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    Dossier: Rabelais François

    L'éducation selon Rabelais

    Gabriel Compayré
    Montaigne et Rabelais font tous deux partie des principaux réformateurs de l'éducation dans la France de la Renaissance. Improbable duo dira-t-on. L'art d'éduquer suppose des qualités morales, une certaine mesure, une certaine dignité capable d'impressionner dont on suppose à priori les héros rabelaisiens en être le plus dépourvus. On a dit cependant, que l'extravagance rabelaisienne cachait le désir de livrer, sous couvert d'une débauche d'esprit et de langage, une critique des moeurs et des institutions de son époque. Il faut reconnaître qu'il y parvient fort bien. L'épopée de Pantagruel est une longue satyre des vicissitudes qui étaient le lot des «escholiers» d'alors. Des «grands docteurs sophistes», il se moque en disant que «leur savoir n'estoit que besterie, et leur sapience n'estoit que moufles, abastardissant les bons et nobles esperitz, et corrompant toute fleur de jeunesse.» Gargantua ne se trouve que plus dépourvu pour avoir écouté toute sa jeunesse ces leçons. C'est Ponocrate qui, se gardant bien d'envoyer son pupille à l'Université, refera l'éducation de Gargantua selon les principes étonnamment sages de Rabelais: étude continuelle comme le pratiquait Pline l'ancien, «leçon de choses», hygiène et exercice du corps. La journée débute et se termine par l'observation des étoiles. Aux sottises des barbouillamenta Scoti, Rabelais préfère la lecture, en grec, des Moraulx de Plutarque, des «beaulx» Dialogues de Platon.
    Rabelais considéré comme un des maîtres de l'éducation moderne, quel paradoxe, dira-t-on? Non, car rien n'est plus exact ni plus légitime. Mais, il faut l'avouer, quelle surprise au premier abord et quel contraste! outre la finesse psychologique, l'art d'élever les hommes exige des qualités morales: il veut la gravité, la dignité de la parole et de la pensée. Or Rabelais est précisément le type de la gaieté d'esprit poussée presque jusqu'à la folie, et de la liberté de langage dégénérant en scandaleuse licence. Rabelais est le roi des rieurs. C'est, si l'on veut, un bouffon accompli, mais c'est un bouffon. Comment le moine défroqué, qui pour des farces grossières s'était fait jeter dans l'in-pace d'un couvent; le gamin, l'enfant terrible, qui, d'après la légende, prit un jour dans une niche la place de saint François, pour y recevoir l'adoration des paysans du voisinage, et s'y comporter comme Gargantua du haut des tours de Notre-Dame; comment le jovial écrivain, dont il serait peut-être téméraire d'affirmer que sa verve ne fut jamais qu'une ivresse de l'esprit; comment, enfin, l'auteur des polissonneries épiques qu'on appelle le livre de Gargantua et de Pantagruel peut-il avoir des droits à figurer au premier rang parmi les graves penseurs qui, dès le seizième siècle, ont réformé l'art le discipliner et de développer les âmes humaines?

    Pascal a écrit dans ses Pensées «Si l'homme se vante, je l'abaisse; s'il s'abaisse, je le vante, et je le contredis toujours, de façon à lui prouver, qu'il est un monstre incompréhensible.» Cette leçon de modestie à la fois et de dignité que Pascal réserve à ceux qui seraient tentés d'être ou trop humbles ou trop orgueiileux, il semble que Rabelais se la donne constamment à lui-même, ou plutôt qu'il la donne à ceux qui seraient tentés, en le lisant, de trop déprécier ou de trop exalter snn génie. À certains endroits, on croirait entendre un disciple de Platon ou des Pères de l'Église, un philosophe, un chrétien. La Fontaine ne s'avisat-il pas un jour de demander à un prêtre si saint Augustin avait bien autant d'esprit que Rabelais?, Mais, tandis qu'on s'abandonne au charme de ces morceaux exquis, semés ça et là dans le livre, il faut craindre de tourner la page: car on rencontrerait aussitôt une débauche de plaisanteries, un déluge de bons mots ou de gros mots, enfin, un dévergondage inouï d'imagination. On pourrait faire des ouvrages de Rabelais ce qu'il dit lui-même du droit et des commentaires que certains légistes y ajoutent: c'est une robe magnifique, «une belle robe d'or triomphante et précieuse,» avec une frange de boue. Seulement, chez Rabelais, la frange est plus large que la robe on a souvent essayé d'expliquer ces contradictions, ce bizarre assemblage de sublime et de bouffon. Faut-il, avec les admirateurs les plus zélés de Rabelais, admettre que les passages les plus grossiers de son œuvre ont un sens profond et caché, ou du moins qu'il a dissimulé avec intention, sous le voile de la plaisanterie, des pensées hardies de satire et de protestation contre les abus et les vices du temps? Faut-il croire que cette folie qui se mêle sans cesse à la raison, qui la domine et qui l'étouffe presque, est une folie feinte, une folie à la Brutus? Cette explication est séduisante, et, selon nous, elle est vraie en partie: il était naturel, en effet, que, dans un temps comme le sien, averti par des exemples journaliers du prix de la prudence, Rabelais, qui ne voulait ni renoncer à son franc parler, ni exposer son repos et sa vie, songeât à faire passer sous le masque et les grelots de folie les témérités de sa raison. Par de brusques métamorphoses, il a voulu rendre la critique indécise sur le caractère de son livre. À peine le satirique a-t-il pris le temp de se compromettre par quelques attaques contre la societé et contre l'Église: voici que le bouffon éclate de rire, l'un rire frivole et sans cause, de sorte que, déconcerté dans son jugement, le lecteur ne sait plus s'il a affaire à un philosophe ou à un fou.

