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    Dossier: Islam

    Les sentiments blessés de la beauté et de l'honneur chez les Arabes

    Jean-Philippe Trottier
    Il faut se rapprocher d'une chose non en nous, mais en elle
    LOUIS MASSIGNON

    Il n'y a pas d'amour au-delà de mon amour
    À moins de sombrer dans le suicide ou la folie
    OMAR IBN ABI-RABIA

    Nous mourons innocents mais nous n'en murmurons pas.
    Nous recevons notre mort de la main de Dieu et nous la
    pardonnons au roi notre père : nous savons très bien
    qu'il n'a pas été bien informé de la vérité.

    «Histoire des amours de Kamar al-Zaman», Mille et une Nuits


    À l'heure où nous écrivons ces lignes, la seconde guerre contre l'Irak est terminée à l'avantage des forces américano-britanniques. Une ère nouvelle s'amorce, incertaine, où l'on voit poindre des résurgences longtemps réprimées, notamment chiites, dont on ne sait pas trop comment elles se marieront ou se heurteront aux volontés «libératrices» anglo-saxonnes. La Turquie, l'Iran et la Syrie veulent aussi avancer leurs pions. D'autres régimes se crispent face au changement. La Russie elle-même est loin d'être insensible à ces évolutions inquiétantes pour elle et qu'elle suit de près.

    Parallèlement à ces incertitudes, la situation israélo-palestinienne continue de s'enliser, Israël cachant de moins en moins sa volonté de mettre au pas ses ennemis sous la bienveillante neutralité de son allié indéfectible américain. La guerre aura repoussé dans l'ombre le sort désespéré des Palestiniens, objet pourtant de plusieurs résolutions de l'ONU non respectées, contrairement à la résolution 1441 sur le désarmement irakien.

    Mais qu'est-ce qui nous émeut lorsqu'on évoque les tourments qui affligent le Proche-Orient, une région somme toute assez lointaine? Son importance symbolique, le fait qu'il soit la source des trois monothéismes abrahamiques? Son statut de berceau de l'humanité? Les promoteurs de la démocratie parlementaire et de l'enrichissement des nations ne se privent pas de dire que la région souffre d'un déficit de ce sur quoi l'Occident — et Israël — est bâti. Saddam Hussein leur a d'ailleurs fourni un prétexte irréfutable dans le cas de l'Irak, même si le motif officiel de la guerre — la possession d'armes de destruction massive — est demeuré jusqu'à présent infondé. Donnons donc aux peuples locaux le goût de la liberté et ils viendront naturellement à la démocratie. Donnons-le-leur, au forceps s'il le faut, maquillons notre sollicitude à l'égard de cette région, triplement choisie par Dieu pour mettre en œuvre sa révélation.

    Cet argument dont la droite néo-conservatrice est particulièrement friande et qu'elle a longtemps claironné, a servi de caution morale, voire religieuse, à la récente aventure belliqueuse au détriment de considérations autrement plus fondées et réelles que sont l'histoire, l'enracinement religieux, la civilisation et le constat humiliant d'une gloire révolue. Il y a eu en effet dans cette région cinq siècles de repli et de sentiment de perte dont on ne peut faire l'économie lorsqu'on aborde cette question.

    Le monde arabe est un monde extrêmement complexe, d'une complexité différente de la nôtre et il importe de s'en rendre compte sans pour autant verser dans le relativisme culturel bon chic bon genre dont s'habille l'ignorance complaisante ou l'approximation paresseuse. Les médias — anglo-saxons notamment — ont puissamment alimenté nos préjugés à l'égard du monde arabe. À preuve, notre fixation sur le voile imposé aux femmes, censé résumer l'état rétrograde des 300 millions d'Arabes (et des musulmans en général).

