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    Impression du texte

    Dossier: Sand George

    Les amants de Venise - 2e partie

    Charles Maurras
    Le médecin de Venise

    Le médecin Pietro Pagello, en français Pierre Sonde en français Pierre Ronde, semble fait à souhait pour cette scène de Venise. On le voit figurer à côté de Pancrace et de Pantalon, sous la perruque du Docteur, dans les farces de son pays.

    Nous le connaissions peu, avant que l’un de ses confrères parisiens, M. le docteur Cabanès, l’eût tiré au clair en d'intéressantes communications (1). Son personnage touche par un air de sérénité et, comme on dirait à Montmartre, de santé. Je ne sais quoi de gracieux et de florissant, qui monte de son jeune cœur à son visage, lui donne de souffrir les désagréments de fortune avec autant de constance et d'aisance que le bonheur.

    Il ne va point en quelque endroit; on l’y conduit. Il ne quitte point ses amis, il est congédié par eux. Au demeurant, il suit toujours, mais à la place le meilleure. En amour, il se tient au juste milieu : par exemple « fort épris » de Madame Sand, mais vraiment « sans être aux nuages ». Je ne sais pas d'écornifleur moins décidé, plus innocent, d'une figure plus honnête, ni qui se soit montré, en toute rencontre, de meilleure composition. Peut-être inférieur à sa bonne fortune, mais supérieur à ses fautes, ce brave homme est surtout plaisant.

    Pour le bien voir, considérons la suite de son aventure, même au risque d'anticiper sur le récit.

    I

    A Venise, pendant qu'il soigne le poète, Pietro Pagello est remarqué par la garde-malade.

    Il conquiert la reconnaissance du premier en le rappelant à la santé, mais redouble les ardeurs de la seconde, d'abord par la lenteur de son intelligence, qu'il eut pacifique et bovine, ensuite par son extrême docilité aux vœux despotiques de George. Pour elle il manque, ce qui n'est pas encore beaucoup dire, à ses devoirs de médecin et, qui plus est, d'ami. Il rompt, en tremblant, il est vrai, sa liaison avec une Vénitienne. Il consent à désintéresser à prix d'or l'ancienne maîtresse jalouse. Plus tard, quand George se met à jouer la comédie, il donne à George la réplique et répète sans faute chaque leçon qu'elle lui fait : il trempe ainsi dans une machination féminine assez basse, que la complicité d'un homme abaisse d'un degré. En fin de compte, car ses dénégations à ce sujet sont trop suspectes, il prend sur lui de signer le retour du poète en France, sous prétexte de changement d'air.

    Alfred de Musset quitte Venise et l'Italie. Le médecin reste avec George et continue de la servir exactement, non plus à l'hôtel Danieli, mais dans un petit appartement loué au centre de Venise, à San Fantino. Là, il eut l'occasion d'admirer qu'un écrivain d'un si beau génie pût faire une si bonne femme : «Elle ne se fâchait jamais» m'a-t-il rapporté. Comment se fâcher devant lui ? Il était l’Égalité d’âme.

    II

    Elle part. Il part avec elle. Il la suit à Paris comme sur le théâtre où son mérite l'appelait; mais il y manque le succès. De loin on l'avait pris pour un personnage. Buloz parlait d'un « comte italien ». Sainte-Beuve attendait un poète ou un artiste. L’auteur des Lettres d’un voyageur ne pouvait aimer au-dessus. Bien qu'il eût composé quelques stances en vénitien, le talent poétique de Pagello ne brillait pas. Toujours glorieuse en amour, Madame Sand essaya de le rehausser aux yeux de
    sa société en le donnant pour archéologue. Cet enfantillage ne dura point. L'outre crevait au bout de quelques minutes de confrontations parisiennes. Mais Pagello se garda de témoigner aucun embarras. Il fit un grand salut avec cette réponse à ceux qui brocardaient sa science :

    – Messieurs, vous avez tort; je ne suis pas un savant, et je ne me donne pas pour tel. Je ne suis ici que comme l’amico, il servitor, il cavaliere de la carissima e illustrissima signora et, à ce titre, vous devez me traiter avec courtoisie comme tout ce qui tient à elle.

    N'était-ce presque de l’esprit, et fort galant ?

    George, au surplus, cherchait bien à monter la tête aux autres, mais ne s’était pas mise en frais d'illusion. Dès Venise même, elle avait épuisé sa réserve de compliments sur le physique et le moral de son ami, quand elle avait parlé de cette « figure honnête », « bonne », « douce », sans plus. La médiocrité d'esprit ne lui déplaisait point dans cette manière d'esclave préposé aux besoins de son cœur. Bien après George Sand, un poète disait à une maîtresse bruyante :

    Sois charmante et tais-toi... Mon cœur que tout irrite
    Excepté la candeur de l'antique animal...

