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    Dossier: Guerre

    L'illiade ou le poème de la force

    Simone Weil
    L'ILIADE OU LE POÈME DE LA FORCE

    Le vrai héros, le vrai sujet, le centre de l'Iliade, c'est la force. La force qui est maniée par les hommes, la force qui soumet les hommes, la force devant quoi la chaire des hommes se rétracte. L'âme humaine ne cesse pas d'y apparaître modifiée par ses rapports avec la force, entraînée, aveuglée par la force dont elle croit disposer, courbée sous la contrainte de la force qu’elle subit. Ceux qui avaient rêvé que la force, grâce au progrès, appartenait désormais au passé, ont pu voir dans ce poème un document; ceux qui savent discerner la force, aujourd'hui comme autrefois, au centre de toute histoire humaine, y trouvent le plus beau, le plus pur des miroirs.
    La force, c'est ce qui fait de quiconque lui est soumis une chose. Quand elle s'exerce jusqu'au bout, elle fait de l'homme une chose au sens le plus littéral, car elle en fait un cadavre. Il y avait quelqu'un, et, un instant plus tard, il n'y a personne. C'est un tableau que l'Iliade ne se lasse pas de nous présenter:
    …les chevaux
    Faisaient résonner les chars vides par les chemins de la guerre,
    En deuil de leurs conducteurs sans reproche. Eux sur terre
    Gisaient, aux vautours beaucoup plus chers qu’à leurs épouses *.

    * La traduction des passages cités est nouvelle. Chaque ligne traduit un vers grec, les rejets et enjambements sont scrupuleusement reproduits; l'ordre des mots grecs à l'intérieur de chaque
    vers est respecté autant que possible. (Note de S. Weil.)

    Le héros est une chose traînée derrière un char dans la poussière:
    …Tout autour, les cheveux
    Noirs étaient répandus, et la tête entière dans la poussière
    Gisait, naguère charmante; à présent Zeus à ses ennemis
    Avait permis de l’avilir sur la terre natale.

    L’amertume d'un tel tableau, nous la savourons pure, sans qu'aucune fiction réconfortante vienne l’altérer, aucune immortalité consolatrice, aucune fade auréole de gloire ou de patrie.

    Son âme hors de ses membres s’envola, s'en alla chez Hadès,
    Pleurant sur son destin, quittant sa virilité et sa jeunesse.

    Plus poignante encore, tant le contraste est douloureux, est l’évocation soudaine, aussitôt effacée, d'un autre monde, le monde lointain, précaire et touchant de la paix, de la famille, ce monde où chaque homme est pour ceux qui l'entourent ce qui compte le plus.

    Elle criait à ses servantes aux cheveux par la demeure
    De mettre auprès du feu un grand trépied, afin qu’il y eût
    Pour Hector un bain chaud au retour du combat.
    La naïve! Elle ne savait pas que bien loin des bains chauds
    Le bras d’achille l'avait soumis, à cause d'Athéna aux yeux verts.

    Certes, il était loin des bains chauds, le malheureux. Il n’était pas le seul. Presque toute l'Iliade se passe loin des bains chauds. Presque toute la vie humaine s’est toujours passée loin des bains chauds.

    La force qui tue est une force sommaire, grossière de la force. Combien plus variée en ses procédés, combien plus surprenante en ses effets, est l’autre force, celle qui ne tue pas; c’est-à-dire qui ne tue pas encore. Elle va tuer sûrement, ou elle va tuer peut-être, ou bien elle est seulement suspendue sur l’être qu’à tout instant elle peut tuer; de toutes façons, elle change l’homme en pierre. Du pouvoir de transformer un homme en chose en le faisant mourir procède un autre pouvoir, et bien autrement prodigieux, celui de faire une chose d’un homme qui reste vivant. Il est vivant, il a une âme; il est pourtant une chose. Être bien étrange qu’une chose qui a une âme; étrange état pour l’âme. Qui dira combien il lui faut à tout instant, pour s’y conformer, se tordre et se plier sur elle-même? Elle n’est pas faite pour habiter une chose; quand elle y est contrainte, il n’est plus rien en elle qui ne souffre violence.
    Un homme désarmé et nu sur lequel se dirige une arme devient cadavre avant d’être touché. Un moment encore il combine, agit, espère:

    Il pensait, immobile. L’autre approche, tout saisi,
    Anxieux de touches ses genoux. Il voulait dans son cœur
    Échapper à la mort mauvaise, au destin noir…
    Et d’un bras il étreignait pour le supplier ses genou,
    De l'autre il maintenait la lance aiguë sans la lâcher...

    Mais bientôt il a compris que l'arme ne se détournera pas, et, respirant encore, il n’est plus que matière, encore pensant ne peut plus rien penser:

    Ainsi parla ce fils si brillant de Priam
    En mots qui suppliaient. Il entendit une parole inflexible:
    ………………………………………………………………………………………….
    Il dit; à l’autre défaillent les genoux et le cœur;
    Il lâche la lance et tombe assis, les mains tendues,
    Les deux mains. Achille dégaine son glaive aigu,
    Frappe à la clavicule, le long du cou; et tout entier
    Plonge le glaive à deux tranchants. Lui, sur la face, à terre
    Gît étendu, et le sang noir s'écoule en humectant la terre.