    Vae victis écrivait Tite-Live du temps des Romains, malheur aux vaincus, les Arabes en l'occurrence! Malheur d'autant plus cuisant que ceux-ci avaient fleuri dans une superbe civilisation dès l'époque de la dynastie omeyyade (661-750) jusqu'à la chute de la dynastie mamelouk égyptienne en 1517 face à la puissance ottomane. La chute du royaume de Grenade en 1492 face aux armées d'Isabelle de Castille et de Ferdinand d'Aragon, et qui marque la fin de la Reconquista, a été à cet égard moins traumatisante que la domination de la Sublime Porte qui allait durer cinq siècles jusqu'aux traités de Sèvres (1920) et de Lausanne (1923). Cette situation allait d'ailleurs se poursuivre avec la France et la Grande-Bretagne qui avaient signé, en 1916, le traité secret de Sykes-Picot, consacrant le partage des restes escomptés du perdant ottoman, allié à l'Allemagne pendant la Première Guerre mondiale. Et ce, sur le dos des principaux intéressés.

    À ces replis s'ajoutent la création de l'État d'Israël en 1948, préfigurée dans la déclaration Balfour de 1917, puis les défaites militaires successives face à l'État hébreu. Mais la série n'est pas uniquement noire et comporte aussi des reprises en main ou des tentatives de renaissance : ainsi celle de Mehmet Ali en Égypte au début du XIXe siècle ou celle du wahhabisme en Arabie saoudite vers la même période, genre de puritanisme institué par Muhammad ibn Abd al-Wahhab, combattu par les Ottomans puis officiellement adopté par le royaume saoudien au XXe siècle. Mentionnons aussi les Frères musulmans, association née en Égypte, en 1928, sous l'impulsion d'un instituteur, Hassan al-Banna, réprimée sous Nasser puis tolérée sous Sadate (qui sera assassiné par un membre de cette confrérie en 1981). D'inspiration caritative, elle vise l'instauration du califat universel, le retour à l'Islam d'origine, le tout par des voies pacifiques, l'exemple et la persuasion. Autre risorgimento, laïc cette fois, le nassérisme pan-arabe, du nom du président égyptien Gamal Abdel Nasser, qui culmine avec la nationalisation du Canal de Suez et la crise qui s'ensuit en 1956, la mise en chantier de l'énorme barrage d'Assouan un an plus tard et la fondation de la République arabe unie (R.A.U., Égypte et Syrie) qui ne devait pourtant durer que de 1958 à 1961.

    Il y eut, outre la R.A.U., de nombreuses tentatives d'unification qui sont toutes restées lettre morte. On voit par là la division du monde arabe qui persiste malgré le potentiel de ralliement que représentent le conflit israélo-palestinien et la politique de deux poids, deux mesures des États-Unis. Deux courants se disputent l'entreprise unificatrice : d'un côté un pan-arabisme laïc représenté par Nasser ou bien le parti Baath syrien et irakien (scindé en deux branches ennemies. Saddam Hussein était baathiste); de l'autre un pan-islamisme, incarné par les monarchies du golfe qui voient d'un mauvais œil l'inspiration laïque de leur ennemi idéologique. C'est dans cette fracture que s'immiscent les Frères musulmans et autres poussées «purificatrices», de plus en plus populaires depuis l'échec du communisme, la désillusion à l'égard des États-Unis et la corruption des gouvernements, laïcs ou non. N'oublions pas non plus le clivage entre sunnites majoritaires (sunna voulant dire tradition) et chiites minoritaires, adeptes d'Ali, quatrième calife et gendre de Mahomet, que l'on retrouve en Iran et en Irak. Ces deux groupes ne sont pas monolithiques non plus.

    Mais revenons à la question soulevée précédemment sur la résonance des récents événements dans notre sphère culturelle. Qu'est-ce qu'un certain Occident a gagné dans cette dernière guerre, au-delà des juteux contrats de reconstruction, de la manne pétrolière et du mépris du droit international? N'est-ce pas un sentiment diffus de peine et, osons le mot, de profanation? Le pillage du musée de Bagdad est un exemple et a provoqué à fort juste titre un tollé international, voire même la démission de hauts responsables de la culture à la Maison Blanche. S'agissait-il d'une simple protestation ou bien d'un élan plus profond de solidarité humaine? Après tout, la patrie d'Abraham, le jardin d'Éden, l'astrologie chaldéenne, la science mésopotamienne, la splendeur de la Bagdad abbasside (750 à 1258) ne sont pas des données purement locales même si les Irakiens en sont les héritiers immédiats. Notre dette à l'égard de ces réalités est énorme au point qu'il est légitime de les compter également dans notre patrimoine humain et culturel. Ainsi, au-delà du sentiment d'humiliation familier à ces peuples, il y a un sentiment de beauté, de culture et d'idéal blessé. D'autant plus blessé que les civilisations qui se sont succédées avaient porté cet idéal à un point de raffinement inouï. La chute est, on le comprend, douloureuse et le mépris, d'autant plus taraudant.

