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    Dossier: Intergénération

    Réconcilier l'âge et la vie

    Jean Proulx
    L'auteur résume ici le Colloque L'Âge et la vie tenu à Montréal à l'automne 1976.
    « Isolement et inutilité, dépendance et passivité, rupture et ségrégation, voilà quelques-uns des termes par lesquels on a évoqué la situation faite à la vieillesse dans notre société, lors du colloque L'Âge et la vie, tenu l'automne dernier à Montréal. Peut-on trouver des mots plus opposés à la vie même? L'isolement et l'inutilité de la vieillesse et surtout du vieillard, n'est-ce point l'envers de la participation et de l'enracinement qui constituent l'une des dimensions essentielles de la vie? La dépendance et la passivité ne sont-elles pas, elles aussi, l'exacte inversion de cet aspect fondamental de la vie qu'est l'autonomie ou la prise en charge de soi-même et de son monde? La rupture et la ségrégation, enfin, ne sont-elles pas la négation de la vie en tant que durée, continuité et appartenance?

    De toute évidence, il importe de réconcilier l'âge, et particulièrement le troisième âge, avec la vie; ou plutôt, il s'avère urgent de retrouver les conditions mêmes de la vie au coeur de ce temps spécifique, le troisième âge. Il peut paraître étrange de chercher à réunir le temps et la vie, puisque tant de penseurs, d'Héraclite à Bergson et Heidegger, en passant par Augustin, n'ont cessé de nous rappeler ce lien avec force. Mais, c'est dans sa pratique même que la civilisation industrielle opère cette dichotomie de l'âge et de la vie. Car, dans la mesure où elle tend à réduire la vie au principe du rendement et de la productivité, elle "marginalise", par le fait même, le jeu de l'enfance, la conscience de soi propre à la jeunesse et la sagesse qui doit caractériser l'authentique vieillesse. À la limite, elle exclut de la vie le temps gratuit.


    Vivre, c'est vieillir ...

    Cependant, si la civilisation industrielle a entraîné une rupture entre la vieillesse et la vie, elle n'a pas, pour autant, créé le vieillissement. Car vivre, c'est vieillir. Le vieillissement est, en quelque sorte, le destin de tout organisme vivant. Comme l'écrit Paul Chauchard, chez les organismes individualisés et différenciés, le vieillissement et la mort naturelle pointent à l'horizon. S'il faut assumer le vieillissement organique comme un destin, ne peut-on, par ailleurs, transformer les conditions du vieillissement dans une société industrialisée et urbanisée? Mais alors, deux chemins s'ouvrent devant nous, dont l'entrecroisement, s'il paraît possible, n'est pas toujours facile à réaliser: le premier, celui des solutions techniques, nous conduit vers la planification, les programmes, les institutions et l'ensemble des moyens fonctionnels; le second, celui des solutions organiques, nous oriente vers l'aménagement des conditions qui permettent l'autonomie et la participation sociale ou, en d'autres termes, l'intégration organique de l'âge et de la vie.

    Au colloque L'Âge et la vie, le modèle organique a semblé l'emporter sur le modèle technique, dans la recherche des solutions aux problèmes du troisième âge.

    D'abord, comme l'a rappelé Mme Widgor, le vieillissement est lui-même un processus organique qu'il importe de considérer dans ses trois composantes majeures: l'héritage génétique de chaque personne; ses habitudes de vie et sa capacité psychique d'adaptation; ses rapports avec un environnement plus ou moins qualitatif. Les interactions de ces trois niveaux - biologique, psychique et social - conduisent à des formes et à des rythmes de vieillissement diversifiés.

    "Il serait simpliste de considérer qu'un facteur, à l'exclusion des autres, contribue à la longévité. Bien qu'il soit incontestable qu'une composante génétique intervienne dans la durée potentielle de chaque individu - âge des grands-parents à leur mort, celui des parents, etc. - il est évident, par ailleurs, que peu de gens en viennent à l'accomplissement de ce potentiel génétique. À chaque étape de la vie, les habitudes de vie de chacun et son environnement modifient et re-façonnent cette prédisposition génétique... Ainsi, il existe une très grande interaction entre l'héritage génétique, le comportement de l'individu et son environnement."