    N'abusons pas de cette explication, qui tendrait à exagérer, à multiplier chez Rabelais les intentions réfléchies et calculées. Les étranges disparates que présentent ses écrits sont plus naturelles, moins voulues qu'on ne l'a dit. Dans son riche et large tempérament, Rabelais concilie les extrêmes. Par moment, entraîné vers l'idéal, il a parlé avec noblesse, avec élévation, en homme qui a conscience de son génie; ailleurs, avec le même naturel, il s'est laissé aller, sans arrière-pensée, sans finesse, au courant de sa fantaisie ordurière et extravagante. Jamais écrivain n'a fait plus lestement volte-face, et n'est passé avec plus d'aisance du badinage ou de la farce au ton de l'inspiration morale la plus élevée.

    «Où il est bon, il va jusqu'à l'exquis et l'excellent; il peut être le mets des plus délicats.» Parmi les passages qui justifient le mieux l'admiration de La Bruyère, il faut précisément compter les endroits, assez nombreux, où Rabelais traite de l'éducation.
    I

    Rabelais est revenu plusieurs fois sur le sujet de l'éducation, à propos de Gargantua ou de Pantagruel. Mais comme ses vues n'ont pas varié, on peut les réunir dans une exposition unique. Nous nous contenterons de distinguer deux parties dans ses idées: une partie critique, une partie théorique.

    D'une part, notre auteur, avec une verve d'ironie incomparable, attaque la mauvaise éducation de ce temps-là. Venu au monde dans les dernières années du quinzième siècle, il a connu les vices de la scolastique, dont le règne n'était pas terminé, et les travers, de la Renaissance, dont les beaux jours commençaient. n a pu bafouer l'abus des citations, la manie du syllogisme, et, devançant Molière, mettre en scène ces insupportables pédants., qui citent Aristote à tout propos, qui parlent latin ou grec à tort et à travers, qui prennent enfin pour la vraie science un vain étalage de mots. D'autre part, avec une fermeté de raison qui étonne au milieu de pareils excès d'imagination, Rabelais esquisse déjà à grands traits un plan de l'éducation moderne. Il tourne l'esprit du jeune homme vers des objets vraiment dignes de l'occuper; il entrevoit l'avenir réservé à l'éducation scientifique; il convie l'esprit, non plus aux laborieuses subtilités, aux artifices compliqués que la scolastique avait mis à la mode, mais à de virils efforts, à un large épanouissement de la nature humaine. C'est là, chez Rabelais, le côté particulièrement séduisant: on trouve dans ses écrits, non pas seulement la satire piquante et ingénieuse de l'état présent des choses, mais aussi le pressentiment vif et quelquefois la conscience nette d'un avenir meilleur. Rabelais est de la forte race de ceux qui ne se contentent pas de critiquer ce qui est et qui savent prévoir ce qui sera. Il est injuste de ne voir en lui «qu'un railleur amer qui se joue de nos misères, sans se proposer d'y porter remède.» Pour l'éducation, pour d'autres objets encore, Rabelais n'a pas seulement vu le mal il a deviné où est le bien, et il l'a dit avec courage, avec enthousiasme.

    Suivons maintenant Rabelais dans la double partie de son rôle de critique et de réformateur. On sait quelle est la donnée générale de son épopée burlesque. L'auteur promène à travers le monde, dans une série d'aventures étranges, ses deux personnages principaux, Gargantua et Pantagruel. Ce sont des espèces de géants qui, par exemple, pour être allaités, ont besoin de dix-sept mille neuf cent treize vaches, et qui ne comptent pas moins de dix-huit mentons... Pourquoi Rabelais a-t-il démesurément grossi les proportions de ses personnages? J'y vois surtout, pour motif l'exubérance d'une imagination qui cherchait un cadre énorme pour y jeter de colossales facéties: peut-être aussi le calcul d'un satirique malin qui, pour avoir la permission de tout dire impunément, voulait dépayser son lecteur et transporter son récit dans des contrées imaginaires. Quoi qu'il en soit, n'oublions pas que Gargantua et Pantagruel sont des colosses, et, si quelque excès nous choque dans leur éducation , considérons que chez des géants tout doit être gigantesque. Négligeons les folies du début; la naissance de Gargantua par l'oreille gauche, la description de sa layette, les premiers signes d'intelligence qu'il donne à son père Grandgousier, dans un chapitre dont on ne peut pas même rappeler le titre. De trois à cinq ans, il passe son temps comme les enfants du pays, «à boire, manger et dormir, à manger, dormir et boire, à dormir, boire et manger.» Rabelais, qui jusqu'à sa mort n'a dédaigné aucune de ces trois choses, ne semble pas trouver mauvais cet épicurisme de la première enfance. Gargantua ne tardera pas, d'ailleurs, à rattraper le temps perdu.