    Quand, hors de tout combat, un étranger faible et sans armes supplie un guerrier, il
    n’est pas de ce fait condamné à mort; mais un instant d’impatience de la part du guerrier suffirait à lui ôter la vie. C’est assez pour que sa chair perde la principale propriété de la chair vivante. Un morceau de chair vivante manifeste la vie avant tout par le sursaut; une patte de grenouille, sous le choc électrique, sursaute; l’aspect proche ou le contact d'une chose horrible ou terrifiante fait sursauter n'importe quel paquet de chair, de nerfs et de muscles. Seul, un pareil suppliant ne tressaille pas, ne frémit pas; il n’en a plus licence; ses lèvres vont toucher l’objet pur lui le plus chargé d’horreur:

    On ne vit pas entrer le grand Priam. Il s'arrêta,
    Étreignit les genoux d'Achille, baisa ses mains,
    Terribles, tueuses d’hommes, qui lui avaient massacré tant de fils.

    Le spectacle d'un homme réduit à ce degré malheur glace à peu près comme glace l’aspect d'un cadavre:

    Comme quand le dur malheur saisit quelqu'un; lorsque dans son pays
    il a tué, et qu’il arrive à la demeure d'autrui,
    De quelque riche; un frisson saisit ceux qui le voient;
    Ainsi Achille frissonna en voyant le divin Priam.
    Les autres aussi frissonnèrent, se regardant les uns les autres.

    Mais ce n'est qu'un moment, et bientôt la présence même du malheureux est oubliée:

    Il dit. L’autre, songeant à son père, désira le pleurer;
    Le prenant par le bras, il poussa un peu le vieillard.
    Tous deux se souvenaient, l'un d’Hector tueur d’hommes,
    Et il fondait en larmes aux pieds d’Achille, contre la terre;
    Mais Achille, lui pleurait son père, et par moments aussi
    Patrocle; leurs sanglots emplissaient la demeure.

    Ce n’est pas par insensibilité qu’Achille a d’un geste poussé à terre le vieillard collé contre ses genoux; les paroles de Priam évoquant son vieux père l’ont ému jusqu’aux larmes. Tout simplement il se trouve être aussi libre dans ses attitudes, dans ses mouvements, que si au lieu d’un suppliant c’était un objet inerte qui touchait ses genoux. Les êtres humains autour de nous ont par leur seule présence un pouvoir, et qui n’appartient qu’à eux, d’arrêter, de réprimer, de modifier chacun des mouvements que notre corps esquisse; un passant ne détourne pas notre marche sur une route de la même manière qu’un écriteau, on ne se lève pas, on ne marche pas, on ne se rassied pas dans sa chambre quand on est seul de la même manière que lorsqu’on a un visiteur. Mais cette influence indéfinissable de la présence humaine n’est pas exercée par les hommes qu'un mouvement d'impatience peut priver de la vie avant même qu'une pensée ait eu le temps de les condamner à mort. Devant eux les autres se meuvent comme s'ils n'étaient pas là; et eux à leur tour, dans le danger où ils se trouvent d'être en un instant réduits à rien, ils
    imitent le néant. Poussés ils tombent, tombés demeurent à terre, aussi longtemps que le hasard ne fait pas passer dans l'esprit de quelqu'un la pensée de les relever. Mais qu'enfin relevés, honorés de paroles cordiales, ils ne s'avisent pas de prendre au sérieux cette résurrection, d'oser exprimer un désir; une voix irritée les ramènerait aussitôt au silence:

    Il dit, et le vieillard trembla et obéit.

    Du moins les suppliants, une fois exaucés, redeviennent-ils des hommes comme les autres. Mais il est des êtres plus malheureux qui, sans mourir, sont devenus des choses pour toute leur vie. Il n'y a dans leurs journées aucun jeu, aucun vide, aucun champ libre pour rien qui vienne d’eux-mêmes. Ce ne sont pas des hommes vivant plus durement que d’autres, placés socialement plus bas que d’autres; c’est une autre espèce humaine, un compromis entre l’homme et le cadavre. Qu’un être humain soit une chose, il y a là, du point de vue logique, contradiction; mais quand l’impossible est devenu une réalité, la contradiction devient dans l’âme déchirement. Cette chose aspire à tous moments à être un homme, une femme, et à aucun moment n’y parvient. C’est une mort qui s’étire tout au long d’une vie; une vie que la mort a glacée longtemps avant de l’avoir supprimée.
    La vierge, fille d’un prêtre, subira ce sort:
    Je ne la rendrai pas. Auparavant la vieillesse l’aura prise,
    Dans notre demeure, dans Argos, loin de son pays,
    A courir devant le métier, à venir vers mon lit.

    La jeune femme, la jeune mère, épouse du prince, le subira:

    Et peut-être un jour dans Argos tu tisseras la toile pour une autre
    Et tu porteras l’eau de la Messéis ou l’Hypérée,
    Bien malgré toi, sous la pression d’une dure nécessité.