    Extrait de la conférence du Dr B. Widgor, donnée dans le cadre du colloque L'Âge et la vie.


    En ce sens, Mme Widgor tout comme M. Zay refuse l'uniformisation et la standardisation technologique de ce qu'on appelle maintenant la «population âgée» ou «le troisième âge». Il faut refuser ce nivellement et retrouver la diversité des formes du vieillissement et surtout le caractère unique de chaque vieillard. Le système socio-économique de la société industrielle et le phénomène d'urbanisation qui l'accompagne nous orientent facilement dans la direction de l'uniformisation et de l'anonymat.

    Plus encore, le culte idolâtrique que l'on voue au progrès contribue au refoulement du vieillissement et de la mort. Une pensée mécaniste, réduisant la vie à des processus physico-chimiques, en arrive à considérer l'homme comme une machine réparable, le vieillissement comme une imperfection technique et la mort comme un événement dont les causes sont extérieures et accidentelles.

    Or, lorsque meurent les idoles, lorsque tombent les masques et se dissolvent les illusions du machinisme, le vieillissement et la mort nous apparaissent comme des phénomènes organiques, indiscutablement liés à la vie elle-même. L'expérience du vieillissement et celle de la mort, comme l'affirme Scheler, appartiennent à toute conscience vitale. Car, à chaque moment du processus vital, «quelque chose s'enfuit et quelque chose approche» (Scheler). À la manière de Bergson, on dirait que le passé mord toujours davantage sur le futur. Sans cesse, le volume du passé s'accroît en rongeant sur l'avenir. L'expérience du vieillissement et de la mort à l'horizon repose sur cette intuition d'un changement incessant des proportions entre le passé et l'avenir. Assurément, l'avenir se rétrécit et l'élan créateur diminue. Mais la vie n'est-elle point aussi mémoire, expérience accumulée et, pour tout dire, sagesse?

    La victoire et, en quelque sorte, la fonction organique de la vieillesse résident dans cette sagesse sereine qui suppose l'homme relié à sa source, réconcilié avec la générosité de la vie même. La vieillesse réussie est un temps religieux: l'homme s'y est établi en rapport avec le Tout qui le fonde. Le temps des espoirs et des projets ambitieux, le temps des succès et des résultats mesurables, en somme, tout ce qui pouvait, à la limite, se transformer en idole, semble révolu. Le cycle vital se referme dans la vieillesse, comme il s'était ouvert dans l'enfance, sur la gratuité. Mais la défaite de la vieillesse se nomme repliement, avarice, tristesse ou désespoir ...


    ... mais vieillir, c'est vivre

    Le vieillissement se déroule, à l'heure présente, dans le contexte de la société industrielle et urbaine. Dans un contexte préindustriel et rural, les personnes âgées avaient moins à craindre la perte de leur habitat ou de leurs ressources alimentaires, par exemple. Surtout, au coeur d'une famille beaucoup plus large que l'actuelle famille conjugale, les vieillards avaient encore leur place, leurs rapports humains familiers et certains rôles sociaux.

    Avec l'urbanisation, la famille s'est rétrécie et des tendances très nettes à l'individualisation de la religion, de la morale et des habitudes de vie sont apparues au grand jour. Il en fut déjà ainsi, semble-t-il, dès la première révolution urbaine, il y a environ 5,000 ans: il en fut ainsi dans la Grèce antique, aux temps de Socrate et des Stoïciens; il en est ainsi aujourd'hui même: la cité force, en quelque sorte, l'individu à assumer son destin particulier.

    De nos jours, comme le signalait M. Zay dans son exposé, chaque citadin est encore confronté avec l'angoisse et la crainte de son propre destin: angoisse et crainte de perdre ses ressources, son habitat, sa santé.

