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    La mort vivante

    Doris Lussier
    Le «Père Gédéon» nous entretient ici d'un sujet qu'il a souvent abordé dans ses monologues humoristiques.
    Paradoxe, croyez-vous. Pourquoi pas vérité?

    En tout cas, une chose est certaine -c'est même la plus certaine de toutes les choses- la mort fait partie de la vie. Et c'est justement pour ça que, de même qu'il est sage de se préoccuper de faire une bonne vie, il est aussi impérieux de penser à faire une bonne mort. C'est le sens étymologique du mot euthanasie, qui vient de deux mots grecs: eu qui veut dire bonne et thanatos qui veut dire mort.

    Qu'est-ce que ça veut dire, concrètement, faire une bonne mort? Ça veut dire, comme le suggère si justement le thème de ce colloque, mourir dans la dignité.

    Les philosophes, les théologiens, les médecins et tous ceux qui se sont penchés sur le problème de l'euthanasie oublient quelquefois une chose: que celui qui a le droit absolu d'avoir le dernier mot là-dessus, c'est le mourant.

    Je respecte toutes les opinions émises sur l'euthanasie -parce que je n'ai pas la prétention d'être seul en possession tranquille de la vérité- mais je soutiens que le dernier acte humain de la vie terrestre relève exclusivement de la conscience de celui qui meurt. De même que c'est la raison qui doit présider aux actes de la vie, c'est encore elle qui doit régler l'acte de la mort.

    Or que dit la raison au sujet de la mort? La même chose qu'elle me suggère au sujet de la vie: de faire en sorte qu'elle soit aussi digne que possible. Qu'elle soit aussi la plus gratifiante et la moins pénible possible. Que s'il est raisonnable dans ma vie de chercher à faire ce qui me semble bien et d'éviter ce qui me semble mal, ça l'est autant dans ma mort.

    Or le mal à éviter quand vient le temps de mourir, comme ce l'était au temps de vivre, c'est la souffrance. La souffrance physique, bien sûr, puisqu'elle est la négation du bien-être auquel tout être vivant aspire, mais aussi la souffrance morale de constater que tout est fini, que notre corps usé, perclus, ne peut plus répondre aux volontés de notre âme qui n'y voit plus qu'un habitacle désaffecté indigne de sa qualité spirituelle. Car dans le processus de dégénérescence fatale qu'est la phase terminale d'une maladie, il vient un moment où l'être humain n'est pratiquement plus un être humain, mais un pauvre animal qui n'a plus de raison, voire un simple végétal.

    Quand un être humain n'est plus personne, quand il n'a plus rien de ce qui en fait une personne, ni raison, ni sentiment, ni sensation, ni conscience de qui ou quoi que ce soit, quand il est totalement décérébré, quand il n'est plus qu'un végétal désensibilisé, la plus élémentaire logique et la plus grande charité ne nous commandent-elles pas de la rendre à son destin de la façon la plus humaine qui soit, c'est-à-dire d'aider à ce que s'accomplisse dignement le dernier moment de sa vie? L'euthanasie, dans ce cas, n'est pas seulement le geste le plus raisonnable qui soit, c'est le plus beau geste d'amour. Prolonger la souffrance sous quelque prétexte que ce soit, religieux ou autre, c'est du pieux sadisme, rien d'autre. Quand on administre des mesures d'acharnement thérapeutique à un pauvre moribond en phase terminale, ce n'est pas sa vie qu'on prolonge, c'est sa mort.

    Pour les bonnes âmes dont le souci d'orthodoxie religieuse est plus grand que celui de la simple charité, voici un témoignage susceptible de dédouaner les plus délicates consciences. Il est du père Marcel Marcotte, jésuite (Relations, janv. 1974, p. 23), et il se lit comme suit: «...au voisinage de la mort, le patient a le droit d'exiger, et le médecin le devoir d'accorder, tous les traitements analgésiques proportionnés aux souffrances à soulager, y compris ceux qui ont pour effet de précipiter, ou qui risquent même de provoquer la mort du patient». Il s'agit là, fondamentalement, d'un enseignement traditionnel de la morale médicale chrétienne. Pie XII, en 1957, l'a formulé (en rapport avec la théorie classique du «volontaire indirecte» et de «l'acte à double effet») en termes soigneusement mesurés: «...et si l'administration actuelle des drogues produit deux effets distincts, l'allègement de la souffrance d'une part, et l'abrègement de la vie d'autre part, -cette action est légitime».

