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    Dossier: Taine Hippolyte

    La philosophie de Taine

    Jean Bourdeau
    Les ouvrages de Taine offrent à première vue une extrême variété. Psychologue, critique d'art, voyageur, observateur, humoriste, historien, il a renouvelé, transformé tous les sujets qu'il a touchés. Mais cette variété se ramène à l'unité la plus rigoureuse. Taine est avant tout un philosophe, et c'est du haut de sa philosophie que le regard peut embrasser la logique harmonieuse de l'ensemble. La vigueur de sa méthode fait de toute cette œuvre, depuis la première ligne jusqu'à la dernière, une démonstration ininterrompue.

    L'œuvre est déterminée par la faculté maîtresse. Taine unissait en lui, au même degré de perfection, deux natures d'esprit ordinairement séparées, celle de l'observateur de détail, exact et minutieux, et du généralisateur, qui s'élève sans cesse à des vues d'ensemble.

    Il a la vision directe, immédiate de la réalité journalière; il voit vrai, il voit vivant. Ennemi juré de toute considération vague, de toute emphase, avant de disserter sur l'homme, il. observe les hommes, dans la diversité de leurs physionomies, de leurs gestes, de leur langage, de leurs mœurs. Il prend des notes au jour le jour, sous la fraîcheur de l'impression première.

    De ces notes sortiront Thomas Graindorge, le Voyage en Italie, aux Pyrénées, les Notes sur l'Angleterre. Quand il ne peut recueillir directement des faits précis, particuliers, il s'adresse à l'homme spécial et compétent, qui, ne possède pas seulement la théorie des choses; mais qui en a l'usage et la pratique. Lorsqu'il étudiait l'administration napoléonienne, Taine exprimait le regret modeste de n'avoir pas servi pendant un an de secrétaire à un préfet. S'il s'agit du passé, l'important pour lui est de rechercher les documents de première main: mémoires, lettres, autobiographies, portraits, estampes, nous instruisent plus que de longues dissertations: «De tous petits faits, bien choisis, importants, significatifs, amplement circonstanciés et minutieusement notés, voilà aujourd'hui le sujet de toute science». À ces traits, vous reconnaissez l'analyste, à la manière anglaise, et rien n'est plus éloigné de l'esprit philosophique.

    Le philosophe, en effet, comme un homme qui passerait sa vie en ballon, voit le monde de loin et de haut. L'analyste, penché, la loupe à la main, sur l'insecte ou le brin de mousse, lève à peine les yeux jusqu'aux arbres; le philosophe ne contemple de la forêt qui s'étale à ses pieds que la masse sombre et le contour. L'un n'attache sa pensée qu'à la variété des individus, l'autre qu'à l'unité de l'espèce, Parfois, enfin, le navigateur aérien, perdant la terre de vue, tentera de dresser, à la façon des métaphysiciens allemands, de superbes édifices d'idées, de reconstruire l'univers, sans passer par l'expérience. Séparés, ces deux esprits forment, d'une part, des assembleurs de documents; de l'autre, des assembleurs de nuages: réunis, ils font des savants. Taine est à la fois capable de penser comme Kant et comme Hegel, d'observer comme Balzac et Stendhal. Des plus petits détails de la vie la plus basse, il s'élève par degrés des causes prochaines aux causes lointaines, jusqu'à des synthèses de plus en plus générales, jusqu'à l'unité des lois, et concilie les dons de trois races différentes: «l'Angleterre, écrit-il, découvre les faits, l'Allemagne crée les théories, la France les clarifie et les vérifie». L'esprit philosophique est doublé en lui d'un esprit scientifique et d'une âme d'artiste. Le talent d'écrivain, chez Taine, comme le remarque M. Barzelotti, est en parfait accord avec la qualité du penseur. L'animation, la couleur, le relief du style, lui viennent de la vision directe de la réalité, tandis qu'au-dessus du tumulte et de l'agitation qu'il déroule à nos yeux, plane la pensée sereine qui en démêle les lois nécessaires.

    Né à une époque de foi ou d'abstraction, Taine, avec sa logique, eût peut-être composé quelque Somme, quelque vaste système, mais en plein courant scientifique et critique comme celui qui emportait les esprits vers 1850, et après l'écroulement des métaphysiques succédant à celui des théologies, il ne pouvait échapper aux méthodes de la science positive.

