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    Dossier: Insecte

    Linné et Darwin

    Ernst Jünger
    L'affectueux intérêt pour les insectes date de deux siècles, ou guère plus. Auparavant, ces animaux n’étaient accessibles, même à ceux qu'ils attiraient, qu’en tant qu'individus, et non selon des catégories, dans un certain ordre. Il n'a d'ailleurs jamais manqué d’humains pour les considérer comme des inventions du démon ou des machines vivantes, pour les juger superflus, importuns, nuisibles, et voir en eux un fâcheux appendice de la Création. Sentiment souvent renforcé par une allergie insurmontable : et cette aversion se traduit par l'usage des groupes de consonnes « cr » et « br » dans leurs noms.

    L'ère baroque vit s'éveiller une sensibilité particulière à la forme nettement frappée, évoluée. Ce qu'on avait tracé de lignes, jusqu'à présent, devient réseau, rets dans lesquels se laisse capturer la plénitude, cent aussi l'exubérance. Cela confère à la personne, de même qu'à l'objet, d'autres contours : des types nouveaux se font mutuellement ressortir.

    La Nature, elle aussi, commence à parler d’autre manière ; elle acquiert une force imposante et autonome. Ce ne sont pas seulement les formes qu’on perçoit d'un oeil nouveau, mais avec elles et en elles le merveilleux, dont l'un des indices est la mu: cation illimitée. Il y a là comme une baguette magique, qui provoque des métamorphoses inouïes. Un beau jour, c'est un poisson d'or, long comme un travers de main, qui charme l'oeil, et l'on fonde nouvelle chapelle ; il s'ensuit un culte qui dure des siècles entiers, et qui se voit récompensé au-delà de son mérite.

    Le type du collectionneur se met à changer ; les formes isolées, ni les curiosités, ne le satisfont plus. Sa prédilection se fixe sur les objets qui varient en restant fidèles à la forme originelle, conques, coquillages, tulipes ; on envoie des voyageurs chercher jusqu'à Constantinople, en Perse, à Amb0ine et à Surinam. C'est la grande époque des natures mortes, des cabinets de curiosités, différents de ceux des Médicis, des graveurs et coloristes de Nuremberg et d'Augsbourg, de Rösel von Rosenhof et de Sybille Merian, des miniaturistes et des peintres sur laine. Swammerdam et ses émules commencent à voir en Hollande, d'étranges choses. Dans un tel climat, les idées ont, elles aussi, le droit de varier. À cet égard, la Hollande devient le pendant de Genève entre autres comme terre du Refuge et siège d’un artisanat ingénieux. Deus sive ratura, Deus et natura, Natura sine Deo ; une fois le pied posé sur le premier échelon, on parcourt toute l'échelle.

    Linné nous donne un modèle de ce dont l'esprit est capable. C'est lui qui pulvérise toutes les tentatives d'ordonnance qu'on avait dressées avant lui contre le chaos de l'affluente Natura Naturans, d'Aristote à Pline l'Ancien, d'Albert le Grand à Gessner et Swammerdam. Jusqu'à lui, les meilleurs encyclopédies mêmes semblaient une sorte de catalogue d'horticulteur. Désormais, les noms sont laissés au libre choix de chacun, mais lui sont aussi soustraits, dès que le mot a été prononcé ; la plénitude est souverainement régie. Il faut voir en lui un principe plus profond que le titanisme de la seule science. Il a quelque chose du prêtre, en un sens très ancien, celui du service de la Terre ; par la vertu du verbe, il transforme le serpent onduleux en verge dAaron.

    Et, pourtant, Linné est aussi de ceux qui savent encore ce qui est en haut et ce qui est en bas. Il adhère au principe : Deus supra naturam, dont tout porte l'empreinte - la monarchie absolue, mais éclairée, la personne nettement circonscrite, l'être le plus menu, le plus insignifiant compris dans le Système de la Nature. Ainsi pâlit également l'importance des lusus naturae, due de tout temps, pour l'nie bonne part, à la stupéfaction. C'est l'anonyme qui devient significatif, aussi loin que porte le regard et que le verbe le peut délimiter.

