité et à l'affirmation de soi, elle les pousse à développer leurs aptitudes cognitives par l'expérience personnelle. Par contre, on attend des filles qu'elles développent leurs aptitudes cognitives par la lecture, la conversation, et qu'elles forment leur jugement en se servant moins de leur expérience personnelle que des idées émises par les figures d'autorité. Puisqu'on attend plus de passivité de la part des filles, celles-ci deviennent plus dépendantes et on les encourage à faire un travail qui obéit aux ordres des professeurs. Bien qu'il y ait déjà des différences sexuelles chez les enfants qui entrent dans le système d'éducation, elles auront très probablement tendance à s'accentuer jusqu'à ce que les garçons et les filles deviennent des groupes très différents l'un de l'autre. Les filles vont développer la dépendance, la tendance à l'association, la passivité et l'obéissance, alors qu'on va encourager les garçons à développer l'indépendance, le goût de réussir, l'activité et l'agressivité. C'est ainsi qu'on a pu écrire: "L'origine de la différence entre les sexes repose sur des dispositions constitutionnelles précoces que la culture accentue par un système de récompense et de punition organisé en fonction de la spécificité des sexes."11

    L'un des modes de renforcement des stéréotypes féminins à l'école primaire repose sur l'utilisation des premiers livres de lecture. Dans la célèbre série des Dick and Jane comme dans le Canadian Reading Development Series, on présente à l'enfant l'image d'une famille de type moderne, appartenant à la classe moyenne et comptant trois enfants. L'aîné est un garçon et les deux plus jeunes sont des filles, ce qui renforce le concept d'une structure du pouvoir dominée par le mâle. Les filles restent à la maison pour aider maman aux occupations domestiques; quelquefois elles rivalisent avec elle en jouant à la poupée. Leur frère, lui, est plus actif: il va à la pêche, il fait du ski et du patin avec son père. Il est capable de dresser des chiens. Les filles passent beaucoup de temps à regarder passivement leur frère qui leur crie souvent "Regardez-moi!" comme il passe en flèche, pris par quelque exploit enivrant. Semblablement, dans le livre de lecture Épine en fleur, qui est un manuel dont on se sert dans les écoles primaires francophones, on retrouve les mêmes stéréotypes, les filles faisant passivement le travail domestique pendant que les garçons escaladent les murs.

    Dans un autre contexte, un étude faite en Californie en 1971 portait sur les manuels de sixième année. On a trouvé là-bas que dans les manuels, plus de 75% des protagonistes sont de sexe masculin. De plus, seulement 15% de toutes les illustrations prennent des femmes comme personnage central. Les femmes adultes sont rarement représentées, sinon comme des mères, des domestiques ou des institutrices. Si une fille prend une part active à l'action d'un récit, c'est essentiellement dans le rôle d'"assistante": elle aide le garçon, ôtant les peaux pendant qu'il est à la chasse, elle trouve le trésor avec lui ou même, quand elle s'appelle Marie Curie, l'aide à découvrir le radium.12

    Dans les contes de fées, on ne demande qu'une chose à la princesse: être belle et attendre patiemment celui des trois princes qui aura conquis le monde et reviendra réclamer sa main. La seule qualité exigée de la princesse, c'est la beauté; ainsi, cent ans plus tard, le prince en tombera-t-il amoureux et la réveillera d'un baiser. Cette imagination se trouve encore renforcée par la pression exercée sur les enfants pour les amener à demander des jouets fabriqués par des compagnies, Mattel par exemple. Les poupées Barbie, somme toute, sont des princesses qui vivent un rêve narcissique dans leurs "maisons Barbie" dorées, avec leur large assortiment de vêtements parfaitement inutiles. G.I. Joe, par contre, doit se surpasser et se lancer dans des entreprises aussi variées que chasser le tigre blanc, prendre part à un complot international ou se rendre sur la lune.

