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    Dossier: Humanités

    Les humanités

    Anatole France

    "Anatole France, dès le collège, a aimé avec intelligence et émotion les auteurs latins et grecs, qui lui ont révélé le sens de la beauté."

    J’étais à ma manière un bon petit humaniste. Je sentais avec beaucoup de force ce qu’il y a d’aimable et de noble dans ce qu’on appelle si bien les belles lettres.

    Monsieur Chotard, je l’avoue, Monsieur Chotard aidé de Tite-Live, m’inspirait des rêves sublimes. L’imagination des enfants est merveilleuses. Et il passe de bien magnifiques images dans la tête des petits polissons !

    Chaque fois que de sa voix grasse de vieux sermonnaire il prononçait lentement cette phrase : « Les débris de l’armée romaine gagnèrent Canusium à la faveur de la nuit » (1), je voyais passer en silence, à la clarté de la lune, dans la campagne nue, sur une voie bordée de tombeaux, des visages livides, souillés de sang et de poussières, des casques bossués, des cuirasses ternies et faussées, des glaives rompus. Et cette vision, à demi-voilée, qui s’effaçait lentement, était si grave, si morne et si fière, que mon cœur en bondissait de douleur et d’admiration dans ma poitrine…

    Mais c’est en abordant la Grèce que je vis la beauté dans sa simplicité magnifique. Je vis Thétis se lever comme une nuée blanche au-dessus de la mer, je vis Nausicaa et ses compagnes, et le palmier de Délos, et le ciel et la terre, et la mer, et le sourire en larmes d’Andromaque (2). Je compris, je sentis. Il me fut impossible, pendant six mois, de sortir de L’Odyssée. Ce fut pour moi la cause de punitions nombreuses. Mais que me faisaient les pensums ? J’étais avec Ulysse «sur la mer violette» ! (3)

    Je découvris ensuite les tragiques. Je ne compris pas grand’chose à Eschyle; mais Sophocle, mais Euripide m’ouvrirent le monde enchanté des héros et des héroïnes et m’initièrent à la poésie du malheur. À chaque tragédie que je lisais, c’étaient des joies et des larmes nouvelles et des frissons nouveaux.

    Alceste (4) et Antigone (5) me donnèrent les plus nobles rêves qu’un enfant ait jamais eus. La tête enfoncée dans mon dictionnaire, sur mon pupitre barbouillé d’encre, je voyais des figures divines, des bras d’ivoire tombant sur des tuniques blanches, et j’entendais des voix plus belles que la plus belle musique, qui se lamentaient harmonieusement.

    Mais c’est surtout par les soirs d’hiver, au sortir du collège, que je m’enivrais dans les rues de cette lumière et de ce chant. Je lisais sous les réverbères et devant les vitrines éclairées des boutiques les vers que je me récitais ensuite à demi-voix en marchant. L’activité des soirs d’hiver régnait dans les rues étroites du faubourg, que l’ombre enveloppait déjà.

    Il m’arriva bien souvent de heurter quelque patronnet (6) qui, sa manne sur la tête, menait son rêve comme je menais le mien, ou de sentir subitement à la joue l’haleine chaude d’un pauvre cheval qui tirait sa charrette. La réalité ne me gâtait point mon rêve, parce que j’aimais bien mes vieilles rues de faubourg dont les pierres m’avaient vu grandir. Un soir, je lus des vers d’Antigone à la lanterne d’un marchand de marrons, et je ne puis pas, après un quart de siècle, me rappeler ces vers :

    O tombeau ! O lit nuptial ! (7)

    sans revoir l’Auvergnat soufflant dans un sac de papier, et sans sentir à mon côté la chaleur de la poêle où rôtissaient les marrons. Et le souvenir de ce brave homme se mêle harmonieusement dans ma mémoire aux lamentations de la vierge thébaine (8).

    Ainsi, j’appris beaucoup de vers. Ainsi j’acquis des connaissances utiles et précieuses. Ainsi je fis mes humanités.


    Notes
    (1) Canusium : allusion à la retraite de l’armée romaine battue à Cannes par Hannibal, le général carthaginois.
    (2) Je vis Thétis se lever… : souvenirs tirés d’épisodes fameux de L’Iliade et de L’Odyssée, poèmes grecs attribués à Homère. – Thétis : déesse de la mer, qui eut pour fils Achille : Homère la compare, quand elle sort de l’eau, à une nuée blanche. – Nausicaa et ses compagnes : épisode célèbre de L’Odyssée, où Nausicaa, fille du roi Alcinoüs, rencontre Ulysse naufragé, pendant qu’elle va, avec ses servantes, laver elle-même au fleuve le linge de la maison. – Le palmier de Délos : Ulysse, dans sa misère, implorant la jeune fille, compare sa taille élancée à la tige d’une beau palmier qu’il a vu jadis à Délos, près de l’autel d’Apollon. – Le sourire en larmes d’Andromaque : scène fameuse des adieux d’Andromaque, femme d’Hector, à son mari qui va défendre Troie contre le héros grec Achille ; son fils Astynax, effrayé par la vue du panache qui couronne le casque de son père, se rejette sur le bras de sa nourrice ; Andromaque, qui pleure, sourit à ce geste de l’enfant.
    (3) La mer violette : c’est l’expression même dont se sert Homère en parlant de la Méditerranée.
    (4) Alceste : tragédie d’Euripide. Alceste, femme d’Admète, se dévoue à la mort pour sauver son mari.
    (5) Antigone : tragédie de Sophocle. Antigone, l’héroïne, brave aussi la mort pour donner les honneurs de la sépulture à son frère, malgré la défense d’un tyran.
    (6) Patronnet : jeune apprenti pâtissier.
    (7) O tombeau ! O lit nuptial !: invocation d’Antigone au moment où, pour avoir désobéi au tyran, elle va être enterrée vivante dans un tombeau.
    (8) La vierge thébaine : Antigone.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Anatole France
    Écrivain français.
    Mots-clés
    éducation classique, classique, collège, latin, grec, littérature ancienne
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