    La nature apparaît d’une manière toute nouvelle, habitable et familière. Une enfilade de salles de trophées s’édifie, par le labeur de l’esprit.

    On ne peut en concevoir la portée que par le détail, et par exemple l'ordonnance systématique du règne des insectes, oeuvre, non seulement de ceux qu'y prédestinaient leurs fonctions, mais surtout des volontaires, et non uniquement dans les grandes villes d'Europe, mais aussi en de nombreux foyers dispersés de par le monde.

    Ce système englobe la croyance à la constance l'espèce. Quand Darwin entre en scène, le décor change. Derrière les idées nouvelles, derrière rideau du savoir, il se dissimule un progrès théologigue qui commence à agir en tous les domaines non seulement par l'action de Strauss, Renan, Feuerbach, Bruno Bauer et leurs émules, non seule dans le système de la société et de la politique, mais aussi dans celui de la Nature. Au centre du cosmos réside une puissance, non plus souveraine, mais anonyme. La délégation du pouvoir créateur s'étale largement. Ce qui a pour conséquence, entre d'autres, que les noms perdent de leur importance ; l'admiration s'attache moins à la forme et aux contours des créatures qu'à un dynamisme mystérieux qui leur est immanent.

    Darwin est né cent ans après Linné, l'un sous' signe du Verseau, l'autre sous celui des Gémeaux. Le point de vue linnéen maintient un parfait libre entre la Nature agissante et la Nature figée dans les formes. Son caractère est celui du jardinier, tandis que Darwin doit plutôt être mis au nombre des chasseurs. La différence se marque aussi dans leur conception du voyage. Darwin est un navigateur au long cours, Linné plutôt un promeneur.

    De par ces théories nouvelles, la Nature se spiritualise, devient dynamique, anonyme. Evolution préparée de longue date, et qui rencontre autant d'adhésions enthousiastes que de refus fougueux. Les implications théologiques se manifestent moins dans la doctrine que dans ses conséquences. En Prusse, on raye la biologie des programmes. Le vieux Haeckel est chassé de son laboratoire d'Iéna. Les intéressés ne savent pas, ni même ne pressentent ce qui est en train de s'accomplir, et dans quelle avant-garde ou arrière-garde ils marchent : on peut déjà le conclure de l'acharnement apporté à ces querelles.

    Chez Darwin, on ne rencontrera pas ces fautes de goût dont fourmillent les oeuvres de Büchner, d'Ostwald, et même d'Alfred Brehm et du père Haeckel. Un esprit d'un tel rang ne s'abaisse pas aux mesquines disputes de la prêtraille. La tentation de se risquer, insuffisamment équipé, dans des spéculations transcendentales provient de deux incitations opposées. Les uns lui succombent parce que, faute de dominer intellectuellement leur matière, ils s'engagent en terrain glissant ; les autres, parce qu'ils sont trop bien renseignés. Ils étendent alors l'assurance qu'ils tirent de leur savoir à ce qu'on ne saura jamais , et leur expérience à des domaines où la science expérimentale est impuissante. Cet antagonisme aboutit à des dialogues de sourds, dont Shakespeare se fût délecté.

    Pour éviter les conflits entre la science et la foi, le savant dispose du moyen de la théorie. C'est ainsi que les inquisiteurs proposèrent à Galilée de proclamer que sa découverte était une théorie - s'il l'avait fait, ce n'eût pas seulement été un acte de sage réserve : il se fût aussi épargné la torture. Des exemples postérieurs se trouvent dans les polémiques autour de l'authenticité des poèmes ossianiques de la Chronique d'Uralinda.