    A l'école primaire, les filles aiment en général obtenir la reconnaissance d'autrui dans la classe. Mais il semble qu'au moment de l'adolescence, dans notre société, il se passe quelque chose chez les filles qui modifie l'image qu'elles se font d'elles-mêmes et leurs attentes dans la vie. Alors qu'elles ont toujours pris plaisir à être récompensées pour leur réussite, elles veulent au moment de l'adolescence recevoir une récompense de leurs pairs qui tendent à valoriser surtout les tendances à l'association. Au fur et à mesure du développement de l'adolescence, les filles sentent qu'elles seront récompensées par la reconnaissance de leurs pairs quand elles se seront associées à un ami (le "boy-friend"). En 1954, une étude portant sur des cas de baisse du quotient intellectuel chez des étudiantes d'école secondaire a mis en relief l'absence d'un phénomène analogue chez les garçons. Chacune des étudiantes dont le quotient intellectuel avait baissé au cours de l'adolescence avait exprimé l'idée que "ce n'était pas trop brillant pour une fille d'être brillante. "13 Parce que le mécanisme de la socialisation des filles les pousse à être dépendantes des autres dans leurs sentiments d'estime, elles considèrent souvent le succès comme une façon de se gagner l'affection d'autrui. A la puberté, la réussite scolaire devient moins importante comme condition de l'estime de soi. Il s'ensuit que la jeune fille se trouve entre l'enclume et le marteau. N'étant pas aiguillée vers la réussite d'une carrière, elle ne peut pas être à l'aise dans la société et le monde du travail. Se sentant alors vaincue par suite du déclin de ses succès scolaires, elle se retranche de cette sphère d'épanouissement. On lui dit qu'elle peut prendre sa valeur en étant l'épouse d'un homme qui réussit dans la vie et elle se rend compte que ce sont ses tendances à l'association que la société va récompenser. Si elle persiste dans la poursuite d'une carrière, elle choisira très probablement un emploi traditionnel parmi ceux que nous avons énumérés plus haut, où elle étendra son rôle maternel à un groupe social plus large que sa propre famille.

    On me répondra sûrement que plusieurs femmes ont réussi des carrières dans le passé, le font actuellement et vont continuer à le faire dans l'avenir. Il est probable que cela soit vrai, mais quel prix paient-elles? On les a décrites de la façon suivante:

    "La fille qui persévère avec succès dans la compétition scolaire a d'une certaine façon décidé que la récompense lui est assez précieuse pour mettre en jeu l'acceptation de ses pairs. Pour la majorité des filles, les succès scolaires constituent une menace pour le prestige social. Quelques filles vont toujours s'efforcer de réussir aussi longtemps que la plupart de leurs amis ignorent leurs succès. C'est le fait que le succès soit rendu public qui est probablement le plus menaçant. En plus des craintes qu'elles ont d'être rejetées par leurs pairs, lorsque les filles se rendent compte que la victoire dans la compétition repose sur l'agressivité, trait identifié à la personnalité des garçons, elles peuvent sentir que l'image de femme qu'elles se font d'elles-mêmes se trouvera menacée si elles poursuivent leurs efforts pour obtenir le succès."14

    Voilà pourquoi l'adolescente, dans notre société, doit lutter sur plusieurs fronts si elle veut avoir accès aux possibilités professionnelles auxquelles la société attribue de la valeur. Ce n'est donc pas étonnant que tant de femmes abandonnent le combat qui les mènerait à l'épanouissement dans cette voie, et essaient de réaliser les prophéties de la Barbie de Mattel. Dans les premières années de l'adolescence, elles sont assiégées par une campagne de tous les média qui leur suggèrent d'acheter des millions d'atomiseurs pour cacher des odeurs nauséabondes, et qui leur suggèrent l'idée que, pour se transformer, il faut seulement adopter une nouvelle coiffure, un nouveau maquillage ou un nouveau soutien-gorge. On vous aimera plus encore, leur dit-on de mille et une façons, si entre 20 et 24 ans vous vous trouvez un emploi, si vous investissez dans les produits de beauté, si vous vous mariez et si vous élevez sagement une famille.