    Sa conception scientifique de l'univers est celle d’une Unité organique dont l'esprit et la nature, le corps et la matière ne sont que des aspects et des formes, une série infinie, dans un mouvement éternel soumis aux lois d'un déterminisme absolu. Nous ne voyons d'abord que la complexité des phénomènes, nous les classons, nous les analysons,et nous constituons ainsi les sciences qui réduisent les faits à quelques types. Mais une fois que toutes ces sciences particulières, toutes ces analyses partielles seront organisées, il faudra s'élever à une formule universelle, à une science des sciences, qui les contienne toutes, qui nous fasse retrouver, sous la complexité des phénomènes, l'unité de la nature. Cette science générale reçoit de chaque science particulière la définition de l'espace, du corps astronomique, de la loi physique, du corps chimique, de l'individu vivant, de la pensée. En simplifiant ainsi, par suite de déductions progressives, les faits en formules et les formules en lois toujours plus hautes, les sciences convergent vers une seule formule suprême et dernière, qui les contiendrait toutes, d'une infinie richesse de conséquences, et qui serait la clef de tous les phénomènes le Sésame, Ouvre-toi de tous les mystères.

    Taine n'admet pas la relativité de la science. À l'encontre de Kant, il croit qu'il y a ajustement entre notre structure mentale et celle des lois générales. Il n'admet pas, comme le font les métaphysiciens, une substance cachée derrière le voile des phénomènes, une puissance indépendante, génératrice des faits de la nature et de l'esprit. Il n'admet pas non plus, avec les positivistes, que tout l'effort de la science soit de nous conduire au bord de cet océan obscur, sur lequel, selon la poétique expression de Littré, nous n'avons, pour nous embarquer, ni voile, ni boussole. D'après Taine, il n'y a au monde que des faits et des lois. «La force active, qui représente pour nous la nature, n'est que nécessité logique, qui transforme l'un dans l'autre le composé et le simple, le fait et la loi». L'idée de cause se réduit à l'idée de fait, une cause n'est qu'un fait antécédent, une loi n'est que le caractère commun de plusieurs faits, les lois ne sont que des faits complexes ramenés à des éléments simples. Causes, lois, propriétés primitives, ne sont pas de nouveaux faits, mais des faits généralisés. Alors que dans les derniers systèmes de philosophie, après tant d'efforts de la pensée humaine, l'expression du divin finit par se réduire à un adjectif négatif, l'inconscient, l'inconnaissable, ou se vaporise en un brouillard flottant que Renan appelle la catégorie de l'idéal, pour Taine, Dieu, c'est l'esprit des lois de l'univers, esprit contenu dans les lois, comme les lois le sont dans les faits.

    Il s'agit donc, au delà du relatif, de l'accidentel, d'atteindre l'absolu, le nécessaire, de démêler enfin le dessin général de cette tapisserie qui est la trame des choses, et dont nous ne connaissons que l'envers, la confusion des fils croisés en tous sens. Un tel résultat ne pourra être atteint qu'une fois que les sciences arriveront à reproduire, dans leur mutuelle dépendance, ce tout indivisible qu'est la nature. Mais toutes les sciences ne sont pas encore constituées. Elles ont dépassé le monde visible et palpable des astres, des pierres, des plantes, elles s'approchent de l'homme, elles ont conquis l'homme physique, mais elles n'ont pas encore saisi l'homme qui pense, qui sent, qui veut, qui agit. Il reste à fonder deux sciences particulières, la psychologie et l'histoire. Et il y a là un immense intérêt à la fois théorique et pratique, car, de la découverte de la vraie nature de l'homme et des lois de son activité, nous pourrons tirer un jour un art, une morale, une politique, une religion nouvelle. Souder le règne humain au règne animal, la psychologie à la physiologie, l'histoire à l'histoire naturelle, tel est le but que Taine assignait à son labeur invincible,

    Il rencontrait un premier obstacle dans la philosophie régnante de Cousin et de Jouffroy. Pour cette école, en effet, l'homme n'est pas dans la nature comme une partie dans un tout, mais comme un empire dans un empire; il est doué de liberté, et échappe au déterminisme de la science.