    L’enfant héritier du sceptre royal le subira:

    Elles sans doute s’en iront au fond des vaisseaux creux,
    Moi parmi elles; toi, mon enfant, ou avec moi
    Tu me suivras et tu feras d’avilissants travaux,
    Peinant aux yeux d’un maître sans douceur..

    Un tel sort, aux yeux de la mère, est aussi redoutable pour son enfant que la mort même; l’époux souhaite avoir péri avant d’y voir sa femme réduite; le père appelle tous les fléaux du ciel sur l’armée qui y soumet sa fille. Mais chez ceux sur qui il s’abat, un destin si brutal efface les malédictions, les révoltes, les comparaisons, les méditations sur l’avenir et le passé, presque le souvenir. Il n’appartient pas à l’esclave d’être fidèle à sa cité et à ses morts.
    C’est quand souffre ou meurt l’un de ceux qui lui ont fait tout perdre, qui ont ravagé sa ville, massacré les siens sous ses yeux, c’est alors que l’esclave pleure. Pourquoi non? Alors seulement les pleurs lui sont permis. Ils sont même imposés. Mais dans la servitude, les larmes ne sont-elles pas prêtes à couler dès qu’elles le peuvent impunément?

    Elle dit en pleurant, et les femmes de gémir,
    Prenant prétext de Patrocle, chacune sur ses propres angoisses.

    En aucune occasion l'esclave n'a licence de rien exprimer, sinon ce qui peut complaire au maitre. C'est pourquoi si, dans une vie aussi morne, un sentiment peut poindre et l’animer un peu, ce ne peut être que l’amour du maître; tout autre chemin est barré au don d'aimer, de même que pour un cheval attelé les brancards, les rênes, le mors barrent tous les chemins sauf un seul. Et si par miracle apparaît l'espoir de redevenir un jour, par faveur, quelqu’un, à quel degré n'iront pas se porter la reconnaissance et l'amour pour des hommes envers qui un passé tout proche encore devrait inspirer de l’horreur:

    Mon époux, à qui m’avaient donné mon père et ma mère respectée,
    Je l’ai vu devant ma cité transpercer par l’airain aigu.
    Mes trois frères, que m’avait enfantés une seule mère,
    Si chéris! ils ont trouvé le jour fatal.
    Mais tu ne m’as pas laissée, quand mon mari par le rapide Achille
    Fut tué, et détruite la cité du divin Mynès
    Verser des larmes; tu m’as promis que le divin Achille
    Me prendrait pour femme légitime et m’emmènerait dans ses vaisseaux
    En Phthia, célébrer le mariage parmi les Myrmidons.
    Aussi sans répit je te pleure, toi qui as toujours été doux.


    Même une fois éprouvée, la guerre ne cesse pas aussitôt de sembler un jeu. La nécessité propre à la guerre est terrible, toute autre que celle liée aux travaux de la paix; l'âme ne s'y soumet que lorsqu'elle ne peut plus y échapper; et tant qu'elle y échappe elle passe des jours vides de nécessité, des jours de jeu, de rêve, arbitraires et irréels. Le danger est alors une abstraction, les vies qu'on détruit sont comme des jouets brisés par un enfant et aussi indifférentes; l'héroïsme est une pose de théâtre et souillé de vantardise. Si de plus pour un moment un afflux de vie vient multiplier la puissance d'agir, on se croit irrésistible en vertu d'une aide divine qui garantit contre la défaite et la mort. La guerre est facile alors et aimée bassement.
    Mais chez la plupart cet état ne dure pas. Un jour vient où la peur, la défaite, la mort des compagnons chéris fait plier l'âme du combattant sous la nécessité. La guerre cesse alors d'être un jeu ou un rêve; le guerrier comprend enfin qu'elle existe réellement. C'est une réalité dure, infiniment trop dure pour pouvoir être supportée, car elle enferme la mort. La pensée de la mort ne peut pas être soutenue, sinon par éclairs, dès qu'on sent que la mort est en effet possible. Il est vrai que tout homme est destiné à mourir, et qu'un soldat peut vieillir parmi les combats; mais pour ceux dont l'âme est soumise au joug de la guerre, le rapport entre la mort et l'avenir n'est pas le même que pour les autres hommes. Pour les autres la mort est une limite imposée d'avance à l'avenir; pour eux elle est l'avenir même, l'avenir que leur assigne leur profession. Que des hommes aient pour avenir la mort, cela est contre nature. Dès que la pratique de la guerre a rendu sensible la possibilité de mort qu'enferme chaque minute, la pensée devient incapable de passer d'un jour à son lendemain sans traverser l'image de la mort. L'esprit est alors tendu comme il ne peut souffrir de l'être que peu de temps; mais chaque aube nouvelle amène la même nécessité; les jours ajoutés aux jours font des années. L'âme souffre violence tous les jours. Chaque matin l'âme se mutile de toute aspiration, parce que la pensée ne peut pas
    voyager dans le temps sans passer par la mort. Ainsi la guerre efface toute idée de but, même l’idée des buts de la guerre. Elle efface la pensée même de mettre fin à la guerre. La possibilité d'une situation si violente est inconcevable tant qu'on n'y est pas; la fin en est inconcevable quand on y est. Ainsi l'on ne fait rien pour amener cette fin. Les bras ne peuvent pas cesser de tenir et de manier les armes en présence d'un ennemi armé; l'esprit devrait combiner pour trouver une issue; il a perdu toute capacité de rien combiner à cet effet. Il est occupé tout entier à se faire violence.
    Toujours parmi les hommes, qu'il s'agisse de servitude ou de guerre, les malheurs intolérables durent par leur propre poids et semblent ainsi du dehors faciles à porter; ils durent parce qu'ils ôtent les ressources nécessaires pour en sortir.
    Néanmoins l'âme soumise à la guerre crie vers la délivrance; mais la délivrance même lui apparaît sous une forme tragique, extrême, sous la forme de la destruction. Une fin modérée, raisonnable, laisserait à nu pour la pensée un malheur si violent qu'il ne
    peut être soutenu même comme souvenir. La terreur, la douleur, l'épuisement, les massacres, les compagnons détruits, on ne croit pas que toutes ces choses puissent cesser de mordre l'âme si l'ivresse de la force n'est venue les noyer. L'idée qu'un effort sans limites pourrait n'avoir apporté qu'un profit nul ou limité fait mal.