    Si pareille solution est tellement facile, pourquoi trouve-t-on tant de femmes de 20 à 34 ans comme patientes externes dans les cliniques psychiatriques? Pourquoi estime-t-on à 44 millions le nombre d'Américaines à qui les médecins prescrivent des traitements à base de tranquillisants?15 Les média incitent les femmes à donner toujours plus de " sens " à leur vie en achetant toujours plus de produits dont la nécessité est plus que douteuse. On représente clairement aux femmes que celle qui utilise l'adoucisseur d'eau le plus récent, "Ivory-Neige" ou un nouvel ensemble lessiveuse-sécheuse aux couleurs assorties, possède le plus heureux des bébés et est donc la meilleure mère. Ce que la publicité ne dit pas, c'est que la tâche d'être une mère est difficile, qu'elle exige une grande aptitude àsupporter la frustration et qu'elle est un emploi voué par nature à la caducité. Bien que l'on ne puisse mettre en doute qu'élever des enfants soit une expérience qui apporte de profondes satisfactions, c'est aussi une expérience qui doit s'achever si on veut former des êtres humains heureux et indépendants. Quand la femme atteint la ménopause et qu'elle reste seule dans cette maison que les enfants ont quittée, voici comment une compagnie pharmaceutique lui conseille de tirer le meilleur parti de sa situation.

    "Voici arrivé le temps de réveiller les talents qui sommeillaient en vous, de tirer profit et plaisir de tous ces passe-temps que vous remettiez à plus tard, d'explorer les activités de la collectivité dont vous faites partie, et peut-être même de prendre un emploi à temps partiel ou à temps plein, Il y a un vaste univers d'idées entre lesquelles vous pouvez choisir. Essayez, par exemple, une nouvelle recette, un nouvel ouvrage de tricot ou de couture, un nouveau petit passe-temps d'artisanat ... avec un nécessaire peut-être. Faites quelque chose de nouveau pour votre maison: des housses, des tentures, des tapis au crochet, des napperons tissés, des couvre-lits ou des courtepointes. Invitez à dîner de nouveaux amis. Allez assister à des concerts, à de nouvelles pièces de théâtre ou à de nouveaux films. Essayez une nouvelle coiffure ... tout cela fera merveille pour votre moral et vous "métamorphosera" en un instant."16

    Ainsi, à cinquante ans, la femme se retrouve au point où elle était avec Dick and Jane en première année. Elle a consciencieusement exécuté toutes les instructions et voici qu'on lui conseille maintenant de recommencer à zéro, de trouver de nouvelles méthodes pour faire la routine qu'elle accomplit déjà suffisamment bien. Se sent-elle désespérée à la lecture de ces conseils, le dépliant la rassure en ces termes: "... vous avez enfin atteint une nouvelle maturité. Les enfants ont grandi, peut-être même sont-ils sur le point d'élever leur famille ou l'élèvent-ils déjà? Enfin, vous voilà libérée des mesquines corvées maternelles du frottage, du séchage et de la cuisine . Votre mari est dans la force de l'âge, sa carrière et ses habitudes de vie ont probablement trouvé leur assiette. Elles sont terminées, toutes les luttes que vous avez partagées avec lui pour qu'il se case bien. Vous-même, oui vous, savez ce que vous voulez. Vous savez maintenant quels vêtements vous vont le mieux, ce que vous aimez dans une maison, quel est votre délassement préféré. Le temps des incertitudes est derrière vous. Vous savez ce que vous aimez, qui vous êtes."17 L'identité de la femme de 50 ans, qui a connu quelques expériences fondamentales de la vie, se trouve ici réduite à son goût dans le choix des vêtements (quel bon moyen d'apprentissage que Barbie, n'est-ce pas?), à son goût en décoration intérieure, et à ses préférences pour le bridge ou le canasta. On l'encourage à profiter d'une maturité qu'on ne lui a pas laissé la liberté d'acquérir; et on lui en fournit la définition, qui se résume à rejouer les jeux d'enfant, à rejouer à la jolie Barbie et à sa belle maison, jeux qu'elle aurait déjà dû abandonner des dizaines d'années auparavant.

