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    Dossier: Islam

    Révélation et législation morale de Mahomet

    Charles Renouvier
    << Voir également: Les antécédents de l'Islam

    Nous venons de voir Mahomet se représenter comme un rêve, une vision du sommeil, le commandement du sacrifice d'Abraham. On ne peut guère douter qu'un rêve n'ait été l'origine de la mission qu'il crut tenir de Dieu pour ramener sa tribu à la religion d'Abraham. Le fait est rapporté, sans aucune circonstance miraculeuse qui puisse en affaiblir l'autorité, par des auteurs arabes anciens dont le témoignage remonte et se rattache à celui de ses contemporains. Mahomet rêva que l'ange Gabriel lui mettait dans les mains un livre qu'il lui ordonnait impérieusement de lire, et, à son réveil, il sentit, disait-il, que ce livre était écrit dans son cœur. Profondément troublé, craignant de perdre l'esprit, c'est-à-dire d'être, selon la croyance du temps, obsédé par un démon, il vécut quelque temps solitaire, habitant d'une de ces grottes, à usage des ermites, qui se trouvaient dans une montagne rocheuse et bridée du soleil, à proximité de la Mekke. Là il eut une hallucination: il vit l'ange, et entendit une voix lui crier: «Mohammed, tu es l'envoyé de Dieu; je suis l'ange Gabriel.» La paix se fit dans son âme sous l'influence de Khadidja, sa protectrice, devenue sa femme et maintenant la première convertie à la religion de son mari. Il eut depuis ce moment quelques hallucinations encore, mais rares, et crut toute sa vie aux songes, les regarda comme des révélations. Il passa dans sa tribu pour un égaré, jusqu'au moment où la suite et la constance de ses idées et de son entreprise fit succéder au mépris la haine et la colère chez les défenseurs des anciens cultes. Somme toute, le tempérament hystérique de Mahomet, les crises épileptiformes qui accompagnaient chez lui l'inspiration, les accidents auxquels il fut sujet, et qui allaient en certains cas jusqu'à la défaillance et à la syncope, ne sauraient être mis en doute 1. On ne devrait pas avoir besoin d'ajouter que, s'il arrive que de semblables symptômes se trouvent liés à l'enthousiasme, à l'exaltation religieuse, ils ne les constituent pas, n'en sont pas la cause, et conviennent plus ordinairement à des âmes faibles et tout autrement disposées. La détermination qualitative des phénomènes psychiques d'imagination, de vertige mental, ou même de positive hallucination ne peut être due qu'aux pensées et aux croyances particulières dont l'esprit du sujet est occupé et possédé, et qui en eux-mêmes ne sont point des faits morbides. Il y a plus, c'est qu'une énergie morale peu commune, une réelle solidité de la raison sont nécessaires à de tels hommes, pour qu'ils puissent être toujours maîtres d'eux-mêmes, et, malgré leurs causes mentales d'illusion ou de trouble, les entraînements des apparences, se conduire sagement, rester capables d'action sur autrui. Rester n'est pas assez dire, car ce sont eux qui agissent le plus fortement sur les masses populaires, quand les circonstances leur sont favorables. Ces rares génies sont à l'extrémité opposée de la folie, dont plusieurs les accusent, puisqu'ils réussissent à convaincre et à entraîner les peuples, et qu'un caractère constant de l'aliéné est, au contraire, l'isolement moral, l'incommunicabilité, l'impossibilité de persuader et d'être persuadé.

    La question de sincérité, chez un prophète du caractère que nous tâchons de définir, a été souvent traitée avec peu d'intelligence. Elle est cependant simple, en thèse générale, quoique difficile pour les cas particuliers, à cause du manque de documents. Il ne faut que distinguer entre la sincérité des convictions et celle des paroles, des récits ou autres moyens de les faire partager. Nous accordons ici le nom de conviction non seulement à la sérieuse croyance en des points de doctrine, mais encore à des révélations obtenues par des visions ou des songes: c'est afin de mettre hors de la question les purs imposteurs, dont il n'y a pas à s'occuper. Ceci bien entendu, l'homme qui croit avoir reçu une révélation de cette nature est naturellement sollicité, comme tout autre peut t'être en quelque autre matière plus commune, à user de mensonge et de faux prestiges pour amener les esprits rebelles à croire ce qu'il croit lui-même. Il faut même accorder que, toutes choses égales d'ailleurs entre deux hommes, pour ce qui touche à la délicatesse de la conscience, celui qui croira le plus fortement sera le plus tenté de recourir à la fraude, et de tromper le peuple afin de le conduire à la vérité, — et cela, peut-être, Dieu le voulant, pense-t-il en son ordre d'Idées. — Voilà le fond des choses, comme l'analyse morale doit le présenter, et ce n'est après tout qu'un très commun péché, vu dans un ordre spécial; mais la fine psychologie peut admettre une atténuation, en reconnaissant l'existence de cas où la bonne et la mauvaise foi ne sont pas si nettement séparées, dans les récits que le prophète peut faire de traits qui concernent sa mission. «Puisque les hommes ne sont rien qu'à demi, a dit avec profondeur l'auteur d'un ancien mémoire académique sur le mahométisme 2, il peut arriver qu'il subsiste des accommodements entre l'exaltation et la fraude.»

