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    Dossier: Homme

    Où sont passés les hommes au Québec?

    Gary Caldwell
    Historiquement, les hommes québécois semblent avoir évité les confrontations soutenues avec la femme québécoise. Le féminisme militant des dernières décennies, en légitimant la prise de pouvoir dont on avait jusqu'alors frustré les femmes, aura achevé de les dérouter...
    « Comme c'est la coutume chez nous, où il ne saurait être question pour une poignée de fermiers de subventionner un vaste réseau de transports publics, il m'arrive souvent d'accepter de conduire en ville quelqu'un qui m'en fait la demande. L'autre jour, je passe prendre une de mes passagères, une jeune fille de 14 ans, d'ordinaire indépendante et vivace, mais qui, aussitôt installée dans la voiture, s'avoua «pas mal stressée» par son début de journée. En effet, voulant s'assurer que la maison ne serait pas froide à son retour - sa mère ayant dû s'absenter - elle décida de bien charger le poêle à bois qui menaçait de s'éteindre. Or la mère, une industrieuse et courageuse femme, une fervente du juste-à-temps, ne refend son bois de chauffage qu'à mesure des besoins. Si bien que les bûches partiellement débitées que sa fille put enfourner empêchaient la fermeture complète du volet du fourneau. Ne voulant pas abandonner un poêle entrouvert, la petite tenta vainement d'enfoncer les bûches à la hache. Quelques coups de semonce sur la porte du poêle eurent vite fait de casser une charnière et de le rendre hors d'usage. Il fallait faire quelque chose et elle le fit: elle éteignit le tout à grande eau, ce qui entraîna d'horribles dégâts sur le plancher. Elle aurait à «négocier» cette catastrophe, me dit-elle, avec sa mère au retour de son excursion en ville.
    La narration de sa mésaventure l'ayant sans doute quelque peu déstressée, elle enchaîna aussitôt sur l'inspiration des romans à thème qu'elle projette d'écrire pour démontrer que les femmes peuvent fort bien se débrouiller sans les hommes. Romans sans héros, où foisonneront les héroïnes. «Fini, m'annonce-t-elle, le temps où les femmes devaient attendre les hommes pour se réaliser. Elles furent trop longtemps sous la férule des mâles. Désormais, les choses ne se passeront pas comme ça: nous ne serons plus de simples objets mis à la disposition des hommes». Elle m'apprend que la race humaine ne pourrait pas se perpétuer sans les femmes et qu'une fois cette vérité prise en compte, les hommes n'auront qu'à bien se tenir.

    Une telle révélation me laissa bouche bée comme une porte de poêle cassée. Mais à peine eus-je le temps de me remettre du choc épistémologique de la découverte qu'elle décida de me dévoiler l'identité de «son modèle masculin». Nul autre qu'Hercule Poirot, le détective imaginé par Agatha Christie. Elle avait eu, m'expliqua-t-elle, bien des «chums» dans sa vie (ce qui n'a rien d'étonnant quand on sait qu'à 14 ans, on a dépassé au Québec l'âge moyen des premières fréquentations sexuelles), mais pas un n'arrivait à la cheville d'Hercule Poirot. De nouveau pris de court par cette canonisation du personnage qui, veuf à ma connaissance, présente la singulière caractéristique d'être beaucoup plus préoccupé par sa mise et sa moustache que par les femmes, je parvins quand même à dissimuler ma déception de ne pas avoir été au moins dans la course, moi qui connais le maniement de la hache et du poêle à bois. Mais non, même si ma passagère sait bien de quoi je suis capable, de quel bois je me chauffe, en fait de «modèle masculin», elle préfère un Poirot qui ne saurait pas mieux qu'elle comment s'y prendre. C'est qu'aux côtés du détective, ses anciens chums et moi, que les femmes préoccupent toujours, nous sommes hors course. À 14 ans, une Québécoise de plus, ne voyant rien de mâle qui vaille alentour, lorgne déjà ailleurs, à l'étranger.

