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    Dossier: Jeu

    Règles du jeu

    André Mailhot
    «CRITÈRE. Monsieur Mailhot, quels sont, à votre avis, les principaux problèmes rencontrés par les organismes qui ont cette "prétention" ou cet "objectif" de se dire pan-canadiens?

    André Mailhot. Il importe, au départ, de faire une distinction entre les organismes professionnels qui visent la défense de clientèles spécifiques, comme, par exemple, les avocats, les médecins, les ingénieurs, les commerçants, - et les organismes de services généraux, qui ont un idéal de bénévolat, de charité ou encore de diffusion culturelle - tels les organismes comme SUCO, OXFAM, United Way ou, en matière de culture, le Conseil des arts. On adhère aux organismes professionnels pour obtenir des services spécifiques, se procurer de la documentation, recevoir de l'assistance technique, recueillir des données utiles à l'intérieur même d'un groupe de professionnels. De leur côté, les organismes de services généraux, d'ordre culturel, social ou international, ont davantage pour objectif de rejoindre, par-delà les marchés ou les professions, l'ensemble de la population. Ces deux types d'organismes vivront donc un peu différemment les problèmes reliés aux organismes pan-canadiens.

    CRITÈRE. Quels sont, justement, les premiers symptômes de la crise qu'on a pu observer et qu'on observe encore au sein de ces organismes?

    A.M. Le premier symptôme à mon sens, révèle un trouble fonctionnel. Un problème de communication orale et écrite: dans ces organismes pan-canadiens, autour des années '60. Peu de services sont offerts en français, les traductions sont inexistantes ou mal faites, les dirigeants ne peuvent s'exprimer en français, les assemblées générales se déroulent en anglais.

    Le deuxième symptôme nous indique, pour sa part, un problème de représentation, de structure et de partie la décision. Les francophones prennent conscience qu'ils ne sont pas de véritables Parties prenantes, qu'ils ont bien peu de voix au chapitre, qu'ils sont pratiquement absents des mécanismes de décision, que les sièges sociaux sont par ailleurs centralisés en milieux anglophones à Ottawa ou à Toronto.

    Ces malaises atteignent tous les organismes pan-canadiens: organisations nationales canadiennes sociétés para-provinciales, associations professionnelles nationales, organismes parapluie, organismes supra-provinciaux. Tous sont interpellés, dans les années 1960-1970, au niveau de leur communication et de leur représentation, par des francophones parfois exaspérés.

    CRITÈRE. Mais n'y a-t-il pas, derrière ces problèmes de communication et de représentation, un problème plus profond relié à la différence des mentalités francophone et anglophone, à la différence dans la perception des besoins ou la conception des institutions? Et le fait qu'un groupe linguistique se perçoive comme la majorité et perçoive l'autre comme une minorité ne pose-t-il pas un sérieux problème aussi?

    A.M. Il y a, sans doute, derrière les problèmes de communication et de représentation, un niveau de problèmes encore plus relié aux différences culturelles et idéologiques, à des perceptions diverses des problèmes sociaux, culturels ou internationaux. Mais, je ne serais pas porté à mettre l'accent sur cette question culturelle et idéologique, car il ne semble pas y avoir eu de véritables confrontations entre anglophones et francophones sur des questions de Philosophie, de finalités des organismes, de perception des besoins ou d'élaboration des programmes. Par exemple, les radicaux de gauche, aussi bien anglophones que francophones, se sont vite retirés de ces associations pan-canadiennes. Mais, ce qu'il faut dire, ici, c'est que les organismes qui traversent la crise, sont ceux qui évidemment, répondent sérieusement à l'interpellation aux' niveaux de la langue et de la représentation, et qui, en plus, savent s'ouvrir à des perceptions et conceptions culturelles diversifiées. Contrairement aux organismes ouverts culturellement, les organismes monolithiques auront beaucoup de difficulté à survivre.

    CRITÈRE. De quelle manière a-t-on essayé de répondre aux interpellations des francophones et de satisfaire à leurs exigences ?

    A.M. Je dirais qu'entre les années 1960 et 1970, les premiers modèles de réponse furent ceux du "francophone de service"et de ce qu'on a appelé "l'ère du bonbon" ("Tokenism"). À peu près tous les organismes ont essayé cette voie: on nomme un directeur francophone ici ou là, on intègre au Conseil d'administration un membre francophone, on instaure parfois des systèmes de traduction simultanée dans les assemblées générales annuelles qui, à l'occasion, ont lieu à Montréal (dans l'ouest de Montréal, de préférence!). Aujourd'hui, de moins en moins de francophones acceptent de jouer ce rôle et de devenir une telle caution. Je dirais donc que les premières réponses ont été des réponses "ad hoc": un problème particulier, une tentative de réponse; une situation conflictuelle, une modification appropriée. Les réponses ont été fournies aussi en fonction même de la force d'interpellation. Il est à noter, cependant, que la plu]part des associations qui répondent encore ainsi, en appliquant un cataplasme, sont vouées à disparaître. Ou bien, l'ensemble des francophones a déjà "décroché", ou bien l'organisme a perdu sa base réelle au Québec, ou bien les désaffiliations ont eu lieu. Ces associations qui répondent encore "au pifomètre" ont perdu le respect et l'appréciation des francophones.

