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    Dossier: Ferron Jacques

    Le retour au pays natal

    Philippe Haeck
    Au commencement il y a Le Ciel de Québec, notre grand et seul roman d'apprentissage. Grande chronique d'événements réels, symboliques et imaginaires à avoir lieu ici en 1937. Cette année-là un jeune poète publiait Regards et Jeux dans l'espace et un jeune professeur de dessin, Paul-Émile Borduas, se voyait consacrer un premier article dans la Revue Moderne. Maurice Duplessis, un peu moins jeune, chef de l'Union Nationale, était premier ministre.

    J'ai lu à vingt-huit ans Le Ciel de Québec: c'était en décembre 1974. "J'ai lu ce livre avec plaisir". C'est tout ce que je note à la fin de ma première lecture. Cette grande chronique était parue à l'automne 1969. À un lancement de livres de l'Aurore à l'Hôtel Iroquois, j'avais parlé un peu à Lévy qui, je ne sais pourquoi, commença à m'entretenir du Ciel de Québec qu'il considérait comme le livre ayant approché le plus du style épique ou plutôt de l'épopée dont il rêvait. Mon meilleur professeur de littérature québécoise ancienne aura été Lévy; pour le versant moderne, ç'aura été Patrick Straram le Bison ravi. Deux hommes passionnés par les livres comme Jacques Ferron; mais le seul qui sourit est le troisième.

    Quand on naît dans un non-pays il arrive souvent qu'on ne sache rien de la littérature parce que l'élite communique avec les chefs-d'oeuvre des grands pays et que la masse s'annule dans les non-communications de masse. On a des professeurs d'université qui trouvent la littérature du non-pays bien pauvre, on a des secrétaires qui lisent les gros best-sellers qui viennent d'être reproduits à grands renforts publicitaires.

    Je suis arrivé à Ferron par Lévy, je suis arrivé à Lévy parce que j'avais à rendre compte de Don Quichotte de la Démanche. Le Ciel de Québec, Don Quichotte de la Démanche: deux livres qui me sont essentiels pour comprendre où je vis. Deux livres-boucles. Deux livre en trente-trois parties. Le Ciel de Québec a trente-quatre chapitres et une conclusion mais les chapitres XXIV et XXV sont de trop: Ferron voulait les supprimer dans l'édition parue chez VLB éditeur mais Lévy l'a convaincu de n'en rien faire. D'un point de vue ancien, celui de l'économie du récit, Lévy a tort, d'un point de vue moderne, la naissance des différences, il a raison: il fallait, peu importe comment, que Ferron fasse croiser dans son livre, qui est devenu le nôtre, Saint-Denys Garneau et Borduas. Pourquoi? Je le dirai un peu plus loin: Ferron conversant avec Garneau et Borduas c'est tout l'apprentissage québécois qui se trame, ses trois voies.

    Si je n'avais pas écrit, je ne serais peut-être jamais revenu au Québec. On sait que les intellectuels d'ici ont toujours eu beaucoup de facilité à s'exiler (de l'extérieur, de l'intérieur, peu importe). Écrire engage quelqu'un à tâter, sentir la langue qui passe dans sa bouche. Étudier dans un département de lettres la plupart du temps éloigne de soi, écrire ramène à soi. On recycle souvent les enseignants, les enseignantes de l'élémentaire et du secondaire: il est dommage qu'on oublie ceux du niveau universitaire (qu'on relise le bon texte critique du collectif étudiant, "Plaisir et institution", écrit pour le colloque "La nouvelle écriture" en février 1980 à l'Université du Québec à Montréal (1). Tout est à faire ici: a) arriver à s'aimer assez pour considérer les écritures produites ici comme les plus importantes pour nous; b) enseigner ces écritures sans les écraser sous des grilles étrangères soit parce qu'elles sont nées à l'intérieur d'autres cultures pour répondre à des histoire-géographies différentes, soi parce qu'elles méconnaissent la spécificité de la scientificité littéraire qui ne saurait être celle des sciences de la nature où les lois générales, les mesures mathématiques dominent. Le geste d'écrire est encore peu connu: les étudiants n'ont pas tort de parler du «complexe de crispation» des professeurs, de contester un enseignement qui fait d'eux des juges sans pratique d'écriture); c) foncer résolument vers l'écriture, ce n'est qu'en écrivant qu'on arrive à rire de soi et à devenir soi.

    Pour parler de Ferron, me répéter continuellement la proposition d'Anne Hébert dans Poésie, solitude rompue (1960): «Toute facilité est un piège». Ferron marche droit en faisant beaucoup de détours: par là, il s'éloigne de la norme qui consiste à marcher tout croche en suivant beaucoup de droites.

