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    Dossier: Intergénération

    Rapports de génération

    Solange Lefebvre
    Cet article s'inspire des livres parus sur chacun des groupes, chez Fides, (Montréal): Le drame spirituel des adolescents; Vers un nouveau conflit de générations; Une génération bouc émissaire; La part des aînés, et la synthèse, Le défi des générations (dir. J. Grand'Maison, Lise Baroni et Jean-Marc Gauthier). Il puise aussi à deux collectifs: sous la direction de Claudine Attis-Donfut, Les solidarités entre générations, et Vieillesse, Familles, État (Paris, Nathan, 1995) et sous la direction de Vern L. Bengston et W. Andrew Achenbaum, The Changing Contract across Generations (New York, Aldine de Gruyter, 1993).
    Depuis le milieu des années 1980, la question des générations fait la manchette des journaux et magazines, inspire les essayistes et occupe un nombre grandissant de chercheurs en Occident. Et les interlocuteurs sont nombreux à y porter intérêt, car il s'agit à la fois d'un lieu de mémoire, d'une référence identitaire et d'un enjeu d'avenir. À vrai dire, il est difficile d'y voir clair, du fait de la polysémie du terme «génération». Qu'en est- il au juste?

    Plusieurs champs de savoir en font usage. Les démographes conçoivent une génération comme un ensemble de gens nés durant le même intervalle de temps (les enfants du «baby-boom» d'après-guerre par exemple). Pour les ethnologues, il s'agit du degré de descendance ou d'ascendance dans la famille: enfant, parent, grand-parent. Les psychologues l'envisagent dans la succession du cycle de vie. Les sociologues européens l'abordent comme une communauté historique de mémoire et d'expérience (notamment la génération de la crise); là où les Américains préfèrent distinguer entre «groupe d'âge» historique et «génération» familiale. Parler des «baby-boomers», de la «génération X» ou de la Génération de la crise, se rattache surtout à la dimension historique du terme.

    Dans tous les débats qui ont cours sur les générations, il est aussi important d'avoir en tête cette distinction usuelle en sciences sociales, entre l'effet d'âge et l'effet de génération. Avoir 40 ans, par exemple, et vivre une phase de bilan critique, relève d'un tournant d'âge et non de l'appartenance à une génération historique. L'insécurité financière que vivent nombre de personnes du grand âge, leur parcimonie, relève pour une bonne part du fait qu'elles ont traversé, étant jeunes, la grande Crise des années 1930. Cette expérience commune, qui les marque durablement, les constitue comme une génération historique.

    Nous écrivions, au départ, que la référence populaire aux générations semblait éveiller ces résonances: lieu de mémoire, référence identitaire et enjeu d'avenir. C'est ce qui ressort de mes quelques années de travail sur la question et des nombreux débats que nous avons tenus là-dessus au Québec et au-delà. Avec les sexes et les classes sociales, le facteur des générations revêt présentement une importance particulière dans l'organisation de la vie sociale.


    Lieu de mémoire

    La signification la plus ancienne et la plus universelle du terme «génération» se rattache au Temps. Selon Héraclite, le monde dure une année, une génération vit un jour. L'histoire chinoise comme l'histoire biblique s'écrivent avec le repère privilégié de la suite des générations, égrenant les chronologies d'ancêtres. La référence aux générations humanise le temps.

    Or, dans la société moderne, le changement domine sur la continuité, le désordre sur l'ordre. Notre culture urbaine est fluide et centrée sur l'actualité immédiate. La mémoire et la transmission, placées au coeur des sociétés traditionnelles, deviennent très problématiques. Les gens recherchent donc des points d'appui de la mémoire et du temps: commémorations, télé-séries historiques, recherches généalogiques.

    C'est dans cette foulée notamment que s'inscrit l'engouement actuel pour la référence aux générations. Au-delà de considérations socio-économiques, culturelles ou politiques, le «parler générations» s'avère un vaste jeu symbolique où chacun reconstruit une certaine vision du temps, du passé et du présent, pour envisager l'avenir. Dans la famille, à cet égard, les anecdotes du grand-parent, l'album de photos de famille, les questions des enfants sur les histoires de la vie des plus âgés, n'ont rien d'accessoire. Par ces détours familiers, chaque membre accède à la grande histoire. Dans la société, toute étiquette générationnelle est chargée d'une vision et d'un rapport à l'histoire: génération X, génération lyrique, génération sacrifiée, etc. Et à travers ce jeu symbolique s'opère un travail continu sur la société.

