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    Dossier: Intergénération

    Permettre l'avenir

    Madeleine Préclaire
    Où l'auteur montre qu'on ne saurait améliorer les rapports entre générations, si l'on ne trouve pas d'abord le moyen de libérer du temps pour les activités contemplatives.
    « J'ai vu une ville où l'ordre régnait, les demeures étaient sagement alignées le long des rues parfaitement dessinées, cubes impeccables d'un beau jeu de construction, grands ou petits, selon qu'il s'agissait de ces lieux publics où l'on va pour acheter, se récréer ou consommer, ou de ces autres, plus infimes, où l'on se repose des lieux publics, en d'autres consommations, d'autres nourritures, d'autres plaisirs.

    J'ai vu une ville où les enfants, chaque matin, partaient à l'école; les adultes au travail, au bureau ou à l'usine; et les vieillards, oui, les vieillards, ils ne partaient pas, mais demeuraient dans les cubes, soit seuls, dans de petits carrés silencieux, soit ensemble, dans de grands carrés, silencieux aussi.

    J'ai vu aussi, dans cette ville, des agents qui sillonnaient les rues, pour le bon ordre, et même des militaires, en garnison, faisant, bien en rangs, l'exercice, pour le bon ordre encore.

    J'ai vu une ville ordonnée, parfaitement administrée, une ville si bien administrée qu'elle était silencieuse. Une ville propre et triste!

    Ce n'était qu'un rêve! un mauvais rêve ou, peut-être, une utopie!

    Au terme d'un automne où le regard s'est porté sur le vieillissement, grâce à la coordination de nombreux organismes regroupés autour de L'Âge et la vie, je m'interroge. Quel est le sens véritable des politiques concernant les personnes âgées et quel esprit les anime? Je vise par là non seulement l'attitude du gouvernement mais aussi les comportements des individus. Nous vivons, en effet, depuis longtemps, marqués d'un souci de rationalité, souci louable en soi qui, non content de se tourner vers la science, s'applique, depuis 1789, au domaine social pour en supprimer les injustices. C'est ainsi qu'au 19e siècle se sont nouées les conditions déterminantes de notre actualité, par la constitution d'un État national, de la science, de la technique, administrant choses et gens. Ne payons-nous pas aujourd'hui la rançon de cette administration, de cette raison séparatrice, froide et rigide, qui ont fait de nos villes des "isoloirs: usinoirs, écoloirs ou mouroirs"! empêchant ainsi les âges de vivre entre eux, de vivre dans leur pays réel?

    Cet automne parsemé de gestes, d'écrits, d'images concernant les personnes âgées a sans doute été un choc, voire un scandale. D'aucuns diront une mode (ce qui permet d'ailleurs de l'oublier). Peut-être a-t-il permis de prendre conscience d'une chose: la démission de la population, de chacun de nous devant une question qui est nôtre, puisque vieillir ce n'est pas le fait d'un seul groupe de la société, d'une "bande de marginaux", en l'occurrence nos parents et nos grands-parents; vieillir c'est notre lot à tous, chacun de nous aujourd'hui vieillissant. Se débarrasser des citoyens âgés en les plaçant dans des cubes de verre, si beaux soient-ils, les congédier, en les remerciant de leurs services passés et en les condamnant à une sorte de mort civile et sociale, la retraite, est un acte égoïste, inhumain, en même temps qu'anti-social, anti-politique. Conséquence d'une longue tradition occidentale qui s'exprime dans une attitude individualiste et rationnelle à la fois et réduit la normalité de l'homme au stéréotype de l'adulte travailleur, le "second âge", cet être unidimensionnel et anonyme.


    Les raisons d'un refus

    Il faudrait retrouver les causes fondamentales de ces comportements pour dépasser enfin des propositions à court terme, remèdes qui ne guérissent rien; tâche d'analystes, à travers et au-delà des idéologies politiques. J'évoquerai ici quelques points.