    La théorie de Darwin devait s'imposer par le seul fait qu'un impératif dynamique y règne. C'est l'une des grandes hypothèses de travail, présentée avec ce sans-gêne pragmatique qui, tout à la fois, donne à l'Anglais et ses limites et son excellence, et qui 1ui permet de faire son chemin dans le monde. Il y a l'enchaînement ininterrompu des causes et des effets, une succession cohérente, et non une simultanéité soustraite au temps, comme chez Lamarck, ni périodicité dans laquelle se répète l'acte créateur, comme chez Cuvier, ni un modèle intemporel, comme la « plante originelle » de Goethe. On pourrait dire bien plutôt que la déduction est trop impeccable et satisfait trop, explique trop fortement. Le temps fonde la métamorphose, mais qu'est-ce qui fonde le temps ? De même que chaque mouvement suppose le repos, toute métamorphose postule un quelque chose qui se modifie.

    Struggle for lif e et sélection naturelle des plus aptes -affinité avec les deux grands principes de l'économie libérale, la concurrence et la propagande, qui fut souvent soulignée. Il n'a plus été donné à Goethe de s'occuper de l'évolutionnisme ; Schopenhauer s'en est chargé, en quelques commentaires laconiques. Kant avait, et envisagé cette éventualité et même l'avait dépassée par l'aperçu génial où il frôle, dans la Critique du Jugement, l'histoire de l'évolution organique. L'homme y est considéré comme maillon d'une chaîne qui, par « les degrés les plus bas qui nous soient encore perceptibles », chez les animaux et les plantes, mène jusqu'à la « matière brute » et ses lois organiques. « Libre donc aux Archéologues de la Nature de faire naître, à partir des traces subsistantes de ses révolutions les plus anciennes, cette grande famille des créatures. » Kant y parle dès 1790 du sein maternel de la Terre, issue, pour ainsi dire, comme un grand animal de l'état chaotique, avec une énorme puissance plasmatrice, jusqu'au moment où cette matière se sclérosa et réduisit ses créations à certaines espèces qui, dès lors, ne dégénérèrent plus.

    On pourrait lier à ces réflexions, vers la fin du second millénaire, des questions importantes, car il semble que, comme les volcans se pétrifient, puis font à nouveau éruption, la vieille Gaia, elle aussi, recommence à s'animer.

    L'intention contenue dans l'animal, son idée créatrice, nous ne la devinerons jamais, même si nous perçons du regard des milliards d'années. Cela demeure «au coeur de la Nature ».

    Si l'on s'en rend compte, si l'on entre dans l'œuvre de Darwin avec cette réserve, on sera profusément récompensé par la plénitude de ce qu'il peut vous vous offrir. On trouve toujours plus de choses chez le maître que chez les disciples, chez Kant plus que chez les kantiens, chez Darwin plus que chez les darwiniens, chez Marx plus que chez les marxistes, ; et ainsi de suite.

    Surtout, Darwin est un observateur insurpassable. Où qu'il porte le regard, dans le règne de la Nature,'' sur les orchidées, les plantes grimpantes, les coraux, les pinsons, les pigeons, les volcans - il en jaillit partout des réponses essentielles. On peut le mettre' au rang des esprits qui fondèrent une nouvelle manière de voir et d'enchaîner les vues entre elles. Si son attention s'applique moins aux figures clairement circonscrites, comme chez Linné, qu'aux passages, c'est qu'il a avec le temps un rapport fondamental. Pour lui, la création a lieu dans le temps, pour Linné, hors du temps. Bien entendu, Linné a observé lui aussi - moins pour enchaîner que pour constater ; il pêche plutôt à la ligne qu'au filet.