    Cette philosophie, qui régnait encore en France vers 1850, au moment où Taine achevait ses études à l'École normale, datait de la Restauration. Elle continuait le mouvement de «réaction du cœur», inauguré par Rousseau, reprise avec éclat par Chateaubriand et Mme de Staël, contre le rationalisme sec, le plat matérialisme des encyclopédistes, et se rattachait à l'école romantique. Cette réaction répondait à un besoin de foi, d'autorité, d'ordre moral et de défense sociale après la tourmente. De même que la Charte était un compromis entre les principes de 89 et l'ancien régime, la doctrine de Cousin était un accommodement entre la philosophie et le christianisme. Cette philosophie protégée par l'État rentrait donc dans le cadre historique et national, au moment où elle se produisait.

    Mais au lendemain de la révolution de 1848, de l'établissement du suffrage universel et du coup d'État: on se désenchantait du rêve romantique, on était ramené brusquement à la réalité du fait. Flaubert, avec Madame Bovary, prétendait détrôner le roman sentimental et lui substituer le roman physiologique. Taine travaillait de même dans ses Philosophes du dix-neuvième siècle à ruiner la philosophie sentimentale de Maine de Biran et de Jouffroy. Théoricien du mouvement intellectuel qui a dominé presque sans partage de 1850 à 1880, il démontrait l'impuissance et l'insuffisance de leurs thèses, le vague de leurs méthodes et la pauvreté des résultats. Son animosité contre ces doctrines, dépouillées dans les collèges du mérite de leurs auteurs, et figées en une sorte de catéchisme, tenait surtout, comme l'expliquait Stuart Mill, à ce qu'il les considérait comme capables de détourner de la psychologie quiconque était susceptible de culture scientifique. La science de l'homme était présentée non comme une science à faire, mais comme une science faite. On, professait, dit Ribot, l'ignorance et l'horreur de la physiologie: nulle inquiétude des travaux étrangers, nul souci de se tenir au courant. Et c'est pour ce motif que Taine infligeait à cette école, en 1856, une si rude défenestration.

    La psychologie purement positive a été pour Taine l'étude de prédilection, l'objet unique. Il est un des premiers qui en aient tracé le cadre, esquissé la méthode, donné l'application. Son œuvre se divise en deux parties, l'une de psychologie générale, l'autre de psychologie appliquée.

    À la première appartient son livre L’Intelligence, qui devait être complété par un second ouvrage, Les Émotions et la Volonté, et comprendre dans son ensemble ce que dans l'ancien langage scolastique on appelle âme et facultés de l'âme, simples rapports constants de coexistence et de succession. Dans son analyse de l'intelligence, Taine considère le signe comme le substitut d'une image, l'image comme le substitut d'une sensation, et la sensation comme le substitut des éléments constitutionnels de l'organisme. Dans sa synthèse, il définit la perception une hallucination vraie. Notre orgueilleuse, notre souveraine raison lui apparaît comme un composé singulièrement fragile: «La folie est toujours à la porte de l'esprit, comme la maladie est toujours à la porte du corps».

    C'est surtout à Taine que l’on doit la vive impulsion donnée aux études psychologiques, qui nous a mis de pair avec l'Angleterre et l'Allemagne. Il assistait de ses encouragements et de ses conseils M. Ribot, lors de la fondation de la Revue philosophique. Le premier numéro s'ouvrait par une étude de Taine qui a exercé une influence considérable sur la psychologie de l'enfant.

    Une réaction tend aujourd'hui à se produire contre la philosophie scientifique, contre ce que la science a de dur, contre ce qu'elle exige de patience, surtout contre ce qu'elle interdit d'illusions. Quelle autre réponse a-t-elle, cette science inexorable, à nos questions anxieuses, quel autre apaisement à nos révoltes, quel autre baume sur tant de plaies et de meurtrissures, que les quelques pelletées de terre qu'on jettera bientôt sur nos têtes? Plus elle éclaire les choses autour de nous, plus elle obscurcit notre destinée 2. Et c'est contre cet obscurcissement que les métaphysiciens, qui ont fondé la Revue de Métaphysique et de Morale l'année même de la mort de Taine, entreprennent de réagir. Dans la profession de foi qui sert de programme, ils écartent les tristes faits pour ne s occuper que des idées, ils abandonnent la proie pour l'ombre. M. Ribot et son école conduisent la philosophie à l'amphithéâtre, au laboratoire, dans les nurseries, les hôpitaux d'aliénés, les asiles de vieillards tombés en enfance. Une pareille société ne saurait convenir à des métaphysiciens, à des disciples de Platon. Il faut aimer Platon, mais la vérité plus encore. La métaphysique peut s'enorgueillir de grands poètes qui ont été parfois de grands logiciens et de grands savants. Mais transformée en matière d'enseignement et offerte ainsi à des intelligences moyennes, non encore formées, elle serait plutôt susceptible de les gauchir, de leur faire perdre le sens si précieux de la preuve. Nous ne croyons pas trahir la pensée de Taine, en disant qu'à tout essai de vulgarisation d'une métaphysique transcendante il eût encore préféré la philosophie de Cousin, auquel on doit rendre cette justice, «d'avoir donné une forme éloquente, et en un certain sens populaire, à toutes les grandes vérités de l'ordre moral».