    Gargantua est né, comme Rabelais lui-même, dans la dernière moitié du quinzième siècle; «l'art d'impression n'était pas encore en usage.» On commence donc par l'élever d'après les méthodes scolastiques. À cinq ans, émerveillé de ses dispositions, Grandgousier le confie «à ung grand docteur sophiste, nommé maistre Thubal Holoferne; puis, à ung aultre vieux tousseux, maistre Iobelin Bridée». Gargantua reste plus de vingt ans entre leurs mains, apprenant si bien les livres où il étudie qu'il était capable de les réciter par cœur au rebours. Il travaille de toutes ses forces et met tout son temps à l'étude. — Et cependant «son père aperçeut que en rien ne prouffitoit; et qui pis est, en devenoit fou, niays, tous resveux et rassoté.»

    Tel est l'effet que Rabelais attribue aux leçons des pédants scolastiques. Sous cette discipline inintelligente, qui surcharge la mémoire d'une érudition indigeste, qui emploie de longues années à étudier sans profit des livres insipides, tels que le Moyen Âge en avait produit en abondance, l'esprit perd toute initiative, toute spontanéité; il s'hébète au lieu de se dégourdir; il s'enfonce dans les obscurs détours de la dialectique syllogistique; il ne sait plus penser avec simplicité ni parler avec franchise.

    Aux résultats de cette éducation artificielle qui retient Gargantua «pendant dix-huit ans et onze mois» sur le de Modis significandi, Rabelais oppose les effets d'une éducation naturelle, qui fait appel à l'expérience et aux faits; qui forme le jeune homme, non pas seulement pour les discussions théologiques, mais pour la vie réelle, pour les conversations du monde; qui, enfin, sait instruire et développer l'intelligence, sans étouffer les grâces, la gentillesse, la liberté native de l'esprit. Au jeune Gargantua, qui a pâli sur les livres et les commentaires scolastiques, et qui n'y a rien appris en vingt ans, il oppose le jeune Eudémon qui, en deux ans, grâce aux méthodes nouvelles, s'est habitué à s'exprimer avec aisance, à penser avec justesse, qui se présente sans hardiesse, mais avec assurance, et non plus les yeux baissés, comme les professeurs du Moyen Âge le recommandait à leurs élèves: le type, enfin, de l'adolescent accompli, instruit sans pédantisme, modeste sans timidité, tel que nous nous représentons les jeunes Grecs du temps de Socrate et de Platon.

    Mais laissons parler Rabelais lui-même. — Effrayé du peu de progrès que fait Gargantua, Grandgousier consulte un de ses amis, «Philippes des Marays, viceroy de Papeligosse: — Mieulx luy vauldroit rien n'apprendre, lui dit cet ami, que telz livres soulz telz precepteurs apprendre... Car leur savoir n'estoit que besterie, et leur sapience n'estoit que moufles, abastardissant les bons et nobles esperitz, et corrompant toute fleur de jeunesse. Prenez, dist-il, quelqu'ung de ces jeunes gens du temps present, qui ait seullement estudié deux ans, et voyez s'il n'a pas meilleur langagee que votre fils. — Grandgousier accepte la proposition. On met en présence Gargantua et un jeune page, nommé Eudémon, «tant testonné, tant bien tiré, tant bien espousseté, tant honneste en son maintien, que trop mieulx ressembloit quelque peti angelot qu'ung homme.»

    Alors Eudémon, encouragé à prendre la parole, se tourne vers Gargantua; et «bonnet au poing, la face ouverte, la bouche vermeille, les yeulx asseurez, et le regard assis sur Gargantua, avecques modestie iuvénille,» il le complimente élégamment et gracieusement. Mais, à tout ce que le jeune page lui dit d'aimable, Gargantua ne trouve rien à répondre. «Toute sa contenence faut qu'il se print à ployer comme une vache, se cachoit le visaige de son bonnet, et on ne peut tirer de luy une parolle.»

    Est-il possible de mieux peindre que dans ce charmant tableau, de mieux personnifier que dans ces deux écoliers deux méthodes d'éducation contraires: celle qui s'inspirant de l'idéal monastique engourdit plus qu'elle n'excite les facultés, qui fatigue l'intelligence par un exercice machinal de la mémoire, qui enfin, comme une rouille grossière, ternit et alourdit l'esprit; et celle, au contraire, qui, laissant plus de liberté à l'élève, forme des intelligences vives, alertes, des caractères francs et ouverts, qui enfin, comme une flamme légére, s'insinue dans toute l'âme et en anime toutes les parties?

    Gargantua et Endémon, c'est bien le Moyen Âge et l'esprit moderne mis en présence et confrontés. Si d'ailleurs cette petite scène de' comédie nous parait insuffisante comme critique de l'esprit scolastique; si elle ne dit pas assez nettement ce qu'elle laisse deviner, l'analyse de quelques autres passages de Rabelais achèvera de fixer nos idées, et nous permettra de distinguer clairement ce que notre auteur reproche à la discipline du Moyen Âge.