    Je crois, moi, que la raison droite nous permet même d'aller plus loin que ça dans certains cas. Si, consciente de l'imminence de sa mort, et pour éviter le mal physique et moral qu'elle entraîne, une personne décide, lucidement et délibérément, de quitter une vie qui n'est plus une vie humaine, n'est-ce pas là le geste objectivement et subjectivement le plus raisonnable qu'elle puisse poser? Quand les raisons d'être n'existent plus, il est raisonnable de ne plus être. C'est d'autant plus raisonnable qu'il y a une forte chance, nous dit-on depuis plusieurs millénaires, que ce que nous appelons la mort ne soit qu'une porte noire qui s'ouvre sur une autre vie de notre âme. Que la mort, au fond, ne soit que renaissance.

    Alors? Alors quoi qu'il en soit de notre destin, il reste que comme il faut savoir vivre, il faut savoir mourir. La qualité de la mort, ça fait partie de la qualité de la vie. J'ai lu sous la plume d'un artiste philosophe aussi lucide que sage le texte suivant que j'offre à votre méditation:

    «Quand mon âme et mon corps ne seront plus d'accord que sur la rupture, comme le chante Brassens... quand j'aurai assez longtemps cohabité pacifiquement avec l'aimable cancer qui me chatouille les entrailles depuis six mois, pensez-vous que je vais le laisser bousiller ma mort? Jamais de la vie! Quand j'aurai la certitude clinique que mon voyage est terminé, et quand ça commencera à me faire trop mal, j'espère que j'aurai l'intelligence -et le temps- de m'en aller comme un grand garçon. Je ne veux absolument pas imposer à ceux que j'aime le spectacle disgracieux d'une agonie inutile qui ne finit plus et qui embête tout le monde y compris la société à qui ça coûterait un prix fou pour m'entretenir comme un légume pendant des mois. Je ne veux pas non plus penser cent fois par jour qu'ils se disent sans le dire: Pauvre vieux, s'il pouvait donc mourir! Non. Quand mon heure sera venue, je demanderai à mon petit cousin qui est médecin de me fournir le viatique qu'il faut pour accompagner doucement mon voyage derrière les étoiles. Autrement, j'aurais honte d'arriver devant Dieu le Père avec des facultés spirituelles affaiblies!... Moi, j'appelle ça mourir en état de grâce...».

    Je vais vous faire une confidence. J'aimerais mourir comme j'ai vécu: avec humour. L'humour, c'est l'état de grâce de l'intelligence. C'est la conscience de la relativité des choses humaines. C'est le premier mot de la culture et le dernier de la sagesse. Humour, humus, humilité, humain: quatre mots qui ont la même racine parce qu'ils signifient des réalités qui sont de même famille. L'humour, c'est le frère laïque de l'humilité. Et souvent le fils de la charité.

    Grâce à l'humour, je me suis habitué à voir ma mort dans une perspective de sérénité amusée. Comme les vieux philosophes stoïques de l'Antiquité. Je suis même allé, l'autre jour, faire graver mon épitaphe chez un monumenteur de ma paroisse. Si, si... c'est vrai. L'épitaphe étant la dernière vanité de l'homme, j'ai fait inscrire sur ma pierre tombale les mots suivants: Doris Lussier, 1918 - (j'ai laissé l'autre date en blanc, pour ne pas provoquer la Providence) et j'ai fait écrire: «Je suis allé voir si mon âme est immortelle!».

    Il ne faut pas faire un drame avec un fait divers. Le jour où je mourrai, qu'est-ce qui va se passer? Mon ami Bernard Derome va prendre 14 secondes de son Téléjournal de dix heures pour annoncer au monde qu'un bon diable est rendu chez le bon Dieu. Et ce sera tout. Après, c'est les nouvelles du sport. Et si par hasard, ce soir-là, les Canadiens remportent la coupe Stanley, mon maigre souvenir sera tout de suite enseveli sous le triomphe des Glorieux et les Québécois vibreront bien plus au rappel des exploits de la Sainte Flanelle qu'à la nouvelle du départ définitif du superbe cabotin que j'aurai pourtant été... Sic transit gloria mundi!

    J'ai été un bon vivant, je veux être un bon mourant. Si bien que la mort ne me fait plus peur du tout. Dire qu'elle m'effrayait tellement quand dans ma jeunesse les prédicateurs rédemptoristes faisaient résonner à mes oreilles affolées le bruit affreux des chaînes que Belzébuth brasse dans son enfer, le grésillement des flammes de la Géhenne léchant nos chairs tordues de douleur et le tic-tac lugubre de la grande horloge - vous vous rappelez - qui répétait le fameux TOUJOURS-JAMAIS... toujours souffrir, jamais sortir! Eh bien non, ce n'est plus ça du tout. Au contraire, la mort est devenue une compagne avec qui je converse quotidiennement avec amitié le long de mon cheminement terrestre. Comme François d'Assise, je l'appelle ma petite soeur. Je l'ai apprivoisée, j'ai même appris à l'aimer. Car je sais qu'un jour, c'est elle qui va me délivrer quand mon mal de vivre sera plus grand que ma capacité de l'endurer.

