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    Dossier: Jeunesse

    La révolte des jeunes

    Jean Onimus
    La révolte des jeunes, si absurde soit-elle, apparaît comme la seule porte de sortie de la société technicienne; mais comme l'auteur le demande dans un autre article, quel sens cela peut-il avoir?
    Les débordements des jeunes n'ont cessé de troubler la quiétude des adultes: à Athènes, la jeunesse dorée menée par Alcibiade a causé de célèbres scandales; à Rome, au temps de Catulle, les «nouveaux» s'opposaient bruyamment aux goûts et aux traditions des vieux; au Moyen Âge, des troupes d'étudiants ont littéralement saccagé les villes universitaires (particulièrement en Allemagne) et n'ont pu être maîtrisées que par des corps de police spécialisés. Il faut rattacher ce phénomène à ce que Maurice Debesse appelle la «crise d'originalité juvénile». Celle-ci n'est autre qu'une révolte contre le «Père», révolte normale, saine et même nécessaire pour que le jeune réussisse à prendre possession de soi et à affirmer sa personnalité. Cependant, ce qui jadis se produisait de façon sporadique a pris depuis quelques années des proportions mondiales. Une sorte d' «internationale» de la jeunesse s'est créée, et l'on a parfois l'impression — du moins dans les pays industrialisés — d'un vaste mouvement organisé, obéissant aux mêmes slogans, utilisant les mêmes méthodes, animé par les mêmes mythologies. C'est que des éléments nouveaux ont transformé peu à peu les conditions de cette révolte juvénile jusqu'à en faire une grave menace pour l'avenir de la société. Il en est résulté une politisation croissante de cette force nouvelle, sa manipulation par les partis révolutionnaires et de brutales réactions de défense de la part d'une société apeurée.

    Parmi ces éléments, il faut ranger d'abord ce qu'on appelle l'accélération de l'histoire: la distance entre les générations s'accroît très vite aujourd'hui, avec tous les malentendus qui en résultent. Ainsi sa forme, face aux adultes, une classe d'âge qui a toutes les caractéristiques que le marxisme attribue aux classes exploitées ou opprimées, et qui caractérisent l'aliénation. Les jeunes se sentent en dehors, en marge de la production et des responsabilités; le paternalisme les exaspère. Ils sont très seuls, mal aimés, voire méprisés et quelquefois haïs par suite de la peur ou du scandale qu'ils suscitent. Le roman de J. D. Salinger, The Catcher in the Rye, analyse à merveille cette crise où la tendresse frustrée, la vulnérabilité masquée par la grossièreté, le sentiment d'exil parmi des étrangers provoquent à la fois un ressentiment qui peut aller jusqu'à la rage nihiliste et le besoin de se regrouper en une société de remplacement, rivale et ennemie de l'autre.

    Le second élément, lié au premier, concerne les troubles provoqués par la seconde révolution industrielle. C'est en effet dans les pays en voie d'atteindre le stade post-industriel que la jeunesse est le plus turbulente. Il suffit d'évoquer des phénomènes tels que l'effritement des traditions, le nomadisme du travail moderne, la dureté, la tristesse, la solitude qui accompagnent de fait la croissance du confort matériel, le scepticisme religieux et le doute jeté sur toutes les valeurs, les facilités de la vie citadine et ce vague ennui que Max Scheler appelait l'ennui de la civilisation. L'adolescent se trouve lâché dans la ville à un âge «immature», quand il n'est pas encore capable de se maîtriser et de choisir librement sa conduite. Il est littéralement happé par tout ce qui flatte son désir, alors qu'aucune culture traditionnelle solide n'est à sa disposition pour orienter, canaliser ce désir dans les voies de la sagesse.

    L 'éducation a pour fonction de socialiser, c'est-à-dire d'adapter à la vie adulte. Elle ne peut le faire par le seul message oral. elle fonctionne comme un milieu darwinien, par contact permanent avec des modèles, des systèmes pratiques et idéologiques. Or, de nos jours, les structures morales ayant explosé, l'éducation se désintègre entre, d'une part, — des préceptes sans efficacité, une morale conventionnelle et, d'autre part, des moeurs, une réalité quotidienne qui démentent les leçons des maîtres.

