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    Dossier: Lycurgue

    La vie de Lycurgue

    Plutarque
    Selon Plutarque, Lycurge était humain même si ses lois étaient sévères.
    I. Diversité d'opinions sur le temps où Lycurgue a vécu. - II. Son origine. - III. Il devient roi de Sparte, et ensuite tuteur du roi son neveu. - IV. Ses voyages. – V. Son retour à Sparte. - VI. Il va consulter l'oracle de Delphes. - VII. Ses lois - Formation du sénat. - VIII. Droits du peuple et des rois dans les assemblées. - IX Autorité donnée aux Éphores. - X. Il partage les terres. - XI. Substitution de la monnaie de fer à celle d'or et d'argent. - XII. Il bannit de Sparte les arts inutiles. - XIII. II établit les repas publics. - XIV. Soulèvement des riches. Alcandre lui crève un oeil. - XV. Lois des repas publics. - XVI. Avantages de cet établissement. - XVII. Leur brouet noir. - XVIII. II ne donne point de lois écrites. - XIX. Ses lois pour les bâtiments. - XX. Règlements militaires. - XXI. Mariages. Éducation des filles. - XXII. Encouragements aux mariages. - XXIII. Lois qui y sont relatives. - XXIV. Communauté des femmes. - XXV. Première éducation des enfants. - XXVI. Celle des garçons à l'âge de sept ans. - XXVII. À l'âge de douze ans.- XXVIII. Le vol permis. - XXIX. Manière dont on formait le jugement des enfants. - XXX. Reparties courtes et vives des spartiates. - XXXI. Leur musique et leurs chansons. - XXXII. Leur parure militaire. - XXXIII. Leur marche à l'ennemi. - XXXIV. Si Lycurgue fut un homme de guerre. – XXXV. Les arts mécaniques abandonnés aux Ilotes. - XXXVI. Point de procès à Sparte. Réjouissances continuelles. - XXXVII. Ils honoraient le dieu Ris. – XXXVIII. Lois pour l'élection des sénateurs. - XXXIX. Pour les funérailles et pour le deuil. – XL. Pour les voyages. Sur les étrangers. - XLI. Réflexions sur les lois de Lycurgue. - XLII. I1 en fait jurer l'observation aux citoyens, et part pour Delphes. - XLIII. Ses lois se maintiennent pendant cinq siècles. - XLIV. Époque et cause de leur décadence. - XLV. Avantages de ces lois. - XLVI. On rend à Lycurgue, après sa mort, les honneurs divins.

    M. Dacier place l'époque de la vie de Lycurgue vers l'an du monde 3045, 153 ans avant la fondation de Rome, 129 ans avant la première olympiade, 905 ans avant J.-C.
    Les nouveaux éditeurs d'Amyot la mettent vers l'an 884 avant notre ère.
    Les historiens ne sont pas d'accord sur la chronologie des rois Héraclides, dont les deux branches ont régné conjointement. Ces deux familles remontent à Hercule, qui eut pour successeurs Hyllus, Cléodée, Aristomachus et Aristodème, dont les dates ne sont pas connues. Après eux régnèrent ensemble Eurysthène et Proclès, qui montèrent sur le trône de
    Lacédémone 325 ans avant l'établissement des olympiades. Agis, successeur d'Eurysthène, forma la famille des Agides, qui eut trente rois. Eurytion, qui régna après Soüs, le successeur immédiat de Proclès, forma la famille des Eurytionides, qui eut vingt-sept rois. Ils furent remplacés par des tyrans. Depuis Eurysthène et Proclès jusqu'à la prise de la ville par Antigonus, il s'écoula un espace de 825 ans.
    Je n’ignore pas que les chronologistes varient sur cette succession des deux branches des rois Héraclides de Sparte. Par exemple, il y en a qui comptent quatre rois du nom d'Agis, au lieu de trois, et qui mettent pour le quatrième celui dont Plutarque a écrit la vie; mais il n'est pas de mon sujet de concilier ces différentes opinions.