    Voilà ce que George n'avait pas besoin de demander à Pagello. La Providence l'avait fait charmant, silencieux, candide, au moment où la virile George voulait d'un amant tourné de cette façon. La nature plus fine d'Alfred de Musset, son sang plus généreux, son éducation moins sauvage avaient valu à George plus d'une algarade où son génie supérieur avait été parfois battu. Avec Pagello elle reprenait le dessus. Selon l'orgueilleuse philosophie de beaucoup de femmes d'exception, elle pouvait du moins se rendre gloire de l'avoir élevé jusqu'à elle et se donner à demi voix les noms de Cléopâtre et de Sémiramis. À Paris, parmi les dédains dont la société de George accabla Pagello, on ne peut pas douter qu’elle se soit payée d’une comparaison si flatteuse pour l’amour-propre, et elle l’a développée plus tard en quelques-uns de ses romans. L’argument a pu resservir, en notre siècle, à des femmes de qualité qu’une surprise d’antichambre aurait exposées à rougir.

    III

    Mais pendant qu'on l'idéalise, Pagello court les hôpitaux. George se lasse, Musset revient. L’on ne rêve que de faire revoir à Pagello le beau ciel de son Italie. Il y résiste avec mollesse ou ne résiste point du tout. Tant de souplesse donne à sa face le dernier tour.

    Cependant, pour fin et couronne d’une si curieuse aventure, il goûte avant de repartir le plaisir délicat de refuser une invitation pour Nohant, signée, ou peu s’en faut, par le mari de George, le baron Dudevant lui-même, car le baron et la baronne ne devaient se séparer que deux ans plus tard. « Je l'invite » avait écrit George parlant de Pagello, « je l'invite avec l'agrément de M. Dudevant à venir passer huit à dix jours à Nohant ». Le vertueux jeune homme déclina la proposition : soit qu'il eût repris la possession de lui-même, soit encore qu'ayant accepté les difficultés de la vie à trois, c'était au chiffre quatre que naissait sa délicatesse.

    « Je pars », écrit-il à un ami d'Alfred de Musset, « je pars avec la certitude d'avoir agi en honnête homme ». Il ajoute qu'il tient à éviter les suites d'une rancune de femme. (Toujours la Vénitienne laissée là-bas, dédommagée, mais non satisfaite !) Non voglio vendette, écrit le prudent Pagello. Là-dessus, il fit son paquet.

    Sa liaison, son départ avec l'étrangère avaient indisposé contre lui sa famille, sa clientèle, sa patrie. Il lui fallut regagner ces biens et subsister en attendant. Le montant des billets (2 500 francs) que lui avait signés la bonne George en échange de quelques tableaux de maîtres apportés d'Italie, ne put lui rendre de grands services là-bas; car, outre qu'on lui retint un millier de francs pour règlement des comptes, le reste avait été dépensé à Paris pour une boîte d’instruments de chirurgie et quelques livres.

    IV

    En 1896, Pagello vivait encore. Plusieurs des nôtres 1'ont contemplé et interrogé, comme savent interroger et contempler de vrais journalistes. C’était un patriarche dont les yeux reposaient sur sa postérité, jusque dans la troisième et quatrième génération. Dans une maison de Bellune, il goûtait, comme l'air du soir, le charme de la vie finissante et l'heureuse lassitude de ses travaux. L’amour même, l'amour qui ne compte plus au souvenir des vieillards, revenait dans ses rêveries et dans ses discours. Il se plaisait naguère à rouvrir devant l'assemblée des enfants de ses petits-fils les épîtres familières et passionnées de ses deux célèbres clients, et l'on se disputait volontiers ces reliques, que chacun jurait de ne point laisser sortir du cercle de la famille.

    D'autres fois, Pagello considérait dans un portrait de sa jeunesse, miroir triste et joyeux, ce qu'avaient été ses vingt ans. Personne ne discute plus sur le point de savoir s’il fut véritablement beau. Mme Louise Colet a seule osé avancer que, malgré ses larges épaules, Pagello, à le bien voir, faisait une espèce de monstre. Mais c'est pure malice. Elle ne soutient cette thèse que pour le plaisir d'insinuer aussitôt que « les femmes néo-chrétiennes se font une vertu de préconiser la laideur comme un rachat de leur chute, toujours produite, prétendent-elles, par l'attrait de l'union des âmes et non par la convoitise des corps périssables ». Jugeant Madame Sand insuffisamment accablée du reproche d'hypocrisie, le diabolique auteur de Lui y mêle le reproche de mauvais goût : « L'antiquité » dit-elle, « fut plus naïve et plus friande en matière d'amour ».

    Ce qu'on voit de Pagello dans les Lettres d’un voyageur « le Docteur », comme on l'appelle, ne cesse de fumer la pipe et de verser des larmes, car cet homme paisible pouvait pleurer comme Francueil, donne l'idée d'un personnage un peu massif.

    Mais, pour nuancer l'impression, il faut se souvenir que George ne cessa de le comparer à une jeune fille et que Musset, dans la Confession d’un enfant du Siècle, lui a donné les traits suaves et l’âme pudique de Smith.