    Quoi? Laissera-t-on Priam, les Troyens, se vanter
    De l'Argienne Hélène, elle pour qui tant de Grecs
    Devant Troie ont péri loin de la terre natale?...
    Quoi? Tu désires que la cité de Troie aux larges rues,
    Nous la laissions, pour qui nous avons souffert tant de misères?

    Qu'importe Hélène à Ulysse? Qu'importe même Troie, pleine de richesses qui ne compenseront pas la ruine d'Ithaque? Troie et Hélène importent seulement comme causes du sang et des larmes des Grecs; c'est en s'en rendant maître qu'on peut se rendre maître de souvenirs affreux. L'âme que l'existence d'un ennemi a contrainte de détruire en soi ce qu'y avait mis la nature ne croit pouvoir se guérir que par la destruction de l'ennemi. En même temps, la mort des compagnons bien-aimés suscite une sombre émulation de mourir:

    Ah! mourir tout de suite, si mon ami a dû
    Succomber sans mon aide! Bien loin de la patrie
    Il a péri, et il ne m'a pas eu pour écarter la mort...
    Maintenant je pars pour retrouver le meurtrier d'une tête si chère,
    Hector; la mort, je la recevrai au moment où
    Zeus voudra l'accomplir, et tous les autres dieux.

    Le même désespoir alors pousse à périr et à tuer:

    Je le sais bien, que mon destin est de périr ici,
    Loin de mon père et de ma mère aimés; mais cependant
    Je ne cesserai que les Troyens n'aient eu leur soûl de guerre.

    L'homme habité par ce double besoin de mort appartient, tant qu'il n'est pas devenu autre, à une race différente de la race des vivants.
    Quel écho peut trouver dans de tels cœurs la timide aspiration de la vie, quand le vaincu supplie qu'on lui permette de voir encore le jour? Déjà la possession des armes d'un côté, la privation des armes de l'autre, ôtent à une vie menacée presque toute importance; et comment celui qui a détruit en lui-même la pensée que voir la lumière est doux la respecterait-il dans cette plainte humble et vaine?

    Je suis à tes genoux, Achille; aie égard à moi, aie pitié;
    Je suis là comme un suppliant, ô fils de Zeus, digne d'égard.
    Car chez toi le premier j'ai mangé le pain de Démèter,
    Ce jour où tu m'as pris dans mon verger bien cultivé.
    Et tu m'as vendu, m'envoyant loin de mon père et des miens,
    A Lemnos sainte; on t'a donné pour moi une hécatombe.
    Je fus racheté pour trois fois plus; cette aurore est pour moi
    Aujourd'hui la douzième, depuis que je suis revenu dans Ilion,
    Après tant de douleurs. Me voici encore entre tes mains
    Par un destin funeste. Je dois être odieux à Zeus le père
    Qui de nouveau me livre à toi; pour peu de vie ma mère
    M'a enfanté, Laothoè, fille du vieillard Altos...

    Quelle réponse accueille ce faible espoir!

    Allons, ami, meurs aussi, toi! Pourquoi te plains-tu tellement?
    Il est mort aussi, Patrocle, et il valait bien mieux que toi.
    Et moi, ne vois-tu pas comme je suis beau et grand?
    Je suis de noble race, une déesse est ma mère;
    Mais aussi sur moi sont la mort et la dure destinée.
    Ce sera l'aurore, ou le soir, ou le milieu du jour,
    Lorsqu'à moi aussi par les armes on arrachera la vie...

    Il faut, pour respecter la vie en autrui quand on a dû se mutiler soi-même de toute aspiration à vivre, un effort de générosité à briser le cœur. On ne peut supposer aucun des guerriers d’Homère capable d'un tel effort, sinon peut-être celui qui d'une certaine manière se trouve au centre du poème, Patrocle, qui « sut être doux envers tous », et dans l'Iliade ne commet rien de brutal ou de cruel. Mais combien connaissons-nous d'hommes, en plusieurs milliers d'années d'histoire, qui aient fait preuve d'une si divine générosité? Il est douteux qu'on puisse en nommer deux ou trois. Faute de cette générosité, le soldat vainqueur est comme un fléau de la nature; possédé par la guerre, il est autant que l'esclave, bien que d'une manière tout autre, devenu une chose, et les paroles sont sans pouvoir sur lui comme sur la matière. L'un et l'autre, au contact de la force, en subissent l'effet infaillible, qui est de rendre ceux qu'elle touche ou muets ou sourds.