    D'ailleurs, permettez-moi de vous en faire l'aveu dans ma candeur naïve, je pressens que j'aurai d'autant moins de peine à m'absenter de la vie terrestre que j'ai le bonheur de croire à l'immortalité de mon âme. Je pense, comme le défunt Victor Hugo , que «si l'âme n'est pas immortelle, Dieu n'est pas un honnête homme», ce que je ne puis admettre.

    Je sais bien que là-dessus, scinduntur doctores - les opinions sont fendues, comme disait l'autre - mais moi, je crois. Je ne dis pas je sais, je dis je crois. Croire n'est pas savoir. Je saurai quand je verrai, comme vous autres. Si j'ai à voir...

    Et puis après tout, comme je le disais un jour à un ami qui est incroyant: «Tu sais, nos opinions respectives sur les mystères n'ont pas grande importance. Que nous croyions ou que nous ne croyions pas, ça ne change absolument rien à la vérité de la réalité: ce qui est est, un point, c'est tout. Et il faudra bien nous en accommoder». Mais moi, je suis comme saint Voltaire:

    «L'univers m'embarrasse et je ne puis penser
    Que cette horloge existe et n'ait point d'horloger».

    Je n'ai qu'une petite foi naturelle, fragile, vacillante, bougonneuse et toujours inquiète. Une foi qui ressemble bien plus à une espérance qu'à une certitude. Mais, voyez-vous, à la courte lumière de ma faible raison, il m'apparaît irrationnel, absurde, illogique, injuste, contradictoire et intellectuellement impensable que la vie humaine ne soit qu'un insignifiant passage de quelques centaines de jours sur cette terre ingrate et somptueuse. Il me semble impensable que la vie, une fois commencée, se termine bêtement par une triste dissolution dans la matière, et que l'âme, comme une splendeur éphémère, sombre dans le néant après avoir inutilement été le lieu spirituel et sensible de si prodigieuses clartés, de si riches espérances et de si douces affections. Il me paraît répugner à la raison de l'homme autant qu'à la providence de Dieu que l'existence ne soit que temporelle et qu'un être humain n'ait pas plus de valeur et d'autre destin qu'un caillou.

    Ce qui est beau dans le destin humain malgré son apparente cruauté, c'est que mourir, ce n'est pas finir, c'est continuer autrement. Un être humain qui s'éteint, ce n'est pas un mortel qui finit, c'est un immortel qui commence. La tombe est un berceau. Et le dernier soir de notre vie temporelle est le premier matin de notre éternité. «Ô mort si fraîche, disait Bernanos, ô seul matin!». Car la mort, ce n'est pas une chute dans le noir, c'est une montée dans la lumière. Quand on a la vie, ce ne peut être que pour toujours. Comme dit le poète - parce que ce sont toujours les poètes qui voient le mieux le fond des choses:

    «Ouverts à quelqu'immense aurore
    De l'autre côté des tombeaux,
    Les yeux qu'on ferme voient encore».

    La mort ne peut pas tuer ce qui ne meurt pas. Or notre âme est immortelle. Il n'y a qu'une chose qui puisse justifier la mort... c'est l'immortalité.

    Mourir, au fond, c'est peut-être aussi beau que naître. Est-ce que le soleil couchant n'est pas aussi beau que le soleil levant? Un bateau qui arrive à bon port, n'est-ce pas un heureux événement? Et si naître n'est qu'une manière douloureuse d'accéder au bonheur de la vie, pourquoi mourir ne serait-il pas qu'une façon douloureuse de devenir heureux?

    Victor Hugo , le plus grand de tous les poètes, a enfermé la beauté de la mort dans des vers magnifiques:

    «Je dis que le tombeau qui sur la mort se ferme
    Ouvre le firmament,
    Et que ce qu'ici-bas nous prenons pour le terme
    Est un commencement.
    C'est le berceau de l'espérance,
    C'est la fleur qui s'épanouit,
    C'est le terme de la souffrance,
    C'est le soleil après la nuit.
    C'est le but auquel tout aspire,
    C'est le retour après l'adieu,
    C'est la libération suprême,
    C'est après les pleurs, le sourire,
    C'est rejoindre ceux qu'on aime,
    C'est l'immortalité...C'est Dieu».
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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