    TÉMOIGNAGES

    Le détail de la pantomime héroï-comique entre Madame Sand et le docteur Pierre Pagello, le temps, le lieu précis, les circonstances de cette liaison restèrent longtemps incertains. Faute de pièces sûres, il n’en était plus question lorsque, en 1896, sur le conseil de M. de Spoelberch de Lovenjoul, savant collectionneur bruxellois, le docteur Cabanès eut l'idée de faire interroger la famille de Pagello pour obtenir quelque renseignement direct; l'entremise du professeur Vittorio Fontana, de Bellune, lui fut précieuse. Pour les Pagello, ils ne se firent point prier et fournirent le témoignage demandé.

    I

    De ce document primitif, qui pourrait s'appeler Pagello confessé et même trahi par les siens, je ne transcrirai que ce qui intéresse notre sujet, du point où le jeune médecin de Venise pénétra dans l'intimité des voyageurs français.

    Nous sommes en février 1834, quai des Esclavons, à Venise, hôtel Danieli : Alfred malade et délirant, George éperdue, un vieux médecin du pays qui tente une saignée et qui ne trouve pas l'artère... La garde-malade, désespérée, adjure donc le praticien de sauver son ami :

    « Alors le médecin promit de lui envoyer un médecin plus jeune, et ce fut Pietro Pagello, qui n’abandonna plus le malade.

    « Une nuit, George Sand, après avoir écrit trois pages d'une prose très inspirée (M. Pagello les conserve, et elles sont inédites). prit une enveloppe sans adresse, y mit la poétique déclaration et remit l'enveloppe au docteur Pagello.

    « Celui-ci, ne voyant aucune adresse, n'y comprit rien ou feignit de n’y rien comprendre et demanda à George Sand à qui il devait porter la lettre. George Sand lui arracha alors l'enveloppe des mains et y écrivit l'adresse: AU STUPIDE PAGELLO.

    « Depuis cette nuit, commença entre l'un et l'autre une relation très intime. »

    II

    D'après une seconde version des mêmes faits, la fortune de Pagello, sans être moins brillante, aurait été conduite avec plus de lenteur et de convenance. C'est la version de Pierre Pagello lui-même, dans son « Journal », pièce qu'il conviendrait d'appeler mariétonique du nom de l'écrivain qui l'a découverte et traduite; l'intérêt de la pièce est de dater de soixante ans.
    .
    Les Lettres d'un voyageur avaient paru dès 1834 : la Confession d'un enfant du siècle voyait le jour l'année suivante. Pagello estima qu'il lui convenait de mettre aussi par écrit ses aveux circonstanciés. Ayant eu sa part de péché, pourquoi eût-il été le seul muet des trois ? Il se reconnaissait dans les livres de ses amis. Mais les traits de son personnage ne laissaient pas d'être arrangés selon leur intérêt ou même leurs plaisirs divers. Il songea à se composer une attitude conforme à son goût et qui pût le justifier, lui aussi, dans son voisinage.

    Il écrivit donc sa Confession en 1838 peut-être. M. Paul Mariéton l'a rencontrée, dit-il, « dans un volume introuvable et parfaitement inconnu, où, parmi des essais dramatiques et littéraires dus à Mme Luigia Codemo, a été glissé le Mémorial du médecin de Bellune ». L'auteur de la trouvaille a pu comparer cet étrange imprimé à l'autographe même de Pagello. L'authenticité en est donc bien garantie.

    On aimerait savoir si le carnet trouvé et lu par M. Paul Mariéton correspond absolument au « Mémorial » que le docteur Pagello fils a décrit au docteur Cabanès comme « une sorte d'acte de contrition d'un bon enfant bien repenti qui déplore ses péchés de jeunesse ». L'entourage de Pagello sembla considérer ce dernier Mémorial comme une esquisse ou même comme un livre d'imagination pure : « Ni les événements dont il est parlé, ni les personnages n’y sont en aucune façon précisés. » Ainsi s'exprime le docteur Just Pagello, appréciant l'ouvrage du docteur Pierre.

    Quoi qu'il en soit des arrangements qu'il a pu subir, l'écrit de Pagello, tel qu'on le possède aujourd'hui, confirme sur le point capital les témoignages recueillis de vive voix par le professeur Fontana : on n'eut pas à tenter Madame Sand; elle attaqua.

    III

    Après avoir conté que, longtemps avant de connaître la belle étrangère de l'hôtel Danieli, il l'avait aperçue au balcon et que cette image l'avait beaucoup troublé (mais peut-être que cette préface du récit doit être sujette à caution), Pagello poursuit en ces termes :

    Si je fus assidu au lit de ce malade, vous pouvez l'imaginer. George Sand veillait avec moi des nuits entières, à son chevet. Ces veillées n'étaient pas muettes et les grâces, l'esprit élevé, la douce confiance que me montrait la Sand m'enchaînaient à elle tous les jours, à toute heure et à chaque instant davantage. Nous parlions de la littérature, des poètes et des artistes italiens; de Venise, de son histoire, de ses monuments, de ses coutumes (2); mais, à chaque nouveau trait, elle m’interrompait en me demandant à quoi je pensais. Confus de me sentir surpris à être ainsi absorbé en causant avec elle, je me prodiguais en excuses, devenant rouge comme braise, tandis qu’elle me disait avec un sourire presque imperceptible et un regard de la plus fine expression : « Oh ! docteur, je vous ennuie beaucoup avec mes mille questions ! » Je restais muet.

