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    Dossier: Leopardi Giacomo

    Le pessimisme de Léopardi

    Remy de Gourmont

    Texte écrit à l'occasion de la parution de: Giacomo Léopardi, Choix d’œuvres en prose, dialogues et pensées, traduction de l’italien avec introduction et commentaire, par Mario Turiello.

    Léopardi n’a jamais été très lu en France. Tandis que Schopenhauer est arrvié à une sorte de popularité littéraire, Léopardi est demeuré, même pour les lettrés, dans la pénombre. Cela tient en grande partie à la médiocrité de ses traducteurs et de ses commentateurs. M. Turiello ne cite qu’avec indignation le nom de M. Aulard, qui a travesti en « une prose timide et anémique » le magnifique verbe du poète italien, puis aggravé son méfait en rédigeant sur l’œuvre de Léopardi un commentaire le plus souvent erroné. Les rares critiques qui se soient occupés de sa philosophie n’ont pas été beaucoup plus heureux, à l’exception de M. Bouché-Leclercq, lequel, d’ailleurs, passant comme M. Aulard à d’autres études, sourit avec dédain, quand on lui rappelle son Léopardi. La présente version, qui n’est qu’un choix des plus restreints, qui laisse de côté toutes les poésies, toutes les lettres, si belles, et quelques-unes des meilleures pages de prose, ne comblera pas la lacune dont se plaint le traducteur lui-même. Son introduction est pareillement incomplète, car elle néglige toute la biographie; mais on y trouvera un parallèle très intéressant entre Schopenhauer et Léopardi. De plus, les morceaux traduits sont accompagnés de longues notes des plus instructives. C’est un travail de valeur, en somme, et qui donne du grand écrivain une idée juste, quoique partielle.

    La poésie de Léopardi est difficile à goûter. M. Turiello dit qu’elle est obscure même pour les Italiens d’aujourd’hui. Il est vrai que Léopardi pratique un peu l’archaïsme et que, d’autre part, depuis son temps, la langue italienne a très rapidement évolué sous l’influence du français. La prose, malgré sa forme sévère, tantôt trop concise, tantôt un peu oratoire, est plus abordable. M. Turiello a mis Léopardi en un français qui reste presque partout excellent, malgré quelques hésitations. Mais s’il est toujours difficile de traduire, il est particulièrement difficile de traduire Léopardi.

    En prose comme en vers, c’est un pessimiste de nature, plus que de raisonnement. Sa sensibilité parle, plutôt que son intelligence. Il n’a construit aucun système; il résume ses impressions, ses observations, en s’efforçant, non sans arbitraire, de les généraliser. Sa philosophie est toute physiologique : le monde est mauvais, parce que sa vie, à lui, est mauvaise. Il s’en fait une représentation affreuse, et il suppose que si les hommes n’en jugent pas comme lui, c’est qu’ils sont fous. L’optimisme est en effet assez répandu. Tant qu’il y a vie, il y a espérance. La fable de la Mort et du Bûcheron peint assez bien l’état d’esprit de l’humanité. Il est certain, d’autre part, que les littératures et les philosophies, et même celles qui visent à faire rire, et même celles qui exaltent la vie, sont en général pessimistes. Il y a un fond tragique dans le théâtre de Molière et un fond lugubre dans les aphorismes de Nietzsche. L’optimisme complet et béat n’est compatible qu’avec une sorte d’insensibilité et de stupidité animales : les idiots seuls rient constamment et sont constamment heureux de vivre. Mais le pessimisme complet ne peut se développer que dans certains organismes déprimés : ses manifestations extrêmes sont franchement pathologiques et liées à des maladies du cerveau.