    À l'étude de l'intelligence humaine succède, dans l'œuvre de Taine, celle des conditions et des lois qui déterminent les formes variées d'intelligence, d'émotions et de sentiments chez les individus, les groupes, les peuples et les races. Ses Essais de critique et d'histoire, sa Philosophie de l'art, son La Fontaine, son Tite-Live, ses Origines de la France contemporaine, bref, tous ses ouvrages historiques sont autant d'études de psychologie appliquée.

    L'histoire n'était autrefois qu'un rameau détaché de la littérature romanesque. Elle a fait un premier pas vers la science positive, quand, au lieu de raconter des événements singuliers, l'historien s'est attaché à classer des faits réguliers, quand, après avoir analysé séparément les institutions politiques, l'art, les idées morales, religieuses, philosophiques, il a entrevu avec Herder, puis avec Guizot, avec Buckle, l'unité d'une civilisation, qu'il s'est essayé avec Spencer à de vastes synthèses de l'activité humaine. Taine est allé plus loin. Les institutions, les dogmes, les coutumes dépendent non de ce qu'elles sont en soi, mais du milieu intellectuel et social où s'exerce leur action. L'étude des faits, séparés par fonctions, n'est un utile déblayage qu'à condition de chercher les hommes derrière les œuvres, de même que, sous les actes variés de l'individu, il faut retrouver l'unité de son caractère et sa nature d'esprit qui les expliquent. Toute civilisation en sa diversité n'est que l'expression d'une race à un moment de l'histoire: l'art et la littérature en sont des signes au même titre que les mœurs. Dans son Histoire de la littérature anglaise, livre désormais classique en Angleterre et aux États-Unis, Taine suit en psychologue les transformations de la race anglaise à travers les siècles. Tel Sainte-Beuve, dans son Port-Royal, nous donne la psychologie des jansénistes, et Renan, à travers ses études de philologie et d'exégèse, la psychologie du sémite.

    La méthode historique de Taine, sa théorie de la faculté maîtresse, de la race, du moment, du milieu, des dépendances et des conditions ont été discutées; ces discussions sont restées fécondes. Les savants ont reproché à sa critique de n'être pas assez scientifique, les littérateurs de n'être pas assez littéraire. Lui-même était trop exigeant en fait de preuves, pour ne pas peser la valeur de celles qu'il apportait: «Ces vérités sont littéraires, c'est-à-dire vagues, mais nous n'en avons pas d'autres..., et il faut nous contenter de celles-ci telles qu'elles, en attendant les chiffres de la statistique et la précision des expériences. Il n'y a pas encore de science des racés...» Mais que de vastes perspectives il ouvre, que d'horizons il élargit!

    Enfin, la pensée philosophique de Taine a pénétré les nouvelles formes de l'art. C'est sans doute à l'Essai sur Balzac, à quelques formules retentissantes, à la théorie des milieux que nous devons Les Rougon-Macquart. Taine, avec la délicatesse d'âme qui lui dictait un jour son étude sur La Princesse de Clèves, n'éprouvait qu'horreur et dégoût pour le bas réalisme dans lequel l'école a versé, avec M. Zola lui-même, pour «cette ostentation effrontée des préférences ignobles, des préoccupations vicieuses, des lèpres et des souillures intimes, que le bon sens le plus vulgaire ordonne de cacher». Il a remis Stendhal en honneur, et pour Stendhal, comme pour Taine, «voir des intérieurs d'âme est l'unique objet digne d'étude pour l'écrivain né philosophe». Ces mots pourraient servir d'épigraphe à l'œuvre entière de M. Bourget.