    Telle est la nature de la force. Le pouvoir qu'elle possède de transformer les hommes en choses est double et s'exerce de deux côtés; elle pétrifie différemment, mais également, les âmes de ceux qui la subissent et de ceux qui la manient. Cette propriété atteint le plus haut degré au milieu des armes, à partir du moment où une bataille s'oriente vers une décision. Les batailles ne se décident pas entre hommes qui calculent, combinent, prennent une résolution et l'exécutent, mais entre hommes dépouillés de ces facultés, transformés, tombés au rang soit de la matière inerte qui n'est que passivité, soit des forces aveugles qui ne sont qu'élan. C'est là le dernier secret de la guerre, et l'Iliade l'exprime par ses comparaisons, où les guerriers apparaissent comme les semblables soit de l'incendie, de l'inondation, du vent, des bêtes féroces, de n'importe quelle cause aveugle de désastre, soit des animaux peureux, des arbres, de l'eau, du sable, de tout ce qui est mû par la violence des forces extérieures. Grecs et Troyens, d'un jour à l'autre, parfois d'une heure à l'autre, subissent tour à tour l'une et l'autre transmutation:

    Comme par un lion qui veut tuer des vaches sont assaillies
    Qui dans une prairie marécageuse et vaste paissent
    Par milliers... ; toutes elles tremblent; ainsi alors les Achéens
    Avec panique furent mis en fuite par Hector et par Zeus le père,
    Tous...
    Comme lorsque le feu destructeur tombe sur l'épaisseur d'un bois;
    Partout en tournoyant le vent le porte; alors les fûts,
    Arrachés, tombent sous la pression du feu violent;
    Ainsi l'Atride Agamemnon faisait tomber les têtes
    Des Troyens qui fuyaient…

    L'art de la guerre n'est que l'art de provoquer de telles transformations, et le matériel, les procédés, la mort même infligée à l'ennemi ne sont que des moyens à cet effet; il a pour véritable objet l'âme même des combattants. Mais ces transformations constituent toujours un mystère, et les dieux en sont les auteurs, eux qui touchent l'imagination des hommes. Quoi qu'il en soit, cette double propriété de pétrification est essentielle à la force, et une âme placée au contact de la force n'y échappe que par une espèce de miracle. De tels miracles sont rares et courts.
    La légèreté de ceux qui manient sans respect les hommes et les choses qu'ils ont ou croient avoir à leur merci, le désespoir qui contraint le soldat à détruire, l'écrasement de l'esclave et du vaincu, les massacres, tout contribue à faire un tableau uniforme d'horreur. La force en est le seul héros. Il en résulterait une morne monotonie, s'il n'y avait, parsemés çà et là, des moments lumineux; moments brefs et divins où les hommes ont une âme. L'âme qui s'éveille ainsi, un instant, pour se perdre bientôt après par l'empire de la force, s'éveille pure et intacte; il n'y apparaît aucun sentiment ambigu, compliqué ou trouble; seuls le courage et l'amour y ont place. Parfois un homme trouve ainsi son âme en délibérant avec lui-même, quand il s'essaye, comme Hector devant Troie, sans secours des dieux ou des hommes, à faire tout seul face au destin. Les autres moments où les hommes trouvent leur âme sont ceux où ils aiment; presque aucune forme pure de l'amour entre les hommes n'est absente de l'Iliade.
    La tradition de l'hospitalité, même après plusieurs générations, l'emporte sur l'aveuglement du combat:

    Ainsi je suis pour toi un hôte aimé au sein d’Argos...
    Évitons les lances l'un de l'autre, et même dans la mêlée.

    L'amour du fils pour les parents, du père, de la mère pour le fils, est sans cesse indiqué d'une manière aussi brève que touchante:

    Elle répondit, Thétis, en répandant des larmes:
    « Tu m'es né pour une courte vie, mon enfant, comme tu parles... »

    De même l'amour fraternel:

    Mes trois frères, que m'avait enfantés une seule mère, Si chéris...

    L'amour conjugal, condamné au malheur, est d'une pureté surprenante. L'époux, en évoquant les humiliations de l'esclavage qui attendent la femme aimée, omet celle dont la seule pensée souillerait d'avance leur tendresse. Rien n'est si simple que les paroles adressées par l'épouse à celui qui va mourir:

    ... Il vaudrait mieux pour moi,
    Si je te perds, être sous terre; je n'aurai plus
    D'autre recours, quand tu auras rencontré ton destin,
    Rien que des maux ..

    Non moins touchantes sont les paroles adressées à l'époux mort:

    Mon époux, tu es mort avant l'âge, si jeune; et moi; ta veuve,
    Tu me laisses seule dans ma maison; notre enfant encore tout petit
    Que nous avons eu toi et moi, malheureux. Et je ne pense pas
    Que jamais il soit grand...
    ………………………………………………………………………………………………
    Car tu ne m'as pas en mourant de ton lit tendu les mains,
    Tu n'as pas dit une sage parole, pour que toujours
    J'y pense jour et nuit en répandant des larmes.