    D'abord, en homme de la Renaissance, épris des chefs-d'œuvre de l'Antiquité, Rabelais s'indigne ou plutôt se moque, — car l'indignation prend, presque toujours chez lui la forme de l'ironie, et la colère se traduit par des éclats de rire, — Rabelais se moque de cette littérature pédantesque qui n'avait guère mis au jour d'œuvres originales, mais où pullulaient les commentaires, les interprétations verbeuses, les discussions subtiles. Qu'on lise, par exemple, au chapitre VII du livre II, le catalogue fantaisiste «de la librairie de Saint-Victor». Ce répertoire ne comprend aucun titre authentique; mais, amalgamant quelques noms d'auteurs connus, avec des mots imaginaires, Rabelais essaye de nous donner une idée de ces innombrables productions scolastiques, où la puérilité le disputait à l'ennui. Entre mille autres inventions drôlatiques, et à côté d'excentricités qui dépassent toute mesure, Rabelais, pour caractériser les dissertations des théologiens, des maîtres de la jeunesse d'alors, trouve des expressions comme celle-ci: Barbouillamenta Scoti! Ce seul mot en dit plus long que toute une tirade.

    D'un autre côté, Rabelais, dans sa lutte contre le Moyen Âge, n'est pas seulement l'élève de la Renaissance. Il a subi aussi l'influence de la Réforme, à laquelle il avait failli adhérer. Calvin, un instant, avait compté sur lui. C'est dire qu'il préfère la lecture directe de la Bible, de ce qu'il appelle les saintes Lettres, à toutes les paraphrases théologiques, à tous les livres de dévotion que la piété des fidèles multipliait, sans que le talent répondit toujours aux bonnes intentions. «J'ayme bien mieulx ouir l'Évangile et beaucoup mieulx m'en trouve que de ouir la vie de sainte Marguerite, ou quelque aultre cafarderie.» Comme exemples de cette littérature dévote, Rabelais, dans la liste des ouvrages de la librairie Saint-Victor, invente les titres suivants le Secret d'humilité, le Chaudron de magnanimité, les Fanfares de Rome, le Moutardier de pénitence, etc.

    Ce que Rabelais n'admet pas non plus dans l'éducation qu'il combat, c'est l'usage de s'en rapporter pour tout à l'autorité, en oubliant la raison. Allons-nous, par exemple, nous récrier, parce que Gargantua est né de la façon étrange que l'on sait? Rabelais nous arrête et nous dit en parodiant le langage d'autrefois: «Pourquoy ne le croiriez-vous? Pour cé, dictes-vous, qu'il n'y ha nulle apparence. Je vous dy que pour ceste seule cause, vous le debvez croire en foy parfaicte; car les sorbonnistes disent que foy est argument des choses de nulle apparence.» On ne saurait railler plus finement la crédulité du Moyen Âge. Et ailleurs, quand Jano us, délégué par l'Université pour réclamer les cloches volées par Gargantua, a prononcé un discours ridicule, bourré de textes latins, hérissé de quoniam et de ergo, Gargantua lui répond «qu'il doit se contenter de raison. — Raison, réplique Janotus, nous n'en usons point céans».

    Je sais bien qu'on pourrait reprocher à Rabelais lui-même de n'être pas exempt des défauts qu'il reprend si plaisamment chez ses contemporains. — Il abuse de l'érudition, il a la manie des citations. Oui, mais il faut lui savoir gré précisément de protester contre un système dont il avait subi l'influence. D'ailleurs, s'il est pédant avec les pédants qu'il bafoue, n'est-ce pas à la façon de Socrate, qui se fait sophiste pour mieux désarçonner les sophistes?

    Un autre défaut de l'éducation d'alors, — vice excusable en un sens, parce qu'il résultait de la crise que subissait la langue française en voie de formation — c'était la manie de parler grec et latin en français. Budé, Dorat et d'autres érudits distingués favorisaient cette mode. Rabelais ne s'est point fait faute de ridiculiser leur langage. Quoi de plus amusant que le chapitre où Pantagruel rencontre le Limousin «qui contrefaisoit le languaige françoys?» — D'où viens-tu à cette heure? lui demande-t-il. L'écolier répond: «De l'alme, inclyte et colebre Academie, que l'on vocite Lutece. — Et à quoy passez vous le temps vous aultres, escholiers de Paris? — Nous transfretons la Sequane au dilucule et crepuscule. Nous deambulons par les compites et quadrivies de l'urbe..., nous captons la benivolence de l'omniiuge, omniforme, et omnigene sexe féminia.»

    Mais revenons à Gargantua. Quand son père Grandgousier se fut. convaincu, après l'entretien avec Eudémon, de sa gaucherie et de sa sottise, tout courroucé, il voulait d'abord occire maître Jobelin; mais, après réflexion, il se contente de le mettre à la porte, et de confier son fils à Ponocrate, le maître du jeune Eudémon, pour qu'il reçoive entre ses mains l'éducation nouvelle. Remarquons-le, c'est à un précepteur unique que Rabelais confie l'éducation de son élève, comme Rousseau fera plus tard pour son Émile.