    Des traits miraculeux de la vie de Mahomet, selon les musulmans, le plus important, car il tient au fond même de leur croyance, c'est la descente du ciel des feuilles du Coran, apportées par l'ange. Ensuite, vient le récit du ravissement du Prophète «au temple de Jérusalem», et de là au ciel, en un instant, sur le dos de l'animal fabuleux, le Borac. Quant à des œuvres de magie et de théurgie, des miracles du genre de ceux que les païens attribuaient à leurs thaumaturges (à Apollonius de Tyane, par exemple), et les auteurs des Évangiles à Jésus, il ne s'en trouve de mentionnés ni dans le Coran, ni, croyons-nous, dans la tradition légendaire. Ce fait est d'autant plus remarquable que Mahomet, déclarant formellement qu'il ne possède pas ce don, reconnaît que d'autres prophètes avant lui l'ont possédé: «Ils disent (ceux qui refusent de se rendre aux signes du livre qui leur a été envoyé): Si au moins des miracles lui étaient accordés de la part
    de son Seigneur, nous croirions. Réponds-leur: Les miracles sont au pouvoir de Dieu, et moi je ne suis qu'un envoyé chargé d'avertir clairement. Ne leur suffit-il pas que nous t'ayons envoyé le livre dont tu leur récites les versets?» — Et ailleurs: «À ceux qui disent: Dieu nous a promis que nous ne serons tenus de croire à un prophète que lorsqu'il présentera une offrande que le feu du
    ciel consume. Réponds: Vous aviez avant moi des prophètes qui ont opéré des miracles, et même celui dont vous parlez; pourquoi donc les avez-vous tués? Dites-le, si vous êtes véridiques. S'ils te traitent d'imposteur, les apôtres envoyés avant lui ont été traités de même, bien qu'ils eussent opéré des miracles et apporté le livre des Psaumes et le livre qui éclaire». Le livre qui éclaire est l'Évangile. Mahomet n'oppose nulle part sa mission à celle des prophètes antérieurs, il les reconnaît tous, il se les rend solidaires, il attaque leurs sectateurs comme infidèles à ces anciens envoyés, ainsi qu'incrédules à lui-même. Il reproche aux Juifs de n'avoir point cru à Moïse et à Jésus et d'avoir calomnié Marie. Mais il ne veut pas croire qu'ils aient vraiment mis à mort «cet apôtre de Dieu». C'est un homme revêtu de son apparence qu'ils ont crucifié. Eux-mêmes ont été dans le doute à ce sujet. Dieu a élevé à lui le vrai Jésus, et il témoignera contre eux au jour de la résurrection 3.