    Au surplus, une éducation réussie ne se contente pas d'inculquer certains comportements; elle doit, pour être vraiment humaine, faire aimer la société, donner envie d'y vivre en conformité avec les normes collectives sinon elle n'est plus que dressage et engendre fatalement la révolte. Or, l'éducation dans la société actuelle s'est déshumanisée: par la fragmentation de la famille, l'éloignement des maîtres, la transformation des écoles en usines à transmettre le savoir, la diffusion d'une morale sans motivations profondes, réduite à la peur des sanctions et, en dernier ressort, le recours à la police quand tout est perdu. Les fins qui justifient les Institutions n'apparaissent plus, et le système pèse d'autant plus lourd que sa logique ne paraît déboucher sur rien de grand ou, du moins, d'attrayant.

    Enfin, trop d'adultes, attachés aux valeurs anciennes à la fois familiales et individualistes, insistent désespérément sur l'obéissance, le respect, l'autorité, le renoncement, le sacrifice, etc. Morale négative qui est désormais inintelligible et parait haïssable ou stupide à une époque d'émancipation précoce, d'abondance et de jouissance.

    Par leur perpétuel sentiment de scandale, leur sollicitude inquiète, certains parents, loin de retenir leurs enfants, culpabilisent ceux-ci et causent en eux le dégoût de devenir adultes et de ressembler à leurs aînés.

    Pour survivre, les sociétés modernes devront résoudre le problème de l'éducation. Il faudra à la fois inventer les moyens qui permettront d'humaniser ces fourmilières que sont devenues les écoles et faire admettre la validité d'une morale fondée sur la recherche du bonheur et l'épanouissement vital, sur des valeurs non plus «surplombantes», mais portantes. La santé, l'expansion équilibrée du corps et du coeur (et non plus seulement de l'intellect), l'amour heureux et pleinement humain supposent toujours certains renoncements. On constate d'ailleurs que, malgré la carence des adultes, l'absence d'information pratique et la faillite de leur éducation, un grand nombre de jeunes gens, par simple exigence d'une vie plus riche et plus épanouie, et pour ainsi dire hors de toute «morale», retrouvent ces valeurs élémentaires (amour fidèle, vie communautaire, travail en équipe, ascèse du sport, etc.), qui sont les fondements permanents de l'humanisme.

    Les conditions matérielles de la vie pour la grande majorité des gens dans les pays développés sont en évident progrès. Mais ce progrès masque aux yeux des adultes les lacunes que ressentent les jeunes parce qu'ils sont moins résignés, moins habituée, plus exigeants sur des aspects de l'existence qui n'intéressent plus leurs aînés.

    La vie moderne, malgré son confort, est en effet pénible, voire cruelle et inhumaine. Sur le plan matériel, elle a longtemps ignoré les enfants, et les villes modernes n'offrent guère d'exutoire sain aux adolescents. Mais ce qui frappe surtout, c'est l'impersonnalité, le prosaïsme, le cynisme et, par suite, la froideur dans les relations. Société sans coeur, sans chaleur, dure pour les faibles, entièrement bâtie sur l'argent, avec la sévère compétition qu'il suscite. On comprend l'effroi des adolescents au moment de forcer les portes de cette citadelle: si bon nombre décident de jouer le jeu et sont assez vite intégrés dans les cadres du travail et du profit, certains hésitent et, fait significatif, cette hésitation se produit surtout chez les étudiants, et particulière ment chez les étudiants en lettres et en sociologie. Les jeunes ouvriers dont les familles se sont embourgeoisées en sont encore au stade de la désaliénation économique et des jouissances matérielles qu'elle procure; s 'ils sont réformistes, ils ne sont pas fondamentale ment révolutionnaires; il en est de même des étudiants engagés dans les disciplines que la société rétribue largement: business, management, haute spécialisation technique, architecture, etc. L'agitation règne au contraire chez les jeunes intellectuels dont l'esprit critique a été aiguisé par les frustrations qu'ils subissent. Ces frustrations ne sont pas économiques mais morales. Elles mènent directement à des revendications sociales et politiques qui mettent radicalement en question la base de la société capitaliste: le profit. Le profit paraît injuste, inhumain et absurde. Les campagnes contre telle injustice sociale ou raciale, telle manifestation de l'impérialisme (guerre du Vietnam, etc.) ne sont que des prétextes à l'éruption au-dehors d'une haine viscérale, très obscure et presque inanalysable contre ce que Herbert Marcuse appelle la «sur-répression» - cet invisible réseau, partout présent, qui encage les instincts, des plus primitifs au plus sublimes, dans une prose sans espoir.