    D'abord la place primordiale qu'a prise le travail dans notre société. S'il est une activité dont l'ambiguïté est demeurée constante, au long de l'histoire, c'est bien celle du travail. Travailler fut longtemps l'asservissement à la nécessité, asservissement lié aux conditions de la vie humaine; c'est pourquoi il fallait des esclaves, à cause de la nature servile de ces occupations qui pourvoyaient aux besoins de la vie. L'animal laborans n'était chez les Grecs qu'une espèce parmi les espèces animales qui peuplent la terre. L'époque moderne, qui renverse toutes les traditions, va glorifier le travail et placer cet animal laborans au rang occupé autrefois par l'animal rationale, grâce surtout à la distinction fondamentale entre travail productif et travail improductif (chère à A. Smith et à K. Marx). C'est bien, en effet, à cause de la productivité que le travail a pris le rang de valeur dominante aujourd'hui, devenant la seule occupation souhaitable du temps, la seule rentable. C'est pourquoi "la motivation fondamentale, celle de la recherche du plaisir de vivre, disparaît chez le vieillard, puisqu'on lui a appris que cette recherche ne pouvait être satisfaite que par la promotion sociale dans un système de production (1)."

    Comment vivre autrement, comment vivre de loisirs, dans une civilisation où, concrètement, le système de valeurs est encore, et uniquement, lié au travail? Paradoxalement, des idéologies aussi distantes l'une de l'autre que le marxisme et le capitalisme conduisent au même but, celui de lier l'homme à son travail, soit parce que ce dernier est la condition, l'occasion de sa création, de son "devenir homme", soit parce qu'il procure ce bien suprême, l'argent, source de toute jouissance et de toute consommation. "Chercher un travail pour le gain, écrivait déjà Nietzsche, c'est maintenant un souci commun à presque tous les habitants des pays de civilisation (2)."

    Dans le même sens, irait cette valorisation outrancière de l'action, dépréciant du même coup les valeurs contemplatives. Dans un monde où le faire et le devenir ont priorité sur l'être, la praxis sur la theoria, comment vivre autrement que selon un rythme effréné où les projets succèdent aux projets à une vitesse telle que, trop souvent, la superficialité soit la rançon inévitable de cette vie active? On n'a plus le temps. Ni le temps de s'arrêter, ni le temps d'écouter ou de parler, ni le temps de penser ou le temps d'aimer ... le temps de vivre! Mais surtout l'on n'a plus le temps d'apprendre à vivre, ni de s'interroger sur ce que l'on fait.

    Cette vie à fleur de peau, discordante, ne permet plus le regard sur les valeurs fondamentales; et la dépréciation des personnes âgées, la peur de la vieillesse, l'oubli de notre propre vieillissement s'inscrivent, à côté de beaucoup d'autres signes, dans une crise de civilisation qui remet en question les valeurs traditionnelles; ainsi en est-il du refus du passé qui s'exprime aussi bien par la suppression de l'Histoire, et de son enseignement, que par une suspicion vis-à-vis de tout ce qui peut, d'une façon ou d'une autre, représenter l'expérience.

    D'autres causes sembleraient justifier ces comportements sociaux et la situation actuelle des citoyens âgés. Nous ne les connaissons que trop, tel le phénomène massif d'urbanisation qui, progressivement, a effacé des solidarités plus aisées à vivre en milieu rural et, du même coup, accru l'isolement des personnes "retirées". Peut-on imaginer la solitude qui se cache au fond d'un appartement minuscule au neuvième étage d'un bloc anonyme? De plus, le relâchement des liens familiaux, les séparations dues au départ des enfants ou au décès d'un des conjoints augmentent considérablement cette solitude. Il faudrait peut-être ajouter ici, lorsqu'on songe à une ville comme Montréal, qui détient un fort pourcentage d'immigrants, que, dans ces milieux ethniques, les jeunes ignorent souvent leurs grands-parents qui ne les ont pas suivis dans ces déplacements territoriaux. Plus généralement, la rapidité croissante des changements du milieu humain accroît les difficultés d'adaptation des citoyens seniors et précipite les phénomènes du déclin. Selon les travaux de Warner Schaïe, les moins bonnes performances des sujets âgés, par rapport aux sujets jeunes, s'expliqueraient non par l'effet du vieillissement biologique mais par les changements historiques survenus dans la richesse de stimulation du milieu culturel.