    C'est donc le livre venu du ciel qui doit faire foi de la mission du Prophète. Mais Mahomet lui-même, à quelques endroits, semble exclure l'idée que cette descente du ciel doive être entendue à la lettre: «Les hommes des Écritures (les Juifs) te demanderont de leur faire descendre un livre du ciel. Ils avaient demandé à Moïse quelque chose de plus. Ils lui disaient: Fais-nous voir Dieu distinctement; mais une tempête terrible fondit sur eux en punition de leur méchanceté». — «Quand même nous t'aurions fait descendre du ciel le Livre en feuillets, et que les infidèles l'eussent touché de leurs mains, ils diraient encore: C'est de la magie pure 4.» En quels termes s'exprime-t-il lui-même sur la nature du livre révélé ? — «Ce sont les signes du Livre évident. Nous l'avons fait descendre du ciel en langue arabe, afin que vous le compreniez.» — «Nous avons envoyé le Coran réellement, et il est descendu réellement. Et toi, ô Mohammed, nous ne t'avons envoyé que pour annoncer et pour avertir. Nous avons partagé le Coran (en portions) afin que tu le récites aux hommes par pauses. Nous l'avons fait descendre réellement». — «Le Coran est une révélation du Maître de l'univers. L'esprit fidèle (l'ange Gabriel) l'a apporté du ciel, et l'a déposé sur ton cœur, afin que tu fusses apôtre 5.» Ces derniers mots s'expliquent par la supposition que la descente du ciel est la forme symbolique de l'inspiration, comme nous disons aujourd'hui, ou, comme le croyait probablement Mahomet, de l'action de l'ange qui se faisait entendre à lui pendant ses crises, et déposait sur son cœur les paroles qui était ensuite en état de dicter à un copiste. En ce cas, les disciples dévoués qui étaient témoins des accès de la révélation pouvaient en accepter la forme tout humaine, et en admettre la source divine, encore que sous cette apparence, insuffisante pour d'autres esprits. Quant aux auditeurs de seconde main, ou aux lecteurs, ils devaient croire que Mahomet voulait parfaitement dire ce qu'il disait en assurant que le livre était descendu réellement, descendu du ciel en langue arabe. Et Mahomet n'a pu ignorer que la conversion du peuple à l'Islam se motivait, d'après sa déclaration, ou d'après le témoignage de ses intimes, sur le fait que les rôles du Coran étaient apportés du ciel par l'ange Gabriel. C'est eu effet un point de foi pour les mahométans. Les docteurs n'y ont ajouté que la dispute absurde touchant la qualité créée ou incréée de ce livre divin. Il ne paraît donc pas possible de justifier Mahomet contre l'accusation de fraude dans l'idée qu'il a voulu ou consenti que les musulmans se fissent de l'origine matérielle du Coran.

    Il n'y a peut-être pas lieu de s'arrêter à d'autres miracles liés par la tradition légendaire aux premiers combats des adhérents de Mahomet contre les infidèles de la Mekke, quoiqu'ils soient mentionnés dans le Coran. Nous voulons parler de l'assistance donnée par Dieu aux croyants sous la ferme d'une pluie qu'ils invoquaient, et d'une armée invisible de dix mille anges combattant pour eux 6. Ce n'est pas que nous nous croyions autorisés à ne voir là que de simples métaphores; la simple métaphore n'est pas de ce temps et de ces hommes; mais les anges étant restés imperceptibles aux sens, et la pluie ne différant point en ce cas de celle qui succède quelquefois aux Rogations des catholiques, il n'y a point eu de prestige mis en œuvre. Nous ne devons pas confondre la croyance au miracle avec le miracle lui-même en son apparence sensible. Le cas de l'ascension de Mahomet est d'une autre espèce: Louange, est-il écrit dans le Coran, «louange à celui qui a transporté pendant la nuit son serviteur du temple sacré (de la Mekke) au temple éloigné (de Jérusalem), dont nous avons béni l'enceinte pour lui faire voir nos miracles: Dieu voit tout et entend tout.» — «Nous ne t'avons accordé la vision que tu as eue, nous ne t'avons fait voir cet arbre maudit dans le Koran que pour jeter parmi les hommes un sujet de discorde.» — «Ils disent: Nous ne croirons pas, à moins que tu ne fasses jaillir de la terre une source d'eau vive... ou à moins que... ou à moins que... ou à moins que tu ne montes aux cieux au moyen d'une échelle; nous ne croirons pas non plus que tu y sois monté, que lorsque tu nous feras descendre un livre que nous puissions lire tous. Réponds-leur: Suis-je donc autre chose qu'un homme et un apôtre? Qu'est-ce donc qui empêche les hommes de croire, lorsque la doctrine de la direction est venue vers eux? C'est qu'ils ont dit: Dieu aurait-il envoyé un homme pour être son apôtre? Dis-leur: Si les anges marchaient sur la terre et y vivaient tranquillement, nous leur aurions envoyé un ange pour apôtre 7