    La plus belle amitié, celle entre compagnons de combats, fait le thème des derniers chants:

    ... Mais Achille
    Pleurait, songeant au compagnon bien-aimé; le sommeil
    Ne le prit pas, qui dompte tout; il se retournait çà et là...

    Mais le triomphe le plus pur de l'amour, la grâce suprême des guerres, c'est l'amitié qui monte au cœur des ennemis mortels. Elle fait disparaître la faim de vengeance pour le fils tué, pour l'ami tué, elle efface par un miracle encore plus grand la distance entre bienfaiteur et suppliant, entre vainqueur et vaincu:

    Mais quand le désir de boire et de manger fut apaisé,
    Alors le Dardanien Priam se prit à admirer Achille,
    Combien il était grand et beau; il avait le visage d'un dieu.
    Et à son tour le Dardanien Priam fut admiré d'Achille
    Qui regardait son beau visage et qui écoutait sa parole.
    Et lorsqu'ils se furent rassassiés de s'être contemplés l'un l'autre...

    Ces moments de grâce sont rares dans l'Iliade, mais ils suffisent pour faire sentir avec un extrême regret ce que la violence fait et fera périr.
    Pourtant une telle accumulation de violences serait froide sans un accent d'inguérissable amertume qui se fait continuellement sentir, bien qu'indiqué souvent par un seul mot, souvent même par une coupe de vers, par un rejet. C'est par là que l'Iliade est une chose unique, par cette amertume qui procède de la tendresse, et qui s'étend sur tous les humains, égale comme la clarté du soleil. Jamais le ton ne cesse d'être imprégné d'amertume, jamais non plus il ne s'abaisse à la plainte. La justice et l'amour, qui ne peuvent guère avoir de place dans ce tableau d'extrêmes et d'injustes violences, le baignent de leur lumière sans jamais être sensibles autrement que par l'accent. Rien de précieux, destiné ou non à périr, n'est méprisé, la misère de tous est exposée sans dissimulation ni dédain, aucun homme n'est placé au dessus ou au dessous de la condition commune à tous les hommes, tout ce qui est détruit est regretté. Vainqueurs et vaincus sont également proches, sont au même titre les semblables du poète et de l'auditeur. S'il y a une différence, c'est que le malheur des ennemis est peut-être ressenti plus douloureusement.

    Ainsi il tomba là, endormi par un sommeil d'airain,
    Le malheureux, loin de son épouse, en défendant les siens...

    Quel accent pour évoquer le sort de l'adolescent vendu par Achille à Lemnos!

    Onze jours il réjouit son cœur parmi ceux qu'il aimait,
    Revenant de Lemnos; le douzième de nouveau
    Aux mains d'Achille Dieu l'a livré, lui qui devait
    L'envoyer chez Hadès, quoiqu'il ne voulût pas partir.

    Et le sort d'Euphorbe, celui qui n'a vu qu'un seul jour de guerre:

    Le sang trempe ses cheveux à ceux des Grâces pareils...
    Quand on pleure Hector:

    ... gardien des épouses chastes et des petits enfants

    ces mots sont assez pour faire apparaître la chasteté souillée par force et les enfants livrés aux armes. La fontaine aux portes de Troie devient un objet de regret poignant, quand Hector la dépasse en courant pour sauver sa vie condamnée:

    Là se trouvaient de larges lavoirs, tout auprès,
    Beaux, tout en pierre, où les vêtements resplendissants
    Étaient lavés par les femmes de Troie et par les filles si belles,
    Auparavant, pendant la paix, avant que ne viennent les Achéens.
    C'est par là qu'ils coururent, fuyant, et l'autre derrière poursuivant...

    Toute l'Iliade est sous l'ombre du malheur le plus grand qui soit parmi les hommes, la destruction d'une cité. Ce malheur n'apparaîtrait pas plus déchirant si le poète était né à Troie. Mais le ton n'est pas différent quand il s'agit des Achéens qui périssent bien loin de la patrie.
    Les brèves évocations du monde de la paix font mal, tant cette autre vie, cette vie des vivants, apparaît calme et pleine:
    Tant que ce fut l'aurore et que le jour monta,
    Des deux côtés les traits portèrent, les hommes tombèrent.
    Mais à l'heure même où le bûcheron va préparer son repas
    Dans les vallons des montagnes, lorsque ses bras sont rassasiés
    De couper les grands arbres, et qu'un dégoût lui monte au cœur,
    Et que le désir de la douce nourriture le saisit aux entrailles,
    A cette heure, par leur valeur, les Danaens rompirent le front.

    Tout ce qui est absent de la guerre, tout ce que la guerre détruit ou menace est enveloppé de poésie dans l'Iliade; les faits de guerre ne le sont jamais. Le passage de la vie à la mort n'est voilé par aucune réticence:

    Alors sautèrent ses dents; il vint des deux côtés
    Du sang aux yeux; le sang que par les lèvres et les narines
    Il rendait, bouche ouverte; la mort de son noir nuage l'enveloppa.