    Il est intéressant mais peut-être aussi déprimant de constater que, "de loin, les plus graves dangers de la ménopause ont une genèse psychique, sont provoqués par la culture et ne sont donc pas susceptibles d'être chassés par quelques simples pilules. Une femme psychiatre travaillant en Chine m'a rapporté qu'elle n'avait jamais rencontré une psychose de la ménopause chez une Chinoise. Elle attribue ce fait à ce que la femme âgée, en Chine, occupe une position où elle est protégée et en sécurité. Contrairement à la situation des femmes âgées dans notre société, elle acquiert une dignité et une puissance accrues à ce moment de sa vie. Cela semble indiquer que les perturbations de la ménopause ont en grande partie une origine psychique"18

    Education et maturité

    Nous venons d'exposer comment l'éducation et la société forment progressivement les femmes de 5 à 50 ans dans notre contexte social. Quelques-unes d'entre elles seront ces 56.4% de femmes mariées sur le marché du travail au Canada; quelques-unes d'entre elles aussi deviendront ces 32% de patientes qui finissent leur vie dans les hôpitaux psychiatriques...

    Revenons à notre premier propos, Si vraiment l'école contribue largement à la formation de rôles sexuels stéréotypés, comment peut-elle contribuer au développement de femmes plus équilibrées et plus heureuses? Reprenons l'anecdote du début: que faisaient les femmes durant la bataille de Hastings? Pourquoi appelle-t-on "art" ce qui est produit par des mains d'hommes, et "artisanat" ce qui est produit par des mains de femmes? Comment les femmes peuvent-elles changer l'image qu'elles se font d'elles-mêmes au point qu'il devienne impensable qu'on essaie de leur vendre quoi que ce soit en leur suggérant qu'elles peuvent se donner un sens avec un nécessaire d'artisanat? Comme tous les groupes connus, les femmes ont leur propre culture; comme beaucoup de groupes opprimés, elles n'ont pas eu les instruments de communication nécessaires pour a perpétuer. En tant que groupe, les femmes n'ont lu et écrit que dans les cent cinquante dernières années. Si nous voulons que nos filles deviennent des femmes mûres, il ne faut pas leur donner de messages contradictoires. Nous ne pouvons pas leur demander jusqu'à la puberté de réussir en classe et d'oublier ensuite totalement cette exigence. Il faut que nous leur donnions des exemples de femmes qui ont atteint à la perfection dans des domaines variés. Les femmes, doit-on leur dire, ont quelque chose d'autre à apporter à la société que l'aide qu'elles fournissent à leurs maris pour que ceux-ci se casent bien dans une hiérarchie d'où elles sont exclues. A cette fin, peut-être pourrait-on justement se servir de la structure des écoles primaires et secondaires pour faire un exemple. Tout écolier qui va à l'école primaire au Québec se rendra compte que dans la majorité des cas ce sont des femmes qui lui enseignent, mais que celui qui détient réellement le pouvoir à l'école, c'est-à-dire le principal, est un homme. Par exemple, dans la C.E.C.M. en 1968, 89% des enseignants étaient des femmes, mais seulement 51.8% des principaux étaient de sexe féminin; les femmes ne représentaient que 16.

    3% des cadres de la commission scolaire, et parmi elles, aucune n'occupait un poste élevé.19 Par conséquent, tant qu'on ne changera pas les rôles sexuels stéréotypés à l'intérieur des structures mêmes de l'école, il demeurera difficile de convaincre les filles qu'elles ont tout intérêt à réussir.

