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    Dossier: Martyr

    Le martyr comme caution idéologique

    Alain Finkielkraut
    Extrait de «Répliques», émission animée par Alain Finkielkraut (France Culture) et diffusée le 15 septembre 2001. Le théme était «La part de la morale». Invités: Monique Canto Sperber et Paul Ricoeur. Il s'agit d'une transcription verbatim, à quelques légères retouches près.
    Quelques jours avant cet attentat (i. e. 11 septembre 2001), une enquête était publiée dans Le Monde sur les kamikazes palestiniens «terroristes par désespoir». Deux sociologues sont venus cautionner cette idée du terrorisme par désespoir. L'un qui disait, ce n'est pas un acte de dépassement brut, mais un acte de dépassement du désespoir par le martyre. La quotidienneté de l'humiliation devient insupportable, la solution «martyriste» apparaît comme la voie royale pour s'assumer. Et un autre disait: c'est l'acte d'un homme qui se trouve dans l'impossibilité d'arriver à quoi que ce soit par les moyens traditionnels. C'est intéressant parce que c'est un rapport très répandu à la violence aujourd'hui. Il me semble que la morale commune, dans une de ses parties, si vous voulez, est dominée par ce que je pourrais appeler un rousseauisme sociologique, ou une sociologie rousseauiste. (...) Et donc quand il y a de la violence, on n'impute pas la violence à ceux qui la commettent, on l'impute au système dans lequel ils sont pris, parce qu'on pense que le mal, comme le disait Rousseau, vient de l'oppression. Nul mal humain ne vient de l'homme, il vient d'une société artificielle, qu'il faut pouvoir changer. Donc le mal est commis, en quelque sorte, par les cibles, le mal initial est commis par les cibles de ceux qui expriment ainsi leur haine ou leur malaise. Et quand on ajoute à cette dimension de violence celle du martyre, alors le martyre apparaît comme une caution, un homme qui sacrifie sa vie doit être forcément désespéré, d'où la difficulté où nous sommes de condamner cette violence, et là je me dis, s'il n'y a pas possibilité d'imputer les actes les plus terribles à ceux qui les commettent, alors la philosophie morale est paralysée. Peut-être que cette terreur qui s'est répandue aux Etats-Unis nous oblige à sortir du confort de ce rousseauisme sociologique.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Alain Finkielkraut
    Essayiste français.
    Mots-clés
    violence; attentat-suicide; kamikaze; sciences sociales, Palestine, Proche-Orient, Israël
    Extrait
    Il me semble que la morale commune, dans une de ses parties, si vous voulez, est dominée par ce que je pourrais appeler un rousseauisme sociologique, ou une sociologie rousseauiste. (...) Et donc quand il y a de la violence, on n'impute pas la violence à ceux qui la commettent, on l'impute au système dans lequel ils sont pris, parce qu'on pense que le mal, comme le disait Rousseau, vient de l'oppression. (...) Et quand on ajoute à cette dimension de violence celle du martyre, alors le martyre apparaît comme une caution, un homme qui sacrifie sa vie doit être forcément désespéré, d'où la difficulté où nous sommes de condamner cette violence, et là je me dis, s'il n'y a pas possibilité d'imputer les actes les plus terribles à ceux qui les commettent, alors la philosophie morale est paralysée. Peut-être que cette terreur qui s'est répandue aux Etats-Unis nous oblige à sortir du confort de ce rousseauisme sociologique.

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