    Pour la première fois dans l'histoire, la jeunesse du monde a créé une culture relativement homogène, en marge de celle des adultes et dont toutes les valeurs sont une inversion ou une dérision provoquante de celle-ci. Elle permet aux décagénaires de se regrouper dans un univers qui leur convient, fait par eux, pour eux, à la mesure de leurs besoins et de leurs désirs.

    Faire le contraire de l'adulte est le principe unique: ainsi, dans une société où l'hygiène est devenue une morale, on affichera un goût absurde pour la crasse; tout est bon qui suscite le scandale. La présence d'une contre-culture est caractéristique des grandes décadences: on songe aux vastes communautés de moines qui peuplaient le désert d'Egypte au IVe siècle et dont le comportement était une insupportable provocation pour le citoyen normal d'Alexandrie. Il faut prêter attention à ces fissions qui se dessinent dans les cultures moribondes; on y aperçoit à l'état f'tal, hideuse grotesque, parfois répugnante, la culture en germe, celle de l'avenir.

    Les comportement insolites, parfois totalement inadmissibles, de la jeunesse ne doivent pas cacher les exigences authentiques qui la travaillent. La jeunesse sait, parce qu'elle est plus près des sources de la vie, que l'homme ne peut habiter la terre que «poétiquement»: aussi met-elle l'accent dans tous les domaines sur la créativité, l'imagination, la spontanéité. Ce besoin se manifeste dans les vêtements, les décors, le type de musique et de théâtre, spontané et viscéral, le besoin de créer sans cesse, le refus de la vie organisée, rationalisée et fonctionnalisée. Cette exigence de création, spécifiquement humaine, est contredite par les conditions modernes du travail et par la tendance à robotiser les esprits en vue d'accroître leur rendement dans des domaines de plus en plus étroits. C'est pourquoi la jeunesse supporte mal l'enseignement universitaire actuel. Cette même exigence l'oriente vers des manifestations de masse et des formes d'existence communautaires où chacun trouve l'occasion d'une expansion de soi dans la participation ardente, fut-ce dans le délire collectif. Dans tous les cas, on cherche à faire éclater des cadres qui ont pris l'allure de prisons. Cette libération suppose une société entièrement différente où la production, enfin débrayée de ce moteur emballé qu'est devenu le profit, n'empêcherait plus la «fête», c'est-à-dire un développement de tout le gratuit qui est aussi le poétique sans lequel l'existence s'assimile à la machine.

    Avec ses aspects régressifs (retour à des comportements associaux, recours à des ivresses annihilantes) et ses aspects positifs (créativité, participation), la révolte des jeunes est très ambiguë. On n'en viendra pas à bout par la répression. Au contraire, des martyrs naissent les fanatiques, et la répression fixe la jeunesse en un bloc définitivement inassimilable. D'autre part, une société ne peut survivre contre sa jeunesse et en désaccord avec elle. Il semble bien que le mouvement actuel n'en soit qu'à ses débuts et que sa force et son audace ne pourront que croître. Confiné pour l'instant dans les universités et les milieux intellectuels, son radicalisme fascinera tous les adversaires de la civilisation technicienne capitaliste, ceux du dedans comme ceux du dehors, et déjà certaine tentent de l'exploiter. La révolution de 1789 a été juridique, celle de 1917 a été économique. On peut se demander si une troisième révolution n'est pas en cours, une révolution culturelle, celle-ci n'étant plus le fait d'une classe aliénée sur le plan matériel mais sur le plan spirituel, brimée au plus profond d'elle-même par une civilisation qui, soucieuse de procurer aux hommes des biens, s'est progressivement emprisonnée dans la production en négligeant les besoins vitaux de l'esprit. C'est l'esprit encagé et enragé qui pousse à la drogue; c'est l'esprit laminé par le positivisme logique qui se précipite dans les orgies de la déraison; c'est l'esprit saturé et encombré d'informations et de chiffres, exténué de doutes et de problèmes, qui s'ébroue et se rajeunit dans les saturnales de Woodstock. L'autre dimension de la conscience, celle qu'on a tenté de réduire en fabriquant l'«homme unidimensionnel» (Marcuse), rappelle brutalement son existence. Sans la jeunesse, la civilisation actuelle risquerait de se refermer sur elle-même. C'est à la jeunesse qu'on devra de n'être pas entré dans le régime de la termitière.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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