    Si l'on élargit l'éventail des fleurons culturels à l'ensemble du monde arabe (et persan, puisque les deux sphères se sont enrichies mutuellement), la liste des penseurs, philosophes, poètes, juristes, physiciens ou mathématiciens est impressionnante mais nous les connaissons peu : Saadi, Omar Khayyam, al-Ghazali, al-Khansa, Madjnoun Layla (le fou de Laïla), Djamil, Hafiz, ibn Sina (Avicenne), ibn Rushd (Averroès), Maïmonide (un médecin juif), al-Farabi, ibn Khaldoun (le premier sociologue, longtemps avant Auguste Comte ou Durkheim), etc. Arrêtons ici mais ajoutons par contre, et c'est une remarque capitale, que nombre de poètes étaient également juristes, mathématiciens et philosophes de premier ordre, témoignant par là de l'unicité du savoir et surtout du caractère poétique de ce savoir, c'est-à-dire créateur. On ne peut s'empêcher ici de se remémorer, quelques siècles et cultures plus tard, la formule géniale du psychologue suisse Jean Piaget : «comprendre c'est inventer».

    La science était belle, inspirée et utile. On n'est pas bien loin de l'atmosphère de la Grèce antique et on peut même affirmer que sans l'école de traduction de Bagdad et la pléthore de commentateurs qui ont récupéré Platon, Aristote, Plotin et tout le néo-platonisme subséquent pour le transmettre ultérieurement à la Scolastique médiévale, l'Occident aurait oublié ses racines helléniques. Rappelons également que si Aristote était considéré comme le Magister primus, le Magister secundus était le très grand philosophe al-Farabi (v. 870-950), auteur par ailleurs de traités scientifiques et musicaux réputés. Et puisque nous évoquons la dette de l'Occident à l'égard de l'Orient, qui prouve bien que nous avons un solide fonds commun, n'oublions pas que Dante plaçait Saladin aux côtés d'Hector, d'Énée et de Jules César dans le panthéon des païens vertueux de sa Divine Comédie; n'oublions pas non plus que Frédéric II, empereur germanique du XIIIe siècle, apprit l'art de gouverner auprès des politiciens arabes et que Machiavel, trois siècles plus tard, était en contact avec les stratèges persans par l'entremise de Venise.