    1. On ne peut rien dire de certain sur le législateur Lycurgue. Son origine, ses voyages, sa mort, enfin ses lois mêmes, et la forme de gouvernement qu'il a établie, sont rapportés diversement par les historiens; mais ce dont ils conviennent le moins, c'est le temps où il a vécu. Les uns le font contemporain d’Iphitus, et disent qu'il régla avec lui l'armistice qui s'observe pendent les jeux olympiques. De ce nombre est Aristote le philosophe, qui donne pour preuve de son sentiment un disque olympique sur lequel est gravé le nom de Lycurgue. Ératosthène, Apollodore et d'autres, qui comptent les temps par la succession des rois de Sparte, le croient antérieur de plusieurs siècles à la première olympiade. Comme il y a eu à Sparte deux Lycurgue, à deux époques différentes, Timée soupçonne qu'on attribue les actions de l'un et de l'autre à celui des deux qui a eu le plus de réputation; il croit que le plus ancien n'était pas éloigné des temps d'Homère, et même, suivant quelques auteurs, qu'il avait vu ce poète. Xénophon donne lieu de le croire fort ancien, lorsqu'il dit qu'il a vécu du temps de Héraclides. À la vérité, les derniers rois de Sparte étaient aussi de la race d'Hercule; mais il est vraisemblable que cet historien ne parle que des premiers descendants qui vivaient peu de temps après ce héros. Cependant, au milieu des incertitudes où l'histoire flotte au sujet de Lycurgue, nous tâcherons, en recueillant ce qu'on a écrit de lui, de nous attacher à ce qui aura le moins de contradicteurs et le plus de témoins dignes de foi.
    II. Le poète Simonide dit que Lycurgue était fils de Prytanis, et non pas d Eunomus; mais la plupart des écrivains donnent une autre généalogie de Lycurgue et d'Eunomus. Soüs, disent-ils, eut pour père Patroclès, fils d'Aristodème; de Soüs naquit Eurytion, d'Eurytion Prytanis, de Prytanis Eunomus, qui de sa première femme eut Polydecte; de la seconde, nommée Dianasse, naquit Lycurgue. L'historien Euthychidas dit que Lycurgue était le sixième descendant de Patroclès, et le onzième après Hercule. Soüs fut le plus célèbre de ses ancêtres. Sous son règne, les Spartiates réduisirent les Ilotes en servitude, et accrurent leur territoire d'une grande partie de celui des Arcadiens. On raconte que ce prince, se voyant assiégé par les Clitoriens dans un poste difficile et qui manquait d'eau, leur proposa de leur abandonner les terres conquises par les Spartiates, s'ils le laissaient boire, lui et toute son armée, dans une fontaine voisine de leur camp. Les Clitoriens y consentirent; et après les serments faits de part et d'autre, Soüs assembla ses troupes, et leur dit qu'il céderait la royauté à celui d'entre eux qui s'abstiendrait de boire; mais aucun n'en eut le courage. Après qu'ils eurent tous bu, il descendit le dernier dans la fontaine; et s'étant simplement rafraîchi le visage en présence des ennemis, il se retira et retint les terres, sous prétexte que toute son année n'avait pas bu. Cependant, malgré l'estime générale que ses belles actions lui avaient méritée, on ne donna pas son nom à ses descendants, mais celui d'Eurytion son fils; et on les appelle la famille des Eurytionides. On le fit sans doute parce qu'Eurytion fut le premier qui relâcha, en faveur du peuple dont il voulait gagner les bonnes grâces, l’autorité trop absolue des rois de Sparte. Ce relâchement, en rendant le peuple audacieux, fit que les rois qui lui succédè-rent, ou s'attiraient la haine du peuple, s'ils voulaient le réprimer par la force, ou tombaient dans le mépris, s'ils lui cédaient par complaisance et par faiblesse. Aussi pendant longtemps Sparte fut-elle en proie à la licence et à l'anarchie. Le père de Lycurgue en fut même la victime: en voulant séparer des gens qui se battaient, il reçut un coup de couteau de cuisine, dont il périt, laissant le royaume à son fils Polydecte.
    III. Celui-ci mourut bientôt après sans enfants, et tout le monde crut que Lycurgue allait être roi; il le fut en effet, tant qu'on ignora la grossesse de la reine sa belle-sœur: mais dès qu'elle fut connue, il déclara que, si elle avait un fils, ce serait à lui que la couronne appartiendrait; et dès ce moment il n'administra le royaume qu'en qualité de tuteur. Les Lacédémoniens donnent le nom de Prodicus aux tuteurs des rois orphelins. Cependant la veuve lui fit dire secrètement que, s'il voulait l'épouser quand il serait roi, elle ferait périr son fruit. Lycurgue eut horreur de sa scélératesse; mais il ne rejeta pas sa proposition; il eut même l'air de l'approuver et d'y consentir: seulement il lui dit de ne prendre aucun breuvage qui pût la blesser et altérer sa santé, ou même la mettre en danger de la vie; que dès que l'enfant serait né, il trouverait les moyens de s'en défaire. Il l’amusa ainsi jusqu'au terme de sa grossesse, et il ne la sut pas plus tôt en travail, qu'il envoya des gens sûrs pour assister à ses couches et la surveiller. Ils avaient ordre, si elle accouchait d'une fille, de la remettre entre les mains des femmes; si c'était un fils, de le lui apporter sur-le-champ, en quelque lieu qu'il fût. Elle accoucha d'un fils pendant que Lycurgue était à souper avec les magistrats. Ses serviteurs entrèrent dans la salle, et lui ayant présenté l’enfant, il le prit entre ses bras, et dit aux assistants: «Spartiates, voilà le roi qui nous est né.» Aussitôt il le plaça sur le siège du roi, et le nomma Charilaüs, parce que tous ceux qui étaient présents témoignèrent la plus grande joie, et louèrent la grandeur d'âme et de justice de Lycurgue. Il n'avait régné en tout que huit mois; mais il conserva toujours l'estime de ses concitoyens, et la plupart lui obéissaient bien plus par respect pour sa vertu, que par crainte de la grande autorité dont il jouissait comme tuteur du roi. Il eut cependant des envieux, qui voulurent profiter de sa jeunesse pour s'opposer à son avancement. Ils avaient à leur tête les parents et les amis de la mère du roi, qui croyait avoir été jouée. Léonidas, frère de la reine, l'ayant un jour insulté avec beaucoup d'audace, lui dit qu'il savait très bien qu'il régnerait. Il voulait, par cette calomnie, le rendre suspect et prévenir les esprits contre lui, afin que, si le jeune prince venait à mourir, on accusât Lycurgue de s'en être défait. La mère de Charilaüs, de son côté, faisait courir les mêmes bruits. Le chagrin qu'il en eut, et la crainte des événements toujours incertains, le déterminèrent à s'éloigner, pour se mettre à l’abri de tout soupçon; il prit le parti de voyager, jusqu'à ce que son neveu eût un fils qui pût lui succéder.
    IV. Il partit donc, et alla d'abord en Crète, où il observa avec soin le gouvernement, et eut de fréquentes conférences avec les personnes qui avaient le plus de réputation. Il approuva fort quelques unes de leurs lois, et les recueillit pour en faire usage quand il serait de retour à Sparte; il en rejeta d'autres. Il y avait alors en Crète un homme renommé par sa sagesse et sa science politique, à qui Lycurgue persuada, par ses prières et par ses témoignages d'amitié, d'aller s’établir à Lacédémone. Il se nommait Thalétas, et était poète lyrique; mais, en paraissant ne composer que des pièces de chant, il se conduisait réellement en habile législateur. Toutes ses odes étaient autant d'exhortations à l'obéissance et à la concorde; soutenues du nombre et de l’harmonie, pleines à la fois de douceur et de véhémence, elles adoucissaient insensiblement les esprits des auditeurs, leur inspiraient l'amour des choses honnêtes, et faisaient cesser les haines qui les divisaient. Il prépara ainsi en quelque sorte les voies à Lycurgue pour l'instruction des Lacédémoniens. De Crète, Lycurgue fit voile pour l'Asie. Comme un médecin compare des corps sains et robustes avec des corps faibles et malsains, il voulait, dit-on, comparer les mœurs simples et austères des Crétois avec la vie voluptueuse et délicate des Ioniens, et connaître, par ce parallèle, les différences que les mœurs mettent dans les gouvernements. Ce fut là vraisemblablement qu'il connut, pour la première fois, les poésies d'Homère, qui étaient, entre les mains des descendants de Cléophyle; et jugeant que la morale et la politique qu'elles renferment ne sont pas moins utiles que ses fictions et ses contes sont agréables, il s'empressa de les copier, et les réunit en un seul corps pour les porter en Grèce. Ces poésies y étaient déjà faiblement connues, et quelques personnes en avaient des parties détachées, qui se répandaient de côté et d'autre. Mais Lycurgue fut le premier qui les fit généralement connaître. Les Égyptiens croient que Lycurgue a aussi voyagé chez eux; et qu'entre leurs institutions, ayant surtout admiré celle qui sépare les gens de guerre de toutes les autres classes du peuple, il la transporta à Lacédémone, où il fit une classe à part des ouvriers et des artisans, et établit ainsi la forme de gouvernement la plus noble et la plus pure. Quelques historiens sont d'accord sur ce point avec ceux d'Égypte; mais qu'il soit allé dans la Libye et dans l’Ibérie, qu'il ait pénétré jusque dans l’Inde pour y converser avec les Gymnosophistes, je ne sache d'autre écrivain qui l’ait dit qu'Aristocratès de Sparte, fils d'Hipparque.
    V. Cependant les Lacédémoniens, fâchés de son absence, lui envoyèrent plusieurs députations pour le prier de revenir, parce qu'ils avaient des rois qui ne différaient du simple peuple que par leur titre et par les honneurs; au lieu qu'ils reconnaissaient dans Lycurgue le talent naturel de commander, et le pouvoir de gagner les esprits. Les rois eux-mêmes désiraient son retour, espérant que sa présence servirait de frein à la licence et à l’indocilité du peuple. Ayant trouvé à son retour les esprits si bien disposés, il entreprit tout de suite de changer la forme entière du gouvernement: persuadé que des lois partielles n'auraient aucune utilité, et qu’il fallait, comme dans un corps mal constitué et plein de maladies, détruire par des remèdes convenables ses humeurs vicieuses, afin de changer son tempérament, et lui prescrire ensuite un régime tout nouveau.
    VI. Plein de ce projet, il alla d'abord à Delphes pour consulter Apollon, offrit à ce dieu un sacrifice, et reçut cette réponse célèbre, par laquelle la Pythie le déclarait l'ami des dieux, et un dieu même plutôt qu'un homme. Elle ajouta qu'Apollon lui accordait la demande qu'il lui avait faite de donner de bonnes lois à son pays, et qu'il y établirait le meilleur de tous les gouvernements. Encouragé par ces oracles, il ne fut pas plus tôt à Sparte, qu'il s'ouvrit de son dessein aux premiers de la ville, et les pressa de le seconder. Il s'était d'abord adressé secrètement à ses amis, en avait peu à peu gagné d'autres, et enfin il était parvenu à en intéresser un grand nombre au succès de son entreprise. Quand il crut le moment favorable, il ordonna à trente des plus considérables de se rendre en armes, le lendemain à la pointe du jour, sur la place publique, afin d'en imposer par la crainte à ceux qui voudraient lui résister. De ces trente, l'historien Hermippus nomme les vingt les plus distingués; celui qui eut le plus de part à tout ce qu'il fit, et qui l'aida davantage dans l'établissement de ses lois, se nommait Arthmiadas. Au commencement du tumulte que cette démarche causa, Charilaüs, qui craignait qu'on n'en voulût à sa personne, s'enfuit dans le temple qu'on appelle Chalcioicos: mais ensuite, instruit des vrais desseins de Lycurgue, rassuré d'ailleurs par les serments qu'on lui fit, il sortit du temple; et, comme il étai t naturellement doux, il entra dans les vues de son oncle. Sa douceur fit dire un jour à Archélaüs, son collègue dans la royauté, devant qui on louait la bonté de ce jeune prince: «Comment Charilaüs ne serait-il pas bon, lui qui n'est pas méchant envers les méchants mêmes?»
    VII. De tous les nouveaux établissements que fit Lycurgue, le premier et le plus important fut celui du sénat. Ce corps, qu'il unit aux rois, dont l'autorité eût été sans cela trop grande, et qu'il investit d’un pouvoir égal à celui de la royauté, fut, dit Platon, la principale cause de la sagesse du gouvernement et du salut de l'état. Il avait flotté jusqu'alors dans une agitation continuelle, poussé tantôt par les rois vers la tyrannie, et tantôt par le peuple vers la démocratie; le sénat, placé entre ces deux forces opposées, fut comme un lest et un contrepoids, qui les maintint en équilibre, et donna au gouvernement l’assiette la plus ferme et la plus assurée. Les vingt-huit sénateurs dont il était composé se rangeaient du côté des rois quand il fallait arrêter les progrès de la démocratie, et ils fortifiaient le parti du peuple pour empêcher que le pouvoir des rois ne dégénérât en tyrannie. Il fixa, suivant Aristote, le nombre des sénateurs à vingt-huit, parce que des trente citoyens qu'il s'était d'abord associés, il y en eut deux à qui la peur fit abandonner l'entreprise. Mais Sphérus assure que dès le commencement il ne fit part de son projet qu'à vingt-huit personnes. Peut-être en cela eut-il égard à la propriété de ce nombre, qui, composé de sept multiplié par quatre, est un nombre plein, et forme, après six, le premier nombre parfait, parce qu'il est égal à ses parties. Pour moi, je croirais qu'il les fixa à vingt-huit, afin qu'en y ajoutant les deux rois le conseil fût composé de trente. Il mit tant d'importance à l'établissement de ce sénat, qu'il rapporta de Delphes, uniquement pour ce corps, un oracle appelé Rhétra, lequel était conçu en ces termes: «Quand tu auras bâti un temple à Jupiter Sillanien et à Minerve Sillanienne; que tu auras divisé le peuple par tribus et établi un sénat de trente membres, en y comprenant les deux rois, tu tiendras, suivant les temps, le conseil entre le Babyce et le Cnacion; tu conserveras le pouvoir de prolonger ou de congédier l'assemblée; et tu laisseras au peuple le droit de confirmer ou d'annuler ce qui aura été proposé.» Le Babyce et le Cnacion sont maintenant appelés l'Eurotas; mais, selon Aristote, le Cnacion est le fleuve, et le Babyce le pont; car les Lacédémoniens tenaient leurs assemblées entre le pont et la rivière, dans un espace où il n'y avait ni bâtiment, ni portique orné de peintures. Lycurgue était persuadé que ces ornements ne servaient pas à faire trouver de bons conseils; qu'ils y nuisaient plutôt, en suggérant des pensées inutiles, des sentiments d'orgueil et de vanité, à ceux qui, assemblés pour délibérer sur les affaires publiques, s'amusent à considérer des statues, des tableaux et des décorations, telles qu'on en met sur nos théâtres pour l'embellissement de la scène.
    VIII. Dans les assemblées publiques, aucun particulier n'avait le droit de mettre en avant des sujets de délibération ; les deux rois et les sénateurs les proposaient, et le peuple avait le pouvoir de les rejeter ou de les confirmer. Dans la suite, comme le peuple, en ajoutant ou en retranchant aux décrets du sénat, parvenait souvent à les altérer, ou même à les dénaturer entièrement, les rois Polydore et Théopompe ajoutèrent à l’oracle que nous venons de citer, l’article suivant: «Si le peuple change ou corrompt les décrets, que les sénateurs et les rois se retirent» c'est-à-dire qu'ils rompent l'assemblée; et qu'au lieu de confirmer ses décisions, ils annulent ce qu’elle aura altéré et falsifié dans les propositions du sénat. Ces rois persuadèrent aux citoyens que cet article avait été ajouté par ordre du dieu même, comme on le voit dans ce passage de Tyrtée:

    Ils nous ont rapporté la réponse sacrée
    Que prononça du dieu la prêtresse inspirée:
    «Que dans Sparte toujours on laisse les deux rois
    Présider le sénat qui propose les lois;
    Et que les citoyens, pleins de respect pour elles,
    De ces oracles saints soient les échos fidèles.»