    En plus d'équilibrer la structure du pouvoir à l'intérieur du système d'éducation, il est important d'intégrer dans le programme scolaire les études portant sur les femmes, à tous les niveaux et pour tous les étudiants.

    Dès l'école primaire, on devrait présenter aux enfants un plus large éventail de rôles pour les deux sexes. Actuellement, on trouve sur le marché un livre intitulé When I Grow Up, qui propose une liste généreuse de possibilités professionnelles offertes aux femmes. Toutefois, ce choix devient presque inutile, quand on fait vibrer la corde sensible de l'"association" dans une remarque finale:

    Oh! une maman, c'est mieux que tout
    Avec plein d'enfants sur ses genoux! 20

    Ainsi, je proposerais l'utilisation de livres qui n'envoient pas de messages contradictoires, mais qui disent par exemple qu'on peut être à la fois une maman et un dentiste, ou qu )on peut tout aussi bien ne pas choisir du tout la maternité.

    Il est important aussi de revoir l'enseignement de l'histoire pour que les femmes entrent dans un processus d'identification d'elles-mêmes à travers le passé. Plutôt que de s'attarder interminablement sur Laura Secord (qui a pour triste sort d'être immanquablement associée à une vache dans l'esprit de millions de gens), on peut trouver d'autres sujets qui ont les femmes pour centre d'intérêt et qui peuvent nous apprendre beaucoup de choses sur la société à une époque donnée. Par exemple, nous savons qu'au Québec, durant la période s'étendant de 1809 à 1834, les femmes ont voté à plusieurs occasions par suite d'une interprétation libérale du terme "personnes" dans l'Acte constitutionnel de 1791; nous savons par ailleurs qu'on leur refusa le droit de vote jusqu'en 1940. 21 Cela pourrait devenir un excellent point de départ pour discuter de l'évolution de la société québécoise durant les deux siècles derniers. Peut-être encouragerait-on plus les filles à participer à la vie politique de notre pays si on leur présentait la biographie et les apports des femmes qui les ont précédées.


    Dans l'enseignement des sciences, on devrait parler aux étudiantes des femmes de science qui ont fourni leur contribution à la société. Et on devrait aussi, peut-être, les encourager à faire des recherches dans les domaines qui les touchent de plus près. L'histoire de l'art pourrait mettre en lumière des femmes artistes aussi célèbres que Berthe Morisot et Käthe Kollwitz. Les filles devraient se rendre compte qu'elles peuvent, comme femmes, atteindre à l'immortalité par l'art autrement qu'en étant un modèle nu ou une prostituée. Les cours de littérature devraient inclure les oeuvres de femmes écrivains pour montrer les possibilités et les réalisations des femmes dans la littérature. Ce qui est plus important encore, on devrait lire la littérature des femmes parce qu'elle fournit un regard différent sur les choses. Comme l'a exprimé Virginia Woolf, "... chacun a derrière sa tête une petite zone de la taille d'un sou qu'il ne peut voir. C'est l'un des bons offices qu'un sexe peut rendre à l'autre ... que de décrire cette petite zone de la taille d'un sou derrière la tête ... On ne peut tracer un portrait véritable de l'homme dans son entier avant qu'une femme n'ait décrit cette petite zone de la taille d'un sou ".22 Il faut faire de nombreuses recherches pour ressusciter plusieurs oeuvres oubliées des femmes du passé, afin d'aider les jeunes femmes à saisir leur identité dans un contexte historique. Peut-être alors nos filles verront-elles que la continuité de la culture féminine ne se réduit pas à la grossesse, à la ménopause et à la maison de poupée.