    Après s'être, servi de la littérature et de l'art comme documents pour constituer la psychologie d'un peuple,Taine appliquait sa méthode à la politique: il étudiait la France contemporaine à travers l'événement capital de son histoire, la Révolution. Les circonstances n'étaient pas étrangères à ce choix. Libre de toute ambition personnelle, de tout esprit de parti, Taine, dans ces temps d'ordre apparent du second empire, cultivait la science pour la science, sans aucun souci des applications: «Un philosophe, dit-il, cherche à trouver et à prouver des vérités générales, rien de plus. Il aime la science pure et ne s'occupe pas de la vie pratique; il ne songe pas à réformer le genre humain; il pense à la morale, mais comme il pense à la chimie». Son philosophe, M.. Paul, considère le monde, comme un théâtre de marionnettes, dont il serait l'unique spectateur; et pour Thomas Graindorge, «la botanique sociale et morale est le premier des divertissements». Renan allait plus loin encore: «Spectateur dans l'univers, écrivait-il, le savant sait que le monde ne lui appartient que comme sujet d'étude, et, lors même qu'il pourrait le réformer, peut-être le trouverait-il si curieux, tel qu'il est, qu'il n'en aurait pas le courage». Mais ils n'étaient pas hommes à poursuivre paisiblement la solution de leurs théorèmes pendant que les barbares envahissaient la cité et que les citoyens s'égorgeaient entre eux; au lendemain de la guerre, et de la Commune nous les retrouvons, l'un et l'autre, préoccupés par le problème douloureux du présent et de l'avenir de leur patrie. Renan, qui hier encore ne voulait pas réformer le monde, publiait un livre sur La Réforme intellectuelle et morale; Taine s'était fait de la science une conception plus humaine: «La science n'a point son but en elle-même, elle n'est qu'un moyen; l'homme n'est point fait pour elle, elle est faite pour l'homme... L'objet de toute recherche et de toute étude est de diminuer la douleur, d'augmenter le bien-être, d'améliorer la condition de l'homme.» Et c'est dans cet esprit qu'il entreprenait de démêler les Origines de la France contemporaine.

    La remarque est de M. Brunetière: Une histoire des histoires de la Révolution française formerait un livre singulièrement instructif. Que de jugements contradictoires portés sur la Révolution depuis un siècle! et quoi d'étonnant à cela? Ne déroule-t-elle pas à divers moments des conséquences imprévues? Les Thiers et les Mignet saluaient la Révolution libératrice, émancipatrice, lorsque avec les hommes de la Restauration on pouvait encore craindre un retour offensif• d'ancien régime. Lamartine dans son apothéose des Girondins sonnait l'assaut contre une oligarchie bourgeoise. Mais quand, sous sa forme césarienne, la Révolution venait de conduire pour la seconds fois la France au bord de l'abîme, ne devait-elle pas apparaître non plus comme un principe de régénération, mais comme un élément de débilité; et, si, dans l'avenir, la France subissait une dernière défaite, alors s'achèverait la banqueroute définitive de la Révolution.

    «En 1849, ayant vingt et un ans, j'étais électeur et font embrassé.» Ne sachant pour qui voter, Taine nous dit dans sa préface qu'il a pris cette immense détour, qu'il a dû faire cet effort considérable de travailler vingt ans dans les archives et d'écrire dix volumes, pour apprendre ce dont le dernier des politiciens de village croit posséder la science infuse. Voter semble à nombre de gens la fonction la plus simple, et ils ne verraient là qu'un excès de scrupule: autant vaudrait dire que pour digérer il est indispensable de connaître l'anatomie et la physiologie de l'estomac. Mais combien dans cette ignorance suivent une mauvaise hygiène! Nous savons quel est le régime qui nous agrée, mais non celui qui nous convient. Nous ne l'apprenons qu'à nos dépens. Et assez de fois, depuis un demi-siècle, le suffrage universel s'est pris et dépris, engoué et dégoûté des partis et des hommes: ses erreurs nous ont coûté cher.

    «La forme sociale et politique dans laquelle un peuple peut entrer et rester n'est pas livrée à son arbitraire, mais déterminée par son caractère et son passé... Dix millions d'ignorants ne font pas un savoir. Un peuple consulté peut, à la rigueur, dire la forme de gouvernement qui lui plaît, mais non celle dont il a besoin; il ne le saura qu'à l'usage.»