    Arrivé en ville, je la laissai descendre à l'endroit qu'elle m'indiqua et elle me remercia. Je l'assurai que je demeurais... à sa disposition. Ironie à part, il faut savoir que ma jeune passagère est une fille exceptionnellement vive, intelligente et forte... une fille qui sort de l'ordinaire et qui, je n'en doute pas un instant, deviendra un jour une romancière accomplie. À treize ans, je sais qu'elle a déjà lu Lettres à un jeune poète, de Rilke. Mais la conversation que je venais d'avoir me rappela une observation de longue date sur le sort réservé aux Québécoises qui sortent de l'ordinaire: les étrangers semblent généralement mieux les apprécier que les hommes d'ici. Il s'agit là, bien sûr, d'une infime minorité de femmes, ce qui ne suffit pas à décrire la situation actuelle du rapport des sexes au Québec. Je ne pus m'empêcher, en tout cas, de réfléchir sur cette situation et sur ses particularités.

    Statistiquement, ce qui distingue les rapports entre femmes et hommes au Québec de ceux des autres pays d'Occident, c'est justement leur précarité et leur rareté1. Ici, on s'engage moins dans les rapports longue durée (taux de nuptialité plus faible), on attend plus longtemps avant de le faire (moyenne d'âge exceptionnellement élevée à la première maternité et au premier mariage), on persévère moins (taux de divorce plus fort) et une fois désengagé, on se remarie moins (taux de remariage plus bas). Si les Québécois ne divorcent pas tout à fait autant que les Américains (qui sont ici les champions), ils se remarient beaucoup moins souvent! On a plutôt tendance, ici, une fois divorcé, à s'installer seul dans un chez-soi meublé d'une présence féline plutôt qu'humaine.

    Tout cela a évidemment des conséquences sociales inéluctables, parmi lesquelles une basse fécondité (les unions libres sont la moitié moins fécondes que les mariages). Dans une petite société comme la nôtre, qu'elle soit majorité indépendante ou minorité dépendante, taux de fécondité, identité et viabilité (j'allais dire survie) demeurent indissolubles. Autre conséquence sociale: une pauvreté relative plus généralisée. Il en coûte presque autant pour équiper et maintenir un ménage célibataire qu'un ménage à deux ou à trois. Autres corollaires quantifiables: l'apparition de certaines carences dans la socialisation des enfants élevés par un seul parent, le transfert à l'État du coût de fonctions autrement assumées par les membres d'un ménage à plusieurs et la perte de liberté politique qui en découle. En effet, moins nombreux sont les individus qui forment le patrimoine familial, moins on peut compter sur l'appui affectif et matériel qui leur permette d'agir en dépit de la masse inerte de l'organisation macro-sociale.
    Mais revenons à la relative précarité et à la rareté des rapports entre femmes et hommes au Québec.

    Se peut-il qu'il existe une relation entre cette absence relative de rapports, voire cette abdication devant l'autre sexe, et l'idéologie féministe militante si bien intériorisée et si correctement véhiculée par ma petite passagère? Et comment se fait-il qu'une si jeune enfant, du fond de sa campagne québécoise, soit si résolument mobilisée contre la domination mâle? Qu'elle puisse articuler si jeune et avec tant de conviction les dogmes de l'idéologie dénote une réalité que je trouve saisissante. En quoi s'explique cette emprise et cette intensité du féminisme, qui dépassent ici en ampleur ce qui se voit en France et même ailleurs en Amérique du Nord? Y a-t-il un lien entre ce phénomène et l'acuité québécoise de ce désengagement des sexes?

    Je me permets de postuler qu'il existe une relation directe entre les deux phénomènes. Mon hypothèse, quant à la nature de ce lien, est la suivante: comme l'ont déjà noté maints observateurs, la société québécoise, sous ses allures de patriarcat pour la forme, était plutôt matriarcale dans les faits. Des personnalités comme Bella Cormoran, Émilie Bordeleau, Blanche Pronovost et Madame Félix, tout en faisant partie de notre nouvel univers de représentation symbolique (pour ne parler que du dernier cru de nos séries télévisées d'inspiration historique) constituent aussi des reflets authentiques de notre société. L'importance du rôle social des femmes était, historiquement et matériellement, fonction de l'absence des hommes et de la sainte alliance qui existait entre l'Église (les hommes d'église) et les Canadiennes. Les hommes étaient physiquement et psychologiquement absents, soit pour des raisons économiques, soit parce que, comme le dit Guy Corneau dans Père manquant, fils manqué (Éditions de l'homme, Montréal, 1989), les Québécois se retrouvèrent diminués par la Conquête (les deux raisons étant sans doute reliées). Indépendamment des causes historiques de la genèse de cette dynamique, l'homme québécois semble avoir évité les confrontations soutenues avec la femme québécoise: soit qu'il l'ait confinée dans des rôles restreints, soit qu'il l'ait fuie, littéralement.