    Puisque nous évoquons l'environnement qui, actuellement, n'encourage en rien les citoyens âgés à maintenir leurs activités sociales et intellectuelles, il est bon de rappeler, surtout en Amérique du Nord, le rôle joué par les media d'information pour promouvoir le culte de la jeunesse, déconsidérant par le fait même l'homme et la femme parvenus à maturité et vieillissant! Il aura fallu attendre l'automne 1976 au Québec et la convergence des émissions de T.V. et de radio - plus de 70 heures d'antenne en un seul mois! - ainsi que les écrits de la presse sur le problème du vieillissement pour lancer d'autres images.

    Ainsi, les attitudes, les images et par le fait même les priorités de la société actuelle ont contribué à créer pour les personnes âgées un statut qui les met à part et à faire prévaloir à leur égard des conditions d'existence peu enviables, à tel point que chacun de nous préférons oublier ce dernier âge de notre vie, ne pas y penser, car il nous fait peur. Ce silence tacite, ce traitement devant une situation qui nous attend est pour beaucoup d'entre nous une conduite de fuite considérée comme préférable à un regard courageux. Peut-être, en définitive, est-ce une des raisons pour lesquelles si facilement nous avons trouvé des remèdes tels que les résidences, les foyers, les hôpitaux qui éloignent de notre vie quotidienne, et de notre vue, l'image de la vieillesse, un peu comme le masque des salons mortuaires nous permet d'oublier la réalité de la mort et nous donne bonne conscience (3). Les ruses de la raison ne sont pas nouvelles. C'est à cette prise de conscience que L'Âge et la vie nous a conviés, voulant, sans idéalisme, prolonger des palliatifs trop courts, mais nécessaires, par des remèdes à long terme qui, lentement, transformeraient des mentalités, créeraient de nouvelles attitudes, plus profondes et plus humaines.


    Chemins vers l'avenir

    Les utopies apparaissent comme bien plus réalisables qu'on ne le croyait autrefois ... Et peut-être un siècle nouveau commence-t-il, un siècle où les intellectuels et la classe cultivée rêveront aux moyens d'éviter les utopies et de retourner à une société non utopique, moins "parfaite" et plus libre.
    Berdiaeff

    Comment envisager le chemin vers une société "moins parfaite peut-être mais plus libre", plus heureuse? Comment vivre chacun de nos âges, non pas en allant, à soixante-cinq ans, vers la déchéance, l'oubli, mais vers la paix de l'homme devenu sage? Comment, en définitive, bien vieillir? Car parler de vieillissement, c'est parler de l'homme vivant, c'est parler du devenir de notre existence. Dès que nous grandissons, ce processus est en marche, qui se déploiera tout au long de nos jours, au plan biologique comme aux plans psychologique et culturel.

    Poser ainsi les questions, c'est se placer délibérément dans une perspective éducatrice, c'est-à-dire à la fois établir des visées précises et formuler une pédagogie. Cela signifie peut-être, devant cette raison calculatrice et froide, retrouver de nouvelles sensibilités, ce qui nous amènerait à faire autrement ce que nous faisons.

    Il s'agirait d'abord de recréer un tissu humain, un réseau de relations chaleureuses et vivantes (4). La rude trame des structures, des systèmes doit être assouplie, adoucie par le lien vivant de nos solidarités et de nos amitiés. Retrouver des lieux de rencontre authentiques à taille humaine, transfigurer l'espace de nos expériences quotidiennes: la maison et l'école, le bureau ou l'usine, afin que jeunes et moins jeunes puissent s'écouter et s'enrichir dans des relations autres que celles de la domination, de l'hostilité ou du ressentiment. Nous ne savons plus nous voir que dans des affrontements. Nous ne savons plus lire la réalité autrement qu'à travers ces grilles ressassées du pouvoir, de la possession et de l'aliénation. Incapables de nous reconnaître mutuellement comme semblables, au-delà de la différence de la langue, du sexe ou de l'âge, nous vivons dans la dépendance que nous nous sommes créée par nos revendications, nos luttes. Les relations sont vécues dans l'extériorité et tout ce qui est face à nous, y compris l'homme, est considéré comme "l'autre". Toute l'éducation de l'homme moderne l'extériorise dès l'enfance, refuse l'expérience intériorisante, le cheminement imaginaire. Comment s'étonner alors que, pris dans l'étau de l'abstraction comme dans celui du travail, une fois sa tâche achevée, ou enlevée, à l'heure de la retraite, il se trouve démuni, vide, pauvre! Libérer l'âge, le dernier, des servitudes du travail, voeu bienfaisant sans doute, mais afin de vivre comment? Dans l'ennui, la solitude, la pauvreté affective, les occupations infantiles? Car là est le mal, on ne prépare pas l'homme à vivre la vie sage et heureuse du dernier âge. Qui, de plus, a comme but d'accomplir sa vie, en donnant aux années de sa vieillesse le plus grand achèvement possible?