    Un soir qu'Alfred de Musset nous pria de nous éloigner de son lit parce qu’il se sentait passablement bien et avait envie de dormir, nous nous assîmes à une table près de la cheminée.

    – Eh bien ! madame, lui dis-je, vous avez l'intention d'écrire un roman qui parle de la belle Venise ?

    – Peut-être…, répondit-elle; puis elle prit un feuillet et se mit à écrire avec la fougue d’un improvisateur. Je la regardais étonné, contemplant ce visage ferme, sévère, inspiré; puis, respectueux de ne pas la troubler, j'ouvris un volume de Victor Hugo qui était sur la table, et j’en lus quelques passages sans pouvoir y prêter la moindre attention. Ainsi passa une longue heure. Finalement, George Sand déposa la plume, et sans me regarder ni me parler, elle se prit la tête entre ses mains et resta plus d'un quart d'heure dans cette attitude; puis se levant, elle me regarda fixement, saisit le feuillet où elle avait écrit et me dit : « c’est pour vous. » Ensuite, prenant la lumière, elle s’avança doucement vers Alfred qui dormait et s’adressant à moi :

    – Vous paraît-il, docteur, que la nuit sera tranquille ?

    – Oui, répondis-je.

    – Alors vous pouvez partir, et au revoir, demain matin.

    Je partis et rentrai droit à mon logis où je m'empressai de lire ce feuillet…


    On n'acceptera pas cette confession sans critique. Plus d'un détail y paraît calculé au mieux des intérêts du conteur. Déjà, le préambule nous offrait tout à l'heure un Pagello amoureux de la Française dès le premier coup d’œil égaré sur celle-ci et bien avant de lui avoir été présenté : c'est qu'il tenait à s'épargner dans son roman cette figure un peu passive qui semble avoir été la vraie d'après toutes les autres pièces du procès. La suite du récit nous propose tout au contraire, comme on vient de le voir, un Pagello qui baisse les yeux, garde le silence, fait la vierge, s’étudie en un mot à établir qu'il ne trahit en rien son sentiment : c’est sans doute qu'il veut qu'on le sache un médecin trop sérieusement appliqué à son art pour ruminer des bagatelles au chevet d'un malade, la plus belle des femmes fût-elle debout près de lui.

    J'ai d'ailleurs souligné, quoique trop littéraires, des détails qui m'ont semblé dignes d'être retenus comme l'expression de vérités prises sur le vif : le A quoi pensez-vous de George, la réserve intimidée du pauvre Pietro, la fougueuse improvisation de l'écrivain et, enfin, ce long silence méditatif que termine assez dramatiquement le C'est pour vous. Mais prenons garde qu'il manque un trait. Pagello ne s'est pas résigné à mettre par écrit le stupide Pagello que lui jeta Madame Sand. Il a bien pu
    le relater, mi-souriant, mi-rougissant, au cours de nombreux entretiens, si bien que le souvenir s'en est conservé chez les auditeurs; quand il a fallu le transcrire, la plume a fourché. C'était une excuse excellente à fournir au public vénitien; mais l'amour-propre ne pouvait pas en tirer beaucoup de gloire et l'amour-propre l'a emporté sur l'intérêt même de la cause plaidée.

    Que le mot ait été dit par George à Pagello, cela ne peut faire de doute. La famille du médecin ne l'eût pas inventé, ni confirmé en le commentant, comme l'a fait au docteur Cabanès son confrère Just Pagello : « Stupide ! écrit Just, à vrai dire, il ne l'était point. Mais il jouait ce rôle. N'était-ce pas le meilleur parti que mon père pouvait prendre par prudence ? »

    Le récit du Journal s'applique à bien marquer que la passion ainsi déclarée mit de longs délais à se couronner. Mais le lecteur se défendra mal, en ceci, d'un mouvement de défiance, car le professeur Fontana, résumant les confidences de Pagello, dit le contraire : « Depuis cette nuit commença entre l'un et l'autre une relation fort intime ». Le texte italien n'est-il pas plus cru ?

    S'il faut en croire le Journal de Pagello, vingt jours entiers furent donnés par le jeune homme au doute, au scrupule et aux autres résistances de la vertu. Voici comment il les raconte. Rentré chez lui et lisant la lettre de George, il en fut bouleversé, dit-il :


    Oui, oui, je ne puis nier que le génie de cette femme me surprit et m'annihilât. Si je l'aimais d'abord, vous pouvez vous imaginer combien je l'aimai davantage après cette lecture. J'aurais donné je ne sais quoi pour la voir aussitôt, me jeter à ses pieds, lui jurer un amour impérissable; mais il était déjà tard, et je demeurai pourtant en face de cette feuille, et la relisant deux fois avec le même enthousiasme. Cependant quelques phrases, l'allure de cet écrit éveillèrent en moi, après la troisième lecture, un je ne sais quoi d'indéfinissable et d'amer qui me sembla me monter au cerveau des profondeurs du cœur.