    Je suis venu à Ferron après le plaisir pris aux torsions mallarméennes, l'étude forcées des hâtes structuralistes à cadastrer le langage. Mon Ferron n'est pas celui des Contes: je ne les ai pas encore lus. C'est celui des récits: Les Confitures de coings, Le Ciel de Québec, l'Amélanchier (ces récits, le début d'une bible québécoise). Ferron a rejoint dans mon ciel les raisons de vivre heureux de Ponge, les débordements de Cixous. Ponge, Cixous, Ferron, ma grande triade. Mais si j'aime Ponge et Cixous, j'aime encore plus Ferron pour la raison simple-complexe que sa langue est ma langue natale.

    «Monseigneur Camille, de la lignée humaniste des prélats québecquois, homme bon, discret et de bonne compagnie, disait la messe au Précieux-Sang, dans la basse-ville. Chaque matin, (...)». C'est le début du chapitre un. Voilà la phrase de Ferron. Elle a le tour de tout rassembler dans sa main: l'articulation nette de la prose du dix-huitième siècle français qui a tant eu de goût pour l'histoire (Montesquieu et les Encyclopédistes, la gentillesse de Giraudoux (lit-on encore l'écrivain qui sentait, qui voyait, entendait tout pour la première fois, qui avait une envie extrême du matin où tout apparaît neuf, lavé dans les poussières de la nuit), le goût des réalités culturelles - ici la religion et l'humanisme - qui structurent fortement, à leur insu, les individus et les collectivités, un style entre l'écriture et la parole, une posture qui mêle le styliste et le conteur (d'où ce va-et-vient constant dans son écriture entre le détachement et le rapprochement, la politesse du style et le clin d'oeil complice, la critique et la bonté). Voilà comme j'aime décrire la phrase d'un individu; cela n'a rien à voir avec la description structuraliste, rhétorique, sémiotique, quand les structures, les figures, les signes sont figés en quelque système exsangue. À un universitaire qui critiquait l'écriture d'avant-garde pour son goût de l'intertextualité, du texte se disant texte, qui lui-même produisait un discours où les figures étaient nommées pour elles-mêmes, qui voulait savoir mon avis sur sa communication, je n'ai pu que répondre que je me situais ailleurs, qu'il me semblait évident que tout discours était fait de discours, que si ont voulait sortir de l'impasse il fallait en arriver à considérer l'écriture comme la prise de parole par un individu qui se sert de l'écriture pour avancer dans un questionnement, énoncer des valeurs, Il n'y a d'écriture qu'engagée dans une parole. Pour le dire plus vertement: il n'y a que la parole qui déniaise.

    Le retour au pays natal est le retour à la langue maternelle. Le métis Henry Sicotte à qui on demande d'où il tient ce qu'il sait répond: «Je l'avais appris de ma mère au visage long, de ma mère triste et intelligente, un grand fichu sur les épaules, la seule femme que j'ai aimée, qui me parle encore à l'oreille et qui ne cesse de m'instruire». Ne pas confondre la langue maternelle avec le discours scientiste: «Surtout, on (il s'agit des auteurs de la Logique de Port-Royal) oubliait que ces mots, appris durant la première enfance, sont bien plus que des signes rationnels et qu’avant de parler en termes on parle pour parler, par plaisir; que la vitalité d'une langue réside justement dans ce qui l'empêche d'être un instrument scientifique», (La part du grimoire dans Du fond de mon arrière-cuisine). Contre la réduction des langages artificiellement univoques il y aura toujours, à moins qu'on assassine écrivants et parleurs, écrivantes et parleuses, la complexité émouvante de la langue maternelle - c'est de cette émotion que les analystes tirent leurs profits: ils font payer chèrement ce qui a été donné et qu'on a oublié, ou ce qui n'a pas été donné parce que l'espèce humaine, à se presser tant pour sa survie, oublie le plaisir de nommer, de parler.

    En pays colonisé, c'est-à-dire en non-pays, il y a toujours des intellectuels internationalistes qui se hâtent d'oublier la langue qu'ils ont apprise dans les bras de leur mère, sur les genoux de leur père, dans la rumeur du voisinage. Qu'on se le mette dans la tête: on ne fera jamais un bon livre québécois si on n'entends pas la musique, la beauté, la puissance (mettons-en c'est pas de l'onguent) de nos parlures, de nos écritures. Il y en a qui pensent faire des livres la langue coupée: il se trouve toujours des eunuques pour applaudir.

    (suite: Un grand écrivain catholique)

    Note
    (1) Le texte est paru dans le no 90 - 91 de la Nouvelles Barre du jour.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Philippe Haeck
    Poète et essayiste, Philippe Haeck a enseigné la littérature jusqu'en 2002 au Collège de Maisonneuve (Montréal). Voir sa biographie et bibiographie en ligne.
    Mots-clés
    Jacques Ferron, Québec (Etat), littérature québécoise, identité, Le Ciel de Québec
    Extrait
    Il n'y a d'écriture qu'engagée dans une parole. Pour le dire plus vertement: il n'y a que la parole qui déniaise. Le retour au pays natal est le retour à la langue maternelle.
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