    On voit, dans le premier de ces passages, Mahomet, parler en termes formels de son transport de nuit au temple de Jérusalem, qu'il croit encore debout peut-être, ou qu'il suppose relevé miraculeusement par Dieu, et pour un instant, afin de lui être montré? Il n'y a nulle difficulté à interpréter ceci comme le résultat d'un songe on d'une vision. Les deux autres passages renferment certainement une allusion au récit que le Prophète aurait fait aux siens des circonstances de ce phénomène extatique, et particulièrement de son élévation au ciel, non toutefois à l'aide d'une échelle, que les incrédules, — les impies, — auraient voulu voir. Le Coran nous donne donc le droit d'attribuer un fondement historique à ce que rapportent les auteurs arabes au sujet de l'Isra. C'est le nom qu'ils donnent au voyage miraculeux. Mahomet aurait raconté qu'il avait été ravi réellement au ciel et qu'il avait pu s'y entretenir avec les anciens patriarches, avec les prophètes, avec Dieu lui-même. «Les premiers de ses amis qui entendirent ce récit le trouvèrent si incroyable qu'ils engagèrent Mahomet à ne point le publier. Il repoussa ce conseil et répéta les détails de son voyage et de son ascension devant les musulmans et devant les Koraychites idolâtres. Il se vit aussitôt assailli de la part de ceux-ci, par une tempête de railleries auxquelles il opposa une assurance imperturbable. Quelques-uns de ses disciples abjurèrent l'islamisme. D'autres étaient tombés dans le doute, quand, Abou Bècre s'écria: «Mahomet ne saurait mentir. Je crois à tout ce qu'il a dit, et j'en atteste la vérité.» Ce témoignage
    raffermit les convictions ébranlées et mérita à Abou-Bècre le surnom de Siddik, c'est-à-dire l'homme de foi sincère
    8

    La critique doit distinguer entre les traits du récit, quoiqu'elle ne puisse les désigner, qui appartiennent à ce que le Prophète rapporta de sa vision, et ceux que la légende a dû vraisemblablement y joindre. Cela fait, notre conclusion doit rester la même sur le caractère de vision et d'extase, — pouvant aller jusqu'à l'hallucination — des révélations de Mahomet, et sur sa sincérité religieuse, qui consistait à croire non point à la réalité tangible des objets offerts à son ouïe ou à sa vue, mais à la réalité des communications divines qui lui étaient données par le moyen des phénomènes de l'extase. Ces phénomènes étaient du genre de ceux qui l'avaient jeté dans un si grand trouble moral au commencement de sa carrière, avant qu'il se fût habitué à croire aux dictées de l'ange invisible, à ce dépôt, sur son cœur, de ce qui est la vérité et de ce que Dieu veut, sous la forme des pensées qui lui venaient au cours de ses accidents pathologiques. Ces pensées étaient d'une gravité terrible, accompagnées de la constante vision des supplices réservés aux infidèles, et des plaisirs sans fin promis aux croyants et aux hommes de bonne conduite; car c'est là le fond et à peu près l'unique sujet du Coran. Notre étonnement, la difficulté que nous trouvons à admettre la pleine sincérité d'un esprit ainsi informé, tiennent à ce qu'il est extrêmement rare que ces deux choses se trouvent réunies dans la même âme: — une conviction puisée en des phénomènes de représentation tout internes, simulant les plus assurées des intuitions objectives: conviction d'une force et d'une solidité pareilles à celles qui naissent des plus communes impressions venues du monde extérieur; — et une direction ferme et constante de la pensée vers les problèmes de Dieu et de la destinée humaine; des sentiments puissants d'ordre élevé, une moralité ardente: nous ne voulons pas dire entièrement indépendante des mœurs et des coutumes du milieu social, ce qui ne se peut.

    On a vu au siècle dernier, dans la pleine lumière de la science moderne, un homme singulièrement différent de Mahomet sous d'autres rapport, présenter cet accord des accidents psychiques liés le plus ordinairement à la folie, avec la parfaite possession de soi-même et avec l'application de la pensée et de la croyance, non point à des objets de passion et d'intérêt personnel, mais à l'ordre divin et au salut des hommes. Swedenborg passa, auprès de ceux qui le connurent, pour un savant académicien, esprit tempéré, sage et régulier dans sa conduite, absolument incapable d'en imposer au monde, et d'ailleurs étranger aux passions qui peuvent animer un imposteur. Ses visions, qu'il a longuement racontées, étaient fréquentes, suivies, revêtant les formes les plus naturelles, exemptes de trouble physique ou moral, aussi nettes que les hallucinations des aliénés, mais cohérentes et prolongées, et elles le mettaient en relation avec les esprits et les anges, l'informaient, par des voyages faits en leur compagnie, des régions du ciel et de l'enfer, de leurs habitants et des vérités de la morale. N'étaient les crises nerveuses du prophète arabe, son tempérament si opposé à celui de l'illuminé du Nord, on pourrait dire que Swedenborg a été un Mahomet né et élevé dans les lumières du XVIIIe siècle, ouvert pourtant aux révélations du dedans, comme le premier, avec des sentiments plus fins et plus délicats, et à qui il n'a manqué peut-être que des moyens d'action sur la foi et l'imagination populaires pour fonder, au lieu d'une petite secte, une nouvelle et importante Église de la Réforme. Il en avait réuni les éléments.