    IX. C’est ainsi que Lycurgue avait tempéré la forme du gouvernement. Mais, dans la suite, on reconnut que les trente sénateurs formaient une oligarchie absolue, dont le pouvoir démesuré menaçait la liberté publique. On lui donna pour frein, comme dit Platon, l'autorité des Éphores, qui furent établis environ cent trente ans après Lycurgue. Le premier, qui fut nommé par le roi Théopompe, s'appelait Élatus. La femme de ce prince lui ayant reproché, à cette occasion, qu'il laisserait à ses enfants la royauté moindre qu'il ne l'avait reçue: «Au contraire, lui répondit-i1, je la leur laisserai d'autant plus grande qu'elle sera plus durable.» En effet, en lui ôtant ce qu'elle avait de trop, il la mit à l'abri de l'envie et des dangers qu'elle attire. Aussi, les rois de Sparte ne furent-ils pas exposés à tout ce qu'éprouvèrent, de la part de leurs sujets, les rois de Messène et d'Argos, pour n'avoir jamais voulu rien relâcher de leur puissance en la rendant plus populaire. Rien ne fait plus éclater la sagesse et la prévoyance de Lycurgue, que la considération des troubles et des maux politiques qui accablèrent les peuples de Messène et d'Argos, voisins et parents des Spartiates. Ils avaient eu les mêmes avantages que ces derniers, et même un meilleur sort dans le partage des terres: cependant ils ne furent pas longtemps heureux; l'abus de l'autorité dans les rois, et l'insubordination du peuple, plongèrent ces deux villes dans le désordre, et montrèrent quelle faveur particulière les dieux avaient faite aux Spartiates, en leur donnant un législateur qui avait su régler et tempérer leur gouvernement avec tant de sagesse: mais cela ne parut que dans la suite.
    X. Le second et le plus hardi des établissements de Lycurgue fut le partage des terres. Il existait à cet égard, entre les citoyens, une si prodigieuse inégalité que la plupart, privés de toute possession et réduits à la misère, étaient à charge à la ville, tandis que toutes les richesses se trouvaient dans les mains du plus petit nombre. Lycurgue, qui voulait bannir de Sparte l'insolence, l'envie, l'avarice, le luxe, et les deux plus grandes comme les plus anciennes maladies de tous les gouvernements, la richesse et la pauvreté, persuada aux Spartiates de mettre en commun toutes les terres, d'en faire un nouveau partage, de vivre désormais dans une égalité parfaite, enfin de donner toutes les distinctions au mérite seul, et de ne reconnaître d'autre différence que celle qui résulte naturellement du mépris pour le vice et de l’estime pour la vertu. Il procéda tout de suite à ce partage, divisa les terres de la Laconie en trente mille parts, qu'il distribua aux habitants des campagnes, et fit neuf mille parts de celles du territoire du Sparte, pour autant de citoyens. On a dit que Lycurgue n'avait fait que six mille parts de ces dernières, et que les trois autres mille furent ajoutées par le roi Polydore. D'autres prétendent que de ces neuf mille parts Lycurgue n'en fit que la moitié, et Polydore l'autre. Chaque part pouvait produire par an soixante-dix médimnes d’orge pour un homme, et douze pour une femme, avec du vin et d'autres liquides à proportion. Cette quantité parut suffisante pour les entretenir sains et bien portants, et pour fournir à tous leurs besoins. Quelques années après, Lycurgue, en revenant d'un voyage, traversait la Laconie, qui venait d'être moissonnée, et voyant les tas de gerbes parfaitement égaux, il dit en souriant, à ceux qui l'accompagnaient, que la Laconie ressemblait à un héritage que plusieurs frères venaient de partager.
    XI. Pour faire disparaître toute espèce d'inégalité, il entreprit aussi de partager les biens mobiliers. Mais, prévoyant qu'on s'y prêterait avec peine s'il les ôtait ouvertement, il prit une autre voie, et attaqua indirectement l'avarice. Il commença par supprimer toute monnaie d'or et d'argent, ne permit que la monnaie de fer, et donna à des pièces d'un grand poids une valeur si modique, que, pour placer une somme de dix mines, il fallait une chambre entière, et un chariot attelé de deux bœufs pour la traîner. Cette nouvelle monnaie, une fois mise en circulation, bannit de Sparte toutes les injustices: quelqu'un, en effet, eut-il voulu voler, ravir ou recevoir pour prix de son crime ce qu'il lui était impossible de cacher, dont la possession ne pouvait exciter l'envie, et qui, mis en pièces, n'était plus bon à rien? car, lorsque ce fer avait été rougi au feu, les monnayeurs le trempaient, dit-on, par son ordre, dans le vinaigre, afin de lui ôter sa force et sa raideur, et de le rendre inutile à tout: ce fer, ainsi trempé, ne pouvait plus être ni battu, ni forgé.
    XII. Ensuite il bannit de Sparte tous les arts frivoles et superflus; et, quand même il ne les aurait pas chassés, la plupart seraient tombés avec l'ancienne monnaie, les artisans ne trouvant plus le débit de leurs ouvrages; car la nouvelle n'avait pas cours chez les autres peuples de la Grèce, qui n'en faisaient aucun cas, et qui même s'en moquaient. Ainsi les Spartiates ne pouvaient acheter aucune espèce de marchandises étrangères; il n'abordait pas même de vaisseau marchand dans leurs ports. On ne voyait dans la Laconie ni sophiste, ni diseur de bonne aventure, ni charlatan, ni marchand d'esclaves, ni orfèvre, ni joaillier, parce qu'il n'y avait point d'argent qui pût les attirer. Par-là le luxe, dépouillé de tout ce qui l'enflamme et lui sert d’aliment, se flétrit et tombe de lui-même; ceux qui possédaient le plus de biens n'eurent aucun avantage sur les pauvres; les richesses, n'ayant aucune issue dans le public, restaient nécessairement inutiles dans l'intérieur des maisons. Voilà pourquoi tous les meubles qui sont d'un usage journalier et indispensable, tels que les lits, les siéges et les tables, étaient chez eux très bien travaillés. On vente aussi la forme du gobelet lacédémonien appelé cothon, fort commode surtout pour l’armée, comme l'assure Critias. Sa couleur empêchait qu'on n’aperçût la malpropreté des eaux que les soldats sont quelquefois obligés de boire, et dont la vue les dégoûterait. Les ordures qui s'y trouvaient étant retenues par le rebord du gobelet, il ne venait à la bouche que ce qu'il y avait de pur. Ils durent cet avantage à leur législateur; car les artisans, forcés d'abandonner les ouvrages inutiles, mirent leur talent à perfectionner les choses nécessaires.
    XIII. Lycurgue, dans le dessein de poursuivre encore davantage le luxe et de déraciner entièrement l'amour des richesses, fit une troisième institution, qu'on peut regarder comme une des plus admirables: c'est celle des repas publics. Il obligea les citoyens de manger tous ensemble, et de se nourrir des mêmes viandes réglées par la loi. Il leur défendit de prendre chez eux leurs repas sur des lits somptueux et sur des tables magnifiques; de se faire servir par des cuisiniers et des officiers habiles, pour s'engraisser dans les ténèbres comme des animaux gloutons, et corrompre à la fois l'esprit et le corps, en s'abandonnant à toutes sortes de sensualités et de débauches, qui, comme de véritables maladies, obligent ensuite à de longs sommeils, à des bains chauds, à un repos fréquent et à des remèdes continuels. Ce fut un grand point pour Lucurgue d'y avoir réussi; mais un effet plus important encore de cette communauté de repas, c'était d'avoir mis les richesses hors d'état d'être volées, ou plutôt d'être enviées, comme le dit Théophraste; enfin de les avoir, petit -ainsi dire, appauvries par la frugalité de la table; car il n'était plus possible de faire usage de sa magnificence, d'en jouir et de l'étaler, lorsque le pauvre et le riche mangeaient à la même table. Sparte était donc la seule ville du monde où se vérifiât ce qu'on dit communément, que Plutus est aveugle; il y était même renfermé comme une statue sans âme et sans mouvement. Il n'était permis à personne de manger chez soi, et d'arriver rassasié à ces repas communs. On y observait avec soin celui qui ne buvait et ne mangeait pas; et on lui reprochait publiquement son intempérance, ou sa délicatesse, qui lui faisait mépriser la nourriture commune.
    XIV. Aussi, de toutes les institutions de Lycurgue, ce fut, dit-on, celle qui irrita le plus les riches. Ils s'assemblèrent en grand nombre, crièrent contre lui, et s'emportèrent à un tel point, que Lycurgue, assailli de tous côtés à coups de pierres, s'enfuit précipitamment de la place publique. Il avait déjà échappé à la foule qui le suivait, et il allait se réfugier dans un temple, lorsqu'un jeune homme nommé Alcandre, qui, sans avoir un mauvais naturel, était vif et emporté, s'étant obstiné à le suivre, l'atteignit enfin; et comme Lycurgue se tournait vers lui, il le frappa de son bâton et lui creva un oeil. Lycurgue, sans se laisser abattre par la douleur, se tourne avec fermeté vers les citoyens, et leur montre son visage tout sanglant et son oeil crevé. A cette vue, pleins de honte et de confusion, ils livrent Alcandre à Lycurgue qu'ils reconduisent dans sa maison, en lui témoignant toute leur peine de l'outrage qu'il venait de recevoir. Lycurgue, après les avoir remerciés, les congédie, fait entrer Alcandre chez lui; et sans le maltraiter, sans lui dire un mot de reproche, il fait retirer ses domestiques, et lui ordonne de le servir. Ce jeune homme, qui était bien né, fit, sans dire un seul mot, tout ce qui lui était commandé. Comme il était toujours auprès de Lycurgue, et qu'il observait chaque jour sa douceur, sa bonté, sa vie austère, sa constance infatigable dans les travaux, il conçut pour lui l'affection la plus vive, et disait à tous ses amis que Lycurgue loin d'être dur et fier, était l'homme le plus traitable et le plus doux. Telle fut la punition d'Alcandre ; Lycurgue se vengea de lui en faisant d'un jeune homme colère et opiniâtre un homme plein de sagesse et de modération. Lycurgue, en mémoire de cet accident, bâtit un temple à Minerve, sous le nom d'Optilétide, parce que les Doriens de ce pays-là appellent les yeux optiles. Quelques auteurs pourtant, entre autres Dioscoride, qui a fait un traité sur la république de Sparte, conviennent que Lycurgue fut blessé, mais qu'il ne perdit point l’œil, et que ce fut même en reconnaissance de sa guérison qu'il éleva ce temple à Minerve. Depuis cet accident, les Lacédémoniens ne portèrent plus de bâtons dans leurs assemblées.
    XV. Ces repas publics, que les Crétois appellent andria, sont appelés phiditia par les Lacédémoniens, soit parce qu'ils cimentent entre eux la bienveillance et l'amitié, phiditia étant mis pour philitia, par le changement de d en t; ou parce qu'ils accoutumaient à la frugalité et à l’épargne, qui en grec se dit pheido. Mais rien n'empêche de croire avec d'autres qu'ils ont ajouté la première lettre de ce mot, et qu'ils disent phiditia pour editia, du mot grec qui signifie manger. Les tables étaient chacune de quinze personnes, un peu plus ou un peu moins. Chaque convive apportait par mois une médimne de farine, huit mesures de vin, cinq livres de fromage, deux livres et demie de figues, et un peu de monnaie pour acheter de la viande. D'ailleurs, quand un citoyen faisait un sacrifice, ou qu'il avait été à la chasse, il envoyait à sa table, les prémices de la victime, ou une portion de son gibier. C'étaient les deux seules occasions où il fût permis de manger chez soi quand le sacrifice ou la chasse avait fini trop tard; tous les autres jours il fallait se trouver aux repas publics. Pendant longtemps les Spartiates furent très exacts à s'y rendre; le roi Agis, au retour d'une expédition où il avait vaincu les Athéniens, envoya demander ses portions à la salle commune, pour souper avec sa femme: les polémarques les lui refusèrent; et le lendemain Agis ayant, par dépit, manqué de faire le sacrifice pour la victoire, ils le condamnèrent à une amende.
    XVI. Les enfants mêmes allaient à ces repas; on les y menait comme à une école de tempérance, où ils entendaient des discours sur le gouvernement, et trouvaient des maîtres qui les raillaient avec liberté, qui leur apprenaient à plaisanter eux-mêmes avec finesse, et à supporter la raillerie; qualité qu'on croyait particulièrement convenable à un Lacédémonien. Si quelqu'un ne savait pas la souffrir, il pouvait demander qu'on s'en abstînt, et l'on cessait aussitôt. À mesure qu'ils entraient dans la salle, le plus âgé de l'assemblée leur disait, en leur montrant la porte: «Il ne sort rien par là de ce qui se dit ici.» Un citoyen, pour être admis à ces repas, avait besoin de l'agrément des autres, et l'épreuve se faisait de cette manière: chaque convive prenait une boule de mie de pain, qu'il jetait, sans rien dire, dans un vase que l'esclave qui les servait portait sur sa tête, à la ronde. Celui qui agréait le prétendant jetait simplement sa boule dans le vase, celui qui le refusait l'aplatissait fortement entre ses doigts. Cette boule aplatie avait le même effet que la fève percée dont on se servait pour condamner dans les tribunaux. Une seule de cette espèce suffisait pour faire refuser le candidat. On ne voulait admettre personne qui ne fût agréable à tous les convives. Celui qu'on avait ainsi refusé était appelé décaddé, parce que le vase où l'on jetait les boules s'appelait caddos.