    Durant les années 1990, au Québec et partout en Occident, deux aspects historiques affectent les diverses générations, leurs rapports et leurs débats: la révolution culturelle des années 1960 et la fin des Trente glorieuses combinée au vieillissement de la population.


    Référence culturelle

    Une rupture, dite «Révolution tranquille» au Québec, est survenue en bien des points du globe dans les années 1960. En tant que libéralisation culturelle, cette phase a eu un effet de rapprochement entre les générations, surtout entre les générations du «baby-boom» et les suivantes. Parents et enfants partagent à présent des traits culturels semblables: musique, vêtements, valeurs. Mais une ombre plane sur cette «belle harmonie»: une crise de la transmission qui agite tous nos débats actuels sur l'école et la famille. L'essai de François Ricard, La génération lyrique, faisait le procès de sa propre génération surtout au plan culturel: ses réformes tous azimuts, son culte de la jeunesse, de «sa» jeunesse, auraient faussé les rapports de générations et de transmission les plus fondamentaux. Cette critique est assez courante. Privés d'un héritage culturel de base dilapidé par leurs aînés, les plus jeunes auraient été livrés à une perpétuelle improvisation culturelle et scolaire. Leurs parents étant épris de leur jeunesse, qu'ils cherchent à faire durer, les enfants se retrouveraient en famille avec de bons copains, certes, mais sans figures adultes signifiantes et structurantes. La négation des différences de générations, comme de celle des sexes, nuit au développement identitaire.

    Il se trouve que l'enjeu capital du rapport entre les générations est justement la transmission. Il est indubitable à cet égard que la révolution culturelle des années 1960 a provoqué un certain flottement dans la transmission, ici comme ailleurs. Mais ici peut-être plus radicalement. On a éclipsé alors des valeurs traditionnelles qui semblaient devenues caduques à l'heure des rattrapages et des réformes: durée, autorité, hiérarchie des valeurs, responsabilités, obligations, etc., au profit des valeurs modernes de progrès, de liberté, d'innovation et d'égalité. Les diverses générations s'inscrivent différemment dans cette évolution. Les aînés se sont plus ou moins retranchés au plan de la transmission, se sentant déclassés. Les adultes ont souhaité les changements. À la faveur du tournant d'âge de la quarantaine ou de la cinquantaine, une révision personnelle les amène souvent à recomposer leurs valeurs, puisant à la fois dans la tradition et dans la modernité. Plusieurs jeunes adultes font une critique assez vigoureuse des réformes, nouent des complicités avec les aînés selon une alternance entre générations.

    Les années 1990 seraient-elles, à cet égard, une sorte de croisée des chemins, où se recomposeraient à la fois les valeurs et les générations? Ce qui se dessine en tout cas, c'est un rapport différent entre elles, sous le signe de la réciprocité.

    Nous avons mené plusieurs projets intergénérationnels depuis deux ans, à la suite de l'enquête: insertion des aînés dans les écoles, échanges aînés-adolescents, mentorat dans les milieux de travail. Dans la famille, il semble que les liens de filiation entre grands-parents, parents et enfants deviennent plus durables que les liens d'alliance devenus précaires. Mais il est très difficile de surmonter la séparation des âges dans la société, puisqu'elle a pris des formes institutionnelles: les enfants à la maison ou en garderie, les jeunes à l'école, les adultes au travail, les aînés en maisons de retraite.