    En ces domaines cependant, il importe de rappeler, avec M. Zay, que l'État moderne a repris en charge une partie des responsabilités à l'égard du destin de chacun: pension de vieillesse, habitations pour personnes âgées, service de soins et de médicaments, etc.

    "De nature fondamentale mais variable selon le tempérament de chacun, l'ensemble de ces inquiétudes se manifeste principalement sous la forme d'une appréhension quant à sa subsistance matérielle (ses ressources), à sa place en ce monde (son habitat), à son mode de vie au sein de la société (sa communication) et à son état de santé (son indépendance)."

    Extrait de la conférence de M. Nicolas Zay, donnée dans le cadre du colloque L'Âge et la vie.


    Mais, pour nécessaires qu'elles soient, de telles mesures étatiques s'attachent, en somme, à la survie des personnes âgées. Le vieillissement peut et doit être beaucoup plus qu'une simple survie. Si vivre, c'est vieillir, comme on l'a rappelé au colloque L'Âge et la vie, il importe aussi de proclamer que vieillir, c'est vivre. L'État peut assurer la survie des personnes âgées, mais la société, c'est-à-dire les hommes avec leur mentalité et leur culture, peut leur permettre de vivre.

    "Marginaliser" les personnes âgées, les isoler, les rendre socialement inutiles, voilà qui s'oppose à la communication et à la participation en quoi réside la vie; «infantiliser» les personnes âgées, les rendre irresponsables et dépendantes, voilà qui s'oppose à la prise en charge de soi-même et à l'autonomie en quoi réside aussi la vie. Il nous appartient donc de changer notre mentalité à cet égard, de favoriser l'éclosion des conditions culturelles de l'autonomie et de la participation, en somme, de cultiver la vie pour tous les âges, y compris le troisième.


    Contester la retraite

    "L'âge du faire", comme le souligne énergiquement Jean Carette, fait de la retraite un temps vidé de sens, un temps uniforme et indifférencié. La retraite automatique de la société industrielle avancée, ajoute-t-il, crée la ségrégation, opère une rupture radicale dans la durée humaine, place hors-circuit la personne âgée, puisque, désormais, elle n'a ni qualité de producteur ni pouvoir d'achat.

    En un sens, une société dont les fondements résident dans la production et la consommation, dont le progrès tend à se réduire à l'expansion industrielle et commerciale, ne peut que générer la "marginalisation" des personnes âgées. La "retraite-guillotine", selon l'expression d'Hubert de Ravinel, produit une véritable mort civile. Elle conduit souvent la personne âgée, non seulement en dehors du monde du travail, mais l'expulse aussi du monde de la beauté, des valeurs et des raisons de vivre. On l'invite bien à préparer sa retraite, mais une telle préparation ne contribue souvent qu'à diluer l'ennui et à justifier l'inexistence sociale. C'est pourquoi on doit contester ce type aliénant de retraite.

    "On entend souvent cette expression: "occuper ses loisirs". Je dis non. Il faut plutôt donner un sens à la vie et au temps qui passe. Il ne s'agit pas de remplir son temps, mais de le gérer, de le diriger, de l'animer, de lui donner un sens ...

    Une préparation à la retraite devrait être en fait l'apprentissage d'une nouvelle participation à la vie sociale et donc d'un sens nouveau à donner à la vie ...

    Les retraités, grâce à leur richesse humaine et à la disponibilité de leur temps, ne pourraient-ils pas être des artisans de la qualité de la vie, apporter des solutions qualitatives aux problèmes liés à la croissance technologique? Il faut maintenant envisager une "retraite-solution" et non plus simplement une "retraite-problème"..."

    Extrait de la conférence de Jean Carette, donnée dans le cadre du colloque L'Âge et la vie.


    Il importe donc de retrouver, pour la retraite, les moyens de faire surgir la vie et les conditions de ce qu'on pourrait appeler un temps organique. Ce temps de l'organicité et de la vie comporterait certaines composantes que divers participants au colloque L'Âge et la vie ont su mettre en valeur.