    – Sera-t-elle la première ou la dernière des femmes ? se demandait-il après avoir judicieusement observé qu'elle avait enveloppé « son épicurisme d'une fine auréole de gloire ». « Garderai-je ma clientèle ? » poursuivait-il. « Jeune, initié, je commençais à me procurer une clientèle pour laquelle la science ne suffit pas : il y faut encore une conduite sévère. » Il se représentait avec vivacité ses obligations envers un client tel qu'Alfred de Musset et les mêlait au souvenir des conseils de sa défunte mère, qu'il avait justement perdue l'année précédente. « Je me jetai sur mon lit, et passai le reste de la nuit sans dormir, travaillé par les idées contraires qui luttaient en moi. » Le docteur compare élégamment le jeu de ces motifs contraires dans son cerveau au va-et-vient de la navette d'un tisserand.


    ... A dix heures du matin, je fus, comme de coutume, faire ma visite à Alfred de Musset qui allait visiblement mieux, après avoir couru pour sa vie un grave péril. La Sand n'y était pas. Assis au lit du patient et causant avec lui, je n'osai demander où était sa compagne de voyage; mais un mouvement involontaire me fit maintes fois regarder derrière moi comme si je la sentais approcher, et j’épiais la porte d'une chambre voisine d'où je m'attendais à la voir apparaître.

    Il y avait pourtant deux désirs contraires en moi : l'un qui haletait ardemment de la voir, l'autre qui aurait voulu la fuir; mais celui-ci perdait toujours à la loterie.

    Tout à coup, s’ouvrît la porte que je regardais, et George Sand apparut, introduisant sa petite main dans un gant d'une rare blancheur, vêtue d'une robe de satin couleur noisette avec un petit chapeau de peluche orné d'une belle plume d'autruche ondoyante, avec une écharpe de cachemire aux grandes arabesques, d'un excellent et fin goût français. Je ne l'avais vue encore aussi élégamment parée et j'en demeurai surpris, lorsque s'avançant vers moi avec une grâce et une désinvolture enchanteresses, elle me dit :

    « – Signor Pagello, j'aurais besoin de votre compagnie pour aller faire quelques petits achats, si cependant cela ne vous dérange pas. »

    Je ne sus que bredouiller que je me tenais honoré de me mettre à son service comme cicerone et comme interprète. Alfred alors nous congédia, et nous sortîmes ensemble. Quand je me sentis au grand air, il me sembla respirer plus librement, et je parlai avec plus de désinvolture et plus d'agilité. Elle me raconta comment elle vivait depuis quelques mois en relations avec Alfred, et combien elle avait de raisons nombreuses de se plaindre de lui, et qu'elle était déterminée à ne pas retourner en France avec lui. Je vis alors mon sort, je n'en eus ni joie ni douleur, mais je m’y engouffrai les yeux fermés. Je vous fais grâce de la très longue conversation que j’eus avec George Sand, en nous promenant, trois heures durant, de-ci et de-là sur la place Saint-Marc. Nous parlâmes comme tout le monde en semblable cas. C’étaient les variations accoutumées du verbe je t'aime... Mais, après vingt jours écoulés, il survint des faits plus graves.


    Recevoir tel quel ce récit vieux de soixante ans nous serait d'autant moins facile que, en 1896, Pagello a confirmé au docteur Cabanès le récit tout différent de M. le professeur Fontena. On peut, il est vrai, objecter à la version Fontana et à la confirmation de Pagello que toutes deux émanent d'un vieillard dont la mémoire a beaucoup baissé; mais le premier récit émane d'un jeune homme dont les facultés d'imagination étaient en fleur et qui avait, en 1838, plus d'un intérêt à construire quelques fables; au lieu que deux grands tiers de siècle écoulés ont supprimé tout à la fois les intérêts qui lui inspiraient ces scrupules, ces scrupules eux-mêmes et jusqu’au souvenir des fictions qui en étaient sorties.

    Il faut néanmoins tenir compte du document fourni par M. Paul Mariéton si l'on veut se représenter certains traits de la première scène de cette histoire. Je crois bien, par exemple, que Pagello ne lut pas séance tenante les feuillets que George lui avait tendus avec une solennité dramatique. Peut-être lui conseilla-t-elle de les lire en particulier. Mais, quand il en eut pris connaissance, le pauvre garçon ne put, ou ne voulut, ou, par prudence et par réserve, n'osa s'en croire le destinataire certain. Il feignit tout au moins cette hésitation. De sorte qu'il rapporta les feuillets le lendemain, comme l'indique le journal; mais, comme l'indique la version Fontana, il les rendit sans rien dire à Mme Sand. C'est alors qu'elle mit l'écrit sous enveloppe ou plutôt le plia (car je ne sais si l'on avait si aisément des « enveloppes » en 1834) et traça la suscription railleuse que nous connaissons.