    Qui s'est promené, ne serait-ce qu'en Andalousie, et a visité la Mezquita de Cordoue, cette magnifique cathédrale enchâssée dans une mosquée non moins somptueuse, ou encore les jardins et les céramiques de l'Alhambra de Grenade, sentira à quel point ce monde a vécu de beauté et d'harmonie. Harmonie dans tous les sens du terme et également sociale car les ahl al-Kitab, les gens du Livre, musulmans, chrétiens et juifs vivaient généralement en bonne intelligence, tous étant issus d'Abraham et Jésus étant reconnu comme un prophète par le Coran au même titre que Moïse. Il y a dans l'Alhambra une cour des Myrtes d'une douceur et d'un équilibre dont on ne retrouve d'aussi bouleversantes incarnations que dans la Grèce antique (le myrte, notons-le, symbolisait l'amour dans la mythologie grecque). On pense par association à ces vers ravissants du poète Djamil, mort en 701 de notre ère et dont l'inspiration amoureuse est une des plus tendres de la poésie arabe : Ô Bathna, vous m'avez infligé un si long tourment,
    que mon désir ferait pleurer sur moi les tourterelles…
    Ou encore à ceux-ci de Hafiz, mort en 1388, le plus délicat et le plus raffiné des poètes persans, auteur des célèbres Ghazels : Que la vision de ton amour, brillante comme une étoile, soit toujours plus étincelante dans ma pensée.
    Que toutes les beautés de ce monde soient au service de ta beauté.
    Que tous les cyprès s'inclinent devant ta sveltesse.
    Que les yeux qui refusent de subir ton enchantement versent du sang au lieu de larmes.
    Qu'elles soient omeyyades, abbassides, fatimides, almohades, almoravides ou encore mameloukes, ces émouvantes manifestations sont pour la plupart musulmanes. L'anthropologue et psychanalyste algérien Malek Chebel ne devrait donc pas nous surprendre lorsqu'il évoque «cette logique fondamentale de l'islam qui veut que l'effort de compréhension soit préférable à tout, y compris au dogme fermé, pourvu qu'il se nourrisse de beauté.» On sait en effet que cette religion qui refuse la représentation, inadéquate par définition, et dont le rituel est quasiment inexistant, trouve son premier élan dans le Coran, livre de beauté avant d'être recueil de préceptes juridiques et d'interdits moraux. Le nom d'Allah se décline ainsi de quatre-vingt dix-neuf façons, toutes plus inspirées les unes que les autres, la centième appellation étant mystérieuse, ineffable et accessible aux seuls illuminés. La 24e sourate (chapitre du Coran), très poétique, dit que «Dieu est la lumière des cieux et de la terre. Sa Lumière est semblable à une niche où se trouve une lampe. La lampe est dans un verre pareil à un astre étincelant qui s'allume grâce à un arbre béni : un olivier qui n'est ni de l'orient ni de l'occident et dont l'huile brillerait sans qu'un feu la touche ou peu s'en faut. Lumière sur Lumière.» On imagine la splendeur de cette description en arabe…

    Le mot islam veut dire soumission, abandon à Dieu, et notre mentalité est prompte à n'y voir que passivité et fatalisme. C'est la preuve par neuf, entend-on dans nos cercles progressistes, de l'état rétrograde de ce monde et de ses rendez-vous manqués avec la modernité depuis son décrochage à la Renaissance. On mentionne pourtant sans sourciller, tant chez les chrétiens que chez les juifs, que Dieu avait demandé à Abraham de lui sacrifier son fils Isaac (Ismaël chez les Arabes) en signe d'abandon total à sa parole, ce que le patriarche s'apprêta à faire jusqu'à ce que Dieu l'arrêtât in extremis. On est également beaucoup plus indulgent à l'égard du bouddhisme lorsqu'il prône un détachement du monde et forcément une attitude passive.

    Le mot islam est par ailleurs à rapprocher du mot salam qui signifie paix, une paix dont le Christ parle abondamment dans le Nouveau Testament sans que cela choque outre mesure.

    Ce sont ces réalités-là qu'il faut explorer si l'on veut comprendre le tourment actuel du monde arabe et, par ricochet, le mépris envers une grande partie de notre héritage humain. Or, comme le remarquait si simplement le grand orientaliste français Louis Massignon (1883-1962): «Il faut se rapprocher d'une chose non en nous, mais en elle», c'est-à-dire se décentrer mentalement et intellectuellement pour comprendre l'Autre de la façon dont il s'appréhende lui-même. C'est alors que le bouleversant témoignage culturel empreint de folie divine que cette culture a recelé et recèle encore, nous atteint car nous pouvons enfin nous y refléter et nous y reconnaître.

    À cette aune, que valent les concepts de démocratie, de liberté et de droits de l'homme face à la sensibilité enflammée — frisant quelquefois la susceptibilité — et l'intelligence aiguë de la beauté ou encore face au sentiment tout aussi extrême de l'hospitalité et de l'honneur, directement issu de l'héritage tribal pré-islamique? On sent bien que c'est le vainqueur qui écrit l'histoire. Pis, il impose le langage dans lequel le vaincu ne peut se justifier ni trouver sa juste place ni, à tout le moins, sauver la face. Car c'est également de cela qu'il s'agit dans le monde arabe : un sentiment d'humiliation exacerbé par le sentiment de l'honneur.