    CRITÈRE. Vous disez tout à l'heure que l'ouverture culturelle était nécessaire pour que l'association passe à travers la crise. N'y a-t-il pas d'autres conditions nécessaires?

    A.M. Oui. En plus de l'ouverture culturelle dont nous avons parlé, les associations qui réussissent à passer à travers la crise sont celles qui ont adopté dans leurs structures des modes organisationnels de réponses. La réponse nouvelle, depuis 1970 environ, fut d'établir de véritables règles du jeu, sur lesquelles tout le monde s'entend. De nombreuses associations ont essayé d'établir des règles du jeu ouvertes, connues, écrites, cimentées dans des règlements ou une constitution et dont les conseils d'administration se portent garants. Ces organismes ont ainsi commencé à reconnaître la Participation réelle, parfois égalitaire, du monde francophone et québécois.

    CRITÈRE. Quelles sont donc ces règles du jeu dont vous parlez?

    A.M. Une première règle du jeu fut d'instituer systématiquement la traduction simultanée et d'assurer des traductions françaises de qualité. Mais, évidemment, même bien faite, la traduction demeure une. mesure insuffisante.

    Une autre règle du jeu réside dans le principe de l'alternance à la présidence du conseil d'administration, ce qu'on retrouve, par exemple, au sein du Parti libéral canadien quant au chef du parti. On a aussi ajouté le principe de l'alternance du directeur général ou bien l'obligation, pour celui-ci, d'être véritablement bilingue. Ce qui, au début, a joué en faveur des francophones.
    Ensuite, au niveau des constituantes, on a aussi essayé un modèle de réponse: l'établissement d'une proportion d'un tiers ou d'un quart de francophones, c'est-à-dire un nombre déterminé et connu de tous, au Conseil d'administration de l'organisme pan-canadien.

    La méthode du consensus constitue une autre réponse. C'est la volonté déclarée des constituantes de gérer par consensus et compromis. Mais ce modèle de réponse implique qu'on a déjà décentralisé l'organisme et que la structure nationale est la résultante des constituantes.
    Évidemment, toutes ces règles du jeu sont encore insuffisantes de l'avis d'un bon nombre de francophones. Elles ressemblent encore trop, parfois, aux réponses de " l'ère du bonbon" et du "francophone de service". Mais à mon sens, elles vont un peu plus loin: elles sont institutionnelles, écrites, officielles et elles se conjuguent en quelque sorte, elles s'ajoutent les unes aux autres.

    CRITÈRE. La décentralisation, que vous venez d'évoquer, ne constitue-t-elle pas une réponse qui pourrait être plus satisfaisante pour les francophones?

    A.M. J'allais justement parler de cette réponse un peu plus radicale: la décentralisation de l'organisme national et le partage de ses opérations, par exemple, en cinq bureaux régionaux qui recoupent les régions du Canada. Automatiquement, l'un de ces bureaux est situé au Québec, un autre en Ontario, un autre dans les provinces atlantiques, puis un dans les provinces centrales et dans le Pacifique. Ainsi, les mêmes pouvoirs décentralisés existent, identiques, à travers tout le Canada. Ce modèle impose à l'organisme une structure fédérative et non pas unitaire. Et le bureau national se donne alors, comme raison d'être, de supporter, informer, développer, appuyer techniquement les entités locales et régionales (Pensons, par exemple, à Centraide rattaché à United Way). L'organisme central demande aux constituantes des cotisations en échange d'appuis, de services d'information et de formation, d'études statistiques, etc. Alors, si la constituante n'a plus les services qu'elle requiert, et comme elle les désire, elle peut faire pression au moyen de sa cotisation et même se détacher de l'organisme central.

    CRITÈRE. Une telle décentralisation ne se présente donc pas uniquement comme une réponse aux interpellations des francophones. Elle rejoint sans doute bon nombre d'anglophones qui se trouvent loin du " centre "...

    A.M. Je vous dirai que j'ai souvent rencontré des anglophones qui ne se reconnaissaient pas, eux non plus, dans les organismes pan-canadiens centralisés. Cette insatisfaction est évidemment proportionnelle à la structure monolithique ou décentralisée de l'organisme. Bien des organismes monolithiques, comme l'AUCC, l'EUMC, centralisés, ayant leur siège social à Toronto ou à Ottawa, ont perdu des appuis partout au Canada. De 1960 à 1970, à peu près toutes les directions générales de ces organismes ont été dépassées par les événements. Les problèmes ne viennent pas uniquement des francophones, alors. Ils viennent de toutes les constituantes. Les bureaux nationaux sont secoués par des gens qui, d'un bout à l'autre du Canada, refusent d'être utilisés comme de purs clients ou consommateurs passifs au sein d'un organisme pan-canadien.

    CRITÈRE. Alors les organismes s'adaptent en reconnaissant le principe de la décentralisation et en épousant le concept du développement local et régional...