    Cette conjecture établit un espace de douze ou quinze heures environ entre la rédaction de la pièce et le libellé de la dédicace au stupide Pagello. Ils sortirent ensemble, nous apprend le Journal. C'est, je crois, le moment auquel il conviendra de laisser nos héros tout seuls.

    IV

    M. Paul Mariéton nous a heureusement découvert le Journal do Pagello; mais le nom de M. le douleur Cabanès sera béni des sandistes et des mussetistes pour avoir sauvé de l'oubli le texte même, le texte pur et intact, de la déclaration de Madame Sand. Ce qu'elle méditait dans ce triste soir où Musset, ayant envie de dormir, l'avait priée de s'éloigner, tandis que le docteur Pierre lisait distraitement un tome de Victor Hugo, ce qu'elle écrivit aussitôt avec la fougue « d'un improvisateur », de cet air inspiré mais concentré qui avivait l'éclat de son pâle visage, ce qui lui coûta une heure de rédaction, mais qu'elle remit à Pagello sans avoir hésité plus de vingt minutes, cette pièce précieuse et ce document prodigieux, le voici, ou plutôt n'en voici que l'abrégé succinct, car, s'il faut donner l'essentiel de cette cendre, on ne peut donner rien de plus.

    Peut-être pour faire croire en cas de surprise qu'elle écrivait un simple chapitre de roman, le feuillet porte un titre : En Morée. Pourquoi en Morée ? Serait-ce la Morée de Byron et des romantiques ? Cela signifie-t-il le départ pour un amour sauvage, violent, primitif, comme on en prêtait volontiers aux peuples de la Grèce moderne ? Est-ce l'anagramme d'En Amore ? Les premiers mots, infiniment directs, rendront bien vaine l'entreprise d'expliquer ce fragment par une allégorie. « Nés sous des cieux différents, nous n'avons ni les mêmes pensées, ni le même langage : avons-nous du moins des cœurs semblables?... Je sais aimer et souffrir, et toi, comment aimes-tu? » « L'ardeur de tes regards, ajoute-t-elle, l'étreinte violente de tes bras, l'audace de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre la passion, ni la partager... Je te regarde avec étonnement, avec désir, avec inquiétude ». Bien que le « stupide » Pagello n'ait rien dû témoigner encore, George, aussi maligne qu'ardente, feint de répondre à des vœux déjà exprimés. C'est sa première ruse. La seconde consiste à poser comme une objection ce qui va donner au contraire une énergie nouvelle à la volonté de son cœur.

    – Tu es étranger, dit-elle en substance. Tu ne sais pas ma langue. Je sais trop mal la tienne pour que nous puissions nous comprendre. Pourrions-nous faire communiquer nos pensées par le langage, nos cœurs resteraient éloignés, étant nés de patrie, de races et de mœurs trop contraires. Qui es-tu? Et que vas-tu être pour moi, « un appui ou un maître ? » « On t'a élevé peut-être dans la conviction que les femmes n’ont pas d'âme. Sais-tu qu’elles en ont une ? N'es-tu ni chrétien, ni musulman, ni civilisé, ni barbare ? Es-tu homme ? Qu'y a-t-il dans cette mâle poitrine, dans cet œil de lion, dans ce front superbe ? »

    Comme on le voit, la pierre objectée au torrent en a redoublé la furie.

    Le questionnaire continue avec un lyrisme croissant. George demande à Pierre s’il est idéaliste ou charnel en amour, brute ou poète, athée ou plein de foi, esclavagiste ou libéral; s’il croit aux appétits indomptables et indéfinis de notre âme; si, lorsque se maîtresse s'endort entre ses bras, il sait demeurer « éveillé à la regarder, à prier Dieu et à pleurer ». Elle lui pose une question plus audacieuse : « Les plaisirs de l'amour.... » et, lui confessant qu’elle ignore ce point, elle ajoute avec une mélancolie hypocrite qu'il lui faudra peut-être en rester toujours ignorante. « Je ne sais ni ta vie passée, ni ton caractère, ni ce que les hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-être es-tu le premier, peut-être le dernier d'entre eux. » N'importe. Un mot éclate, qui emporte tous les doutes, et brise, et foudroie. « Je t'aime » gémit-elle « je t'aime sans savoir si je pourrai t'estimer, et je t'aime parce que tu me plais. »

    Toute autre que Madame Sand s'en serait tenue là peut-être. Mais, l'obstacle renversé, roulé dans son onde et réduit en poudre impalpable, il faut maintenant qu'elle en use comme d'un philtre. Non seulement elle se résout à aimer celui qu'elle ne peut ni connaître ni comprendre, mais le sentiment du risque à courir l'aiguillonne.