    C'est dans le goût des théories abstraites, dans notre rationalisme, dans notre absence de sens historique et de sens pratique, que Taine signale le vice radical de l'esprit français, qu'il a si merveilleusement analysé sous le nom d'esprit classique, esprit singulièrement dangereux, si on l'applique au gouvernement des sociétés, non plus aux idées, mais à la chair vivante. La Révolution a été avant tout une erreur de psychologie. Ses précurseurs et ses théoriciens considéraient l'homme naturel comme un être essentiellement raisonnable et bon, accidentellement dépravé par une organisation sociale défectueuse, qu'il suffirait de détruire de fond en comble pour ramener la paix idyllique de l'âge d'or. L'expérience a été faite, et à peine les chaînes de l'ordre légal tombaient-elles avec fracas, que l'homme bon et raisonnable nous est apparu sous les traits d'un sauvage hideux et féroce: «Tout est philanthropie dans les mots, tout est violence dans les actes et désordre dans les choses.»

    On a reproché à Taine d'avoir représenté de préférence les émeutes et les jacqueries, dans toutes ces pages d'où s'élève comme une buée de sang, admirables eaux fortes, que l'on parcourt avec le même frisson que Les Désastres de la guerre d'un Goya. Schérer, M. Chaliemel-Lacour, s'émerveillent de cette découverte, que la Révolution ne s'est pas faite à l'eau de rose. Du moins, comme on l'a dit, le résultat de cette érudition microscopique, qui met en lumière le rôle des petits dans la vie sociale, rôle aussi important que dans la nature, devrait être de préserver de la légende cette grande époque, de l'affranchir de la superstition et du fanatisme.

    Taine suit à travers la Révolution la marche éternellement monotone que la nature humaine imprime aux troubles civils. C'est un mécontentement populaire, exploité par des énergumènes, puis par des ambitieux qui, au nom des idées les plus généreuses, font la conquête du pouvoir et déplacent les abus à leur profit. Voilà l'histoire de la secte jacobine. «Le dogme qui proclame la souveraineté du peuple aboutit en fait à la dictature de quelques-uns.» Les Jacobins deviennent, au nom de l'égalité, une nouvelle aristocratie. On en retrouve parmi les grands dignitaires de l'empire, d'autres fondent des dynasties républicaines.

    Des réformes étaient urgentes, on entreprenait de les accomplir, lorsque le soulèvement populaire est venu les entraver. Du bilan de la Révolution, il ressort que les gains n'ont pas compensé les pertes. Ceux-là même au profit desquels les Jacobins prétendaient tout bouleverser ont été les premiers à pâtir. Combien périrent sur les champs de bataille de l'Europe! L'effort de Taine est d'ébranler ce préjugé infiniment redoutable, que le progrès politique et social n'a été réalisé dans le passé et ne pourra l'être dans l'avenir que par la violence.