    Quoi qu'il en soit de la sincérité religieuse de Mahomet, que nous croyons réelle, de son enthousiasme, de sa foi en Dieu et dans le dernier jugement, il est incontestable que la masse de ses adhérents obéit surtout au prestige dont il se para comme recevant de Dieu un livre apporté du ciel par son ange. La légende ajouta le reste avec assez de modération. Cependant, sans aller jusqu'à le diviniser, les musulmans lui firent dans la religion cette place unique que réclame pour lui la formule consacrée: Dieu et son prophète, et à laquelle il n'avait point prétendu. La religion presque universaliste, selon les termes du Coran, d'Abraham, de Moïse et de Jésus, dont Mahomet disait ne vouloir que rétablir l'esprit et la pureté, devint rapidement la religion de Mahomet; et lui-même dut céder à l'entraînement de ses succès militaires. La passion de tout assujettir à la loi de l'Islam, l'alternative, la seule, laissée aux nations conquises de l'embrasser ou de payer le tribut au vainqueur, — car telle fut la mesure de la tolérance musulmane, — se trouva un obstacle invincible à la fusion des races après la conquête. De la division entre fidèles et infidèles, renforcée par l'écart des mœurs, est sorti un état permanent de haine et de guerre dont on a peine à prévoir la fin (surtout du côté musulman) entre les croyants de Mahomet et le monde chrétien. La réforme morale, qui fut jadis un bienfait pour l'Arabie, est devenue un fléau pour l'Occident. D'autre part, c'est une question ardue de savoir si les peuples de l'Orient et de l'Afrique qui ont été ou qui sont gagnés journellement à l'islamisme, ou lesquels d'entre ceux-là, ont eu ou ont moralement plus à gagner qu'à perdre en embrassant la foi du Prophète.

    Même en ce qui concerne les Arabes, la question posée, c'est-à-dire sur le terrain moral et social, est beaucoup moins claire que sur le terrain théologique, lorsque l'on compare ce que nous savons de l'état des tribus du temps de Mahomet avec ce que nous voyons de leurs idées et de leurs mœurs, partout où elles s'étendent maintenant et où se porte leur action. Mais il ne s'agit ici pour nous que la réforme telle qu'elle se produisit à l'origine, et que nous la présente le Coran. Le progrès fut grand et incontestable.