    La froide brutalité des faits de guerre n'est déguisée par rien, parce que ni vainqueurs ni vaincus ne sont admirés, méprisés ni haïs. Le destin et les dieux décident presque toujours du sort changeant des combats. Dans les limites assignées par le destin, les dieux disposent souverainement de la victoire et de la défaite; c'est toujours eux qui provoquent les folies et les trahisons par lesquelles la paix est chaque fois empêchée; la guerre est leur affaire propre, et ils n'ont pour mobiles que le caprice et la malice. Quant aux guerriers, les comparaisons qui les font apparaître, vainqueurs ou vaincus, comme des bêtes ou des choses ne peuvent faire éprouver ni admiration ni mépris, mais seulement le regret que les hommes puissent être ainsi transformés.
    L'extraordinaire équité qui inspire l'Iliade a peut-être des exemples inconnus de nous, mais n'a pas eu d'imitateurs. C'est à peine si l'on sent que le poète est Grec et non Troyen. Le ton du poème semble porter directement témoignage de l'origine des parties les plus anciennes; l'histoire ne nous donnera peut-être jamais là-dessus de clarté. Si l'on croit avec Thucydide que, quatre-vingt ans après la destruction de Troie, les Achéens souffrirent à leur tour une conquête, on peut se demander si ces chants, où le fer n'est que rarement nommé, ne sont pas des chants de ces vaincus dont certains peut-être s'exilèrent. Contraints de vivre et de mourir « bien loin de la patrie » comme les Grecs tombés devant Troie, ayant comme les Troyens perdu leurs cités, ils se retrouvaient eux-mêmes aussi bien dans les vainqueurs, qui étaient leurs pères, que dans les vaincus, dont la misère ressemblait à la leur; la vérité de cette guerre encore proche pouvait leur apparaître à travers les années, n'étant voilée ni par l'ivresse de l'orgueil ni par l'humiliation. Ils pouvaient se la représenter à la fois en vaincus et en vainqueurs, et connaître ainsi ce que jamais vainqueurs ni vaincus n'ont connu, étant les uns et les autres aveuglés. Ce n'est là qu'un rêve; on ne peut guère que rêver sur des temps si lointains.
    Quoi qu'il en soit, ce poème est une chose miraculeuse. L'amertume y porte sur la seule juste cause d'amertume, la subordination de l'âme humaine à la force, c'est-à-dire, en fin de compte, à la matière. Cette subordination est la même chez tous les mortels, quoique l'âme la porte diversement selon le degré de vertu. Nul dans l'Iliade n'y est soustrait, de même que nul n'y est soustrait sur terre. Nul de ceux qui y succombent n'est regardé de ce fait comme méprisable. Tout ce qui, à l'intérieur de l'âme et dans les relations humaines, échappe à l'empire de la force est aimé, mais aimé douloureusement, à cause du danger de destruction continuellement suspendu. Tel est l'esprit de la seule épopée véritable que possède l'Occident. L'Odyssée semble n'être qu'une excellente imitation, tantôt de l'Iliade, tantôt de poèmes orientaux; l'Enéide est une imitation qui, si brillante qu'elle soit, est déparée par la froideur, la déclamation et le mauvais goût. Les chansons de geste n'ont pas su atteindre la grandeur faute d'équité; la mort d'un ennemi n'est pas ressentie par l'auteur et le lecteur, dans la Chanson de Roland, comme la mort de Roland.
    La tragédie attique, du moins celle d'Eschyle et de Sophocle, est la vraie continuation de l'épopée. La pensée de la justice l'éclaire sans jamais y intervenir;
    la force y apparaît dans sa froide dureté, toujours accompagnée des effets funestes auxquels n'échappe ni celui qui en use ni celui qui la souffre; l'humiliation de l'âme sous la contrainte n'y est ni déguisée, ni enveloppée de pitié facile, ni proposée au mépris;
    plus d'un être blessé par la dégradation du malheur y est offert à l'admiration. L'Évangile est la dernière et merveilleuse expression du génie grec, comme l'Iliade en est la première ; l'esprit de la Grèce s'y laisse voir non seulement en ce qu'il y est ordonné de rechercher à l'exclusion de tout autre bien « le royaume et la justice de notre Père céleste », mais aussi en ce que la misère humaine y est exposée, et cela chez un être divin en même temps qu'humain. Les récits de la Passion montrent qu'un esprit divin, uni à la chair, est altéré par le malheur, tremble devant la souffrance et la mort, se sent, au fond de la détresse, séparé des hommes et de Dieu. Le sentiment de la misère humaine leur donne cet accent de simplicité qui est la marque du génie grec, et qui fait tout le prix de la tragédie attique et de l'Iliade. Certaines paroles rendent un son étrangement voisin de celui de l'épopée, et l'adolescent troyen envoyé chez Hadès, quoiqu'il ne voulût pas partir, vient à la mémoire quand le Christ dit à Pierre: « Un autre te ceindra et te mènera où tu ne veux pas aller. » Cet accent n'est pas séparable de la pensée qui inspire l'Évangile; car le sentiment de la misère humaine est une condition de la justice et de l'amour. Celui qui ignore à quel point la fortune variable et la nécessité tiennent toute âme humaine sous leur dépendance ne peut pas regarder comme des semblables ni aimer comme soi-même ceux que le hasard a séparés de lui par un abîme. La diversité des contraintes qui pèsent sur les hommes fait naître l'illusion qu'il y a parmi eux des espèces distinctes qui ne peuvent communiquer. Il n'est possible d'aimer et d'être juste que si l'on connaît l'empire de la force et si l'on sait ne pas le respecter.