    Il faudrait, pour ce faire, opposer au travail omniprésent un contrepôle. Il y en a un, c'est le loisir qui, par excellence, devrait être le lieu de la parole, de la rencontre, de la créativité et qui permettrait d'inventer d'autres formes de productivité, gratuites celles-là; lieu aussi du repos, de la réflexion, de la culture et de la contemplation. Seule cette disponibilité donnerait aux hommes l'espace pour "être". Et si ce temps du loisir était appris, voulu avec autant de souci que celui du travail, s'il était vécu, tout au long de nos âges, peut-être alors y aurait-il moins de moments vides à vivre à l'heure de la vieillesse. "La vie, dans ses réussites, est faite de temps bien ordonnés; elle est faite verticalement d'instants superposés richement orchestrés, elle se relie à elle-même horizontalement, par la juste cadence des instants successifs unifiés dans un rôle", écrit Gaston Bachelard, qui prône, grâce à une "pédagogie rythmanalytique", une philosophie du repos, une vie équilibrée.

    Une éducation et une saine politique en ce domaine du vieillissement devraient être soutenues par une philosophie du temps. Et celle-ci prendrait trois visages: ceux de l'Histoire, du Rythme et de l'Instant. Vieillir c'est d'abord créer, tâche après tâche, geste après geste, son histoire personnelle et l'enraciner profondément dans celle d'un pays, d'une culture, continuant ce qu'on nomme la tradition (5). Cette histoire, originale, puisqu'elle est la part absolument unique de la réalité que chacun peut vivre, est en soi une "poétique", parce qu'il y a dans ce déploiement, dans cette projection dans le temps d'actes neufs, une véritable création. Bien vieillir ensuite, et cela commence dès l'enfance, c'est savoir accueillir en soi les grands rythmes qui marquent la vie humaine; c'est "mettre l'oscillation" dans l'heure même du travail, c'est pratiquer cette sage alternance de l'effort et du repos, de la parole et du silence, de l'action et de la réflexion qui font la vie paisible. Vivre son âge enfin, c'est cette volonté d'assumer le plus totalement possible chacun des instants de la vie. Les accepter tous, les "gonfler" à l'infini, si cela était possible, pour donner à chacun la qualité, l'excellence! Peu importe leur quantité. Elle ne signifie rien. Ce qui fait la richesse de chaque âge, de chaque moment précis de l'existence, c'est qu'il soit d'une plénitude telle qu'il éclate. Mais plutôt que d'éclatement, il faudrait parler d'extase; de celles qui nous unissent à la nature, à l'amant ou à ces mondes si mystérieux de l'art ou de la mystique. Vivre son âge, c'est refuser de se perdre dans des regrets de ce qui n'est plus ou dans les rêveries creuses de ce qui n'est pas. Seul celui qui ne peut plus s'extasier, s'émerveiller, vieillit mal (6). Mais qui révèle à l'homme l'extase? qui travaille à permettre à chacun de s'extasier, de continuer à s'extasier, par-delà les crises, les ruptures, les vides de l'existence?

    Cette philosophie du temps s'insérerait dans une image renouvelée de l'homme, simplement énoncée ici. L'homme vu d'abord comme personne et non comme simple individu perdu dans la masse ou comme robot, outil, pure force de travail. Un homme ouvert, donc soucieux d'une vie relationnelle intense; un homme "multiforme et divers", heureux de la diversité et de la différence, qu'elles soient de l'âge, de la couleur ou de la culture; un homme désireux d'autres statuts que celui de travailleur (à moins que le travail et la conscience qu'il exprime soient plus que son contexte économique et social); un homme friand de modes multiples de solidarité; un homme prégnant d'imagination autant que de raison; un homme capable d'éducation continue, d'adaptation nouvelle, un être surtout sans peur devant la vie, fidèle à la vie, capable de conserver avec elle une sorte de lien nuptial.