    Raisonnant la passion du mystère et de l'aventure, elle se persuade que tout va mieux ainsi, puisqu'elle sera mieux maîtresse de diriger ce nouvel amour. Ce bel homme silencieux, elle lui prêtera les sentiments qu’il lui plaira. « Si tu étais un homme de ma patrie, je t’interrogerais et tu me comprendrais, mais je serais peut-être plus malheureuse encore, car tu me tromperais. »


    « Toi du moins, tu ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines promesses et de faux sermentss. Tu m’aimeras comme tu sais et comme tu peux aimer.

    Ce que j’ai cherché en vain dans les autres, je ne le trouverai peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu le possèdes.

    Les regards et les caresses d'amour qui m’ont toujours menti, tu me
    les laisseras expliquer à mon gré, sans y joindre de trompeuses paroles.

    Je pourrai interpréter la rêverie et faire parler éloquemment ton silence.

    J’attribuerai à tes actions l'intention que je te désirerai.

    … Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme, que je puisse toujours la croire belle ! »


    Le fils de Pagello a raison de trouver la pièce superbe. Le texte complet est sans doute gâté par certaines phrases trop mystiquement éthérées en un pareil cantique à la nature. Il suffira d'en connaître le sens. Cependant, quel poête ! On n’imagine pas qu'il soit possible de mieux dire le battement d'un jeune cœur devant les énigmes cachées dans un bel animal. De bons humanistes m'assurent que c'est ainsi que devait parler à son amant la folle épouse de Minos. Haud aliter Pasiphae tauro, disent-ils dans leur langue, et les êtres qui sont établis le plus bas dans l'échelle du monde pourraient aussi entendre l'hymne de George Sand, tout métaphysique qu’il apparaisse, tant il est chaud, nombreux, rythmé sur l'onde universelle.

    Bien que mal instruit des finesses de l'idiome, le médecin de Venise ne put se sauver de cette éloquence. Je ne crois guère à ce trouble « indéfinissable et amer » qui lui serait alors monté au cerveau « des profondeurs du cœur ». Cette phrase de sa façon manque de vraisemblance historique.

    Le vrai est qu'il céda, s'il est possible d'ainsi parler. C'était, selon le récit véridique déjà cité, « une nuit, du temps où le médecin n’abandonnait plus le malade ». L’état d’Alfred était encore indécis ; quand il ne dormait pas du sommeil naturel ou du léthargique, il « extravaguait » à voix haute.

    VÉRITE ET POÉSIE

    Nous avons un état précis des imaginations et des sentiments du grand George; qu’avons-nous besoin du détail de ses actions ? Le prodigieux et le sublime de l’affaire ne consistent point du tout en ce qu'elle fit pour le bonheur de Pagello, mais dans le fait d'en avoir conçu fermement la pensée, la volonté ou le désir. N'admettons que ce dont nous sommes sûrs, n’ajoutons rien, demeurons-en à la simple révélation de son état d’esprit : il ne semble pas que les torts de Madame Sand puissent être agravés par aucune charge nouvelle. Ils sont complets.

    I

    Elle s’est défendue, toute sa vie, non pas comme l’a observé M. Maurice Clouard, d’avoir été au médecin, mais d'avoir donné « le spectacle d'un nouvel amour sous les yeux d'un mourant ». L'odieux de l'histoire n'existait qu'en cela pour elle, puisque nous savons qu'elle se sentait libre depuis les infidélités d'Alfred à Venise et qu'une rupture formelle s'en était suivie.

    Délivrée de toute obligation envers le premier amour, elle lui consacrait uniquement les travaux de la charité, et l'autre amour ne lui en inspirait pas moins une ivresse brutale, avec de sauvages oublis. « Les amants » observe-t-elle avec une lucidité judicieuse dans une lettre à Pagello dont M. Paul Mariéton a copié l'original, « les amants n'ont pas de patience et ne savent pas se cacher. Si j'avais pris une chambre dans l'auberge, nous aurions pu nous voir sans le faire souffrir et sans nous exposer à le voir d'un moment à l'autre devenir furieux. » Soit que Pagello se fût fait scrupule de permettre à George la location d'une autre pièce, soit que l'état du malade ne permît point de le quitter, ils connurent là ces alarmes de toute heure auxquelles George fait allusion au début de la même lettre :

    « Aurons-nous » s’écrie-t-elle, « assez de prudence et assez de bonheur, toi et moi, pour lui cacher encore notre secret pendant un mois? »

    II

    Si George a tant épilogué sur cette vérité, c'est qu’elle a voulu, par-dessus tout, maintenir l'image orgueilleuse qu'elle s’était faite et qu'elle avait imposée à d'autres de sa vertu. Ses amis, son amant, ses confrères, ses lecteurs et sa conscience elle-même lui permettaient les fantaisies les plus hardies et les libertés les plus crues, mais non une faiblesse, non un entraînement, non le fait de céder à des farces supérieures. Il fallait qu'on la vît et que, en dernière analyse, elle se crût maîtresse absolue de son sort.