    Un peu avant Mahomet, le temple de la Caaba représentait déjà une sorte d'unité de culte pour les tribus. Des temples existaient ailleurs qu'à la Mekke, et il s'y faisait des actes d'adoration et des sacrifices à des dieux de divers attributs, correspondant à autant de superstitions spéciales. Mais la Caaba était un panthéon arabique et un lieu de pèlerinage. La plus grande partie des tribus avait pris les armes pour la défense de ce temple contre une invasion abyssinienne dont le chef (les Abyssiniens étaient acquis au christianisme) avait déclaré son intention de détruire ce centre de culte idolâtrique. On y voyait des images ou des emblèmes de trois cent soixante dieux rangés autour d'Allah. Ce monument de l'unité, dans la grande multiplicité des cultes, existait avec ce caractère depuis six cents ans (date qui donne une limite seulement) car l'historien Diodore de Sicile parle d'un temple très révéré par les Arabes et situé dans la région riveraine de la mer Rouge 9. Remontant de cinq cents ans plus haut encore, on trouve chez Hérodote, non la mention du temple, mais la confirmation curieuse de l'idée de la multiple unité divine, sous la forme de la grossière interprétation syncrétiste que les Grecs appliquaient déjà aux dieux des étrangers. Les Arabes, dit Hérodote, ne reconnaissent de dieux que Dionysos et Uranie. Ils nomment l'un Ourotalt et l'autre Alilat 10. Or la philologie retrouve dans ce dernier nom les mots Al-alihat, dont le sens désigne l'ensemble des dieux subalternes; et l'identification grecque de ce sens avec l'idée qu'appelle le nom d'Uranie signifie que ces dieux étaient principalement les astres, en regard desquels Ourotalt serait alors le dieu suprême, Allahou-Taala. Nous avons vu plus haut combien il y a d'apparence que l'opposition d'un polythéisme de fait et d'un monothéisme de principe remonte à la haute antiquité pour les Arabes, comme pour les Juifs, et qu'un prophétisme arabe ait tenté à différentes époques, ainsi qu'ailleurs le prophétisme juif, de réduire le peuple au culte du Dieu unique. On peut donc regarder probablement la multitude des dieux représentés dans cette Maison de Dieu (Bayt Allah), dans cet oratoire d'Abraham et d'Ismaël, qui était la Caaba selon la tradition, des sortes d'intercesseurs auprès d'Allah, le dieu du père de la nation. Il n'en est pas moins vrai que l'astrolatrie était en somme dominante, que les étoiles Sirius, Canope, Aldébaran, les planètes Jupiter et Mercure, le Soleil, la Lune, étaient, selon les lieux, les objets de cultes réels qui rejetaient la notion suprême d'Allah dans l'impersonnalité d'une pure abstraction. Mahomet, en renversant les idoles, en vouant un culte exclusif à Allah, a proclamé le créateur du ciel et de la terre: «Au nombre de ses miracles, dit le Coran, sont la nuit et le jour, le soleil et la lune; ne vous prosternez donc pas devant le soleil ni devant la lune, mais devant ce Dieu qui les a créés, si vous voulez le servir... C'est encore un de ses miracles, quand tu vois la terre comme abattue, et qu'elle s'émeut et se gonfle aussitôt que l'eau du ciel tombe sur elle. Celui qui l'a ranimée ranimera les morts, car il est tout-puissant 11
    Les idées sur l'âme étaient très divisées, car las Juifs et les chrétiens étaient mêlés à la société arabique, les Juifs surtout, en grand nombre, avec lesquels Mahomet contracta d'abord une demi
    alliance, et qu'il eut ensuite pour hostiles, n'en ayant converti que très peu. Les Arabes se partageaient comme ces derniers entre l'opinion du tout finit à la mort et la croyance à la résurrection; mais plusieurs admettaient les âmes séparées, et, dans ce cas, la vie future sous le mode le plus abaissé. Il arrivait qu'on sacrifiât le chameau à la mort de son maître, apparemment pour lui servir de monture dans l'autre monde. Mahomet enseigna la résurrection des corps, c'est-à-dire des hommes, sans distinction des âmes comme séparées, et le dernier jugement, la rétribution selon la foi et les œuvres. La foi, c'est la foi au Coran, les œuvres sont les œuvres morales: «Le jour viendra où la terre et les cieux seront changés, les hommes comparaîtront devant Dieu, l’unique, le victorieux. Alors tu verras les criminels pieds et poings liés, chargés de chaînes. Leurs tuniques seront de poix, le feu couvrira leurs figures... — Ils disent: Quand donc s'accompliront vos menaces? Qu'attendent-ils donc? Est-ce un seul cri parti du ciel, qui les surprendra au milieu de leurs querelles?... On enflera la trompette, et ils sortiront de leurs tombeaux, et ils accourront en toute hâte auprès du Seigneur... — Ce jour-là, toute âme sera rétribuée selon ses œuvres. Ce jour-là, point d'injustice, Dieu est prompt à régler ses comptes. Avertis-les du jour prochain, du jour où les cœurs remontant à leur gorge seront près de les étouffer. Les méchants n'auront ni amis ni intercesseurs que l'on écoute. Dieu connaît les yeux perfides et ce que les cœurs recèlent.» Les châtiments annoncés aux méchants sont des douleurs physiques, le feu de l'enfer. Les récompenses des bons seront des plaisirs. Les hommes de la droite habiteront le jardin des délices; ils reposeront sur des sièges ornés d'or et de pierreries; ils séjourneront sous de grands ombrages, au bord d'une eau courante, près d'arbres aux fruits délicieux; ils se nourriront de viandes exquises, servis, à leurs banquets, par des enfants éternellement jeunes, et boiront des vins qui ne pourront jamais les rendre malades; autour d'eux, des houris aux yeux noirs, créées tout exprès pour le paradis, et dont la virginité est conservée. Mais les hommes de la gauche séjourneront au milieu d'un vent pestilentiel et des eaux sans fraîcheur, dans l'ombre d'une fumée noire; ils se rempliront le ventre du fruit infect du zacoum et boiront de l'eau bouillante comme boit un chameau altéré de soif: tel sera leur festin au jour de la rétribution 12.