    Un art de vivre et de mourir

    Car finalement, l'art de vieillir coïncide avec l'art de vivre (7). Il y faut de l'élégance, de la noblesse, un style. Ce ne sont pas qualités liées au milieu social, à la richesse ou à la culture, mais vertus, car elles sont l'homme même. S'il faut, et rapidement, mettre au point des politiques pour changer la situation des personnes âgées, qu'il s'agisse de services à domicile, de programmes économiques permettant de vivre (et non de survivre, en attendant la mort), il demeure que projets de lois, battages publicitaires et le reste sont inutiles si l'on ne réhabilite pas l'homme à travers tous ses masques. Nous avons, pour combler ce "trou anthropologique (8)", à reprendre de lents apprentissages: langue bien parlée, ouvrage bien fait, table propre et respect des choses, des êtres et des âges; gestes quotidiens, dignité à retrouver. Il faut relire cette page où Soljénitsyne, dans Une Journée d'Ivan Denissovitch, décrit, assis au réfectoire du camp, le vieillard Y-81:

    Cet homme n'a plus de nom, il n'a pas eu, au sens habituel, de vie: il est dans les Camps "depuis une éternité", il n'a pas davantage d'espoir terrestre, à cause de son âge et parce qu'il sait que, de dix ans en dix ans, sa peine est automatiquement renouvelée. Il a perdu ses cheveux et ses dents. Des craquelures noires sillonnent ses mains prouvant qu'il n'a jamais été un "planqué". Il semble sculpté dans une pierre sombre. Or, au milieu des détenus vautrés et bruyants, cet homme frappe par sa sérénité silencieuse, par la paix concentrée de son regard. Il se tient droit, semble "assis plus haut ... parmi tous ces dos courbés du camp". Il ne s'abaisse pas vers la nourriture, mais l'élève calmement jusqu'à lui: "Il ne plonge pas le nez dans sa gamelle comme tout le monde, il lève sa cuiller bien haut jusqu'à sa bouche". Verticalité de l'homme ... Dernier trait... le plus étonnant : "Il ne pose pas comme tout le monde ses trois cents grammes [de pain] sur la table sale, maculée, mais sur un chiffon lavé et relavé" (p. 192). Par respect de soi sans doute, mais aussi par respect du pain: prêtre à l'autel (9).

    Cet homme, ce vieillard est simplement. Il n'existe pas au niveau de la recherche et de la satisfaction de besoins toujours à renouveler, à inventer; il "est" sans "avoir". Se tenir digne, droit, dans la détresse de son existence vaut pour lui. Digne aussi sera-t-il devant la mort. L'art de vivre en effet s'achève en un art de mourir. On le possédait autrefois, à travers des rites, une présence, l'affection d'une communauté. L'Âge et la vie a lancé durant la semaine d'octobre ce slogan: "Mourir chez soi, un droit pour tous". Affirmation choquante qui n'a pas été sans heurter. Cependant, la façon dont nous escamotons la mort, la façon dont la technostructure médicale vole à un être humain pour ainsi dire son droit à la dignité de sa mort, en déterminant à son gré la prolongation de sa vie, est significative de notre misère anthropologique! On ne nous donne plus le droit de mener notre vie jusqu'à son sens final. La retraite, déjà, était une "suspension" de la vie pleine et entière; cette façon de nous aider à disparaître, isolés dans une chambre d'hôpital, est le symbole de notre existence de drogués. Une femme, le Dr Elisabeth Kübler-Ross a donné trois conférences admirables sous le titre "Rencontre avec les mourants (10)", qui permettent d'espérer un changement d'attitude. Cette femme, dans son intuition, a su entrer dans le "mourir" de ses patients et a compris qu'ils avaient le désir de parler de leur mort, qu'il ne fallait pas nier l'évidence, mais les aimer et les réconforter.