    Schopenhauer affirme que la vie est mauvaise, et il l’aime, il en jouit. Vienne la gloire, et on le voit s’épanouir. Son caractère n’est aucunement sombre. Il a de l’esprit, il sait s’en servir. C’est, en même temps qu’un philosophe, un écrivain humoristique. Léopardi n’a jamais connu ces expansions. Il affecte de mépriser jusqu’à sa gloire, pour laquelle cependant il travaille. Mais lui aussi est spirituel, quoique toujours amer, et lui aussi est un humoriste. Il a certainement du plaisir à écrire. S’il ignore les autres voluptés de la vie, il connaît celle de pouvoir donner à une pensée lucide une forme belle et puissante. Son existence, cependant, bien plus logique que celle de Schopenhauer, est en accord très exact avec sa philosophie. Malade, isolé, incompris, Léopardi n’eut pas la force de réagir; mais s’il se laissa entraîner par la tristesse, ce fut du moins en pleine conscience. Il interroge sa désespérance et entre en discussion avec elle. Cela nous a valu ces beaux dialogues qui, avec quelques pensées, ont été réunis sous le nom d’Operette morali.

    Léopardi est mort en 1837. Ses écrits semblent d’aujourd’hui même. Presque toutes les questions effleurées avec une sagacité sans pareille dans le Dialogue de Tristan et d’un ami sont de celles qui intéressent encore les philosophes et les critiques. « Je comprends, dit Tristan, et j’embrasse la philosophie profonde des journaux, lesquels, en tuant toute autre littérature, toute autre étude, trop sérieuse et trop peu divertissante, sont les maîtres et la lumière de l’âge moderne. » Déjà, de son temps, les flatteurs du populaire disaient, comme les socialistes d’aujourd’hui : « Les individus ont disparu devant les masses. » Déjà la bêtise grave affirmait : « Nous vivons dans une époque de transition », comme si, reprend Tristan, toutes les époques et tous les siècles n’étaient pas une transition vers l’avenir!

    Quant à la trame même des dialogues, c’est l’idée de la méchanceté de la vie et de l’excellence de la mort. Elle revient sans cesse et Léopardi n’en corrige la monotonie que par l’ingéniosité de ses imaginations, la beauté de son style, la finesse de son esprit. Tel est le magnifique passage où, après avoir dit que, quoique rajeuni tous les printemps, le monde vieillit continuellement, il annonce la mort suprême de l’univers : « Pas un vestige ne survivra du monde tout entier, des vicissitudes et des calamités infinies des choses créées. Un silence nu, un calme suprême planeront dans l’espace immense. Ainsi se dissoudra, s’évanouira cet effrayant et prodigieux mystère de l’existence universelle, avant qu’on ait pu l’éclaircir ni le comprendre. »

    Sans doute; mais, en attendant, il faut vivre, ou bien mourir. Dès qu’on a choisi de vivre, il est raisonnable de faire son possible pour s’accommoder à la vie. Le pessimisme n’a qu’une valeur philosophique des plus médiocres. Ce n’est pas même une philosophie, c’est de la littérature et, trop souvent, de la rhétorique. Il est un peu ridicule, cet homme qui poursuit tranquillement son existence, en ajoutant chaque jour une page à la litanie des délices de la mort. En somme, Léopardi, comme bien d’autres hommes, humbles ou supérieurs, souffre de n’être pas heureux; son originalité est, moins de se complaire dans sa souffrance, ce qui n’est pas très rare, que de trouver des raisons à cette complaisance et de les exposer avec logique et décision. Sa sincérité est absolue.

    Considérée en opposition avec les basses rêveries des prometteurs de bonheur, cette littérature est utile. Mais il est bon qu’elle soit rare, car elle ne laisserait pas que d’être déprimante, si on finissait par s’y plaire uniquement. La vie n’est rien et elle est tout. Elle est vide et contient tout. Mais, la vie, que veut dire ce mot? C’est une abstraction. Il y en a autant qu’il y a d’individus vivants dans toutes les espèces animales. Ces vies se développent selon des courbes et des méandres infiniment variés. Il est bien indiscret de porter un jugement unique sur la multitude des vies individuelles. Les unes sont bonnes, les autres mauvaises, la plupart médiocres, selon toutes les nuances possibles. Il n’y a, dans cet ordre de faits, aucune justice, et le règne de la justice y est particulièrement chimérique, parce que les joies et les chagrins d’une vie tiennent beaucoup moins aux événements dont elle est traversée qu’au caractère physiologique de l’individu.