    XVII. Leur brouet noir était le mets qu'ils préféraient à tous les autres. Les vieillards, quand on leur en servait, se mettaient tous du même côté, et laissaient la viande aux jeunes gens pour manger le brouet. Un roi de Pont acheta exprès un cuisinier lacédémonien, pour qu'il lui en apprêtât; mais, lorsqu'il en eut goûté, il le trouva très mauvais. «Prince, lui dit le cuisinier, avant de manger ce brouet il faut s'être baigné dans l’Eurotas.» Après avoir mangé et bu sobrement, ils s'en retournaient sans lumière. Il ne leur était pas permis de se faire éclairer ni dans cette occasion, ni dans aucune autre; on voulait par là les accoutumer à marcher hardiment dans les ténèbres. Tel était l'ordre de leurs repas.
    XVIII. Lycurgue ne voulut pas qu'on écrivit aucune de ses lois; il le défendit même par une de ces ordonnances appelées rhêtres. Il croyait que rien n'a plus de pouvoir et de force pour rendre un peuple heureux et sage, que les principes qui sont gravés dans les mœurs et dans les esprits des citoyens. Ils sont d'autant plus fermes et plus inébranlables, qu'ils ont pour lien la volonté, toujours plus forte que la nécessité, quand elle est la suite de l'éducation, qui fait pour les jeunes gens l'office de législateur. Quant aux contrats moins importants, et qui, ne regardant que des objets d'intérêt, changent souvent selon le besoin, il crut plus utile de ne pas les assujettir à des formalités écrites et à des coutumes invariables; mais de laisser aux gens instruits le soin d'y ajouter ou d'en retrancher ce que les circonstances; leur feraient juger nécessaire; car il rapportait toute sa législation à l'éducation des hommes; et c'est pour cela que, comme nous venons de le dire, il avait défendu par une de ses ordonnances qu'il y eût des lois écrites.
    XIX. Une seconde proscrivait toute magnificence; elle ordonnait de n'employer que la cognée pour faire les planchers des maisons, et la scie pour les portes, avec défense de se servir d'aucun autre instrument. Épaminondas, en parlant de sa table, disait longtemps après que la trahison n'avait pas de prise sur un tel dîner. Lycurgue avait aussi pensé, bien avant lui, que le luxe et la superfluité ne peuvent prendre pied dans une maison ainsi construite. Quel homme en effet aurait assez peu de bon sens et de goût pour porter dans une maison si simple et même si grossière des lits à pieds d'argent, des tapis de pourpre, de la vaisselle d'or, et toute la somptuosité qui en est la suite? N'est-on pas au contraire forcé d'assortir les lits à la maison, les couvertures aux lits, et tous les autres meubles aux couvertures? C'est cette coutume de construire ainsi les maisons qui fit que l'ancien Léothychidas, roi de Sparte, ayant remarqué en soupant à Corinthe que le plancher de la salle était magnifiquement lambrissé, demanda à son hôte si dans son pays les arbres avaient naturellement cette forme.
    XX. On rapporte une troisième ordonnance de Lycurgue, par laquelle il défendait aux citoyens de faire souvent la guerre aux mêmes ennemis, que l'habitude de se défendre aurait rendus plus aguerris. Aussi, dans la suite , blâma-t-on le roi Agésilas d'avoir, par ses fréquentes expéditions dans la Béotie, rendu les Thébains assez braves pour tenir tête aux Lacédémoniens; et, dans un de ces combats, Antalcidas le voyant blessé: «Vous recevez des Thébains, lui dit-il, le digne prix de l'apprentissage que vous leur avez fait faire: sans vous, ils n'auraient ni voulu ni su combattre.» Lycurgue appela ces trois ordonnances rhêtres, comme des oracles qui lui avaient été dictés par Apollon lui-même.
    XXI. Persuadé que l'éducation des enfants était le plus beau et le plus important ouvrage d'un législateur, il crut devoir la préparer de loin, en réglant d'abord ce qui regardait le mariage et la naissance. Car il n'est pas vrai, comme le dit Aristote, que Lycurgue avait d'abord entrepris de réformer les femmes, mais qu'il y renonça, n'ayant pu refréner leur licence, ni réduire l'autorité excessive qu'elles avaient prise sur leurs maris, qui, obligés d'aller souvent à la guerre, étaient forcés de leur abandonner la conduite de leurs maisons, de les flatter beaucoup plus qu'il ne convenait, et de leur donner le titre de maîtresses. Au contraire, ce législateur prit d'elles tout le soin dont elles étaient susceptibles: il voulut que les filles se fortifiassent en s'exerçant à la course, à la lutte, à lancer le disque et le javelot, afin que les enfants qu'elles concevraient prissent une plus forte constitution dans des corps robustes, et qu'elles-mêmes, endurcies par ces exercices, supportassent avec plus de courage et de facilité les douleurs de l'enfantement. Pour prévenir la mollesse d'une éducation sédentaire, il les accoutuma à paraître nues en public, comme les jeunes gens; à danser, à chanter à certaines solennités en présence de ceux-ci, à qui , dans leurs chansons, elles lançaient à propos des traits piquants de raillerie lorsqu'ils avaient fait quelque faute, comme elles leur donnaient des louanges quand ils les avaient méritées. C'était un double aiguillon qui excitait dans le cœur de ces jeunes gens l'émulation du bien et l'amour de la vertu. Celui qui s'était vu louer pour quelque trait de courage, et dont le nom était célèbre parmi ces jeunes filles, s'en retournait tout glorieux des éloges qu'il avait reçus. Au contraire, les railleries mordantes que les autres avaient essuyées ne leur étaient pas moins sensibles que les remontrances les plus sévères: car cela se passait en présence de tous les citoyens, des sénateurs et des rois mêmes. La nudité des filles n'avait rien de honteux, parce que la vertu leur servait de voile, et écartait toute idée d'intempérance. Cet usage leur faisait contracter des mœurs simples, leur inspirait entre elles une vive émulation de vigueur et de force, et leur donnait des sentiments élevés, en leur montrant qu'elles pouvaient partager avec les hommes le prix de la gloire et de la vertu. Aussi les femmes spartiates pouvaient-elles penser et dire avec confiance ce que Gorgo, femme de Léonidas, répondit à une femme étrangère qui lui disait: «Vous autres Lacédémoniennes, vous êtes les seules femmes qui commandiez aux hommes. - C'est que nous sommes les seules, répondit-elle, qui mettions au monde des hommes.»
    XXII. C'était aussi une amorce pour le mariage, que ces danses et ces exercices que les jeunes filles faisaient en cet état devant les jeunes gens, qui se sentaient attirés non par cette nécessité géométrique dont parle Platon , mais par une nécessité plus forte encore, celle de l'amour. Non content de cela, Lycurgue attacha au célibat une note d'infamie: les célibataires étaient exclus des combats gymniques de ces filles, et les magistrats les obligeaient, pendant l'hiver, de faire le tour de la place tout nus, en chantant une chanson faite contre eux, et qui disait qu'ils étaient punis avec justice pour avoir désobéi aux lois. Dans leur vieillesse, ils étaient privés des honneurs et des égards respectueux que les jeunes gens rendaient aux vieillards. De là vient que personne ne blâma ce qu'un jeune Lacédémonien dit à Dercyllidas, qui d'ailleurs était un général de grande réputation. Un jour qu'il entrait dans une assemblée, ce jeune homme ne se leva point pour lui faire place, et lui dit: «Tu n'as point d'enfants qui puissent un jour me céder leur place.»
    XXIII. Ceux qui voulaient se marier étaient obligés de ravir leurs femmes, qu'ils ne devaient prendre ni trop petites, ni trop jeunes, mais dans la force de l’âge et en état d'avoir des enfants. Lorsqu'un jeune homme avait enlevé une fille; celle qui avait ménagé le mariage, la prenait chez elle, lui rasait la tête, lui donnait un habit et une chaussure d'homme, la faisait coucher sur une paillasse, et la laissait seule sans lumière. Le nouveau marié, qui n'était ni pris de vin, ni énervé par les plaisirs, mais sobre à son ordinaire, ayant toujours mangé à la table commune, se glissait auprès de la jeune fille, lui déliait la ceinture et la portait dans un lit. Après avoir passé peu de temps auprès d'elle, il se retirait modestement dans la chambre où il avait coutume de coucher avec les autres jeunes gens. Il faisait toujours de même, passait les jours et les nuits avec ses camarades, et n'allait voir sa femme qu'avec précaution, et comme à la dérobée, pour n'avoir pas la honte d'être aperçu par ceux de la maison. La femme, de son côté, usait d'adresse pour lui ménager des occasions de venir la trouver sans être vu. Cela durait assez longtemps; et quelquefois des maris avaient des enfants, qu'ils ne s'étaient pas encore montrés en public avec leurs femmes. Cette difficulté de se voir, outre qu'elle les accoutumait à la tempérance et à la sagesse, entretenait encore leur vigueur et leur fécondité, conservait la vivacité de leur première ardeur, renouvelait leur amour, et prévenait la satiété d'un commerce habituel qui use le sentiment et les forces: en se quittant, ils se laissaient l'un à l'autre un reste de flamme qui entretenait en eux le désir de se revoir avec la même tendresse.
    XXIV. Après avoir mis dans les mariages tant d'ordre et tant de réserve, il n'eut pas moins d'attention à en bannir cette vaine jalousie qui convient tout au plus à des femmes. Il leur fit regarder comme une chose honnête, non seulement d'exclure du mariage la violence et le désordre, mais encore de permettre à ceux qu'on en jugerait dignes d'avoir des enfants en commun. Il se moquait de ceux qui, faisant du mariage une société isolée qui n'admet aucun partage, vengent par des meurtres et par des guerres le commerce qu'on a eu avec leurs femmes. Il était permis à un vieillard, mari d'une jeune femme, d'introduire auprès d'elle un jeune homme honnête, pour qui il avait de l'estime et de l’amitié, et de reconnaître, comme s'il était de lui, l’enfant qui naissait d'un sang généreux. De même un homme bien né, qui voyait à un autre une femme belle, sage, et mère de beaux enfants, pouvait la demander à son mari, pour avoir d'elle des enfants bien conformés, nés dans un excellent fonds, et qui des deux côtés sortissent des parents les meilleurs et les plus honnêtes. D'abord Lycurgue prétendait que les enfants n'étaient pas en particulier à leurs pères, mais qu'ils appartenaient à l’état. Il voulait donc que les citoyens eussent pour pères, non des hommes vulgaires, mais les personnes les plus vertueuses. En second lieu, il taxait de sottise et de vanité les règlements des autres législateurs sur le mariage. Ils cherchent, disait-il, pour leurs chiennes et pour leurs juments les meilleurs clients et les meilleurs étalons: ils les obtiennent de ceux qui les ont à force de prières ou à prix d'argent; et leurs femmes, ils les renferment dans leurs maisons, ils les gardent avec soin, afin qu'elles n'aient des enfants que de leurs maris, quoique souvent ceux-ci soient imbéciles, infirmes ou décrépits. Mais n'est-ce pas, ajoutait-il, pour leur propre malheur que des pères contrefaits engendrent des enfants défectueux? Au contraire, ceux qui, nés de parents robustes, sont eux-mêmes bien faits et vigoureux, ne font-ils pas le bonheur de leurs parents ? Il était guidé en cela par des raisons prises de la nature et de la politique; et loin que ces usages rendissent les femmes aussi faciles qu'elles l’ont été dans la suite, l’adultère n'était pas même connu à Lacédémone. On cite à ce sujet le mot d'un ancien Spartiate, nommé Géradas, à qui un étranger demandait quelle peine on infligeait dans son pays aux adultères. «Mon ami, lui dit Géradas, il n'y a point chez nous d'adultère. - Mais s'il y en avait? reprit l’étranger. - Il serait condamné, répondit Géradas, à payer un taureau assez grand pour boire du haut du mont Taygète dans l'Eurotas. - Mais, répliqua l'étranger, comment trouver un taureau si grand? - Et comment, répondit Géradas en souriant, trouver à Sparte un adultère?» Voilà ce qu'on rapporte des règlements de Lycurgue sur les mariages.