    C'est à Paris que Ponocrate conduit son disciple: hommage rendu par Rabelais à la ville qui était déjà pour la France le centre et le foyer des lumières. Mais Ponocrate se garde bien de faire suivre à Gargantua les cours de l'Université. Encore moins l'enferme-t-il dans ce triste collège de Montaigu, dont la discipline de fer était devenue célèbre, et où se succédèrent sur les mêmes bancs, au début du seizième siècle, trois hommes destinés à des rôles bien différents: Erasme, Calvin et Loyola. Rabelais n'avait pas bonne opinion des internats en général, et particulièrement de celui de Montaigu. Voici comment Ponocrate s'excuse auprès de Grandgousier de. n'y avoir pas placé Gargantua: «Mieulx sont traictez les forcez entre les Maures et Tartares, les meurtriers en la prison criminelle, voyre certes les chiens en vostre maison, que ne sont ces malautruz dedans ce colliege de pouillerie... Et si j'estoys roy de Paris, le diable m'emporte si je ne mettoys le feu dedans, et feroys brusler et principal et regens, qui endurent ceste inhumanité devant leurs yeulx estre exercee.»

    Rabelais n'a pas exprimé didactiquement son opinion sur l'Université de Paris; mais il est facile de deviner ce qu'il en pensait en lisant la harangue, déjà citée, qu'il met dans la bouche d'un de ses professeurs, maître Janotus de Bragmardo. Il lui prête des syllogismes absurdes; il le fait, argumenter in modo et in figura, avec tout l'attirail grotesque de la dialectique syllogistique. De plus, il lui attribue des phrases d'un latin incorrect, trop à la mode à cette époque, par exemple: Ego habet bonum vino.

    Il n'est guère d'université de ce temps-là que la verve de Rabelais ait épargnée. Rappelant les souvenirs de sa propre vie nomade, de ses pérégrinations d'étudiant, il fait voyager Pantagruel de ville en ville, et s'arrête dans chacune le temps de lui décocher quelque trait de satire. À Poitiers, on étudie, mais les écoliers sont bien à plaindre:. «ne sçavoyent à quoy passer le temps». À Bordeaux, Pantagruel ne trouve pas grand exercice, rien que des bateliers jouant sur le rivage. De Bordeaux, il va à Toulouse. Là, il apprit fort bien «à dancer, à jouer de l'espee à deux mains, comme est l'usance des escholiers de ladicte université; mais il n'y demoura guere, quand il veit qu'ilz faisoyent brusler legs regens tous vifz, comme harans soretz». Peu aimable pour les Toulousains, Rabelais n'est pas plus respectuex pour la Faculté de Montpellier, où il avait cependant étudié. Pantagruel voulait d'abord y apprendre la médecine; mais il considéra que «l'estat estoyt fascheux par trop et melancholique, et que les medicins sentoyent les clysteres, comme vieulx diables». Pour ces raisons, Pantagruel renonce aux études médicales, et se retourne vers le droit. Mais pouvait-on l'apprendre à Montpellier? Pas sérieusement, d'après Rabelais, car il n'y avait dans cette ville que trois ligneux et ung pelé de légiste; nous dirions aujourd'hui trois pelés et un tondu. Par suite, nouveaux voyages, qui n'offrent guère d'intérêt, à Valence, à Angers, et enfin à Bourges, qui est la seule université dont Pantagruel se déclare à peu près satisfait, et «ou il proufficta beaucoup en la Faculté des loix».

    Nous ne nous étonnerons plus, après cette revue satirique, que Rabelais, dédaignant pour son élève les cours des colléges et des universités, et voulant d'ailleurs mieux marquer ses intentions de réforme, l'ait confié à un précepteur unique et de son choix.

    Ponocrate, nous l'avons vu, conduit Gargantua à Paris, et là commence, sous sa direction, l'éducation du jeune homme. En maître avisé, Ponocrate veut savoir d'abord où en est son élève: il pratique la méthode que recommandera Montaigne, et qui consiste «à faire d'abord trotter le jeune esprit devant soi», afin de juger de son train naturel. Ponocrate laisse donc Gargantua vivre à sa guise, et alors se dévoilent mieux encore les vices de l'éducation scolastique. Gargantua est paresseux, Gargantua est gourmand; comme l'étaient, au dire de Rabelais, les moines de ce temps-là, comme Rabelais l'était lui-même. Gargantua est malpropre. Il se peigne aveq un peigne très-primitif: les quatre doigts et le pouce. «Ses premiers precepteurs disoyent que soy aultrement pigner, laver et nettoyer, estoyt perdre son temps en ce monde.» Tout cela n'est pas un tableau de fantaisie: les témoignages qu'on peut recueillir sur les écoliers du Moyen Âge prouvent qu'ils étaient loin de considérer la propreté comme une vertu. Un écrivain du temps, J. de Hauteville, nous dit des étudiants de Paris qu'ils négligeaient les soins les plus vulgaires, qu'ils étaient mal vêtus, mal peignés détail qui n'est pas insignifiant pour ceux qui croient que la bonne tenue du corps importe à la bonne éducation de l'âme. Enfin, comme dernier trait des habitudes que Gargantua a prises «sous ses precepteurs sophistes,», Rabelais nous le montre, après un copieux déjeuner, se rendant à l'église pour y entendre «vingt et six ou trente messes!» Ce n'est pas que Rabelais soit un impie, ou qu'il songe à détourner son élève des pratiques de la religion; mais ce qu'il ne veut pas, c'est l'abus de la dévotion, c'est une religion qui se réduirait à des momeries extérieures et qui ne serait pas l'expression d'un sentiment vrai de piété.