    Les abstractions nous font beaucoup de mal, en nous poussant à la recherche de l’absolu en toutes choses. Le bonheur n’existe pas, mais il y a des bonheurs : et les bonheurs ne peuvent être pleinement sentis que s’ils sont coupés d’états neutres ou même pénibles. L’idée de continuité est presque négatrice. La nature ne fait pas de sauts; mais la vie ne fait que des sursauts. Les battements du cœur la mesurent et on peut les compter. Que, dans le nombre des profondes pulsations qui scandent notre existence, il y en ait de douloureuses, cela ne permet pas d’affirmer que la vie soit, pour cela, mauvaise. Une douleur continue d’ailleurs, ni une joie continue ne seraient perçues par la conscience.

    Qu’il s’agisse des théories transcendantes de Schopenhauer ou des déclarations mélancoliques de Léopardi, la conclusion est la même. Le pessimisme n’est pas recevable, non plus d’ailleurs que l’optimisme. Héraclite et Démocrite peuvent être renvoyés dos à dos, cependant que sans crainte, avec un espoir modéré mais ferme, nous nous efforcerons de tirer de chacune de nos vies, hommes, tout ce qu’elle contient de saveur, même amère.

    Léopardi fut encore autre chose que le poète et le moraliste de la désespérance. À dix-sept ans, il s’était déjà rendu célèbre, comme érudit et comme helléniste, par l’Essai sur les erreurs populaires des anciens (1815). Pendant les deux années suivantes, il avait donné plusieurs dissertations sur la Batrachomyomachie, sur Horace, sur Moschus, et des odes grecques dans le goût de Callimaque, dont la perfection fit illusion au point que l’on crut à l’exhumation de quelque manuscrit oublié. Niebuhr affirmait en 1832 que les Notes sur la chronique d’Eusèbe auraient fait honneur aux premiers philologues allemands. Léopardi en était là, quand tout d’un coup son génie personnel lui fut révélé, et parurent alors ses Poèmes, puis ses Opuscules moraux. Il mourut à trente-neuf ans (1837), laissant une œuvre dont chacune des parties atteint la perfection : l’érudit, le poète, le prosateur, le traducteur, le penseur, l’homme d’esprit sont en Léopardi également admirables. Sans la maladie de langueur qui troubla le cours de sa sensibilité, il eût été un des plus lumineux génies de l’humanité. Son originalité est d’en être le plus sombre.

    II.


    « Les trois plus grands pessimistes qui aient jamais existé, disait un jour Schopenhauer, c’est-à-dire Léopardi, Byron et moi, se sont trouvés en Italie pendant cette même année 1818-1819, et ne se sont pas connus! » L’un donc de ces « grands pessimistes », Léopardi, écrivait précisément vers ce temps-là un petit dialogue que l’on pourrait réimprimer au début de toutes les années. Il paraîtrait toujours nouveau.

    La vie est mauvaise, dit Léopardi, et en voici la preuve : c’est qu’on n’a jamais vu un homme qui souhaitât de revivre sa vie passée exactement telle qu’elle s’est passée; qui souhaitât même, quand l’année recommence, que cette année soit exactement pareille à celle qui vient de finir. Ce que nous aimons dans la vie, ce n’est pas la vie telle qu’elle est, c’est la vie telle qu’elle pourrait être, telle que nous la désirons.