    Ainsi, le temps de l'organicité et de la qualité implique d'abord l'intégration simultanée de ces grandes fonctions de la vie que sont l'apprentissage ou l'auto-éducation, le travail ou la productivité, le loisir ou le temps gratuit. Ainsi que le signalait Jacques Grand'Maison, la séparation de la durée humaine en trois temps successifs - le temps de l'école, celui du travail, celui de la retraite - opère une rupture qui ne sert pas la vie en général, et la vie des personnes âgées en particulier. Il devrait être possible à tous les groupes d'âge d'exercer de façon intégrée et harmonieuse ces fonctions de la vie qu'une idéologie technocratique a réussi à séparer et à cloisonner.

    Une telle intégration des fonctions assurerait, par le fait même, une différenciation du temps des personnes âgées. Elle leur permettrait d'exercer l'ensemble de leurs facultés intellectuelles, sociales, créatrices, évitant ainsi la sclérose prématurée. Ainsi, il devrait y avoir de nombreuses possibilités pour les personnes âgées de remplir des tâches à mi-temps (il apparaît donc souhaitable d'assouplir à la fois les normes de la retraite et de la productivité); des possibilités de poursuivre, selon leurs besoins, leur auto-éducation intellectuelle; des possibilités d'exercer un loisir créateur qui ne serve pas qu'à passer le temps, mais qui devienne vraiment un temps de rayonnement. C'est ainsi que Jean Carette évoque la nécessité de "réaménager le temps humain", de "redonner au temps sens et finalité" à tous les âges de la vie.

    Le temps de l'intégration, de la différenciation et du sens doit être, de façon inséparable, le temps de l'autonomie vitale et de la participation sociale. Il importe donc de favoriser les conditions de l'autonomie et de la gestion personnelle de son temps, comme il est nécessaire de retrouver les rôles sociaux les mieux adaptés au troisième âge. Or, il apparaît évident à Jean Carette et à Nicolas Zay, comme à François Sarda dans son beau livre sur le droit de vivre et le droit de mourir, que ces rôles concernent la qualité de la vie au sein de la société industrielle avancée. Notre société a un pressant besoin de voir se réaliser "les tâches non accomplies pour la qualité de la vie" (Sarda); elle a besoin "d'artisans de la qualité de la vie, de la présence, de la mise en relations, de la convivialité et de la vie intérieure" (Carette). Les personnes âgées, à cause même de leur expérience, de leur richesse humaine et de leur disponibilité, ne sont-elles pas toutes prédisposées à devenir de tels artisans? Ne peuvent-elles pas témoigner qu'il existe d'autres types de production que la production purement économique; d'autres types de richesse que celui du pouvoir d'achat et de la consommation; d'autres modes de vie que ceux de l'avoir; d'autres visages de la beauté que ceux de la jeunesse; d'autres raisons de vivre que le pur activisme? Car le vieil âge peut être, à sa manière, lieu de création et de beauté, lieu de lumière et de richesse, malgré son opacité, son rythme plus lent et sa force déclinante.


    La femme-symbole contre la femme-objet

    L'hypertrophie du principe masculin, au coeur de notre civilisation, a sans doute contribué à réduire le principe féminin à une consommation de luxe. La femme est elle-même devenue spectacle et objet de consommation, forme belle et apparence jeune. Quand la femme n'est plus cela, c'est-à-dire lorsqu'elle vieillit, elle perd, encore plus que l'homme, son identité et sa fonction sociale.

    "Il n'y a aucune raison pour que la femme attende passivement la vieillesse en ne vivant qu'à la périphérie de son être. Les femmes de 45 ans et plus peuvent davantage apprendre et s'approfondir comme personnes qu'elles ne l'ont fait jusque-là dans leur vie . . . Plus de femmes devraient se convaincre qu'elles peuvent apprendre, s'approfondir, s'accomplir comme femmes après 40, 50 et 60 ans, parce que c'est une période de leur vie où elles peuvent être davantage elles-mêmes et avoir plus d'autonomie qu'elles n'en ont jamais eue."

    Extrait de la conférence de Mme Rita Cadieux, donnée dans le cadre du colloque L'Âge et la vie.