    L'histoire des Origines de la France contemporaine paraît écrite sous l'influence d'une philosophie purement pessimiste, et bien des pages justifieraient en apparence cette opinion. Taine a de la nature humaine, de ses folies et de ses dangers, de sa méchanceté surtout, une conception tragique ou sombre, qui dépasse parfois en force et en éloquence celle d'un Swift, et qui contraste étrangement avec la douce quiétude, l'ironie souriante qui éclaire l'œuvre de Renan, «Que l'homme est bon, Messieurs!» Taine est aux antipodes de l'optimisme humanitaire de Condorcet et de Rousseau. Vous admirez le silence, la paix de la nature; si vous aviez seulement la vue assez pénétrante, vous n'y verriez qu'un carnage et qu'un charnier; si votre ouïe était assez fine, vous entendriez surgir un gémissement éternel, plus douloureux que celui qui monte de l'enfer de Dante: «La condition naturelle d'un homme, comme d'un animal, c'est d'être assommé ou de mourir de faim.» L'homme par sa structure est une bête très voisine du singe, un carnassier. Il est mauvais, il est égoïste et à moitié fou. La santé de l'esprit, comme celle des organes, n'est qu'une réussite heureuse et un bel accident. Dans la conduite de l'homme et de l'humanité, l'influence de la raison est infime, sauf sur quelques froides et lucides intelligences. Au vice de l'intelligence se joint d'ordinaire le vice du cœur; à l'imbécillité s'ajoute l'égoïsme; il n'y a peut-être pas un homme sur mille dont la conduite soit déterminée par des mobiles désintéressés. La brutalité, la férocité primitive, les instincts violents, destructeurs, persistent en lui, et il s'y ajoute, s'il est Français, «la gaieté, le rire, et le plus étrange besoin de gambader, de polissonner au milieu des dégâts qu'il fait». — Malgré ces citations, que nous pourrions multiplier, il n'est pourtant pas exact de dire que Taine soit un pessimiste. Pessimisme et déterminisme se concilient mal: les choses sont ce qu'elles sont; peu importe le blâme ou la louange que le spectateur, qui est aussi acteur et victime, leur attribue. Taine n'est pas seulement observateur de détail, il s'élève à des vues d'ensemble. Ce n'est pas assez d'une observation exacte, il faut encore une observation complète, et le spectacle du présent n'est pas vrai sans le souvenir du passé. Mesurez le point de départ et le chemin parcouru, songez que le gorille féroce et lubrique, dans la lente évolution des âges, s'est élevé à l'idée de pitié, de pureté, de justice, qu'il en a réalisé quelques parcelles, que son intelligence débile a fini par créer l'art et la science. Si le présent est encore plein de misères, l'homme d'autrefois en souffrait bien davantage. L'expérience agrandie a diminué la folie des imaginations, la fougue des passions et la brutalité des mœurs. Chaque siècle voit s'accroître la science et la puissance de l'homme, sa modération et sa sécurité. Mais ne nous laissons point bercer par les chimères, réduisons le progrès à sa mesure et à ses limites. Notre bien-être grandit notre sensibilité. Nous souffrons autant pour de moindres maux; notre corps est mieux garanti, mais notre âme est plus malade... Une seule chose s'accroît, l'expérience, et avec elle la science, l'industrie, la puissance; dans le reste on perd autant qu'on gagne, et nous devons nous y résigner... L'homme n'est point transformé, il n'est qu'adouci. Jamais la nature et la structure ne laissent effacer leur premier pli: l'homme est un carnassier; comme le chien et le renard il possède des canines, et il les a enfoncées dès l'origine dans la chair d'autrui. Le bienfait de la civilisation serait d'en faire un carnassier apprivoisé et domestiqué, de lui tenir soigneusement limés les dents et les ongles.

    De cette idée de l'homme découle logiquement la philosophie politique de Taine. Le pur pessimisme, à la façon de Hobbes, conclut à la nécessité du despotisme, le pur optimisme à la façon de Rousseau mène droit à l'anarchie. Taine éprouve une égale horreur pour la tyrannie et pour le désordre. Les hommes ont besoin d'être contenus; c'est la fonction de l'État de les empêcher de se ruer les uns sur les autres, et c'est la seule. Qu'il soit bon gendarme et bon chien de garde, hors de là il est malfaisant. Que les hommes se groupent donc en dehors de lui selon leurs affinités naturelles, qu'ils se créent dans des associations de toute sorte, formées selon leur libre initiative, des tutelles volontaires, qu'ils choisissent des guides expérimentés, mus par le sentiment de leur responsabilité individuelle, mais que l'État, cet être si aisément corrompu et si corrupteur, ne se mêle ni de l'éducation ni de la religion, ni de l'industrie ni du commerce, ni de l'art ni de la science, Son incompétence générale fait son incompétence spéciale.

    Comparé à cet idéal de gouvernement, que la race anglaise, à la fois si individualiste, et si pénétrée d'esprit social, a réalisé en une certaine mesure, notre nouveau régime n'est pas celui d'un peuple libre. Greffé sur les institutions napoléoniennes, qui ont transformé la France en une caserne civile, le système parlementaire aboutit à la domination des partis, met entre leurs mains l'écrasante machine administrative. L'introduction du suffrage universel rend toutefois indispensable la centralisation autoritaire: elle a cela de bon «qu'elle nous préserve encore de l'autonomie démocratique. Dans l'état présent des institutions et des esprits, le premier régime, si mauvais qu'il soit, est le dernier abri contre la malfaisance du second»

    Rien, sans doute, ne serait plus contraire à la théorie des races, que d'exiger des Français qu'ils aient le tempérament de la race anglo-saxonne. Il faut pourtant nous leurrer toujours de cet espoir que la race est perfectible. Et, d'ailleurs, Taine se donne à nous comme un simple médecin consultant. Il nous indique l'origine, il nous signale les symptômes et les effets de notre alcoolisme politique; à nous de voir si nous sommes encore capables d'appliquer les remèdes, d'échapper au delirium tremens.