    La mort, comme la naissance, est un des grands actes qui fondent notre existence. Il me semble que si une mère est à l'origine, qui nous dépose dans le berceau de la maison, c'est encore une "mère" qui devrait aider le retour à la terre et soutenir notre départ. C'est le sens mythique de la féminité. C'est son "pouvoir". Si l'homme, ou la femme, si chacun de nous retrouvait cette part ensevelie de son être, alors, peut-être, vieillir, non, vivre reprendrait son sens! Alors, peut-être, les résidences, les appartements solitaires, chanteraient; les services seraient assurés dans la sérénité, au sein de la communauté; il y aurait, dans nos villes, un souci commun, une symétrie de services, enfants et vieillards, hommes et femmes; alors la vieillesse serait redécouverte comme valeur, comme moment inestimable de l'existence autant que l'enfance ou la maturité. En "reconnaissant" la vieillesse, ou plutôt en acceptant pour chacun, pour soi, le vieillissement, comme partie intégrante de la condition humaine, on donnerait à l'éducation, à chaque tâche, une orientation, une fin proches de la vérité de l'homme. On éclairerait la vie humaine.

    Faut-il appeler cela une révolution? Je préfère y voir simplement un des visages de l'espérance humaine. »


    Notes

    1. Henri Laborit, dans Gérontologie 75, no 20, octobre 1975.

    2. Nietzsche, Le gai savoir, Idées, Gallimard, p. 84.

    3. Pense-t-on, par exemple, que ce tissu social, que nous avons si joliment usé, ne se retrouve parfois qu'à l'occasion d'un décès, quand les gens sont morts, alors qu'on devrait le créer, le tisser sans cesse, durant la vie.

    4. Le grand mal des foyers ou résidences pour personnes âgées est sans doute celui qui est causé par la solitude, le vide affectif. Rassurés de voir leurs parents ou grands-parents "en lieu sûr»!, les enfants ou petits-enfants espacent leurs visites et finissent par oublier leurs aînés. Pourquoi vivre alors?

    5. C'est ici que le rôle des personnes âgées se présente comme fondamental dans la société pour aider la "continuité» et la richesse culturelle. C'est ce que je vois de tout à fait positif dans les "Universités du 3e âge» qui, insérées dans les campus actuels, permettraient de recueillir l'expérience, le savoir des Anciens! Pourquoi ne pas créer, favoriser des "Conseils des Anciens» qui dialogueraient avec des plus jeunes? "Un vieux qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle».

    6. Cf. ce texte de G. Bachelard à propos de Pinheiro dos Santos dans Dialectique de la Durée, p. 149: "P. dos Santos entreprend d'expliquer l'activité générale de Léonard de Vinci comme une enfance éternelle. Le créationisme ne saurait être en effet qu'un rajeunissement perpétuel qu'une méthode d'émerveillement systématique qui retrouve des yeux émerveillés pour voir des spectacles familiers ... L'enfant est notre maître ... L'enfance est la source de nos rythmes.»

    7.Cf. le numéro 12 de la Revue Critère, "L'art de vivre», et précisément le bel article de Catherine Reinaud: "Sans la perception intérieure, plus ou moins consciente, de l'omniprésence de la Parque, l'activité humaine perd son sens profond. C'est pourquoi l'art de vivre est intimement lié à la conscience du temps, donc de la mort; c'est pourquoi aux grandes époques, il s'achevait si bien dans l'art de mourir.»

    8. Cf. J. Grand'Maison, "L'A-Société et la Troisième Révolution», dans Relations, octobre 1976.

    9. Olivier Clément, L'esprit de Soljenitsyne, Stock, 1974, p. 210.

    10. Cf. Cahier Laënnec, hiver 1974.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Madeleine Préclaire
    Mots-clés
    Ville, travail, loisirs, vieillissement, temps
    Extrait
    « Travailler fut longtemps l'asservissement à la nécessité, asservissement lié aux conditions de la vie humaine; c'est pourquoi il fallait des esclaves, à cause de la nature servile de ces occupations qui pourvoyaient aux besoins de la vie. L'animal laborans n'était chez les Grecs qu'une espèce parmi les espèces animales qui peuplent la terre. L'époque moderne, qui renverse toutes les traditions, va glorifier le travail et placer cet animal laborans au rang occupé autrefois par l'animal rationale. »
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