    Non contente de vivre libre, elle se piquait d'être un modèle de liberté. Sans béquilles de préjugés ni de contraintes religieuses, elle voulait être vue bonne, et vertueuse, et belle, enfin, moralement, selon cette curieuse règle du bien, du beau et de l'honnête qui consista, entre 1800 et 1900, à ne point causer de douleur et à tenir tout être malheureux pour sacré. La cruelle passade de 1834 lui semblait devoir nuire à cette façon de composer sa biographie. Du détail de ses cruautés sortait de quoi répondre, comme avec un paquet de verges, à bien des plaidoyers pour la liberté de la vie et le droit divin de l'amour.

    - Quoi ! George, vous nous dites, dans votre Jacques et dans tous vos livres, qu’« à des êtres sans conscience et sans vertu, il faut de lourdes chaînes » ? Il en faut donc à l'immense majorité du genre humain, s’il est vrai que la conscience et la vertu soient aussi rares que le génie et que la beauté. Hélas ! Hélas ! ni l'homme ni la femme ne sont bons. Ils ne se trouvent jamais si à l'aise pour bien faire qu'après qu'on a un peu lié leurs fantaisies par des conventions générales, des mœurs traditionnelles, et toutes les sortes de brides et de freins bien forgés et bien adaptés; mais qui démontre mieux que vous, mieux que votre exemple, cette vieille loi ? Personne n'a été déliée plus que vous des chaînes antiques; mais nulle d'entre nous n'a été !nains gardée, ni moins défendue; aucune n'est tombée plus bas ni n’a pêché plus gravement, je ne dis pas contre l'amour, mais contre la bonté, contre la pitié, contre cette charité naturelle qui jusqu’ici paraissait l'ordre ou plutôt le fond même de votre cœur.

    Voilà quelles réflexions, quelles craintes, quelles menaces décidèrent sans doute Madame Sand au parti d'un mensonge invraisemblable et obstiné. On admire les femmes pour leur faculté d'oublier. Rappelons-nous qu’elle dépend de leur magnifique pouvoir de se mentir à elle-même. Chez celle-ci l'imagination dut effacer presque entièrement le vestige de tous les actes devenus insupportables à son orgueil. Le non qu'elle n’avait pas eu la force d'opposer à ses tentations de Venise, elle n'a point cessé de le superposer aux images que ressuscitait sa mémoire. Pour cette âme qui se flattait d'ignorer à la fois repentir et expiation, une dénégation soutenue et continuée avec tant de constance équivaut peut-être au rachat et au repentir; en tout cas, c'est l'aveu indirect de la défaillance. « Je suis incapable de faute. Si j'avais fait cela, j'aurais péché certainement. Je ne l'ai donc point fait ni pu faire. » Ce que George jura cent fois de n'avoir jamais fait, c'est au juste ce que, dix mois plus tard, au prix de son sang, elle eût voulu n'avoir point fait; c'est, plus humainement, ce qu'elle s’estimait incapable de jamais faire, un mal qu'elle reconnaissait et sentait bien être le mal, mal si affreux qu'il lui devenait impossible de s'en reconnaître l'auteur. – Quelle est donc cette femme qui agit à Venise d'une façon dont elle rougirait, quant à elle, et qui, la misérable ! lui ressemble comme une sœur ?

    III

    Tout compte fait, son cœur valait beaucoup mieux que sa vie, qui valait mieux que sa philosophie. Celle-ci, à la vérité, valait moins que rien : nous venons de préférer hautement un long mensonge à cette menteuse sagesse.

    Mais gardons-nous de tant charger les deux nouveaux amants que nous leur inventions des crimes. Je ne crois pas qu'ils aient manqué de circonspection. Ils prirent ou ils crurent prendre beaucoup de peine pour tromper avec art. George tenait à faire publier par tous ses amis parisiens, qu'elle avait respecté les délicatesses élémentaires. Il faut du moins se souvenir comment elle était dominée par un devoir étroit. L'état de Musset exigeait la présence continuelle de George et de Pagello. Qui sait si le poète ne dut la santé et la vie précisément à ce qui nous choque le plus dans cette affreuse trinité ?

    Avant leur union criminelle, son médecin et sa compagne désespéraient de le sauver; mais George si bonne et Pagello si peu pervers, ne se firent-ils ensuite serment d'expier cette double chute en le disputant à la mort « comme leur propre enfant » ?

    – Va, nous te sauverons !

    On les entend d'ici. On leur voit étendre la main et choisir la teneur de quelque serment romantique. C'est dans les circonstances de cet ordre que l'éloquence du grand George atteignait au sublime sans difficultés. Et, bien qu’assez comique au regard de nos spectateurs, la foi jurée offrait cet avantage d'endormir bien des inquiétudes, en ajoutant peut-être à la commune vie amoureuse je ne sais quoi de tendu, de volontaire et d'exaltant dont l'esprit de Madame Sand ne se priva jamais qu’à grand'peine.

    Notes
    (1) Revue hebdomadaire, 1896
    (2) On peut voir dans les Lettres d'un voyageur que les causeries du docteur ne restèrent pas sans emploi. Il est d'ailleurs cité comme le vivant dictionnaire de Venise.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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