    XXV. Un père n'était pas maître d'élever son enfant. Dès qu'il était né, il le portait dans un lieu appelé Lesché, où s'assemblaient les plus anciens de chaque tribu. Ils le visitaient; et s'il était bien conformé, s'il annonçait de la vigueur, ils ordonnaient qu'on le nourrit, et lui assignaient pour son héritage une des neuf mille parts de terre. S'il était contrefait ou d'une faible complexion, ils l’envoyaient jeter dans un gouffre voisin du mont Taygète, et qu'on appelait les Apothètes. Ils pensaient qu'étant destiné dès sa naissance à n'avoir ni force ni santé, il n'était avantageux ni pour lui-même, ni pour l'état, de le laisser vivre. Les sages-femmes, pour éprouver leur constitution, ne les lavaient point avec de l’eau, mais avec du vin; car ceux qui sont épileptiques et maladifs ne pouvant, dit-on, soutenir la force de cette liqueur, tombent dans le marasme et meurent. Mais s'ils ont une complexion saine, le vin leur donne, pour ainsi dire, une trempe plus forte, et leur corps s'endurcit. Les nourrices, de leur côté, mettaient dans leur manière de les élever beaucoup de soin et d'art. Loin de les emmailloter, elles leur laissaient l’entière liberté de leurs membres, leur donnaient une forme dégagée, les accoutumaient à n'être point délicats pour la nourriture, à se contenter des mets les plus simples, à ne s'effrayer ni des ténèbres ni de la solitude; à s'interdire les cris, la mauvaise humeur et les larmes; tous signes de faiblesse et de lâcheté: aussi les étrangers achetaient-ils des nourrices de Lacédémone. Amycla, celle qui nourrit Alcibiade, était Spartiate; mais Périclès, au rapport de Platon, lui donna pour instituteur un esclave nommé Zopyre, qui n'avait rien au-dessus des gens de son état.
    XXVI. Lycurgue n'avait pas voulu qu'on confiât les enfants de Sparte à des mercenaires, à des esclaves achetés à prix d'argent. Il n'était pas libre aux parents de les élever à leur fantaisie: dès qu'ils avaient atteint l'âge de sept ans, il les prenait, et les distribuait en différentes classes, pour être élevés en commun sous la même discipline, et s'accoutumer à jouer et à travailler ensemble. Il avait donné pour chef à chaque classe celui des jeunes gens qui avait le plus d'intelligence, et qui s'était montré le plus brave dans les combats. Les enfants avaient toujours l’œil sur lui; ils exécutaient tous ses ordres, et souffraient sans murmurer toutes les punitions qu'il leur imposait. Ainsi toute leur éducation n'était proprement qu'un apprentissage d'obéissance. Les vieillards assistaient à leurs jeux, et jetaient souvent entre eux des sujets de dispute et de querelle, afin de connaître à fond leur caractère, de juger s'ils auraient de la hardiesse et s'ils seraient incapables de fuir devant l'ennemi. Ils n'apprenaient les lettres que pour le besoin; tout le reste de leur instruction consistait à savoir obéir, supporter les travaux et vaincre. A mesure qu'ils avançaient en âge, on les appliquait à des exercices plus forts; on leur rasait la tête, on les obligeait d'aller sans chaussure, et le plus souvent on les faisait jouer ensemble tout nus.
    XXVII. Parvenus à l'âge de douze ans, ils ne portaient plus de tunique, et on ne leur donnait par an qu'un simple manteau. Ils étaient toujours sales, et ne se baignaient ni ne se parfumaient jamais, excepté certains jours de l'année où cette douceur leur était permise. Chaque bande couchait dans la même salle, sur des paillasses qu'ils faisaient eux-mêmes avec les bouts des roseaux qui croissent sur les bords de l'Eurotas, et qu'ils cueillaient en les rompant avec leurs mains, sans se servir d'aucun instrument. L'hiver, ils étendaient sur ces joncs des espèces de couvertures qu'ils appellent lycophrons, auxquelles on attribue la vertu d'échauffer. C'était à cet âge que ceux qui commençaient à acquérir de la réputation avaient des jeunes gens qui s'attachaient à eux et qui les suivaient partout. Les vieillards, de leur côté, les surveillaient davantage, se rendaient plus assidus à leurs exercices, à leurs combats et à leurs jeux. Ils le faisaient, non par manière d'acquit, mais avec autant d'intérêt que s'ils eussent été les pères, les maîtres et les instituteurs de tous ces enfants. Il n'y avait pas un seul instant, ni un seul endroit, où l'enfant qui faisait une faute ne trouvât quelqu'un qui avait soin de le reprendre et de le châtier. Outre cela, ils avaient pour gouverneur un des principaux et des plus vertueux citoyens, qui donnait pour chef à chaque bande le plus sage et le plus courageux d'entre les jeunes gens qu'ils appellent irènes. On donne ce nom à ceux qui depuis deux ans sont sortis de l'enfance, et celui de mellirènes aux plus âgés des enfants.
    XXVIII. Cet irène, âgé de vingt ans, commandait sa bande dans les combats; et pendant la paix il s'en servait comme d'esclaves pour faire le souper. Il ordonnait aux plus forts d'aller chercher le bois; les plus faibles apportaient les légumes qu'ils avaient dérobés ou dans les jardins, ou dans les salles des repas publics, en s'y glissant avec autant de précaution que d'adresse. S'ils étaient surpris, on les fouettait rudement pour avoir été négligents ou maladroits. Ils dérobaient également tout ce qu'ils pouvaient trouver de viande, étant fort habiles à saisir les occasions, quand ils voyaient quelqu'un dormir ou garder avec négligence. S'ils étaient pris sur le fait, on les punissait du fouet, et on les forçait de jeûner: ils ne faisaient même ordinairement qu'un léger repas, afin qu'obligés de fournir eux-mêmes à leurs besoins, ils devinssent nécessairement plus rusés et plus hardis. C'était surtout pour cette raison qu'on les laissait peu manger: un motif accessoire était de les faire croître; car le corps prend de la hauteur lorsque les esprits animaux n'ont pas à élaborer cette quantité de viandes dont le poids les captive et les déprime, ou ne les laisse s'étendre qu'en largeur. Ils s'élèvent alors facilement à cause de leur légèreté, et le corps devient élancé, parce que rien ne s'oppose à son accroissement. Cela contribue même à la beauté; des corps minces et déliés obéissent mieux à la nature, qui tend à leur donner une belle conformation. Au contraire, ceux à qui trop de nourriture donne un excès d'embonpoint lui résistent par leur pesanteur. On voit que les enfants dont les mères ont été purgées pendant leur grossesse sont plus beaux et ont la taille plus fine, parce que la matière dont leur corps est formé est plus légère, et cède plus facilement à la nature qui lui donne sa forme. Laissons à d'autres à en rechercher la cause. Au reste, ces enfants, quand ils dérobaient, craignaient si fort d'être découverts, qu'un d'eux, à ce qu'on rapporte, ayant pris un renardeau qu'il avait caché sous sa robe, se laissa déchirer le ventre par cet animal à coups d'ongles et de dents, sans jeter un seul cri, et aima mieux mourir que d'être découvert. Ce fait n'est pas incroyable, quand on voit encore aujourd'hui des enfants de Sparte expirer sous les verges, sur l'autel de Diane Orthia.
    XXIX. Le souper fini, l’irène, étant encore à table, ordonnait à un des enfants de chanter; il proposait à un autre quelque question dont la réponse demandait de la réflexion et du jugement: par exemple, quel était le plus homme de bien de la ville; ce qu'il pensait d'une telle action. Par là on les accoutumait, dès leur enfance, à juger les actions honnêtes, et à s'informer avec soin des mœurs des citoyens. L'enfant à qui l'on avait demandé quel était le meilleur ou le plus mauvais citoyen hésitait-il à répondre, on regardait son embarras comme la marque d'un naturel lâche, et qu'aucun sentiment d'honneur n'excitait à la vertu. La réponse devait être prompte, appuyée de sa raison ou de sa preuve, et énoncée en peu de mots. Celui qui répondait négligemment, était puni par l'irène, qui le mordait au pouce. Souvent c'était en présence des vieillards et des magistrats qu'il leur infligeait les châtiments, afin qu'ils pussent juger s'il les punissait à propos et avec justice. On ne l'arrêtait jamais quand il les châtiait; mais après que les enfants s'étaient retirés, il était lui-même puni, s'il avait mis dans la peine trop de sévérité ou trop d'indulgence. Les jeunes gens qui s'étaient attachés à ces enfants partageaient leur bonne et leur mauvaise réputation; et l’on rapporte qu'un enfant qui se battait contre un autre ayant laissé échapper un cri qui prouvait de la lâcheté, son ami fut mis à l'amende par les magistrats. L'amour était si chaste à Lacédémone, que les femmes les plus honnêtes s'attachaient aussi à de jeunes filles; mais ces attachements ne produisaient aucune jalousie: i1 était plutôt une source d'amitié entre ceux qui aimaient les mêmes personnes; ils travaillaient à l'envi avec le plus grand zèle à qui rendrait son ami plus vertueux.
    XXX. Ils formaient les enfants à une manière de parler vive et piquante, assaisonnée de grâce, et qui renfermât beaucoup de sens en peu de paroles. Lycurgue, comme nous l'avons déjà dit, avait donné à sa monnaie de fer un grand poids et peu de valeur: il fit tout le contraire pour la monnaie du discours; il voulut que, dans un petit nombre de mots simples, elle contînt des pensées d'un grand prix. Il accoutumait les enfants, par une longue habitude du silence, à être sentencieux et serrés dans leurs reparties. De fréquentes débauches énervent et rendent stériles ceux qui s'y livrent: de même l'intempérance de la langue rend le discours lâche et vide de sens. Un Athénien se moquait un jour devant Agis, roi de Sparte, des courtes épées des Lacédémoniens, et, disait que les bateleurs les escamotaient facilement en plein théâtre. «C'est cependant avec ces épées si courtes, lui répondit Agis, que nous atteignons nos ennemis.» Pour moi, je trouve que le style laconique, malgré sa brièveté, va droit au but, et frappe ceux qui l'écoutent. Lycurgue était lui-même très concis et très sentencieux dans son langage, à en juger par les réponses qu'on a conservées de lui; telle est celle-ci sur le gouvernement, à un homme qui lui conseillait d'établir la démocratie à Lacédémone: «Commence, lui dit-il, par l'établir dans ta maison.» Cette autre sur les sacrifices, quand on lui demanda pourquoi il n'avait prescrit que des victimes si petites et de si peu de valeur: «Afin, dit-il, que nous ayons toujours de quoi honorer les dieux.» Celle-ci encore sur les combats: «Je n'ai défendu aux citoyens que les combats où l’on tend les mains.» On cite de lui d'autres réponses semblables, tirées de ses lettres aux Spartiates: «Vous me demandez comment nous repousserons les incursions de nos ennemis; ce sera en demeurant toujours pauvres, et ne voulant pas avoir plus de bien l'un que l'autre.» Ils lui avaient demandé s'il entourerait Lacédémone de murailles: «Une ville, leur répondit-il, n'est jamais sans murailles quand elle a dans son enceinte de vaillants citoyens.» Au reste, on ne peut assurer que ces lettres et d'autres semblables soient de lui. Les Lacédémoniens étaient ennemis des longs discours, comme le prouvent les bons mots que je vais rapporter. Un homme disait un jour à contre-temps de fort bonnes choses: «Mon ami, lui dit le roi Léonidas , vous tenez hors de propos de fort bons propos.» On demandait à Charilaüs, neveu de Lycurgue, pourquoi ce législateur avait fait si peu de lois: «C'est répondit-il, qu'il faut peu de lois à ceux qui parlent peu.» On blâmait le sophiste Hécatée de ce qu'admis à un de leurs soupers, il avait passé tout le temps du repas sans rien dire. «Celui qui sait parler, dit Archidamidas, sait aussi quand il doit le faire.» Voici des exemples de ces reparties piquantes et assaisonnées de grâce, dont j'ai parlé plus haut. Démarate, importuné par les questions déplacées d'un fâcheux qui lui demandait sans cesse quel était le plus homme de bien de Lacédémone, lui répondit: «C'est celui qui te ressemble le moins.» On louait un jour des Éléens devant Agis, sur l’équité de leurs jugements aux jeux olympiques: «Belle merveille, dit-il, que les Éléens soient en cinq ans justes un jour!» Un étranger, qui voulait prouver son affection pour les Spartiates, disait que, dans son pays, on l'appelait l'ami des Lacédémoniens. «Il vaudrait mieux, lui dit Théopompe , qu'on vous appelât l'ami de vos concitoyens.» Un rhéteur athénien traitait les Spartiates d'ignorants: «Vous avez raison, lui dit Plistonax; nous sommes les seuls qui n'ayons appris de vous rien de mal.» On demandait à Archidamidas combien ils étaient de Spartiates: «Assez, répondit-i1, pour chasser les méchants.» Leurs plaisanteries même peuvent faire juger de l'habitude qu'ils avaient de ne rien dire d'inutile, et de ne laisser échapper aucune parole qui ne renfermât un sens profond. On proposait à un Spartiate d'aller entendre un homme qui imitait parfaitement le rossignol: «J'ai, dit-il, entendu le rossignol même.» Un autre, après avoir lu cette épitaphe:

    Tandis qu'ils éteignaient l'ardente tyrannie,
    Au pied de Sélinunte ils perdirent la vie.

    Ils méritaient la mort, dit-il, pour avoir éteint la tyrannie, au lieu de la laisser brûler tout entière.» Un jeune homme offrait à un de ses amis des coqs qui se faisaient tuer en combattant: «Je ne veut point de ceux-là, lui dit-il, mais de ceux qui tuent leurs adversaires.» Un autre, voyant des hommes qui allaient en litière à la campagne: «A Dieu ne plaise, dit-il, que je m'asseye jamais dans une place d'où je ne pourrais me lever devant un vieillard !» Ce langage sentencieux et plein d'énergie a fait dire avec raison que laconiser, c'était moins s'appliquer aux exercices du corps qu'à l'étude de la sagesse.
    XXXI. On ne les instruisait pas avec moins de soin à faire des vers et des chansons, qu'à parler avec élégance et avec pureté. Il y avait dans leurs poésies une sorte d'aiguillon qui excitait le courage, leur inspirait un véritable enthousiasme, et les enflammait pour les belles actions. Le style en était simple et mâle; les sujets graves, et propres à former les mœurs. C'était le plus souvent l'éloge de ceux qui étaient morts pour la défense de leur patrie, et dont on vantait le bonheur; c'était la censure de ceux qui avaient montré de la peur, et dont on dépeignait la vie triste et malheureuse; c'était, selon la convenance des âges, ou la promesse d'être un jour vertueux, ou le témoignage glorieux de l'être maintenant. Il ne sera pas hors de propos de rendre cela sensible par un exemple. Dans les fêtes publiques, tous les citoyens étaient divisés en trois choeurs, suivant les trois différents âges. Le premier, composé des vieillards, commençait ainsi:

    Nous avons eu tous en partage,
    Dans la jeunesse, le courage.

    Le second, celui des jeunes gens, répondait:

    Nous sommes tous dignes de vous;
    N'en doutez pas, éprouvez-nous.

    Le troisième, celui des enfants, finissait ainsi:
    Nous aurons, vous pouvez le croire,
    Plus de courage et plus de gloire.

    En général, si l'on considère les poésies lacédémoniennes qui se sont conservées jusqu'à nous, et les airs militaires qu'ils chantaient sur la flûte quand ils marchaient à l'ennemi, on reconnaîtra que Terpandre et Pindare ont eu raison d'associer la valeur avec la musique. Le premier a dit, en parlant de Lacédémone:
    C'est là qu'on voit fleurir la brillante jeunesse,
    Qu'on entend ces doux sons qu'enfantent mille voix;
    Et l’exacte équité, par ses utiles lois,
    Fait régner l'abondance et mûrir la sagesse.

    Pindare a dit de même:

    Sparte unit à la fois le conseil des vieillards,
    L'ardeur des jeunes gens, dignes enfants de Mars,
    Le fer étincelant, la danse, la musique,
    Les fêtes, les plaisirs, l'allégresse publique.

    Ces deux poètes nous représentent les Spartiates aussi passionnés pour la musique que pour la guerre. En effet,

