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    Dossier: Domenach Jean-Marie

    Le journal d'un contestataire

    Gérard Leclerc
    Compte rendu de: Jean-Marie Domenach, Beaucoup de gueule et peu d’or. Journal d’un réfractaire (1944-1977), Paris, Éditions du Seuil, 2001, 352 p.
    Le Domenach que nous avons connu ici, à France Catholique, voici que son souvenir se ravive, sa personnalité se détache, ses secrets se livrent, avec la publication de son journal personnel, dont l’écriture se confond avec l’homme même. Le titre choisi par ses éditeurs, qui n’y souscrirait parmi ceux qui, à un moment ou l’autre, ont pu le côtoyer: Beaucoup de gueule et peu d’or , fière et moqueuse devise héraldique? Du point de vue de la franchise et de la pauvreté militantes, Jean-Marie Domenach n’a pas varié, à l’école des maîtres, tels Péguy et Mounier, qu’il n’a jamais reniés. Son fils Nicolas, le journaliste, écrit dans sa préface qu’«il est mort indigné». Et certes, de cette indignation, nous gardons les échos à l’oreille, et ils se prolongent ici avec une singulière franchise.

    Plus d’un pourrait s’en montrer même choqué. Lorsque Domenach trouve qu’un tel est un imbécile, il l’écrit sur le champ, et dans la galerie de portraits que constitue le Journal, on a, décidément, le sentiment exprimé par Bernanos: «La colère des imbéciles emplit le monde.» Que dire alors de la colère provoquée par ces mêmes imbéciles, qui jaillit d’une page à l’autre, sinon qu’elle est en relation directe avec la tragédie du monde, surtout lorsqu’elle s’unit à la comédie humaine?

    Heureusement, Domenach a ses admirations, aussi fortes que ses indignations. Elles lui permettent de vivre avec le même élan, et de se renouveler avec le courage de celui qui sait affronter son propre passé, en y reconnaissant ses erreurs sans être infidèle à ses promesses. Qui ne connaît pas les grandes étapes de la biographie de l’ancien directeur d’Esprit risque d’être surpris et même ahuri. Au terme de la lecture, il aura l’impression qu’il s’agit là d’une sorte de critique permanente de son militantisme, qui, à terme, débouche sur une radicale remise en question personnelle. Il est singulier de lire sous la plume d’un homme qui, pendant plus de trente ans, participa, aux premiers rangs, aux grands combats de la gauche française: «Je ne supporte plus les imbéciles. C’est ce qui me rend la gauche si pénible» (octobre 1974). Ou encore: «Je suis las de devoir me justifier toujours. Les intellectuels de gauche ne sont pas mon milieu naturel» (novembre 1975). Incroyable! Domenach ne fut-il pas précisément, pendant des décennies, l’archétype de l’intellectuel de gauche? Mais peut-être y avait-il, en dépit des apparences, un grave malentendu. Le compagnon de Mounier, dans tous ses engagements, a toujours gardé une distance intérieure qui l’empêchait de se confondre complètement avec un camp, fût-il constamment présent à son poste sur la barricade.

    Pour vérifier cette hypothèse, il suffit de considérer le compagnonnage évident avec les communistes dans la période d’immédiate après-guerre. Je crois, pour en avoir parlé franchement avec l’intéressé, que ce moment lui était resté douloureux. Lors de la polémique provoquée à ce sujet par un universitaire américain, il avait voulu m’éclairer, restituant des textes qui avaient été sollicités à contre-sens, mais reconnaissant loyalement en quoi, avec Mounier, il s’était trompé sur le compte du PC, et sur le compte de la stratégie communiste internationale. Mais son erreur, il l’avait expérimentalement vérifiée au contact des méthodes staliniennes, ayant été l’objet d’un procès en règle, au terme duquel il avait été expulsé du conseil communal de la Paix, qui était une courroie de transmission du Parti.

    Ce moment passé - qui compte beaucoup et fit bien des blessures chez les catholiques de France - le problème d’Esprit fut de déterminer une ligne originale, fidèle à l’impulsion des fondateurs et hors compromissions. Domenach va se trouver investi de la responsabilité de la revue, aussitôt après la mort de Mounier, car si la direction a été donnée à Albert Béguin, le Journal nous apprend d’abord qu’il y avait incompatibilité d’humeur entre les deux hommes, et surtout: «Non seulement il me laissait tout faire, mais par ses conversations, sa bonhomie, cette paresse qu’il propageait, ce que j’essayais de faire s’alourdissait dans cette ouate.» À la mort de Béguin, qui «le bouleverse», parce qu’il assiste à sa longue agonie, Jean-Marie Domenach est investi de la qualité qui lui revenait naturellement. Et il continue sa course sur les eaux de «gauche», parce que les combats de la décolonisation et la guerre en Algérie contribuent à resserrer les liens, parce que l’anticommunisme ne constitue pas à lui seul une politique. Mais cela ne va pas sans heurts. Au moment du retour au pouvoir du général de Gaulle, le directeur d’Esprit est partagé: il fait confiance à l’homme mais craint qu’il ne soit prisonnier de la droite. Les relations qu’il entretient avec Edmond Michelet lui permettent de mieux comprendre les intentions du Général.