    "La femme âgée peut faire oeuvre humaine, c'est-à-dire oeuvre de bonté, et par excellence, au sein de la famille. Son âge est celui de la charité, du don de soi. Rien ne saurait lui faire un plus grand plaisir que d'être encore utile à la société."

    Extrait de la conférence de Mme Florence Martel, 84 ans, donnée dans le cadre du colloque L'Âge et la vie.


    Pour que la femme âgée retrouve ses raisons d'être, il est nécessaire que la société redonne à la femme, tout simplement, son identité de personne et sa capacité de symboliser le principe féminin de l'être. Notre société a atrophié les fonctions vitales rattachées au principe féminin. Elle a pourtant besoin de redécouvrir cette partie de son être, inscrite, comme le dit René Dubos, dans le code génétique comme l'un des besoins fondamentaux de l'homme. Qui, mieux que la femme, et en particulier la femme âgée, peut réintroduire au sein de la civilisation industrielle et urbaine les valeurs de la civilisation agricole et rurale? Qui, mieux qu'elle, est apte à réaffirmer les fonctions d'accueil, de protection et de nutrition que nous avons dévalorisées? Qui peut mieux préserver la vie des excès de l'entendement? Et qui peut mieux nous redonner la convivialité villageoise? Il n'y a point là de "sexisme", comme certains se plaisent à le chanter sur tous les tons. Il y a plutôt différenciation, intégration et organicité. Et la femme âgée, plus qu'aucune autre, peut être le symbole du principe féminin de l'être, réapproprier ces grandes fonctions vitales et jouer ainsi son véritable rôle social au service de la qualité de la vie.


    Le droit de mourir chez soi

    Le droit de mourir chez soi, comme l'ont signalé plusieurs participants au colloque L'Âge et la vie, n'est que le corollaire du droit de vivre chez soi. C'est ce dernier droit qui nous amène à considérer la vieillesse comme un âge de la vie et non comme une maladie. En effet, la médicalisation à outrance de la vieillesse nous conduit à prendre pour de la maladie ce qui relève tout simplement du vieillissement.

    Or, la vieillesse, comme le rappelait le Dr Junod, est un processus dynamique. Le désir et l'effort pour être sont toujours présents dans la personne âgée, comme une flamme plus vacillante, certes, mais qui exige d'autant plus qu'on lui prête attention. Or, ce désir et cet effort pour être, selon l'expression du philosophe Ricoeur, constituent la vie même. Tant que l'homme vit, il est ce désir et cet effort pour être. Selon la très belle formule du Dr Junod, il faut "aider le vieillard à parcourir sa vieillesse et à retrouver son désir de vivre".

    "Il faut essayer d'apprendre aux jeunes médecins qui travaillent en service de gériatrie qu'il est tout aussi important de savoir ce qui pourrait donner envie à un vieillard malade d'aller mieux que de savoir ce dont il souffre. J'ai remarqué que lorsqu'un malade a décidé d'aller mieux, il va mieux. Et quand il a décidé de mourir, habituellement il meurt. C'est pourquoi, il nous faut retrouver en chacun son désir de vivre."

    Extrait de la conférence du Dr Junod, donnée dans le cadre du colloque L'Âge et la vie.


    Le droit de mourir chez soi, qu'est-ce à dire sinon l'exigence de l'autonomie? Les services à domicile, les visites, les mesures de médecine préventive, l'entraide fraternelle, voilà des conditions de la vie et de la mort "appropriées", de la vie et de la mort "chez soi". Mourir sa mort, comme le dit Scheler, peut être le dernier acte de la vie, c'est-à-dire l'ultime effort de l'être autonome et enraciné. La qualité même de la mort repose sur la qualité de la vie. Au nom de l'efficacité et du sérieux scientifique, l'hôpital et l'hospice, ces lieux de la dépendance, du déracinement et de l'inutilité sociale, ont trop souvent contribué à éteindre la vie, à nier le désir et l'effort pour être.