    Mais quel rôle a joué l'idéologie féministe militante dans le développement de cette dynamique? L'avènement de cette idéologie sur la scène québécoise au début des années 70 a rempli, à mon avis, deux fonctions. Elle servit, bien sûr, à légitimer le sentiment de puissance des femmes, psychologiquement fortes, mais frustrées de pouvoir social, tout en facilitant leur libération de rôles sexuels contraignants. Mais en même temps, de par la nature de ses revendications et son irruption soudaine et massive dans notre univers de représentations symboliques, elle favorisa l'éconduite, la mise à l'écart des hommes, déjà quelque peu insécurisés face aux femmes.

    Ainsi, cette dynamique s'est trouvée catalysée et intensifiée par la rapidité du processus de modernisation des valeurs au Québec, l'espace d'une génération - plutôt que deux comme ailleurs - tout en devenant la contrepartie symbolique de changements matériels en cours, comme la participation des femmes au monde du travail, l'intrusion de rapports de marché dans l'économie domestique et l'extension de la scolarisation obligatoire. En remplissant des fonctions latentes comme la légitimation du pouvoir dont on avait jusqu'alors frustré les femmes et la justification de leur affranchissement des rôles contraignants, le féminisme militant, une fois importé chez nous, s'y est implanté plus vite et plus profondément qu'ailleurs. Ce choc dérouta les hommes déjà aux prises avec un chambardement des codes régissant les rapports entre les sexes, chambardement résultant de la modernisation qui marqua les années 50 et 60 2. Face à la complexité de rapports où tout était à «renégocier», les hommes abdiquèrent pour se rabattre sur des relations plus éphémères et plus superficielles (comme par exemple avec des femmes plus jeunes) ou peut-être moins exigeantes (comme par exemple avec les chats ou des compagnons du même sexe).

    Quant aux jeunes femmes comme celle que deviendra bientôt ma jeune passagère, elles auront été entièrement élevées par des filles de la révolution féministe qui, pour plusieurs, à quarante ans, se retrouvent sans homme. Pareille situation peut leur sembler désirable et éminemment préférable à la vie avec un conjoint, mais ne saurait être propice à une renégociation des rapports entre les sexes.

    Quant à moi, je me prépare à soumettre mon texte à la censure de mon épouse... »

    Notes

    1. Cf. Caldwell et al, «Differing Levels of Low Fertility» in Langlois et al, editors, «Convergence or Divergence?, Comparing Recent Social Trends» in Industrial Societies, McG.ill Queen's University Press, Montreal, 1994.

    2. Cf. Denise Bombardier, La déroute des sexes (Paris, Seuil, 1993) et Wendy Dennis, Hot and Bothered: Sex and Love in the Nineties (Vicking Penguin, New York, 1992).
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Gary Caldwell
    Gary Caldwell est sociologue et cultivateur. http://agora.qc.ca/textes/caldwell1.html
    Mots-clés
    Jeunes, féminisme, divorce
    Extrait
    « Statistiquement, ce qui distingue les rapports entre femmes et hommes au Québec de ceux des autres pays d'Occident, c'est justement leur précarité et leur rareté. Ici, on s'engage moins dans les rapports longue durée (taux de nuptialité plus faible), on attend plus longtemps avant de le faire (moyenne d'âge exceptionnellement élevée à la première maternité et au premier mariage), on persévère moins (taux de divorce plus fort) et une fois désengagé, on se remarie moins (taux de remariage plus bas). Si les Québécois ne divorcent pas tout à fait autant que les Américains (qui sont ici les champions), ils se remarient beaucoup moins souvent! On a plutôt tendance, ici, une fois divorcé, à s'installer seul dans un chez-soi meublé d'une présence féline plutôt qu'humaine. »
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