    Les chrétiens ont été vivement choqués, de tout temps, du caractère voluptueux des jouissances promises aux élus dans le paradis de Mahomet. On a remarqué moins communément ce qui est peut-être plus grave: c'est que les promesses ne concernent que les hommes, et que les êtres d'un autre sexe qui doivent leur faire compagnie ne sont pas les femmes. L'abaissement de la femme dans la société musulmane a là son symbole. Mahomet devait cependant à une femme sa situation matérielle dans sa tribu et, selon toute apparence, les moyens d'accomplir sa mission; et il lui fut, dit-on, affectionné et reconnaissant tant qu'elle vécut. La doctrine simpliste et grossière des lieux de supplices ou de jouissances doit malgré tout se juger moins d'après les détails de son exposition que sur son principe, d'abord, ensuite par ses conséquences morales. Le principe c'est l'idéal d'une société heureuse et pacifique entre les hommes bons: «Ils n'y entendront (les hommes dans le paradis) ni discours frivoles, ni paroles criminelles. On n'y entendra que les paroles: Paix, paix 13.» Quant aux conséquences, nous ne voulons point parler seulement de l'effet de moralisation attribuable aux doctrines de rétribution finale, mais de celui qui se rattache à l'abolition des cultes autres que le culte d'Allah. Les prières et les sacrifices offerts aux idoles se liaient à des demandes de grâces tout à fait indépendantes de la moralité du but, et n'imaginaient rien, chez le dieu, que son goût supposé pour recevoir des hommages et des victimes. À cela se joignaient les superstitions divinatoires; on demandait le sort à Hobal (idole astrale, espèce de Kronos, apporté de Syrie et placé dans la Caaba), à l'aide de flèches qu'on tirait d'un sac, sur lesquelles étaient gravés des lieux communs de réponses à des questions communes. Il se faisait encore des sacrifices d'enfants à ce dieu, à la veille de la prédication de Mahomet. Son image ne fut probablement détruite qu'avec toutes les autres, (dont l'une était celle d'Abraham représenté en acte de consulter le sort des flèches, (le jour de l'hégire, c'est-à-dire de la rentrée triomphante du Prophète dans sa patrie (11 janvier 630). Le monothéisme, en supprimant la superstition et les usages barbares, lia le culte unique à l'idée du Dieu qui commande aux hommes la justice.

    Le premier serment que le Prophète avait fait prêter aux convertis de la Mekke, peu de temps avant l'hégire, était une sorte de décalogue: N'adorer qu'un seul Dieu, — ne point tuer, si ce n'est par arrêt de justice, engagement qui s'appliquait expressément à l'infanticide, les Arabes ayant coutume d'enterrer vivantes les filles qu'ils ne voulaient pas élever—, ne point dérober, ne point commettre d'adultère, ne point calomnier, — obéir au Prophète en tout ce qu'il ordonnerait de juste. La promesse faite aux fidèles était le paradis. Ce serment (premier serment d'Acaba) reçut le nom de serment des femmes, quand, plus tard, Mahomet en exigea des hommes un second de genre bien différent par lequel ils s'obligeaient à prendre les armes pour sa cause. Alors fut posé le principe de l'obéissance passive.

    Il suffit de rappeler ici les préceptes diététiques ou moraux qui prirent place dans le Coran: Renoncer au vin et aux jeux de hasard, — l'ivrognerie et le jeu étaient les vices dominants des Arabes et les causes les plus ordinaires de leurs querelles, — prier et faire l'aumône, jeûner aux temps marqués et pendant la lune du Ramadan, s'abstenir de certaines viandes 14. La circoncision était déjà la coutume ancienne de la nation.

    Les préceptes de justice du Coran relèvent de la loi du talion, mais on ne peut pas dire que la loi d'amour soit étrangère à Mahomet; car en autorisant le mai rendu pour le mal, il recommande le pardon, cette «sagesse de la vie» et promet une récompense divine à celui qui pardonne et se réconcilie 15.