    Et en dernier lieu, il importe d'étudier la nature et les origines des stéréotypes qui conviennent souvent si mal aux femmes et leur donnent des rôles invivables. Quand celles-ci auront compris le caractère partiel, limité qu'ont tous les stéréotypes (la femme comme ange de bonté, la femme comme incarnation du mal, la femme comme belle blonde un peu sotte, etc.), peut-être reconnaîtront-elles ces stéréotypes sous les formes qu'ils prennent dans la culture de masse. Peut-être verront-elles alors qu'elles peuvent faire des choix dans la vie, que c'est à elles qu'il appartient de décider si l'anatomie vraiment est un destin, si l'on peut à la fois être mécanicien et mère, si l'on veut faire la conquête des coeurs ou de la lune.

    Ce que j'avance maintenant, c'est que les garçons aussi vont tirer profit des études portant sur les femmes. Ça ne doit pas être agréable de passer sa vie voué à l'agressivité et à l'omniprésence des objectifs. Si les femmes n, ont plus besoin de réussir par procuration, alors les hommes n'auront plus besoin d'essayer de se caser ici ou là pour l'amour d'une femme. Ils auront eux aussi plus de liberté de choix. Si l'on intègre les études sur les femmes dans les programmes à tous les niveaux, il y aura, à mon avis, un éventail de choix plus nombreux offerts à plus de gens; il y aura moins de gens prisonniers de ces rôles sexuels étroitement stéréotypés, et il devrait s'ensuivre pour tous une plus grande latitude dans les choix professionnels. Peut-être les hommes pourront-ils développer le côté "maternel" de leur personnalité, et les femmes ne plus sentir le besoin de recourir à tant d'agressivité masquée.

    Pourtant, qu'on ne se trompe pas! Je ne prophétise pas une nouvelle Jérusalem, une meilleure santé pour tous et la maturité universelle. Je suggère humblement qu'il est possible de modifier dans une certaine mesure les rôles des sexes et que ce changement pourrait apporter à quelques-uns plus de choix dans la vie. En pensant à ces femmes qui ont vécu et sont disparues dans le silence, en suivant avec attention la trace de celles qui nous ont légué leurs pensées, nous pouvons présenter des modèles d'épanouissement aux jeunes filles. Peut-être alors ne craindront-elles plus la maturité qui leur apportera une liberté plus grande, ainsi qu'aux hommes.


    Notes

    1 The Report of the Royal Commission on the Status of Women in Canada. Information Canada, Ottawa, 1970, p. 170. Cet ouvrage est cité par la suite sous le titre Royal Commission.
    2 Royal Commission, p. 176.
    3 Ibid., P. 54.
    4 Royal Commission, p. 53.
    5 Ibid., p. 60.
    6 Chesler, Phyllis, Women and Madness. New-York, Doubleday and Company, 1972, pp. 116-117.
    7 Royal Commission, pp. 56-57.
    8 Royal Commission, p. 58.
    9 Chesler, Ph., op. cit., p. 121.
    10 Bardwick, Judith M., Psychology of Women: A Study of BioCultural Conflicts. New-York, Harper and Row, 1971, pp. 102-103.
    11Bardwick, J. M., op. cit., p. 113.
    12 U'Ren, Marjorie B., "The Image of Women in Textbooks", dans Gornick, V. and Moran, B., eds., Woman in Sexist Society, NewYork, 1971, pp. 318 et suivantes.
    13 Friedan, Betty, The Feminine Mystique. New-York, 1963, p. 166.
    14 Bardwick, J. M., op. cit., p. 178.
    15 Seidenberg, M., "Overmedicated Women", McCalls, September, 1971, p. 72.
    16 The Change of Life and You. Montreal, Ayerst Laboratories, 1971, p. 11.
    17 The Change of Life and you, op. cit., p. 12.
    18 Tornpson, Clara M., On Women. New-York, 1964, p. 29.
    19 Royal Commission, p. 72.
    20 Lenski, Lois, When I Grow Up, New-York, 1970.
    21 Royal Commission, p. 334.
    22 Woolf, Virginia, A Room of One's Own. London, Penguin, 1967, P. 90.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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