    Lorsque Ponocrate s'est rendu compté de la sotte manière de vivre de Gargantua, il essaye de le corriger, de le redresser, en le gouvernant d'après ses propres principes; mais cela, sans se presser, sans se hâter, «considérant que nature ne endure mutations soubdaines sans grande violence.»

    Ponocrate prépare donc doucement Gargantua, par une transition lente, au changement de régime qu'il va subir. Passons sur le moyen drolatique qu'il emploie et qui consiste à purger Gangantua, afin de lui «nettoyer toute l'alteration et perverse habitude du cerveau». Ce qui est plus sérieux, c'est qu'il lui fait fréquenter des gens instruits; élevés selon les méthodes nouvelles, afin qu'en leur compagnie l'émulation lui vienne et l'excite à travailler pour leur ressembler.
    II

    Nous sommes arrivé à la seconde partie de notre étude. Soustrait aux pédant et à leur routine, lavé des taches de sa première éducation, Gargantua, dont l'esprit est redevenu sain, va recevoir l'éducation nouvelle. Que sera cette. éducation?

    Ce qui frappe toue d'abord, c'est l'énorme somme de travail que Ponocrate exige de son disciple. Gargantua se lève à quatre heures du matin Beaucoup de nos contemporains trouveraient, sans doute, que cette éducation-là. commence de trop bonne heure! La journée presque entière est remplie par l'étude. En substituant des méthodes plus libérales à la discipline rigide des siècles précédents, Rabelais n'a nullement songé à introduire le relâchement et le laisser-aller dans les études. Il veut, au contraire, des efforts continus et une prodigieuse activité. On s'aperçoit: que Rabelais appartient déjà à ces temps modernes où le travail est devenu la loi commune, où la raison proclame le devoir d'utiliser tous les moments de la vie, afin de faire produire aux facultés humaines, par une infatigable activité, tous les fruits qu'elles contiennent en germe. Ponocrate occupe l'esprit de son élève, même pendant qu'il s'habille: «Ce pendant qu'on le frottoit, luy estoit leue quelque pagine de la divine Escripture.»

    Mais, en même temps qu'il entre de plain-pied dans les voies de l'éducation moderne et aux contemplations paresseuses substitue l'action intense de l'esprit, Rabelais ne renonce pas à ce qu'il y avait de bon et d'essentiel dans l'éducation du passé. Je veux dire que, pour devenir plus laborieuse, plus savante, l'instruction de Gargantua ne cesse pas d'être religieuse, intelligemment et sagement religieuse. C'est vers Dieu, «vers le grand plasmateur de l'univers,» que Ponocrate tourne la première pensée de Gargantua: «Souventes foys se adonnoit à reverer, adorer, prier et supplier le bon Dieu.» Seulement, au lieu de se borner à une adoration vague et pour ainsi dire abstraite de la divinité, la religion de Gargantua cherche aussi à se satisfaire par l'étude des œuvres du Créateur. À peine levés, Gargantua et son maitre considèrent l'état du ciel: ils admirent et surtout ils étudient la voûte céleste, ils notent les diférentes positions des étoiles. Le soir, avant de se livrer au sommeil, ils reprendront les mêmizs observations. N'est-ce pas la plus belle, la plus religieuse, en un sens, de toutes les prières, que cette contemplation raisonnée et savante d'un jeune esprit dont le premier et le dernier regard, au réveil et le soir, se portent sur l'œuvre de Dieu?

    Un autre caractère de l'éducation, nouvelle, c'est l'attention accordée aux soins hygiéniques. Rabelais n'a pas oublié qu'il a été médecin du corps avant de devenir médecin de l'âme. Aucun détail n'est omis, même parmi les plus répugnants. On n'en était plus à croire qu'il est permis de loger la science dans un corps crasseux et un extérieur malpropre et négligé ne sied pas mal à l'élévation des pensées. Gargantua consacre donc quelque temps à se peigner, même à se parfumer, sans cesser pourtant, tout en vaquant à ces soins de toilette, de faire travailler son esprit et de répéter ses leçons de la veille.

    Rabelais a le soin de nous faire connaître, heure par heure, l'emploi des journées de Gargantua, Avant le repas du matin, il consacre d'abord trois heures à la lecture. Quels sont les livres mis entre ses mains? Bien que Rabelais ne le dise pas en cet endroit, le doute n'est pas permis: ce sont les grands auteurs de l'antiquité profane. Qu'on relise la magnifique lettre de Gargantua à Pantagruel; personne n'a célébré avec plus d'enthousiasme la renaissance des lettres: «Dans ma jeunesse, dit Gargantua, le temps estoyt tenebreux, et sentant l'infelicité et calamité des Gothz, qu'avoyent mis à destruction toute bonne litterature. Mais, par la bonté divine, la lumiere et dignité ha esté de mon eage rendue es lettres... Maintenant toutes disciplines sont restituees, les langues instaurees, grecque, sans laquelle c'est honte qu'une personne se die sçavant; hebraicque, caldaicque, latine... Tout le monde est plein de gens sçavans, de precepteurs tres doctes, de librairies tres amples, et m'est advis que, ny au temps de Platon, ny de Ciceron, n'estoyt telle commodité d'estude qu'on y veoit maintenant... Les femmes et filles (elles mesmes) ont aspiré à ceste louange et manne celeste de bonne doctrine. Tant y ha qu'en l'eage ou je suis, j'ay esté contrainct d'apprendre les lettres grecques... Et vouluntiers me delecte à lire les Moraulx de Plutarche, les beaulx Dialogues de Platon.»