    Les rapports de l'âme humaine et du destin, dans quelle mesure chaque âme modèle son propre sort, ce qu'une impitoyable nécessité transforme dans une âme quelle qu'elle soit au gré du sort variable, ce qui par l'effet de la vertu et de la grâce peut rester intact, c'est une matière où le mensonge est facile et séduisant. L'orgueil, l'humiliation, la haine, le mépris, l'indifférence, le désir d'oublier ou d'ignorer, tout contribue à en donner la tentation. En particulier, rien n'est plus rare qu'une juste expression du malheur; en le peignant, on feint presque toujours de croire tantôt que la déchéance est une vocation innée du malheureux, tantôt qu'une âme peut porter le malheur sans en recevoir la marque, sans qu'il change toutes les pensées d'une manière qui n'appartient qu'à lui. Les Grecs, le plus souvent, eurent la force d'âme qui permet de ne pas se mentir; ils en furent récompensés et surent atteindre en toute chose le plus haut degré de lucidité, de pureté et de simplicité. Mais l'esprit qui s'est transmis de l'Iliade à l'Évangile en passant par les penseurs et les poètes tragiques n'a guère franchi les limites de la civilisation grecque;
    et depuis qu'on a détruit la Grèce il n'en est resté que des reflets.
    Les Romains et les Hébreux se sont crus les uns et les autres soustraits à la commune misère humaine, les premiers en tant que nation choisie par le destin pour être la maîtresse du monde, les seconds par la faveur de leur Dieu et dans la mesure exacte où ils lui obéissaient. Les Romains méprisaient les étrangers, les ennemis, les vaincus, leurs sujets, leurs esclaves; aussi n'ont-ils eu ni épopées ni tragédies. Ils remplaçaient les tragédies par les jeux de gladiateurs. Les Hébreux voyaient dans le malheur le signe du péché et par suite un motif légitime de mépris; ils regardaient leurs ennemis vaincus comme étant en horreur à Dieu même et condamnés à expier des crimes, ce qui rendait la cruauté permise et même indispensable. Aussi aucun texte de l'Ancien Testament ne rend-il un son comparable à celui de l'épopée grecque, sinon peut-être certaines parties du poème de Job. Romains et Hébreux ont été admirés, lus, imités dans les actes et les paroles, cités toutes les fois qu'il y avait lieu de justifier un crime, pendant vingt siècles de christianisme.
    De plus l'esprit de l'Évangile ne s'est pas transmis pur aux générations successives de chrétiens. Dès les premiers temps on a cru voir un signe de la grâce, chez les martyrs, dans le fait de subir les souffrances et la mort avec joie; comme si les effets de la grâce pouvaient aller plus loin chez les hommes que chez le Christ. Ceux qui pensent que Dieu lui-même, une fois devenu homme, n'a pu avoir devant les yeux la rigueur du destin sans en trembler d'angoisse, auraient dû comprendre que seuls peuvent s'élever en apparence au-dessus de la misère humaine les hommes qui déguisent la rigueur du destin à leurs propres yeux, par le secours de l'illusion, de l'ivresse ou du fanatisme. L'homme qui n'est pas protégé par l'armure d'un mensonge ne peut souffrir la force sans en être atteint jusqu'à l'âme. La grâce peut empêcher que cette atteinte le corrompe, mais elle ne peut pas empêcher la blessure. Pour l'avoir trop oublié, la tradition chrétienne n'a su retrouver que très rarement la simplicité qui rend poignante chaque phrase des récits de la Passion. D'autre part, la coutume de convertir par contrainte a voilé les effets de la force sur l'âme de ceux qui la manient.
    Malgré la brève ivresse causée lors de la Renais-sance par la découverte des lettres grecques, le génie de la Grèce n'a pas ressuscité au cours de vingt siècles. Il en apparaît quelque chose dans Villon, Shakespeare, Cervantès, Molière, et une fois dans Racine. La misère humaine est mise à nu, à propos de l'amour, dans l'École des Femmes, dans Phèdre; étrange siècle d'ailleurs, où, au contraire de l'âge épique, il n'était permis d'apercevoir la misère de l'homme que dans l'amour, au lieu que les effets de la force dans la guerre et dans la politique devaient tou-jours être enveloppés de gloire. On pourrait peut-être citer encore d'autres noms. Mais rien de ce qu'ont produit les peuples d'Europe ne vaut le premier poème connu qui soit apparu chez l'un d'eux. Ils retrouveront peut-être le génie épique quand ils sauront ne rien croire à l'abri du sort, ne jamais admirer la force, ne pas haïr les ennemis et ne pas mépriser les malheureux. Il est douteux que ce soit
    pour bientôt.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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