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| Entre la Chine et les ordinateurs, il y a un lien plus étonnant et plus mystérieux encore que l'épopée de la boussole. Le tableau des hexagrammes aurait pu être commandé par la compagnie IBM à un peintre contemporain. Or il se trouve qu'il date de l'Antiquité chinoise. Selon son propre témoignage, Leibniz fut émerveillé lorsque, grâce aux conseils du père Joachim Bouvet, missionnaire en Chine, il crut être parvenu à l'interpréter correctement. « Il croyait avoir trouvé par sa numérotation binaire l'interprétation des caractères de Fo-Hi, symboles chinois mystérieux et d'une haute antiquité, dont les missionnaires européens et les Chinois eux-mêmes ne connaissaient pas le sens. C'étaient 64 combinaisons de traits pleins et rompus (correspondant respectivement à O et à 1) rangées précisément dans l'ordre naturel des nombres supposés écrits dans le système binaire. Il proposait d'employer cette interprétation à la propagation de la foi en Chine, attendu qu'elle était propre à donner aux Chinois une haute idée de la science européenne, et à montrer l'accord de celle-ci avec les traditions vénérables et sacrées de la sagesse chinoise». (Couturat, La Logique de Leibniz)
En réalité, les anciens savants chinois versés dans le I Ching n'auraient fait rien d'autre que découvrir une façon naturelle d'arranger les hexagrammes. Parce qu'on retrouve les puissances de 2 partout dans les structures mathématiques et physiques, il n'est pas étonnant que les savants chinois aient été en mesure d'appliquer les 64 hexagrammes à presque tout, de la structure des cristaux au système solaire et au Cosmos. |
Leibniz fut lui aussi vivement impressionné par les puissances de 2. C'est pourquoi il proposa au Duc de Brunswick, son protecteur, de faire frapper un médaillon, pour rehausser son prestige en soulignant cette découverte : sur le revers de la médaille il y a, au-dessus des huit premiers nombres en binaire, cette inscription : imago creationis. Dans cette puissance de 2, les uns peuvent voir une structure mentale de l'esprit humain, les autres un élément constitutif de la réalité. Leibniz croyait en une harmonie préétablie entre la réalité et l'esprit humain. Cet homme étonnant a aussi découvert le calcul intégral et différentiel, pour jeter enfin les bases d'une manière de raisonner qui allait devenir un jour la syntaxe des ordinateurs. Ces bases, on les trouve dans un ouvrage qui devait demeurer inachevé, et qu'il publia à l'âge de 20 ans sous le titre de De arte combinatoria. Si les internautes et les informaticiens se souciaient vraiment des origines de leurs machines et de leur art de communiquer, ils disposeraient une icône de Leibniz dans toutes les fenêtres qui s'ouvrent sur leur écran. Leibniz, comme beaucoup de savants de son époque, était à la recherche d'une manière infaillible de raisonner. Qu'est-ce qui fausse notre raisonnement, qu'est-ce qui nous éloigne de la vérité? À l'époque de Leibniz, on répondait spontanément à cette question en accusant les sens. « Ce sont les sens qui nous trompent », avait écrit Descartes. Voilà pourquoi Leibniz, en cherchant une manière infaillible de raisonner, a été amené à s'élever dans l'abstraction jusqu'à une altitude telle que la perturbation venue des sens ne soit plus perceptible. Ce haut niveau d'abstraction est celui de la logique dite formelle. À la vérité, c'est au philosophe espagnol Raymond Lulle (1235-1315) qu'il faut remonter pour discerner l'origine d'une telle logique formelle en Occident. Dans l'Art Bref, il a vraiment tenté de transformer les catégories d'Aristote en une machine de la vérité où, par un jeu complexe de schémas et de symboles, on peut représenter une multitude d'agencements possibles des éléments du savoir. « Le sujet de cet Art, écrit Raymond Lulle, est de répondre à toutes les questions, en supposant que soit connu ce qu'indique le nom ». Le but de l'ordinateur sera de répondre à toutes les questions, à la condition qu'elles puissent être traitées selon des règles logiques elles-mêmes compatibles avec les circuits de l'ordinateur. |