    La musique s'accorde au son bruyant des armes,

    a dit un de leurs poètes. Avant le combat, leur roi sacrifiait toujours aux Muses, sans doute pour rappeler aux soldats l'éducation qu'ils avaient reçue et le jugement qu'on porterait d'eux, pour les animer, par ce souvenir, à braver les dangers, et à faire des actions dignes d’être célébrées.
    XXXII. Dans ces occasions, on relâchait en faveur des jeunes gens la rigueur de la discipline; on ne les empêchait pas d'avoir soin de leur chevelure, d'orner leurs habits et leurs armes; on voyait avec plaisir qu'ils fussent gais et bouillants d'ardeur, comme de jeunes chevaux, dans un jour de bataille, hennissent et sont pleins de feu. Quoique, dès leur enfance, ils prissent soin de leurs cheveux ,ils les soignaient encore davantage dans ces jours de danger; ils les parfumaient et les séparaient en deux. Ils se souvenaient de ce mot de Lycurgue, qu'une longue chevelure augmente la beauté, et rend la laideur plus terrible. Leurs exercices étaient plus doux dans les camps que dans les gymnases, leur genre de vie moins dur, leur conduite moins sujette à être recherchée; et les Spartiates étaient le seul peuple au monde pour qui la guerre fût un délassement des travaux qui les y préparaient.
    XXXIII. Quand leurs troupes étaient sous les armes en présence de l’ennemi, le roi, après avoir sacrifié une chèvre, ordonnait à tous les soldats de mettre des couronnes sur leur tête, et aux musiciens de jouer sur la flûte l’air de Castor. Lui-même entonnait le chant qui était le signal de la charge. C'était un spectacle aussi majestueux que terrible, de les voir marcher en cadence, au son de la flûte, sans jamais rompre leurs rangs, sans donner aucun signe de crainte, et aller d'un pas grave et d'un air joyeux affronter les plus grands périls. Car il est vraisemblable que des hommes ainsi disposés ne sont agités ni par la crainte ni par la colère; qu'ils conservent une fermeté, une hardiesse et une assurance inébranlables, qui naissent de la confiance où ils sont que les dieux les protégent. Le roi marchait à l'ennemi, accompagné d'un de ceux qui avaient été vainqueurs à un des grands jeux de la Grèce. On raconte, à ce sujet, qu'un athlète lacédémonien refusa une somme considérable qu'on lui offrait, pour l'engager à ne pas combattre aux jeux olympiques. Il terrassa son adversaire; et quelqu'un lui ayant dit: «Quel si grand avantage retires-tu maintenant de ta victoire?» il répondit en souriant: «Je marcherai devant le roi en allant au combat.» Quand ils avaient vaincu et mis en fuite l'ennemi, ils ne le poursuivaient qu'autant qu’il fallait pour assurer la victoire. Ils s'arrêtaient alors, persuadés qu'il n'était ni généreux, ni digne d'un peuple de la Grèce, de tuer et de tailler en pièces des gens qui s'avouent vaincus en prenant la fuite. Cette conduite ne leur était pas moins utile qu'honorable: ceux qui combattaient contre eux, voyant qu'ils faisaient main basse sur tout ce qui résistait, et qu'ils épargnaient les fuyards, trouvaient plus d'avantage à fuir qu'à leur tenir tête.
    XXXIV. Le sophiste Hippias dit que Lycurgue fut un grand homme de guerre, et qu'il se trouva à plusieurs expéditions. Philosthéphanus lui attribue la division de la cavalerie en compagnies qu’on appelait ulames, composées chacune de cinquante cavaliers qui se formaient en carré. Mais Démétrius de Phalène prétend qu'il ne fit jamais la guerre, et qu'il établit son gouvernement en temps de paix. I1 est certain que l’institution de la trève qui s'observe pendant les jeux olympiques, et qu'on dit son ouvrage, prouve un caractère doux et pacifique. Aussi quelques écrivains, et entre autres Hermippus, disent-ils que Lycurgue n'avait pas eu d'abord la pensée de régler avec Iphitus ce qui regardait ces jeux; mais que, s'y étant trouvé par hasard dans ses voyages, il entendit derrière lui, pendant qu'il y assistait, comme la voix d'un homme qui lui témoignait sa surprise, et lui reprochait de ce qu'il n'obligeait pas ses citoyens de prendre part à une fête si solennelle. Il se tourna pour voir qui lui parlait; et n'ayant vu personne, il regarda cette voix comme un avertissement des dieux. Il alla sur-le-champ trouver Iphitus, régla avec lui les cérémonies des jeux, et leur donna plus d'éclat et de stabilité qu'ils n'en avaient eu jusqu'alors.
    XXXV. L'éducation des Spartiates s'étendait jusqu'aux hommes faits: on ne laissait à personne la liberté de vivre à son gré. La ville même était comme un camp, où l’on menait le genre de vie prescrit par la loi, où chacun savait ce qu'il devait faire pour le public, où tous étaient persuadés qu'ils n'étaient pas à eux-mêmes, mais à la patrie. Lorsqu'ils n'avaient pas reçu d'ordre particulier, et qu'ils n'avaient rien à faire, ils surveillaient les enfants, leur enseignaient quelque chose d'utile, ou s'instruisaient eux-mêmes auprès des vieillards. Car une des plus belles et des plus heureuses institutions de Lycurgue, c'était d'avoir ménagé aux citoyens le plus grand loisir, en leur défendant de s'occuper d'aucune espèce d'ouvrage mercenaire. Ils n'avaient pas besoin de travailler, de se donner de la peine pour amasser des richesses qu'il avait rendues inutiles, et par conséquent méprisables. Les Ilotes labouraient les terres pour eux, et leur en rendaient un certain revenu. On raconte qu'un Spartiate, se trouvant à Athènes un jour qu'on y rendait la justice, et ayant su qu'on venait de condamner, pour cause d'oisiveté, un citoyen qui s'en retournait chez lui fort triste, accompagné de ses amis qui partageaient sa peine, il pria ses voisins de lui montrer ce citoyen qui était puni pour avoir vécu en homme libre: tant ils regardaient comme une occupation basse et servile d'exercer des arts mécaniques, et de travailler pour amasser des richesses!
    XXXVI. Les procès sortirent de Sparte avec l'argent. Comment auraient-ils pu subsister dans une ville où il n'y avait plus ni richesse ni pauvreté, d'où l'égalité avait banni la disette, où la frugalité entretenait, l'abondance? Tant qu'ils n'avaient point de guerre, ce n'était dans la ville que fêtes, que danses, que banquets, que parties de chasse, qu'exercices ou entretiens communs. Ceux qui avaient moins de trente ans n'allaient jamais au marché; ils faisaient faire par leurs parents, ou par la personne qui s'était attachée à eux, tout ce qu'il leur fallait pour leur ménage. Les vieillards eux-mêmes auraient eu honte de donner trop de temps à des soins de cette espèce, et de ne pas passer la plus grande partie du jour dans les gymnases, ou dans les salles destinées à la conversation. Ils s'y réunissaient pour s'entretenir de choses honnêtes; et jamais il n'y était question des moyens de trafiquer et de s'enrichir. Les sujets ordinaires de leurs conversations étaient l'éloge des belles actions et la censure des mauvaises; et ils le faisaient avec un ton de plaisanterie et de gaieté qui, sous le voile d’un léger badinage, cadrait des instructions et des avis propres à corriger.
    XXXVII. Lycurgue lui-même n'était pas d'une austérité qui ne se déridât jamais. Ce fut lui qui, au rapport de Sosibius, consacra dans les salles communes une petite statue du dieu Ris. Il voulait que la gaieté se mêlât à leurs repas et à leurs assemblées, comme le plus doux assaisonnement de leur travail et de leur table. En général, il accoutuma les citoyens à ne vouloir , à ne pas même savoir vivre seuls: mais à être toujours, comme les abeilles, unis pour le bien public, toujours rangés autour de leurs chefs, toujours hors d'eux-mêmes, par une sorte de ravissement divin, par une ambition constante d'être tout entiers à leur patrie; et c'est un sentiment qu'il est aisé de reconnaître dans quelques-unes de leurs paroles. Pédarète, n'ayant pas été nommé pour un des trois cents qui composaient le conseil, s'en retourna de l'assemblée, plein de satisfaction et de joie de voir que Sparte avait trois cents citoyens meilleurs que lui. Pisistratidas avait été envoyé en ambassade avec d’autres Lacédémoniens auprès des généraux du roi de Perse, qui leur demandèrent s'ils venaient de leur chef, ou de la part de leur république: «Si nous réussissons, répondit Pisistratidas, c'est de la part de notre république; sinon, c'est de notre chef.» Des Amphipolitains, étant allés à Lacédémone, rendirent visite à Argiléonis, mère de Brasidas, qui leur demanda si son fils était mort en homme d'honneur et en digne Sartiate ; ces étrangers lui donnèrent les plus grands éloges, et dirent que Sparte n'avait pas de citoyen aussi brave que lui: «Que dites-vous là? leur dit Argiléonis. Brasidas était un homme de cœur ; mais Lacédémone a bien d'autres citoyens plus braves que lui.»
    XXXVIII. Lycurgue, qui, comme nous l'avons dit, avait d'abord composé le sénat de ceux qui l'avaient secondé dans son entreprise, ordonna que dans la suite, à la mort d'un sénateur, on choisirait, pour le remplacer, le plus vertueux des citoyens qui auraient passé soixante ans. C'était sans doute le combat le plus glorieux et le plus digne d'envie que des hommes pussent avoir entre eux. Il ne s'agissait pas d'y choisir celui qui était supérieur à tous les autres par la force ou la légèreté; mais le plus sage et le plus vertueux entre les vertueux et les sages y remportait le prix de la vertu, pour toutes les époques de sa vie; et ce prix était une grande autorité dans la république, qui rendait maître de la vie, de la mort et de la réputation des citoyens, en un mot, de leurs plus grands intérêts. Voici quelle était la forme de leur élection. Le peuple s'assemblait sur la place publique : des hommes choisis s'enfermaient dans une maison voisine, d'où ils ne pouvaient voir personne ni en être vus; ils entendaient seulement le bruit du peuple, qui, dans ces élections comme dans toutes les autres affaires, donnait son suffrage par ses cris. Les compétiteurs n'étaient pas introduits tous à la fois dans l'assemblée; ils passaient l'un après l’autre, dans un grand silence, selon le rang que le sort leur avait marqué. Les électeurs, enfermés dans la maison voisine, marquaient à chaque fois, sur des tablettes, le degré du bruit qu'ils avaient entendu; et, comme ils ne pouvaient savoir pour lequel des candidats il avait été fait, ils écrivaient: Pour le premier, pour le second, pour le troisième, et ainsi de suite, selon l'ordre où ils étaient entrés dans l'assemblée. Celui qui avait eu les acclamations les plus fortes et les plus nombreuses était déclaré sénateur. Aussitôt on le couronnait de fleurs, et il allait dans les temples rendre grâces aux dieux, suivi d'une foule de jeunes gens qui lui donnaient à l'envi les plus grands éloges, et d'une troupe de femmes qui chantaient des hymnes en son honneur, et le félicitaient sur la vie vertueuse qu'il avait toujours menée. Chacun de ses parents lui servait une collation en lui disant: « La ville honore ta vertu par ce banquet. » Après les avoir tous visités, il se rendait à la salle des repas publics, où les choses se passaient à l'ordinaire, excepté qu'on lui servait deux portions, dont il mettait l'une à part. Après le souper, ses parentes se trouvaient à la porte de la salle; il appelait celle qu'il estimait le plus, et lui donnait la portion qu'il avait gardée: il lui disait qu'il avait reçu cette portion comme un prix d'honneur, et qu'il la lui donnait de même. Les autres femmes la reconduisaient chez elle, en lui prodiguant les mêmes marques d'estime que son parent avait reçues.
    XXXIX. On ne trouve pas moins de sagesse dans les lois de Lycurgue sur les funérailles. D'abord, pour bannir des esprits toute superstition, il permit d'enterrer les morts dans la ville; il ne défendit même pas de placer les tombeaux auprès des temples, afin d'accoutumer par là les jeunes gens au spectacle et à la pensée de la mort; de leur apprendre à l'envisager sans crainte et sans horreur, à ne pas se croire souillés pour avoir touché un corps mort, ou pour avoir passé près d'un sépulcre. En second lieu, il défendit de rien enterrer avec les morts, et ordonna seulement qu'on les enveloppât d'un drap rouge et de feuilles d'olivier. Il n'était permis d'inscrire sur les tombeaux que les noms des hommes morts à la guerre, ou des femmes consacrées à la religion. Il borna à onze jours la durée du deuil: on le quittait le douzième, après avoir fait un sacrifice à Cérès: car il ne voulut pas les laisser un seul instant dans l'oisiveté et dans l'inaction. Il unissait toujours au devoir l'encouragement à la vertu ou l'horreur du vice, et remplissait toute la ville d'exemples vivants, au milieu desquels les citoyens étaient élevés; ils les avaient sans cesse devant les yeux, et étaient nécessairement conduits et formés au bien par la vue de ces grands modèles.
    XL. Ce fut par le même motif qu'il ne permit pas indifféremment à tout le monde de voyager et de parcourir les pays étrangers, où les citoyens auraient pu contracter des habitudes et des mœurs licencieuses, et adopter sur le gouvernement des idées contraires à celles qu'il leur avait données. Il chassa aussi de Sparte tous les étrangers qui y venaient sans aucun but utile et par un simple motif de curiosité ; non qu'il craignît, comme l'a cru Thucydide, qu'ils adoptassent la forme de son gouvernement, et qu'ils apprissent à pratiquer la vertu; mais plutôt de peur qu'ils ne fussent pour les citoyens des maîtres du vice. En effet, avec les étrangers, il entre nécessairement dans une ville de nouveaux propos; ces propos produisent de nouveaux sentiments; et ces sentiments ne manquent jamais de faire germer une foule de passions et de goûts qui troublent l'ordre politique, comme, dans la musique, les faux tons détruisent l’harmonie. Il croyait donc qu'on devait défendre une ville de la corruption des mœurs, avec plus de soin qu'on n'en ferme les portes aux personnes infectées de maladies contagieuses.
    XLI. Dans tout ce que nous avons vu jusqu'ici des lois de Lycurgue, nous ne trouvons aucune trace de l'injustice et de la violence qu'on leur reproche. Elles étaient, dit-on, très propres à inspirer du courage, mais fort peu capables de faire pratiquer la justice. Cette inculpation tombe sans doute sur ce qu'on appelait, à Sparte, l'embuscade, si toutefois cet établissement est de Lycurgue, comme le prétend Aristote. C'est là ce qui aura fait concevoir à Platon même la mauvaise opinion qu'il avait du gouvernement de Sparte, et de son législateur. Voici en quoi cette embuscade consistait. Les gouverneurs des jeunes gens envoyaient de temps en temps courir dans la campagne ceux à qui ils connaissaient le plus d'adresse et de prudence, et ne leur donnaient que des poignards avec les vivres nécessaires. Ces jeunes gens, se dispersant chacun de son côté, se tenaient pendant le jour cadrés tranquillement dans des endroits couverts, et n'en sortaient qu'à la nuit pour se répandre dans les grands chemins, et égorger tous les Ilotes qu'ils rencontraient. Souvent même, en plein jour, ils tuaient dans les champs les plus forts et les plus robustes de ces esclaves. Thucydide, dans sa Guerre du Péloponnèse, raconte que ceux d'entre les Ilotes que les Spartiates avaient affranchis à cause de leur courage, et qu'ils avaient conduits dans les temples pour remercier les dieux de leur liberté, disparurent bientôt après, au nombre de plus de deux mille, sans que personne ait jamais pu savoir comment ils étaient morts. Aristote dit même que les éphores, dès qu'ils étaient entrés en charge, déclaraient la guerre aux Ilotes, afin qu'il fût permis de les tuer. Les Spartiates les traitaient en tous temps avec la plus grande dureté; ils les forçaient de boire avec excès, et les menaient dans cet état dans les salles où l'on mangeait, pour montrer aux jeunes gens combien l'ivresse était honteuse. Là ils les obligeaient de chanter des chansons obscènes, de danser d'une manière indécente et ridicule, et leur défendaient tout ce que ces amusements avaient de décent et d'honnête. Aussi, dans l'expédition que les Thébains firent longtemps après dans la Laconie, lorsqu'ils ordonnaient aux Ilotes qu'ils avaient faits prisonniers de chanter les poésies de Terpandre, d'Alcman et de Spendon le Lacédémonien , ils s'y refusaient, en disant que leurs maîtres le leur avaient défendu. Lors donc qu'on a dit qu'à Lacédémone les hommes libres le sont autant qu'on peut l'être, et que les esclaves sont dans l'excès de l'esclavage, on a marqué avec assez de justesse la différence de ce gouvernement avec les autres. Pour moi, je pense que les Spartiates n'exercèrent ces cruautés que longtemps après Lycurgue, et surtout après ce grand tremblement de terre que Sparte éprouva, et dont les Ilotes profitèrent pour se soulever, de concert avec les Messéniens: révolte qui causa des maux affreux dans tout le pays, et mit la ville elle-même dans le plus grand danger où elle se fût jamais trouvée. Je ne saurais imputer à Lycurgue un établissement aussi horrible que celui de l'embuscade, quand je juge de son caractère par la douceur et la justice qu'il montra dans toute sa conduite, et auxquelles les dieux mêmes avaient rendu témoignage.
    XLII. Lorsque ses principaux établissements se furent affermis par un assez long usage; que la forme du gouvernement eut pris assez de consistance pour pouvoir se maintenir et se conserver d'elle-même ; alors, comme Dieu, après avoir formé le monde, éprouva, dit Pluton, une joie vive en lui voyant faire ses premiers mouvements; de même Lycurgue, charmé de la beauté et de la majesté de ses lois, ravi de les voir, pour ainsi dire, marcher seules et remplir leur destination, voulut, autant que le pouvait la prudence humaine, les rendre immuables et immortelles. Il assembla tous les citoyens, leur dit que son gouvernement était, sous tous les rapports, fait pour rendre le peuple vertueux, et pour assurer par là son bonheur; qu'il restait un seul point, à la vérité le plus important de tous, mais qu'il ne leur communiquerait qu'après avoir consulté l'oracle d'Apollon. Il les exhorta à observer fidèlement les lois qu'il leur avait données, sans y rien changer ni altérer jusqu'à son retour de Delphes; qu'alors il remplirait lui-même exactement ce que le dieu lui aurait ordonné Ils lui promirent tous une entière obéissance, et le pressèrent de partir. Avant de les quitter, il fit prêter serment d'abord aux deux rois et aux sénateurs, ensuite à tous les citoyens, de maintenir, pendant tout le temps de son absence, la forme de gouvernement qu'il avait établie, et il partit. Arrivé auprès de l'oracle, il fit un sacrifice au dieu, et lui demanda si ses lois étaient assez bonnes pour faire le bonheur des Spartiates et les rendre vertueux. Apollon lui répondit que ses lois étaient parfaites, et que Sparte, tant qu'elle conserverait sa forme de gouvernement, effacerait la gloire de toutes les autres villes.
    XLIII. Lycurgue mit cet oracle par écrit, et l'envoya à Lacédé-mone. Il fit ensuite un second sacrifice, embrassa ses amis et son fils; et, pour ne pas dégager ses citoyens du serment qu'ils avaient fait, il résolut de se laisser mourir. Il était à cet âge où l'homme, en conservant encore assez de force pour aimer la vie, est mûr aussi pour la quitter: il se trouvait d'ailleurs dans la situation la plus heureuse où il pût espérer de parvenir. Il mourut donc en s'abstenant de manger, persuadé que la mort d'un homme d'État ne doit pas être inutile à la république, ni la fin de sa vie oisive; mais qu'on doit y reconnaître ses actions précédentes, et ses vertus. I1 sentait aussi qu'après les grandes choses qu'il avait exécutées, sa mort mettrait le comble à son bonheur, et garantirait à ses concitoyens, qui avaient juré d'observer ses lois jusqu'à son retour, la durée de tous les biens qu'il leur avait procurés pendant sa vie. Il ne se trompa point dans ses conjectures: Sparte, pendant l'espace de cinq cents ans qu'elle observa les lois de Lycurgue, dut à la sagesse de son gouvernement, et à la gloire qui en fut le fruit, l'avantage d'être la première ville de la Grèce. Les quatorze rois qui suivirent depuis ce législateur jusqu'à Agis, fils d'Archidamus, ne firent aucun changement à ces lois; car l'établissement des éphores, loin de relâcher les ressorts du gouver-nement, ne fit que les tendre davantage; il paraissait favorable au peuple, et servit à fortifier l'aristocratie.
    XLIV. Mais, sous le règne d'Agis, l'argent commença à se glisser dans Sparte, et l'argent donna entrée à l'avarice et à la cupidité. Ce changement vint de Lysandre, qui, incapable de se laisser prendre lui-même à l'appât de l'or, remplit sa patrie de l'amour des richesses et du luxe, et, en y rapportant des sommes immenses d'or et d'argent qu'il avait tirées de la guerre, renversa toutes les lois de Lycurgue. Tant qu'elles furent en vigueur, Sparte parut moins une ville sagement gouvernée, que la maison bien réglée d'un homme sage et religieux: ou plutôt, comme les poètes ont feint qu'Hercule avec sa peau de lion et sa massue parcourait l'univers pour châtier les voleurs et les tyrans; de même Sparte, avec une simple scytale et un méchant manteau, commandait à toute la Grèce, qui se soumettait volontairement à son empire; elle détruisait les tyrannies et les puissances injustes qui opprimaient les villes; son seul arbitrage terminait les guerres, apaisait les séditions, et le plus souvent sans remuer même un bouclier; elle n'avait besoin que d'envoyer un ambassadeur, aux ordres duquel tous les peuples se soumettaient aussitôt; comme on voit les abeilles, à l'aspect de leur roi, se ranger avec empressement autour de lui: tant elle se faisait respecter par la justice et la sagesse de son gouvernement! Je m'étonne après cela qu'on ait dit que les Lacédémoniens savaient obéir, mais qu'ils ne savaient pas commander; et qu'on ait loué ce mot du roi Théopompe, à qui l'on disait que Sparte ne se maintenait que par le talent de ses rois pour gouverner.
    « C'est plutôt, répondit-il, par l'obéissance de ses citoyens.» Mais les peuples ne restent pas longtemps soumis à ceux qui ne savent pas commander; et la soumission des sujets est le fruit de la science des chefs. Celui qui conduit bien se fait bien suivre; et comme la perfection du talent de l'écuyer consiste à rendre un cheval doux et docile au frein, l'effet de la science d'un roi est aussi de former ses peuples à l'obéissance.
    XLV. Les Lacédémoniens, non contents de persuader la soumission aux autres peuples, leur inspiraient encore le désir de les avoir pour chefs et de suivre leurs ordres. Les étrangers ne leur demandaient ni vaisseaux, ni argent, ni troupes, mais seulement un général spartiate; et quand ils l'avaient obtenu, ils lui obéissaient avec autant de respect que de crainte. C'est ainsi que les Siciliens obéirent à Gylippe, les Chalcidiens à Brasidas, et tous les Grecs d'Asie à Lysandre, à Callicratidas et à Agésilas. Ils regardaient ces généraux comme les réformateurs des peuples et des rois à qui on les envoyait; mais ils voyaient toujours dans Sparte la maîtresse des autres villes dans l'art de bien vivre et de bien gouverner. C'est, je crois, sur cela qu'est fondée la raillerie de Stratonicus, qui ordonnait aux Athéniens de célébrer des mystères et des fêtes religieuses, aux Éléens de donner des jeux publics, en quoi ils excellaient; et condamnait les Lacédémoniens à être châtiés pour les fautes que ces deux peuples auraient commises. Ce n'était là qu'une plaisanterie; mais Antisthène, le disciple de Socrate, voyant les Thébains s'enorgueillir de leur victoire de Leuctres , dit sérieusement qu'ils ressemblaient à des écoliers tout glorieux d'avoir battu leurs maîtres. Cependant l'objet principal de Lycurgue n'avait pas été de laisser sa ville en état de commander aux autres: persuadé que le bonheur d'une ville, comme celui d'un particulier, est le fruit de sa vertu et de l'harmonie de tous ses membres, il la régla et la disposa de manière que les citoyens, toujours libres et se suffisant à eux-mêmes, se maintinssent aussi longtemps qu'il serait possible dans la pratique de la vertu. C'est aussi sur ce fondement qu'élevèrent leurs plans de république Platon, Diogène, Zénon, et tous ceux dont les ouvrages sur cette matière ont mérité des éloges; mais ils n'ont laissé que des écrits et des discours; et Lycurgue, dont nous n'avons ni discours ni écrits, a réellement établi une république inimitable. Convainquant d'erreur ceux qui prétendent que le sage, tel qu'il est défini par les philosophes, ne peut pas exister, il leur a fait voir une ville entière soumise aux règles de la philosophie; et par-là il a surpassé à juste titre la gloire de tous ceux qui ont établi des républiques parmi les Grecs.
    XLVI. Voilà pourquoi Aristote a dit que, quoique Lycurgue reçoive à Sparte les plus grands honneurs, il n'a pas tous ceux qu'il avait mérités. Cependant on lui a élevé un temple, où tous les ans on lui offre des sacrifices comme à un dieu. On dit aussi que, lorsque ses ossements furent rapportés à Lacédémone, la foudre tomba sur le lieu de sa sépulture: ce qui n'est arrivé à aucun autre des plus grands personnages, si l'on en excepte Euripide, qui mourut longtemps après en Macédoine, où il fut enterré près de la ville d'Aréthuse: témoignage bien glorieux, et qui justifie les partisans de ce poète, puisqu'il est le seul qui, après sa mort, ait eu la même distinction que l'homme le plus saint et le plus chéri des dieux. Lycurgue mourut, dit-on, à Cyrrha: Apollothémis prétend qu'il se fit porter en Élide; Timée et Aristoxène assurent qu'il finit ses jours en Crète; ce dernier même ajoute que les Crétois montrent son tombeau dans le territoire et près du grand chemin de Pergamie. Il laissa, dit-on , un fils unique nommé Antiorus, qui mourut sans enfants, et en qui finit la race de Lycurgue: mais les parents et les amis de ce législateur formèrent une société qui subsista longtemps, et qui s'assemblait à certains jours qu'elle appelait Lycurgides. Aristocratès, fils d'Hipparqne, dit que Lycurgue étant mort en Crète, ses hôtes brûlèrent son corps, et en jetèrent les cendres dans la mer. Il les en avait priés lui-même, dans la crainte que, si elles étaient jamais rapportées à Lacédémone, les Spartiates ne prétendissent qu'il y était revenu, et que, se croyant par là dégagés de leur serment, ils ne changeassent la forme de gouvernement qu’il avait établie. Voilà ce que j'avais à dire de Lycurgue.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Plutarque
    Biographe et moraliste grec.
    Mots-clés
    Sénat, liberté des femmes, prévoyance, éducation, repas en commun, vertu, mépris des richesses, nudité
    Extrait
    Ils nous ont rapporté la réponse sacrée Que prononça du dieu la prêtresse inspirée: «Que dans Sparte toujours on laisse les deux rois Présider le sénat qui propose les lois; Et que les citoyens, pleins de respect pour elles, De ces oracles saints soient les échos fidèles.»

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