    C'est le grec que Rabelais met au premier rang; le grec que, le Moyen Âge avait négligé, qu'Abélard n'avait jamais su, et que les théologiens, pour se dispenser sans doute de l'apprendre, appelaient la langue des hérésies.

    Mais l'éducation du chrétien ne peut se réduire à la connaissance des lettres païennes. Rabelais veut aussi que l'on sache l'hébreu, afin de connaître à leur source et dans leur forme originale les monuments de la littérature sacrée. L'hébreu était, au seizième siècle, plus en honneur que de nos jours. Épris d'une noble curiosité pour tout le passé, les grands esprits de la Renaissance partageaient leur amour entre la langue biblique et les langues profanes, entre les saintes lettres et les lettres païennes.

    La lecture est devenue parfois la passion unique, exclusive, des érudits de la Renaissance. En présence de ces trésors littéraires que les événements leur ouvraient enfin, les lettrés restèrent absorbés toute leur vie dans l'admiration des beautés qui se révélaient à eux pour la première fois, de même que les moines du Moyen Âge vivaient impassibles dans la méditation des vérités chrétiennes. Ces excès studieux, qui compromettent la vie pratique, qui nuisent à l'action, Rabelais avait l'esprit trop large pour les approuver. Il connaissait trop les divers aspects de la nature humaine, il savait trop le prix de la vie active et en plein air, pour laisser Gargantua pâlir et s'étioler sur les livres, dans l'ombre des bibliothèques. Aussi, après l'étude du matin, il le mène jouer; la paume, la balle succèdent à la lecture «gualantement s'exerçoit le corps, comme il avoit son ame auparavant exercé.» C'est dans cet heureux équilibre des facultés morales et des facultés physiques qu'il faut chercher, en effet, l'idéal de l'éducation. Rabelais a compris qu'on ne devait point, par le développement exclusif d'une moitié de l'homme, sacrifier l'autre moitié.

    Après une matinée si bien rémplie, «Monsieur l'appetit vient.»Le repas de Gargantua est sobre et frugal. Il s'agit simplement de calmer les abois de l'estomac. Rabelais a tout à fait oublié ici qu'il a affaire à un géant, à un estomac énorme. Le philosophe qui traite sérieusement de la nature humaine, telle qu'elle est, a pris entièrement la place du romancier et du fantaisiste.

    Dans l'éducation que rêve Rabelais, on étudie toujours, même à table. Là, l'instruction se fait en causant: l'entretien porte sur les mets, sur les objets qui frappent les yeux de Gargantua, sur la nature et les propriétés de l'eau, du vin, du pain, du sel, etc. Chaque nouvel objet est l'occasion d'une leçon nouvelle. Sans aucun effort, le jeune homme acquiert une foule de connaissances utiles. On reconnaît ici le premier germe de la méthode que les Américains de nos jours appellent les leçons de choses, et qui consiste à montrer l'objet, dont on veut apprendre la nature à l'enfant. Par exemple, lit-on, dans une école primaire, une fable où il est question d'un nid d'oiseau: on a soin de mettre sous les yeux de l'élève un nid véritable. L'objet sensible, dans ce système, est le point de départ de l'idée, de l'explication abstraite. Combien il y a plus de chance pour que l'enfant retienne l'idée générale, si l'on a introduit et placé cette idée dans son imagination sous la garde, pour ainsi dire, d'un souvenir sensible.

    Ces vérités s'imposent aujourd'hui à la pédagogie. Il semble que Rabelais les ait entrevues quand il demande que tout ce qui frappe la vue de Gargantua devienne matière à question et à explication; de même quand il lui fait apprendre les mathématiques en se jouant «par récréation et amusement.» Le repas fini, en effet, après s'étre lavé les mains et les yeux de belle eau fraîche, après avoir rendu grâces à Dieu par beaux cantiques faits à la louange de la munificence et bénignité divines, on apportait des cartes, «non pour jouer, mais pour s'instruire de mille gentillesses et inventions nouvelles qui se rapportoyent à l'arithmeticque; en ce moyen, Gargantua entra en af ectiou d'icelle science numerale.»

    Il en est de même de la géométrie, de l'astronomie, de la musique. Gargantua se familiarise avec ces sciences par des moyens sensibles, par des méthodes amusant et qui lui en dissimulent les difficultés. Il n'y a qu'un défaut à tout cela: Rabelais néglige de nous dire quels étaient au juste ces méthodes et ces moyens. C'est là du reste l'imperfection la plus grave des vues de Rabelais sur l'éducation. Il a écrit une esquisse large et brillante; il ouvre des horizons, il marque la voie à suivre, mais il ne descend pas dans le détail pratique des choses. En romancier, il constate les résultats de l'éducation de Gargantua; il ne dit pas assez, en pédagogue, comment on les obtenait.