    Mais comme ce Dialogue du Passant et du Marchand d’almanachs, s’il a déjà été traduit, est resté enfoui dans d’illisibles volumes, voici une version toute neuve de cette page très jolie, quoique un peu amère :

    Le Marchand. – Almanachs, almanachs nouveaux! Calendriers nouveaux! Vous voulez des almanachs, monsieur?

    Le Passant. – Des almanachs pour l’année nouvelle?

    Le M. – Oui, monsieur.

    Le P. – Croyez-vous qu’elle sera heureuse, cette nouvelle année?

    Le M. – Oh! oui, monsieur, certainement.

    Le P. – Comme celle qui va finir?

    Le M. – Oh! beaucoup, beaucoup plus.

    Le P. – Comme celle d’avant?

    Le M. – Beaucoup, beaucoup plus.

    Le P. – Comme quelle autre, alors? Ne vous plairaît-il pas que l’année nouvelle fût pareille à quelqu’une de ces dernières années?

    Le M. – Non, monsieur, non cela ne me plairait guère.

    Le P. – Depuis combien de temps vendez-vous des almanachs?

    Le M. – Depuis vingt ans, monsieur.

    Le P. – À laquelle de ces vingt années voudriez-vous que ressemblât l’année qui vient?

    Le M. – Moi? Je ne sais pas.

    Le P. – Vous ne vous souvenez pas de quelque année qui vous ait paru heureuse?

    Le M. – Ma foi non, monsieur.

    Le P. – Et pourtant la vie est une bonne chose, n’est-ce pas?

    Le M. – Oh! oui.

    Le P. – Vous voudriez bien revivre ces vingt années, et même toutes vos années depuis votre naissance?

    Le M. – Je crois bien, mon cher monsieur, et plût à Dieu que cela fût possible!

    Le P. – Même si cette vie était exactement celle que vous avez vécue, ni plus ni moins, avec les mêmes plaisirs, les mêmes ennuis?

    Le M. – Ah! cela, non, par exemple!

    Le P. – Quelle vie voudriez-vous donc?

    Le M. – Une vie comme ça, celle que Dieu me donnerait, sans autres conditions.

    Le P. – Une vie au hasard, dont rien ne serait connu d’avance, une vie comme l’année qui vient?

    Le M. – Justement.

    Le P. – C’est ce que je voudrais aussi, si j’avais à revivre, moi et tout le monde. Mais cela veut dire que le destin, jusqu’au jour où nous sommes, nous a tous mal traités. Et on voit assez clairement que l’opinion commune est que le mal, dans le passé, l’a de beaucoup emporté sur le bien, puisque personne, si c’était pour refaire le même chemin, personne ne consentirait à naître encore une fois. La vie qui est bonne, ce n’est pas celle que l’on connaît; ce n’est pas la vie passée, c’est la vie à venir. Avec l’année nouvelle, le destin va enfin nous traiter favorablement, vous et moi, tout le monde, et nous allons être heureux.

    Le M. – Espérons-le.

    Le P. – Montrez-moi donc votre plus bel almanach.

    Le M. – Voici, monsieur. Il est de trente sous.

    Le P. – Voici trente sous.

    Le M. – Merci, monsieur, à revoir. Almanachs, almanachs nouveaux! Calendriers nouveaux!

    Il y a peut-être, dans le raisonnement de Léopardi, une légère erreur. Ce n’est pas parce que notre vie a été mauvaise qu’il nous serait pénible de la recommencer. Une vie heureuse vécue deux fois n’aurait guère de plus grands charmes. Il faut tenir compte de l’élément de curiosité. Il n’est pas de créature humaine, si résignée qu’elle soit à la monotonie d’une existence endormie, qui n’espère au fond de son âme on ne sait quel imprévu.

    Mais est-il bien vrai que cette idée ne soit pas dans le dialogue de Léopardi? Elle y est, quoique cachée, et c’est là sans doute que je l’ai prise. D’où qu’elle vienne, elle est juste, du moins si on l’applique à la vie entière. Car chacun a dans son souvenir des heures, quelquefois des jours, qu’il revivrait volontiers. C’est souvent une des occupations des hommes de chercher à créer dans leur vie des circonstances qui les replongent pour un instant dans les joies du passé, même s’ils doivent payer de quelque souffrance cette résurrection momentanée.