    Les délices particulières des entomologistes n'en sont, tout d'abord, guère affectées. Au XIXe siècle, bien au contraire, leur activité dans les musées et sur le terrain ne fait que s'étendre. Avec les oiseaux, les insectes sont considérés comme des exemples classiques de la variabilité. On peut désormais embrasser la planète du regard ; le vapeur permet d'atteindre des côtes lointaines, des îles solitaires bien plus vite et moins dangereusement que naguère encore. Les exemplaires recueillis sont d'ailleurs exposés à moins de périls que dans les années où Chamisso faisait le tour du monde sur le Rurik et où Alexandre von Humboldt et Bonpland perdirent dans un naufrage une partie de leurs herbiers. Les deux grands disciples de Darwin, Bates et Wallace, ramènent d'Amazonie, d'Indonésie et de Nouvelle-Guinée un énorme butin. Ces voyages, ceux aussi des trafiquants, se prolongent dans les croisières de Fruhstorfer, de Ribbe, des époux Korb, des Bodemeyer et de tant d'autres. Il n'est nullement exceptionnel que l'ardeur du chasseur tourne à la marotte. II semble, du reste, qu'elle soit immortelle ; de nos jours encore, Evelyn Cheesman visite en collectionneuse infatigable, pour le compte du British Museum, le monde insulaire du Pacifique. Le matériel qui afflue ainsi est classé et étudié avec le plus grand soin dans les musées et par les amateurs. L'ardeur des myrmidons, mais aussi leurs querelles, hâtent le Grand oeuvre. Les faunes, les monographies, les catalogues s'enflent ; les annales des revues se succèdent. Les titres des partitions antérieures à 1863 se trouvent dans la Bibliotheca Entomologica de Hagen, épaisse bibliographie.

    A mesure que s'écoulent les décennies, l'amateur se trouve, en ce domaine comme en d'autres, menacé par l'irruption de méthodes mécaniques, comme si une collection d'organismes se lignifiait ou se métallisait de plus en plus. On peut s'en convaincre facilement à lire les revues, et non seulement celles d'entomologie, mais aussi d'ornithologie. Le malaise qui croît ainsi n'est qu'un symptôme entre tant, au sein d'une mutation temporelle, un phénomène perceptible dans un petit domaine lointain, où l'esprit de vénération jouissait d'un délassement.

    Cette montée, cette fécondation, que suivent uni retombée, un effritement de l'eros, le choix de fausses routes peuvent au reste se constater ailleurs que dans l'anatomie et la physiologie des animaux. Leur comportement, lui aussi, est étudié d'un oeil à la fois plus perçant et plus froid, et toujours en vue des mesures, des quantifications, des statistiques. C'est le symptôme d'un affaiblissement généralisé, d'une impuissance croissante, qui se préoccupe, tout aussi inféconde, de chaque type de comportement y compris celui de l'homme, son behaviour. Pourtant de même que, selon Aristote, une maison est plus que du torchis, du bois et des tuiles, le corps l'homme plus que du sang, des muscles, des os, de même, son comportement fondamental, son ethos,est plus qu'un faisceau de réactions, qu'on puisse lire sur un questionnaire.

    Quelle importance ont ces courbes et ces tableaux, comparés à l'amour avec lequel un Wallace guette les jeux des oiseaux de paradis dans les cimes des forêts tropicales de Nouvelle-Guinée, ou un Fabre la croissance et le déclin d'un scarabée en Provence ? Des machines ne sauraient le remplacer. Il s'y trouve encore une sympathie du fond de l'être, un peu du grand étonnement du tat twam asi, « tu es cela », d'un sentiment ancré en l'homme, soustrait au temps, qui a reçu à l'ère baroque son empreinte particulière.

    Ces hommes, eux aussi, ont mieux et plus clairement perçu bien des faits ; mais ils les voyaient à l'ancienne mode, celle qui convient à l'humanité. La distance prise à l'égard de l'objet se fait déjà sentir dans le fameux entretien de Goethe et de Schiller au sujet de la « plante originelle », bien que l' « idée » dont parle Schiller tire de la matière un principe infiniment supérieur à l'enregistrement d'un effet. Entre la spiritualisation et la mécanisation, il subsiste, malgré tout, une différence. Si je place sous une pondeuse un poussin de bois et que j'observe son comportement, j'apprends moins de choses sur la Mère qu'en regardant une enfant jouer à la poupée. Alexandre von Humboldt, ou même Sven Hedin, eux aussi, emportaient dans leurs voyages sur l'Orénpque ou dans les monts d'Asie une bonne collection d'appareils, mais sans renoncer à la vue panoramique
    dont ils étaient le centre ; on a l'impression qu’ils tâtent le pouls de la terre.