    A.M. Je dirais que c'est peut-être même le moment de leur conversion au principe de Schumacker: " Small is beautiful ". Mais c'est évidemment la reconnaissance des prises en charge locales et régionales pour mieux répondre, justement, aux problèmes locaux et régionaux. À ce moment, les politiques générales sont la résultante des réponses locales et régionales.
    Et le modèle national canadien devient proportionnel à l'évolution des modèles locaux et régionaux. Les organismes pan-canadiens découvrent alors un certain sens du relatif et commencent à se définir comme serviteurs des constituantes régionales.

    CRITÈRE. Cette décentralisation procure-t-elle finalement satisfaction aux francophones?

    A.M. Certains francophones la jugent suffisante. Car, à la limite, ce qui les intéresse, c'est bien de gérer, de façon autonome, sur le territoire québécois, par exemple. Cette réponse est aussi valable pour les francophones hors Québec, qui peuvent, eux aussi, se regrouper en unités locales.

    CRITÈRE. N'a-t-on pas essayé aussi une solution plus radicale, sur le modèle, par exemple, d'une souveraineté-association ?

    A.M. Ce modèle de souveraineté-association, c'est la création d'un organisme pan-canadien bicéphale, la création de deux sous-organismes largement autonomes, l'un anglophone et l'autre francophone. L'Institut canadien d'éducation des adultes au Québec en est un bel exemple.
    Il y a deux ou trois manières d'aménager ce modèle bicéphale: par exemple, un Conseil d'administration avec deux directions générales autonomes ou un Conseil d'administration avec deux sous-conseils possédant une autonomie décisionnelle en ce qui concerne leur entité propre. En général, la structure bicéphale se présente ainsi: une section québécoise et une section pour le reste du Canada. Ainsi, les francophones de l'Ouest ou de l'Ontario se retrouvent avec les anglophones. SUCO, par exemple, a une structure bicéphale. Dans sa section Québec, cependant, il a intégré l'Acadie. OXFAM-Québec, lui aussi, est tout à fait indépendant d'OXFAM-Canada. Dans ce modèle bicéphale, ce sont les francophones hors Québec qui se sentent oubliés, très souvent.

    CRITÈRE. Ça ressemble " étrangement " aux problèmes politiques canadiens rattachés à l'existence de deux "peuples fondateurs "...

    A.M. Je dirais que l'ensemble des solutions adoptées à ce niveau social, en quelque sorte, devient une inspiration pour les modèles politiques eux-mêmes. Les modèles constitutionnels semblent s'inspirer de ce vécu social des vingt dernières années. Les organismes pan-canadiens se sont ajustés plus ou moins, chacun à leur façon, et les modèles qui répondent le mieux aux interpellations et aux besoins réels semblent servir d'inspiration aux modèles politiques et constitutionnels. Par exemple, nous retrouvons, au plan social, le modèle d'un " fédéralisme décentralisé", et celui d'une "souveraineté-association ". Mais, il apparaît évident que tous les modèle d'un "fédéralisme décentralisé" et celui d'une "sou- par les francophones comme les phases dépassées de l' " ère du bonbon " et du "francophone de service ". Quant aux structures monolithiques et unitaires, les francophones en sont tout simplement absents. En tous cas, il y a au moins des analogies et des récurrences certaines entre les modèles sociaux des organismes pan-canadiens et les modèles politiques véhiculés par les grands partis politiques. Il y a ici tout un volet de recherche qu'il serait fort intéressant d'ouvrir.

    CRITÈRE. À votre avis, ces organismes vous semblent-ils réellement utiles, voire indispensables?

    A.M. Ils ne sont peut-être pas indispensables. Dans l'avenir, on assistera à des regroupements certains et à un écrémage nécessaire. Mais, les organismes de services généraux d'ordre social, culturel ou international sont une partie de notre héritage culturel nord-américain. Ils sont au moins l'occasion d'une éducation au bénévolat. L'exercice du bénévolat, c'est l'ouverture sur un monde de gratuité et de générosité. C'est le rassemblement de gens qui ne cherchent pas nécessairement à tirer leurs marrons du feu et qui s'unissent pour une cause culturelle ou humanitaire. Et puis, ces organismes sont aussi des lieux où se façonne la société démocratique nord-américaine. Ils constituent une sorte de zone tampon contre la violence, en canalisant des énergies bénévoles au service d'une cause. Et j'ajouterais que les problèmes de communication, de représentation démocratique et parfois d'idéologie qu'on y vit sont aussi l'occasion, pour l'ensemble des Canadiens et pour les Québécois en particulier, d'une réelle éducation politique. La difficulté de vivre ensemble commence là. Et les solutions appropriées aux besoins et respectueuses de tous s'amorcent aussi au coeur même de ce vaste tissu social.»
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    André Mailhot
    Avocat, Directeur général administratif de Maheu, Noiseau, Roy et Cie et ancien président directeur général de Centraide-Montréal. M. Mailhot a été impliqué pendant plus de 15 ans dans des organismes bénévoles et à but non lucratif, tant sur la scène nationale qu'internationale.
    Mots-clés
    Vie culturelle, francophones, anglophones, décentralisation, organismes pan-canadiens
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