    Toute philosophie politique suppose une philosophie morale. Celle de Taine est restée éparse à travers son œuvre. Sa mort prématurée nous a privés du petit traité dans lequel il songeait à la condenser. À première vue le déterminisme scientifique, l'idée que «les mouvements de l'automate spirituel qui est notre être sont aussi réglés que ceux du monde matériel où il est compris» semble impliquer l'indifférence au beau ou au laid, au bien ou au mal; mais qui ne sait que les écoles qui ont le plus vanté le libre arbitre de l'homme ont abouti au relâchement, que celles au contraire qui ont cru fermement à la prédestination, comme les puritains et les jansénistes, ont pratiqué une moralité immuable, contradiction apparente dont Cournot nous a expliqué la raison profonde. Le fondement de la morale de Taine n'est nullement métaphysique; il est historique. Nos deux dernières conquêtes dans ce domaine, là conscience et l'honneur, nous viennent de la vie féodale, du christianisme et de la Réforme, et notre tâche est de raffiner, d'exalter ces deux sentiments, plus précieux que la vie même.

    Ce n'est pas en rationaliste, mais en historien et en psychologue que Taine parle de la religion. Sans doute aucun accord, aucun compromis n'est possible entre la science et le dogme, leurs domaines sont absolument distincts, et la tyrannie religieuse sera toujours pour le penseur la plus intolérable de toutes. Mais, s'il ne modifie pas la nature extérieure au gré de ses dogmes, l'instinct religieux est conforme à la nature de l'homme et on ne peut méconnaître son importance comme lien social et frein moral. «Avec ses émotions et ses grandes perspectives, la religion n'est guère que la poésie et l'au-delà de la morale, le prolongement dans l'infini d'une lumineuse et sublime idée, celle de la justice. Un esprit qui a réfléchi peut accepter le tout, au moins à titré de symbole.» Chaque fois que l'influence religieuse baisse, comme au temps de la Renaissance et au siècle dernier, l'homme devient particulièrement débauché et cruel:

    «On peut maintenant évaluer l'apport du christianisme dans nos sociétés modernes, ce qu'il y introduit de pudeur, de douceur et d'humanité, ce qu'il y maintient d'honnêteté, de bonne foi et de justice. Ni la raison philosophique, ni la culture artistique et littéraire, ni même l'honneur féodal, militaire et chevaleresque, aucun Code, aucune administration, aucun gouvernement ne suffit à le suppléer, dans ce service. Sous son enveloppe grecque, catholique et protestante, le christianisme est encore pour 400 millions de créatures humaines la grande paire d'ailes indispensables pour soulever l'homme au-dessus de lui-même, au-dessus de sa vie rampante et de ses horizons bornés, pour le conduire, à travers la patience, la résignation et l'espérance, jusqu'à la sérénité; pour l'emporter, par delà la tempérance, la pureté et la bonté, jusqu'au dévouement et au sacrifice. Il n'y a que lui pour nous retenir sur notre pente natale, pour enrayer le glissement insensible par lequel, incessamment et de tout son poids originel, notre race rétrograde vers ses bas-fonds; et le vieil évangile est encore aujourd'hui le meilleur auxiliaire de l'instinct social.»

    Mais la force civilisatrice du christianisme est désormais menacée par les découvertes de la science; de là une nécessité pressante de relâcher les liens du dogme, de faire en sorte que les hommes puissent rester chrétiens, sans trop exiger qu'ils soient orthodoxes.

    Amie de la religion, mais non religieuse selon la lettre, la philosophie de Taine aboutit à un stoïcisme plein de simplicité, de grandeur. Nous ne pouvons goûter que de courtes joies; nous vivons au milieu du besoin, de l'inquiétude, de l'ennui, de la douleur et du danger. Il ne nous reste qu'à nous attacher à ce qui dure plus que nous, à travailler à des œuvres qui ne soient point trop éphémères, à creuser, avec une résignation froide, «notre sillon et notre fosse».
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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