    Le regard de Darwin est déjà orienté par la notion d'utilité, qui limite et appauvrit les créatures et leur comportement. Bien entendu, l'on peut dire que chez lui cette utilité, cet avantage minime, qui entre dans des totaux immenses, d'un équipement approprié est encore tenu en balance par le principe supérieur du jeu. Linné, au contraire, regarde toujours le monde, à la manière des vieux psalmistes comme « le jouet de Dieu ».

    L'utilité décolore aussi les deux thèmes fondataux de la théorie darwinienne : l'amour et la guerre. L'examen subtil de l'équipement destiné à la contre des sexes et au struggle for lif e provoque une grande simplification, qui accélère la marche du progrès, comme si l'on insérait dans un organisme muscles artificiels. Si le monde était véritablement fondé sur des principes aussi simples, nous y verrions, selon le modèle du paysage industriel, des types peu nombreux et d'une extrême efficacité. Il est vrai que l'une des tendances manifestées par notre mutation temporelle revient justement à créer de tels paysages. La disparition des espèces est l’une de ses manifestations. Le catalogue des animaux que nos pères ont encore vus de leurs yeux, et que ne connaissons plus que par les descriptions et les images, croît dans des proportions inquiétantes. Le vieux Leunis avait coutume de signaler dans sa
    Synopsis les espèces éteintes par une tête de mort ; chaque année, cette liste exigerait des suppléments. Pour échapper à ce cauchemar, il faut chercher une consolation, et dans l'histoire de la terre, et dans la métaphysique. Le spectacle se reproduit sans cesse, en de vastes retournements, et reste limité au phénomène. La mutation biologique cache une mutation de la forme.

    Restons-en à l'entomologie : cette aimable science, elle aussi, a subi la dévastation économique, et les méthodes qui y tendent jouissent du soutien tout particulier des Etats. Ainsi naît la figure du savant en quête de poisons d'une toxicité croissante, et qui cherche comment les répandre sur des étendues de plus en plus vastes. Autre trait au tableau de notre temps ; et ce n'est pas par hasard que la méthode m'en apparut lors de la première attaque par des gaz que j'aie subie. Nous étions plus ou moins protégés par nos masques, mais les tranchées étaient remplies d'animaux mourants, surtout d'espèces à l'épiderme sensible. J'y ai repensé, voici seulement quelques jours, en voyant à Luçon de petits avions pulvériser leurs nuées toxiques sur des champs d'ananas qui s'étendaient à perte de vue. Là aussi, c'en était fait de la chasse subtile.

    La mise en coupe réglée d'un monde contrôlé pr les spécialistes s'accentuera encore. On trouve de moins en moins, parmi eux, de gens fréquentables. Marx leur destinait le rôle piteux de chiens de garde, dont on ne pouvait guère se passer provisoirement ; trait sympathique. Toutefois, on souhaiterait voir cette opinion se changer en décision catégorique, en un détrônement définitif des esprits bornés à leur savoir. Lorsqu'on réfléchit à l’ensemble, il faut consulter le spécialiste. Après quoi, sa tâche est remplie ; tout ce qui va au-delà n'est qu'arrogance de technocrate. Un vieux commerçant en textiles, comme Truman, estime le moment venu de fabriquer une bombe particulièrement dévastatrice et les physiciens se mettent à l'ouvrage, plus ou empêtrés de scrupules moraux. Quoique ces hommes politiques, eux non plus, ne méritent pas particulièrement l'estime, un tel événement montre néanmoins que la direction des Etats est plus proche du centre de toutes choses que la technique ; les réflexions de Machiavel à ce sujet gardent aujourd'hui encore leurr.


    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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