    Et l'honneur est une chose dont l'Occident a perdu le goût depuis les Lumières et l'avènement des droits de l'homme, même s'il réapparaît avec verve dans l'œuvre de l'écrivain espagnol Miguel de Unamuno (1864-1936), dans celle de l'écrivain britannique d'origine polonaise Joseph Conrad (1857-1924) ou encore quelquefois dans les évocations de l'empire colonial britannique de Rudyard Kipling (1865-1936), dont s'est inspiré le mouvement scout. Ce n'est ni un bien, ni un mal, la période est différente et certains absolus ont changé, mais l'erreur consisterait à dénigrer ou à idéaliser le passé ou les autres cultures en fonction des normes actuelles. Toujours est-il que l'honneur passe aujourd'hui pour de la forfanterie machiste et absurde qui conduit à des jugements peu pragmatiques et on préfère recycler les romans de chevalerie, le Seigneur des anneaux et autres Guerres des étoiles au cinéma, plus commercial. Il n'y a qu'à voir par ailleurs la désuétude dans laquelle est tombé le théâtre de Corneille, un des plus dignes représentants de cette vertu, illustrée dans des pièces telles que Le Cid ou Rodogune. Les personnages sont plus grands que nature, quelquefois boursouflés, les femmes sont presque des hommes (Cléopâtre notamment, dans Rodogune) et l'on a peine à embarquer dans ces déchirures quelquefois pompeuses. Que l'on compare avec Racine, Molière ou même Shakespeare. Leurs héros sont plus quotidiens, vraisemblables, d'une humanité plus accessible. Ajoutons à cela que dans un monde de plus en plus dominé par l'ultra libéralisme anglo-saxon, l'honneur est vu comme une survivance médiévale, chevaleresque dont on ne sait au juste quantifier les fruits et que l'on confond à tort avec l'orgueil. D'ailleurs, si nous trouvons que le hijab est un voile qui insulte la liberté de la femme, que dire du voile démocratique avec lequel cette idéologie transforme l'homme occidental en consommateur de libertés et de droits qui ne servent souvent d'alibi qu'à des caprices et à des appétits suscités par les stratégies publicitaires de cet ultra-libéralisme?

    Revenons à Louis Massignon qui a eu ces paroles prémonitoires : «Il est puéril de préconiser de bas procédés contre des convictions collectives qui sont infiniment plus hautes; ces procédés finissent par se heurter contre des consciences qui résistent et se vengent à la longue de leurs fauteurs.» Traitant plus particulièrement du triste sort des Palestiniens, il dira également : «90000 traînent aussi autour d'Hébron une vie désolée, là même où Dieu trouva un hôte en Abraham [à Mambré] nos racismes méprisants dénient à ces pauvres Arabes, sacrifiés, exilés par la technique coloniale, ce respect sacré de l'hôte, cette hospitalité divine dont l'honneur tribal arabe est le dernier dépositaire à présent.» Massignon, ami de Chaïm Weizmann, premier président d'Israël, était pro-sioniste au départ, croyant à la coexistence pacifique des juifs et des Arabes en Terre Sainte; il devait déchanter par la suite et dénoncer les abus du sionisme. Les deux lignées issues d'Abraham s'opposaient à nouveau : celle de Sara, son épouse légitime qui enfanta Isaac, dont se réclame Israël; celle d'Agar, servante du patriarche, qui mit au monde Ismaël, que le Coran reconnaît comme héritier légitime. Agar avait été renvoyée avec son fils par Sara après la naissance d'Isaac.