    C’est en ne trouvant pas ce dialogue dans le Choix d’œuvres en prose que j’ai eu l’idée de le traduire; mais il contient des pages qui, si elles sont moins spirituelles, ont cette beauté amère de la tristesse consciente. Léopardi, qui était un philologue distingué, un helléniste excellent, un grand poète et un philosophe ingénieux, au verbe éloquent, ne sut découvrir ni le bonheur, ni même la paix dans l’exercice de ces dons multipliés. Sa santé était des plus chétives; son cœur, demeuré vide, sonnait dans sa poitrine au moindre choc; il était timide et ses nerfs tressaillaient à tous les heurts, comme ces harpes qui étaient à la mode au temps de sa jeunesse. Il était né quatre ans avant Victor Hugo et il mourut jeune, sans avoir connu la gloire, alors que le romantique Manzoni, qui devait remplir un siècle presque entier, était depuis longtemps célèbre par toute l’Europe. Est-ce dans ces diverses causes qu’il faut chercher la source du pessimisme de Léopardi? On ne le croit pas. Le malade, loin de maudire la vie, est rempli d’espérance; il est optimiste, il veut guérir; il sait qu’il guérira. Ce n’est pas à lui qu’il faut parler de l’infinie vanité de tout. Cela le mettrait en colère d’entendre déprécier des biens qui sont momentanément éloignés de sa main, mais qu’il s’apprête à toucher encore et à reconquérir. Scarron était plus malade et plus difforme que Léopardi et il n’en fut pas moins un gai, un trop gai compagnon. Etre incompris ou du moins n’être pas estimé à sa valeur, il n’y a pas là, non plus, de quoi rendre pessimiste un esprit sain. L’homme supérieur se moque, après tout, de l’opinion des hommes, quand elle n’est qu’une opinion, c’est-à-dire un fait sans conséquences pratiques. Et c’était le cas pour Léopardi, qui pouvait vivre indépendant pourvu d’un médiocre, mais honorable patrimoine.

    Le pessimisme tient au caractère, et le caractère est une expression de la physiologie. Il en est des écrivains, des philosophes, des poètes exactement comme des hommes des autres professions. Ils sont gais, tristes, spirituels, moroses, avares, libéraux, ardents, paresseux, et leur talent prend les couleurs de leur caractère.

    Si l’on étudiait l’histoire littéraire à ce point de vue, qui ne manquerait pas d’intérêt, on y découvrirait très probablement un grand nombre de pessimistes ou, comme on disait jadis, d’esprits chagrins. Il y a peu d’hommes de valeur qui n’aient parfois trouvé à la vie un goût un peu amer, même parmi ceux qui, comme M. Renan, firent profession d’éternelle jovialité. Il n’est pas de grand écrivain sans une grande sensibilité; capables de joies très vives, ils le sont aussi de peines excessives. Or, la peine, qui est dépressive, laisse dans la vie des traces plus profondes que la joie. Si l’intelligence ne régit pas, si elle n’intervient pas pour établir une hiérarchie, ou un balancement des sensations, ce sont les idées tristes qui finissent par l’emporter par leur nombre et leur force. La sérénité de Renan n’est peut-être que l’apathie de l’indifférence; la sérénité de Goethe représente la victoire de l’intelligence sur la sensibilité.