    Un fait mérite qu'on s'y arrête: les départs massifs à la retraite de travailleurs de diverses catégories professionnelles, appartenant aux dernières cohortes d'aînés et aux premières du «baby-boom», qui ont investi en bloc les nouvelles institutions québécoises dans les années 1960-1970. On commence à se rendre compte que ce départ abrupt et massif de seniors pose de graves problèmes de transmission et de continuité dans les institutions et d'initiation des juniors appelés à les remplacer. D'où les tentatives, bien tardives et maladroitement improvisées, de rééquilibrage de la structure démographique des milieux de travail. Voyons un exemple précis: dans la vaste entreprise qu'est Hydro-Québec, il n'y a que 8% de jeunes adultes de moins de 30 ans. Et très bientôt, la majorité des employés vont accéder à la retraite. La direction de l'entreprise voudrait mettre en place une politique de retrait progressif et de temps partiel qui permettrait d'intégrer plus de jeunes adultes avec un plan de parrainage des seniors pour initier ces nouveaux venus aux expertises de l'entreprise. Mais les rigidités de l'organisation du travail et des conventions collectives rendent très problématique ce projet, sans compter les nouvelles restrictions budgétaires et l'insécurité que provoque la profonde crise économique actuelle. Notons que dans la fonction publique québécoise, les moins de 30 ans ne constituent que 3% des effectifs et ce, uniquement sur des bases contractuelles (Conseil permanent de la jeunesse, 1996). Sur un plan plus large, il faut noter le retard du Québec en matière de parrainage, par rapport au Canada anglais et aux États-Unis où il existe une tradition à cet égard, ce qui apparaît dans une abondante production de recherche sur le sujet depuis le début des années 1980.


    Enjeu d'avenir

    Un autre aspect connote présentement les rapports de générations: l'évolution économique où se succèdent la Crise des années 1930, les années de prospérité d'après-guerre dites «Trente glorieuses» (1945-1975) compromises par la crise du pétrole, puis les deux vagues de récession aux tournants des années 1980 et 1990. Aux États-Unis, le vif débat sur l'équité générationnelle, alimenté par des lobbys, fut provoqué par la première récession de 1982 qui affectait particulièrement la jeunesse. En Europe, on se mit à parler de «génération sacrifiée». La question qui trotte depuis dans la tête des concitoyens de tous âges est la suivante: est-ce que la prospérité des générations qui ont accumulé des biens durant les Trente glorieuses serait une cause directe de la ruine progressive des générations montantes?

    Dans la conscience des divers groupes d'âge, le rapport à l'évolution socio-économique représente une ligne de fracture. Chacun juge sa situation à l'aune des autres. Ainsi, les aînés ont-ils vécu une amélioration extraordinaire de leurs conditions de vie. Ils sont passés de l'austérité à la prospérité, et jouissent pour la plupart de leurs acquis, ce que plusieurs d'entre eux soulignent dans les entrevues; les femmes seules souffrent davantage de pauvreté, cependant. Les premières cohortes du «baby-boom» ont investi la société et le monde de l'emploi avec optimisme, avec le vent des promesses de la Révolution tranquille dans les voiles. Leurs entrevues sont marquées par la transition des années 1960 et leur entrée dans la jeunesse s'est faite avant la crise économique. Mais plusieurs sont présentement frappées par la crise. Les jeunes adultes n'ont pas connu cette fracture et ont grandi du dedans des réformes; mais leur passage à l'âge adulte a été imprégné par le sentiment du déclin: «Vous êtes passés de l'austérité à la prospérité, nous c'est le contraire; c'est cent fois plus difficile.» Voilà ce que disaient de jeunes adultes à des aînés en entrevue de groupe.

    À cet égard, le Québec présente certains traits communs avec d'autres pays occidentaux. Aux États-Unis, Douglas Walrath (1987) identifie trois grandes cohortes: celle de l'effort et de la lutte marquée par la Crise de 1930 et par la guerre (les Strivers, nés entre 1901-1931, «aînés»); celle des «provocateurs», ceux qui aiment relever des défis, qui ont grandi dans l'optimisme d'après-guerre (les Challengers; 1932-1954, baby-bommers») et enfin celle des «calculateurs», qui ont à se colleter avec des impératifs de survie et dont la vision du monde est par conséquent plus sobre (les Calculators, nés en 1955 et après, «adolescents et jeunes adultes»).

    Claudine Attias-Donfut, elle, distingue les grands-parents, nés entre 1910 et 1920, qui ont connu une longue vie de travail, «la génération du labeur»; leurs enfants, «la génération de l'abondance», qui ont le plus profité de la prospérité; leurs petits-enfants qui forment «la génération sous protection» («génération galère» pour les médias), nés en pleine prospérité et grandissant en période de précarité, sans perspectives d'amélioration de leur sort collectif. Chaque pays voit la division de ces trois grandes générations varier légèrement selon les particularités historiques.