    Le mythe biblique du péché originel est connu de Mahomet; il le mêle à celui de la rébellion d'Eblis, l'ange orgueilleux qui refusa son adoration à Adam, premier homme et premier prophète. De la désobéissance d'Adam à Dieu, sous l'impulsion de Satan, il ne tire pas d'autre conséquence que la perte du paradis et la relégation des hommes sur la terre. Dieu les exilant leur recommande la prière et le repentir; il promet de leur envoyer un livre pour les diriger, et menace du feu éternel ceux qui traiteront de mensonge les signes de la vérité 16. Au reste, l'auteur du Coran. suppose, selon les endroits et les besoins de son enseignement, l'action de Dieu sur les cœurs, soit pour les toucher, dans sa miséricorde, soit pour les endurcir dans sa colère. Il admet tout ensemble la prédestination des méchants, quoique sans aucune trace de métaphysique (le simple C'est écrit), la séduction par Satan, et la liberté de l'arbitre en présence de l'appel des révélations divines des Écritures (Bible, Évangile et Coran) 17, Jamais livre ne fut à la fois plus absolu dans ses prescriptions et moins systématique, moins raisonné, moins composé que celui-là. Les philosophes arabes du moyen âge, instruits, comme les philosophes juifs et chrétiens, dans le syncrétisme de l'antiquité, ne trouvèrent dans le Coran ni secours, ni obstacle pour une théodicée, non plus que les Juifs dans la Bible. La question de la justification du mal dans l'œuvre de Dieu n'est pas posée formellement, dans la pure tradition juive avant saint Paul 18, ni discutée avant saint Augustin et Pélage, auteurs dont il n'y a nul indice que Mahomet ait eu connaissance.

    Notes
    1. Les documents sur la vie du Prophète ont été réunis de nos jours et discuter principalement par A. Sprenger: La vie et la doctrine de Mahomet.
    2. Œlener, Des effets de la religion de Mohammed (Mémoire couronné par l'institut en 1809).
    3. Al-Coran, XXIX, 48-50; III, 179-181; XXI, 3-6; X, 21; IV,152-157.
    4. Al-Coran, IV, 152; VI, 7; XXI, 5; XVII, 61.
    5. Al-Coran, XII, 1-2; XVII, 106-107; XXVI, 192-194.
    6. Al-Coran, XXXIII, 9-10;VIII, 9-12.
    7. Al-Coran, XVII 1, 62, 92-97. — L'arbre dont il est question au v. 62 est un arbre aux fruits détestables dont mangeront les damnés, et non, comme on pourrait le croire, un des arbres du paradis de la Genèse, celui du fruit défendu (conf. LVI, 51-56).
    8. Caussin de Perceval, Essai sur l'histoire des Arabes, t. 1, p. 410.
    9. Biblioth. hist. III, 44.
    10. Thalie, III, 8.
    11. Al-Coran, XLI, 37 et 39. — Il est dit dans le même chapitre (v. 8-11) que Dieu a créé la terre dans l'espace de deux jours; qu'il y a distribué des aliments dans quatre jours; qu'ensuite il a partagé le ciel en sept cieux dans l'espace de deux jours. Ce n'est plus l'hexaméron de la Genèse, et nous ignorons la source de cette version.
    12.. Al-Coran, XIV, 49; XXVI, 48; XL, 17; XCIX; LVI.
    13. Al-Coran, LVI, 24-25.
    14. Al-Coran, II, passim; v, 92-94; IX, 60; xxx, 16-18.
    15. Al-Coran, XLII, 34-41.(3) Al-Coran, II, 28-34.
    16. Al-Coran , II, 28-34
    17. Al-Coran, II. III, IV, XVII, etc, passim
    18. La théorie de Philon est hellénique, greffée sur le tronc juif. Voyez le livre suivant, chap. II.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Charles Renouvier
    Philosophe français (1815-1903), auteur d'une magistrale Philosophie analytique de l'histoire: les idées, les religions, les systèmes.
    Mots-clés
    Islam, Mahomet, Coran, loi morale
    Extrait
    «Des traits miraculeux de la vie de Mahomet, selon les musulmans, le plus important, car il tient au fond même de leur croyance, c'est la descente du ciel des feuilles du Coran, apportées par l'ange. Ensuite, vient le récit du ravissement du Prophète «au temple de Jérusalem», et de là au ciel, en un instant, sur le dos de l'animal fabuleux, le Borac. Quant à des œuvres de magie et de théurgie, des miracles du genre de ceux que les païens attribuaient à leurs thaumaturges (à Apollonius de Tyane, par exemple), et les auteurs des Évangiles à Jésus, il ne s'en trouve de mentionnés ni dans le Coran, ni, croyons-nous, dans la tradition légendaire. Ce fait est d'autant plus remarquable que Mahomet, déclarant formellement qu'il ne possède pas ce don, reconnaît que d'autres prophètes avant lui l'ont possédé...[...]»
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    religion, immigration, communautés musulmanes, mosquée, oecuménisme

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