    Les bonnes âmes pensent que le fanatisme islamiste est un mal qui trouve son origine dans les sourates obscurantistes du Coran. Elles pensent que les kamikazes (Massignon évoquait en 1958, longtemps avant qu'ils n'existassent, les hommes-torpille) sont de pauvres hères manipulés par un clergé rétrograde ou des dirigeants corrompus. Elles n'ont pas complètement tort mais leur raisonnement s'arrête là et refuse de considérer ce que Durkheim décrivait sous l'expression «suicide altruiste». On découvre — oh surprise! — que ces fanatiques sont souvent des gens ordinaires, devenus criminels par une déception inouïe, un peu à la façon d'un cynique dont la tendresse excessive a été trompée et blessée par les injustices de la vie. On revient toujours à la question de l'honneur et il est significatif qu'un des axes fondamentaux de la pensée de Massignon est la loyauté, la parole donnée, à l'image des deux Alliances. Au fond, un criminel, car c'en est un, est quelqu'un dont le sentiment de beauté et d'honneur a été détruit par un autre système ou individu, tout aussi criminel que lui. Simone Weil ne serait sans doute pas en désaccord, qui disait: «Toute oppression crée une famine à l'égard du besoin d'honneur, car les traditions de grandeur possédées par les opprimés ne sont pas reconnues, faute de prestige social; et c'est toujours là l'effet de la conquête.» Mais notre jugement illustre plutôt la parabole de la femme adultère, lapidée par ceux-là même qui se pensaient sans péché, ou encore celle du pharisien et du publicain, le premier se glorifiant de ses œuvres et de sa pureté alors que le second s'abîmait dans son doute et son sentiment d'insuffisance

    On comprend dès lors la fixation du monde arabe (et musulman) sur la revendication palestinienne d'avoir Jérusalem-Est comme capitale, là où se trouve le troisième lieu saint de l'islam, la mosquée al-Aqça («la très éloignée» où a eu lieu l'ascension extatique du prophète). On comprend aussi la dernière phrase de Massignon sur Hébron, tombeau d'Abraham et quatrième lieu saint. Le symbole a une force inouïe car il sert de moteur, de pôle d'attraction, il résume les aspirations de millions de gens. Un symbole n'appartient pas à l'ordre de la quantité; il est plutôt le point de cristallisation des sentiments du beau, de l'amour, de la douleur, de la dignité. Et l'Occident en a en grande partie perdu la notion, qui a transféré l'importance et la signification des symboles vers les sphères du patrimoine culturel — et encore! — ou des revendications identitaires. Il y a sans aucun doute là un corollaire à la perte de l'exaltation noble, de l'ivresse poétique. Le monde arabe, pour sa part, a renforcé cet attachement aux symboles religieux. Il s'y est même jalousement replié dans les cas les plus extrêmes, tant le sentiment de dépossession est fort. Et ce sentiment, poussé à ses limites, engendre naturellement des comportements-limite d'autant plus absurdes que l'oppresseur impose une thérapeutique d'un ordre radicalement étranger: il n'y a alors plus rien à perdre et le désespoir se mue en absolu et en mirage par un mécanisme que Simone Weil appelait l'imagination combleuse de vide. C'est ainsi qu'il faut comprendre la comparaison insensée entre Saddam Hussein et Saladin, le grand sultan du XIIe siècle : les deux sont nés à Takrit et ont dit non à l'Occident, ce qui a contribué à faire effacer une grande partie des horreurs du premier aux yeux de nombreux admirateurs dont tous les héros ont depuis longtemps été décapités.

    Oui, un certain Occident a beaucoup perdu récemment en gagnant la guerre et le conflit qui s'amorce en Irak entre le glaive américain et l'esprit arabe est inégal, pour reprendre l'opposition qu'affectionnait Albert Camus, né lui aussi en terre arabe, en Algérie. Pourtant cette inégalité ne se joue pas entre deux forces disproportionnées mais entre deux plans dont il n'est pas sûr que le premier sorte nécessairement vainqueur.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Jean-Philippe Trottier
    Mots-clés
    Islam, islamisme, Coran, Proche-Orient, relations entre l'Occident et le Proche-Orient, poésie, littérature et science arabes, Louis Massignon
    Extrait
    «Que valent les concepts de démocratie, de liberté et de droits de l'homme face à la sensibilité enflammée — frisant quelquefois la susceptibilité — et l'intelligence aiguë de la beauté ou encore face au sentiment tout aussi extrême de l'hospitalité et de l'honneur, directement issu de l'héritage tribal pré-islamique? On sent bien que c'est le vainqueur qui écrit l'histoire. Pis, il impose le langage dans lequel le vaincu ne peut se justifier ni trouver sa juste place ni, à tout le moins, sauver la face. Car c'est également de cela qu'il s'agit dans le monde arabe : un sentiment d'humiliation exacerbé par le sentiment de l'honneur.»
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