    Le temps organique

    Le colloque L'Âge et la vie nous invite, en fin de compte, à réfléchir sur le temps, puisque c'est le lieu même où se réconcilient l'âge et la vie. Le temps est, en effet, selon les expressions de Bergson, une durée qualitative, un élan créateur, une poussée vers le plus-être. Il permet la "création de soi par soi", l'auto-affirmation ou la réalisation de la personne. Partout où quelque chose vit, dit encore Bergson, "il y a, ouvert quelque part, un registre où le temps s'inscrit". Car la vie est mémoire, accumulation du passé dans le présent et continuité organique. Telle est bien la grandeur du temps.

    Mais si le temps est traversé par la force créatrice de la vie, il est aussi imprégné et menacé par la puissance destructive de la mort. Vie et mort, être et non-être, espérance et angoisse cohabitent dans la demeure du temps. "Un mal du temps" existe, selon l'expression de Berdiaeff. Et chacun de nous a pu éprouver, aussi bien les joies du temps créateur que la mortelle tristesse du temps qui fuit, nous échappe et lentement nous détruit.

    Chauchard, dans ses observations et ses réflexions sur la mort, nous rappelle que la vie est un cycle, dont les rythmes sont différenciés. En effet, l'enfance et l'adolescence sont bel et bien le temps de la croissance et de la progression; la maturité, le temps de l'équilibre et de l'harmonie dynamiques; la vieillesse, le temps de la régression et de l'involution organique. Au moment de sa "mort naturelle", si le vieillard réussit à y parvenir, la mortelle blessure du temps a fait son oeuvre et le cycle se referme. L'homme retourne à la nuit qu'il avait quittée.

    La vie est un cycle dont les moments possèdent des rythmes différenciés. Lecomte du Nouy a bien mis en évidence cette différence du temps organique et du temps sidéral. En effet, alors que le temps sidéral, c'est-à-dire le temps basé sur les révolutions des astres et que mesurent nos horloges, est un temps uniforme, indifférencié et facilement mathématisable, le temps organique, par exemple le temps psycho-physiologique de la durée humaine, est un temps différencié, intérieur, de valeur inégale selon les âges de la vie. Ainsi, à des âges différents, il faut des temps différents à l'organisme pour accomplir le même travail. Lecomte du Nouy a montré scientifiquement, avec la méthode dite de cicatrisation des plaies, cette valeur inégale du temps aux différents stades de la vie et, en somme, il a prouvé la vérité de ce sentiment d'une fuite toujours plus rapide du temps à mesure qu'on vieillit. Ainsi, le temps, pour un homme de cinquante ans, s'écoule quatre fois plus vite que pour un enfant de dix ans. Puisqu'il se passe quatre fois plus de choses, chez l'enfant, dans un même temps sidéral, l'année s'écoule donc plus lentement. Le vieillissement est un phénomène organique, celui de la diminution de l'activité psychophysiologique et dont le terme est la "mort naturelle".

    La vieillesse sans masque ne peut donc n'être qu'un temps de souffrance, c'est-à-dire de conscience d'une difficulté croissante de maintenir son être. Mais elle peut être, du même coup, le lieu de la sérénité et du témoignage d'un accomplissement de soi par-delà les projets, les activismes et les espoirs de succès; le lieu de la foi dans une qualité, un sens, une finalité du temps; en somme, le lieu d'une authentique espérance d'être et de vie, plus forte que l'angoisse du non-être et de la mort. »
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Jean Proulx
    Ex-Secrétaire général du Conseil supérieur de l'éducation du Québec, collaborateur régulier de L'Agora.
    Mots-clés
    Mort, solitude, vieillesse, acccomplissement, temps, retraite
    Extrait
    « Plus encore, le culte idolâtrique que l'on voue au progrès contribue au refoulement du vieillissement et de la mort. Une pensée mécaniste, réduisant la vie à des processus physico-chimiques, en arrive à considérer l'homme comme une machine réparable, le vieillissement comme une imperfection technique et la mort comme un événement dont les causes sont extérieures et accidentelles. »
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