    Cela ne doit pas masquer le fait qu'un clivage important se dessine entre classes sociales, notamment entre héritiers et non-héritiers. Le chômage continue d'affecter les 20-30 ans depuis 1982, plus que les autres groupes d'âge. Mais des enquêtes en Europe et en Amérique du Nord montrent que les échanges privés familiaux compensent pour le manque à gagner des plus jeunes. Ceux-ci reçoivent de leurs parents et grands-parents des aides multiples: argent, biens matériels et même emploi. La privation de cette aide familiale peut faire la différence entre l'intégration et la non-intégration sociale et économique.

    Reste que la question des tensions et des solidarités entre générations devient décisive. Au plan familial, les solidarités peuvent se resserrer, plusieurs générations - jusqu'à cinq! - coexistant plus longtemps. Au plan social, des questions litigieuses peuvent surgir autour de la distribution des transferts publics: santé, fonds de gestion, éducation, aide aux familles. Si le débat sur l'équité générationnelle n'est pas aussi vif au Canada qu'aux États-Unis, il semble que cela relève pour une part de l'universalité des programmes sociaux canadiens. Qu'en adviendra-t-il? Dans un rapport daté de février 1996, l'Institut C.D. Howe attire l'attention sur le fait que durant les vingt dernières années, la redistribution s'est faite vers la génération la plus favorisée du siècle «les personnes âgées», au détriment de la «génération X», des jeunes et des jeunes familles. Les allocations globales gouvernementales aux aînés sont presque cinq fois plus élevées que celles accordées aux jeunes familles. Les champions actuels de la pauvreté sont les enfants, les sans voix, et les jeunes.

    Ceux-ci développent de nouvelles voies critiques. Certains font preuve de dynamiques de survie, remettent la société en question à travers leur inscription dans des espaces de marginalité ou de précarité. De nouveaux jeunes leaders s'affirment, à travers des stratégies très pragmatiques de contestation. Mais, au-delà des analyses qui nuancent avec justesse les constats pessimistes et alarmistes sur la condition des jeunes, peut-être faudrait-il s'inquiéter davantage d'un décrochage et d'une impuissance politique éprouvée par la majeure partie, si tant est qu'on ait compris que révoltes et conflits peuvent être porteurs de conscience éveillée, de dignité, d'affirmation, d'inscription sociale, d'appartenance commune. Les jeunes chercheurs du Conseil permanent de la Jeunesse du Québec relient fréquemment suicide et absence de pouvoir: «En fait, la pression exercée par la dépendance, alors qu'on a l'impression d'être capable de travailler et d'être autonome, crée une frustration et une angoisse dont il est difficile de se détacher. [...] Le suicide n'est-il pas le seul moyen d'exercer un pouvoir sur sa vie?» (1993, p. 32-33). Signe parmi d'autres qui révèle une forte tension collective chez les jeunes. Nous avons noté de leur part des appels à une solidarité des générations, et la sensibilité à l'égard des adultes affectés par le chômage et la crise.


    Les prises de conscience

    La société traditionnelle séparait les sexes et liait entre elles les générations. La société moderne fait le contraire. Il nous semble que la solidarité sociale doit aussi se penser en termes générationnels et pas seulement en termes de classes sociales. Encore une fois, les tensions, conflits et complicités qui surviennent entre générations contribuent de tout temps au travail de l'histoire. À travers elles aussi, la société s'inscrit dans une temporalité qui fait souvent défaut dans une modernité à courte vue. Et la préoccupation pour ceux qui viennent après nous demeure une motivation profonde pour faire face à certaines décisions et renoncements actuels difficiles. Mais bien que cette générosité fasse rarement défaut dans la famille, elle est, au plan public, quasi absente. Pourtant, la place de l'enfant dans une société se mesure surtout par «le sort que chacun réserve aux enfants des autres» (F. Godard, La famille, affaire de générations).

    Dans toutes les générations, nous avons trouvé des gens qui occultent les facteurs générationnels et intergénérationnels, au détriment de ce lieu humain où pourrait surgir une nouvelle communauté de destin, sinon d'intérêt. Mais il y a aussi d'étonnantes prises de conscience qui s'expriment à travers de nouvelles sensibilités et de nombreux projets intergénérationnels.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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