    Le pessimisme n’est ni un sentiment religieux, ni un sentiment moderne, encore qu’il ait pris très souvent la forme religieuse, et que les pessimistes les plus célèbres appartiennent au dix-neuvième siècle. Les Grecs, qui connurent tout, connurent la désespérance de vivre : le pessimisme d’Héraclite avait devancé l’optimisme de Platon. Il y a peu de pages plus amères que celles où le naturaliste Pline résume les misères de la vie humaine : L’Homme, la nature le jette sur la terre; de tous les animaux, c’est le seul qui soit destiné aux larmes; il crie dès sa naissance, et jamais il ne rit avant le quarantième jour. Et après avoir énuméré tous les maux et toutes les passions qui désolent les hommes, Pline conclut en approuvant l’antique sentence grecque : « Le meilleur est de ne pas naître ou de mourir au plus tôt. »

    Léopardi n’a guère fait que paraphraser ces idées élémentaires, mais il l’a fait avec abondance et ingéniosité. Son esprit est tellement funèbre, qu’il répand le deuil sur les choses les plus charmantes. « Entrez, dit-il, dans un jardin de plantes, d’herbes et de fleurs, même dans la saison la plus douce de l’année. Vous ne sauriez porter vos regards nulle part sans découvrir des traces de douleur. Tous les membres de cette famille végétale sont plus ou moins « en état de souffrance ». Là cette rose est blessée par le soleil qui lui a donné la vie; elle se ride, elle s’étiole, elle se flétrit. Plus loin, voyez ce lys qu’une abeille suce cruellement dans ses parties les plus sensibles, les plus vitales… Cet arbre est infesté par une fourmilière; d’autres, par des chenilles, des mouches, des limaçons, des moustiques; l’un est blessé dans son écorce, martyrisé par l’air ou par le soleil, qui pénètre dans sa blessure; l’autre est attaqué dans son tronc ou dans ses racines. Vous ne trouverez pas, en ce jardin tout entier, une seule petite plante dont la santé soit parfaite… Chaque jardin n’est en quelque sorte qu’un vaste hôpital – endroit autrement lamentable qu’un cimetière – et si la sensibilité est acquise à de tels êtres, il est certain que le non-être serait pour eux bien préférable à l’être. » Léopardi commet ici la faute de celui qui veut trop prouver. Son pessimisme abdique la raison et la sentence sur le néant préférable à la vie, qui était, dans Pline, belle et philosophique, devient dans le philosophe italien d’une sentimentalité un peu ridicule.

    Jouffroy, songeant peut-être à cette page, a mis les âmes tendres en garde contre la naïve croyance à la sensibilité des plantes : laissons cela dans les rêveries, d’ailleurs si nobles, de Pythagore, ou dans les contes de fées, où nous pourrons, un soir d’été, aller cueillir la rose qui parle. Mais s’il avait mieux connu la nature, les relations des insectes et des plantes, et des insectes entre eux, quel tableau à la fois admirable et cruel Léopardi n’aurait-il pas pu faire! Ces moustiques, qu’il croit comme des chenilles acharnées après les feuilles de quelque cerisier, ce sont des ichneumons, et c’est aux chenilles mêmes qu’elles viennent s’attaquer, les piquant d’une longue tarière creuse qui leur permet de pondre dans la chair même de la bête des œufs qui, devenus larves, la rongeront toute vivante, effroyables petites vautours.

    Si Léopardi avait connu cela et bien d’autres choses, s’il avait su que tout être vivant est tour à tour proie et prédateur, tour à tour mangeur et mangé, il aurait considéré avec encore plus d’amertume la venue de l’année nouvelle, qui s’empresse, dès les premiers jours de son printemps, de rendre toute leur force et toute leur fureur aux instincts de vie et de dévastation.

    Léopardi désespère; donc c’est un faible. Son humble marchand d’almanachs est pétri d’une meilleure argile. Il espère, il veut vivre et vivre heureux; il y a en lui au moins un peu de cette énergie sans laquelle les autres dons ne sont que trop souvent des tares et des fardeaux.

    1905

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Remy de Gourmont
    Écrivain français
    Mots-clés
    désespoir, vanité, vie, philosophie, littérature italienne, poésie

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