    Mais lorsque l’Algérie sera indépendante, les choix deviendront encore plus problématiques. François Mitterrand, rassembleur de la gauche, est la bête noire de Domenach. Et puis, qu’est-ce que le socialisme, quand il n’y a plus de contenu réel? Déjà en 1951, il notait: «Je sens trop que je n’agis plus sur le courant de l’histoire. Je dis des choses, et elles sont inapplicables. Il n’y a plus une de nos propositions qui ne soit utopique.» Est-ce pour cela que, plus tard, son directeur lancera la revue dans des dossiers plus techniques qui recquièreront des spécialistes, les hauts fonctionnaires au Plan, par exemple? Mais l’inspiration utopique ne sera jamais complètement abandonnée. Ne renaîtra-t-elle pas lorsque Jean-Marie Domenach sera séduit par Ivan Illich et ce qu’il appelle la pensée des limites? Nous sommes alors dans les prolongements de mai 68. L’effervescence est partout alors. Elle est aussi dans l’Église. Grand débat avec le jésuite de Certeau sur le thème du Christianisme éclaté. Il me semble toutefois que tout n’est pas dit. Il est vrai que ces notes sont incomplètes et qu’il faut remplir mentalement les vides, en y ajoutant l’immense labeur de Domenach comme écrivain, éditeur, conférencier, militant. Nous ne savons rien, en le lisant, de la vie communautaire des «Murs Blancs», cette fondation de Mounier qui continue encore aujourd’hui et qui a toujours permis le compagnonnage de ces familles attachées à un but commun et l’échange habituel entre esprits éminents (Henri-Irénée Marrou a vécu là et Paul Ricoeur y vit encore...). Par des confidences de Domenach, je sais qu’une crise profonde a saisi les «Murs blancs» dans la foulée de 68. La transmission entre les générations n’est pas toujours paisible. Elle n’est même pas toujours réussie. En tout cas, le directeur d’Esprit n’a pas d’idée unilatérale sur la contestation. Il en discerne autant les effets stimulants que les chausse-trappes.

    Au bout de tant d’années à la tête d’une revue ambitieuse, le moment (1976) semble venu de décrocher. Ce n’est pas un sabordage. Paul Thibaud est préparé à conduire le bateau avec de nouveaux équipages. Quant à Domenach, il n’a nulle envie de prendre sa retraite. De nouvelles tâches l’attendent, de nouvelles collaborations dans la presse... La publication du Journal s’arrête en septembre 1977. Nous savons que Domenach a continué à écrire au-delà, c’est-à-dire jusqu’au bout, puisque son fils Nicolas nous donne le dernier mot du diariste, en date du 17 juin 1994. «Ne pas me déterminer par rapport à la mort, mais par rapport à la vie.» Rien ne nous est dit sur les raisons qui ont commandé d’interrompre ainsi le Journal. La polémique qu’affectionnait l’auteur est-elle encore trop brûlante, touche-t-elle des gens bien vivants qu’elle pourrait blesser? Cela est dit un peu gratuitement. Mais nous savons qu’en quittant la revue, Jean-Marie Domenach est devenu encore plus libre qu’il ne l’était. N’a-t-il pas rompu les amarres avec une gauche qu’il ne ménagera désormais plus? C’est bien ce qu’écrit Goulven Boudic dans sa présentation du livre: «Fi des conventions, des politesses et de la diplomatie. Fi aussi des appartenances qui pèsent comme autant de liens dont il importe désormais de se libérer. Car c’est bien d’une libération qu’il faut ici parler. Contre la gauche, contre François Mitterrand, mais aussi contre son entourage qu’il soupçonne de pactiser avec le diable, il livre un combat sans merci. Il n’était pas homme de cour, mais le rôle de fou du roi ne lui convenait pas non plus. Face à la gauche réelle, il s’est réfugié dans une gauche idéale, au point d’aller voir du côté de la droite réelle.»

    Mais ce dernier Jean-Marie Domenach, que nous avons bien connu et qui s’est librement exprimé dans France Catholique, à la demande de Robert Masson, n’avait rien renié de ses engagements fondamentaux. C’est d’ailleurs pour y être encore plus fidèle qu’il s’était libéré. Ainsi dominait-il sa propre vie, avec, en point de mire, ses années de résistance, telles qu’elles apparaissent en début de ce Journal, en quelques pages, assez pour exprimer le secret d’un jeune homme qui n’oubliera jamais son ami Gilbert Dru, fusillé sur la place Bellecour à Lyon en juin 1944: «Le plus merveilleux était chez lui l’intégrité, au sens plein du mot - à la fois intègre et intégral. Il poussait ses exigences jusqu’au bout, et c’était quelquefois de l’idéalisme. Il en est mort. Cette face aimée, sanglante, a roulé dans le ruisseau, a rejoint la grande fraternité de tous ceux qui sont morts pour la Justice.»

    La vivacité, la fougue, la colère de Domenach - parfois, reconnaissons-le, ses injustices - venaient d’un combattant, fidèle au serment qu’il avait fait à son ami. Il avait appris le poids des mots, nous dit son fils Nicolas, avec la Résistance, «une époque, écrivait-il, où l’on ne s’exprimait pas impunément». Nous pouvons en tout cas lui être reconnaissant d’avoir toujours su faire honneur à ces mots, ne serait-ce qu’en maintenant le débat à la hauteur dont était capable cet intellectuel de grande classe.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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