    Mais poursuivons le récit de la journée de Gargantua. La digestion faite, l'étude recommence. On se remet au travail pour trois heures ou davantage, et les lettres antiques sont encore l'objet de cette longue leçon. Cela fait, on quitte les livres, on sort de la maison, et, jusqu'au souper, le reste du temps est consacré aux exercices du corps. Équitation, lutte, natation, toute espèce de jeux physiques, la gymnastique sous toutes ses formes, il n'est rien que Gargantua ne fasse pour dégourdir ses membres et fortifier ses muscles. Il faut lire, dans le texte même, la description étincelante de cette variété d'exercices. Le jeu des muscles et des membres, les mouvements du corps, c'était pour une imagination comme celle de Rabelais, imagination sensible, volontiers éprise des formes matérielles, une inépuisable mine à descriptions. Aussi, Rabelais s'en donne-t-il à cœur joie: comme, fatiguée d'être sérieuse et calme, sa plume se lance avec frénésie dans une de ces débauches de style qui lui sont familières, et où il est vraiment prodigieux par l'abondance des mots et les tours de force du langage.

    Après cette orgie de gymnastique, où Rabelais, non sans excès, semble avoir voulu donner au corps une revanche sur l'ascétisme du Moyen Âge, l'éducation de l'esprit reprend ses droits, et Gargantua continue à s'instruire. Pour rentrer au logis, on traverse la campagne, et on fait de la botanique en passant «par quelques prez ou aultres lieux herbus, visitans les arbres et plantes; les conferens avec les livres des anciens qui en ont escript... et en emportans les pleines mains au logis...» Rabelais, on en voit ici une nouvelle preuve, aimait l'instruction donnée par les choses elles-mêmes. Dans son système, il semble qu'il n'y ait guère de leçon directe, d'enseignement positif, didactique. Le précepteur se contente d'aider les recherches de l'élève, d'exciter sa réflexion personnelle, de surveiller ses études solitaires, de le mettre enfin sur la piste de la vérité.

    Nous approchons du terme de la journée. «Eulx arrivez au logis; repetoyent quelques passaiges de ce qui avoit esté leu et s'asseoyent à table.» Le souper est large et copieux.

    À l'inverse du déjeuner, Rabelais veut qu'on y mange au. tant qu'on en a envie. Mais, quoique destiné à satisfaire, amplement l'estomac, le souper n'est point perdu pour l'esprit: on y continue les leçons du déjeuner, on s'y livre à des propos utiles. Puis, après grâces rendues, on fait de la musique, on joue aux cartes, aux dés; ou bien on va visiter les compagnies de gens lettrés ou les personnes qui ont vu les pays étrangers. Rien n'est oublié de ce qui peut développer et former une jeune intelligence.

    La journée s'achève, comme elle a commencé, par une nouvelle leçon d'astronomie, donnée en plein air, devant le ciel étoilé. Puis, à la mode des pythagoriciens, on récapitule tout ce qu'on a vu et appris durant le jour. Enfin, avant de s'abandonner au repos, on adresse une dernière prière à Dieu, pour l'adorer, pour confirmer sa foi, pour le glorifier de sa bonté immense, pour lui rendre grâces de tout le temps passé et se recommander à lui pour l'avenir.

    Heureux l'enfant élevé d'après ces principes, dont la piété serait une effusion du cœur, et non un mouvement des lèvres; dont les études auraient été vivifiées, égayées dans la mesure du possible, par la présence même des choses qu'il étudie; dont l'instruction enfin serait, non pas l'entassement des connaissances dans une cervelle contrainte et violentée, mais le libre et spontané épanouissement d'un esprit qui, de lui-même, aspire à un perpétuel progrès.

    Nous avons vu le programme habituel des journées de Gargantua, mais d'autres soins, d'autres occupations, viennent de temps en temps s'entremêler aux études ordinaires. Si le temps est pluvieux, si par suite les promenades et les courses en pleine campagne sont interdites, Gargantua reste à la maison, et pour s'occuper, après l'étude du matin, il s'ébat à fendre, à scier du bois, à battre les gerbes dans la grange. Rousseau se souviendra de Rabelais, quand il exigera qu'Émile apprenne, un métier manuel, et Pestallozzzi se ressouviendra de Rousseau, quand il fondera ses instituts agricoles.

    Gargantua, qui sait tant de choses, ignore-t-il les arts? Non, Rabelais lui recommande expressément la musique, la peinture et même la sculpture. Gargantua doit être un homme complet. Aussi va-t-il quelquefois entendre, pour être au courant de tout, les leçons publiques, «les plaidoyez des gentilz advocatz, les discours des prescheurs evangelicques.» Ce qui est plus remarquable encore, c'est que Rabelais envoie son élève visiter les magasins d'orfèvrerie, les fonderies, les cabinets d'alchimie et, en général, tous les ateliers où s'exerçait l'industrie de l'époque. Dans une éducation achevée Rabelais comprend qu'il faut faire une part à la connaissance des arts mécaniques, et on sent déjà poindre ici l'éducation industrielle des temps modernes.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Gabriel Compayré
    Gabriel Compayré (1843-1913) fut, au XIXe siècle, le grand spécialiste français de l'histoire de la pédagogie. Auteur de plusieurs ouvrages sur l'éducation en France depuis le XVIe siècle, il fut également recteur de l'Université de Lyon et membre de l'Institut.
    Mots-clés
    Histoire de l'éducation, pédagogie, Renaissance, scolastique, connaissance, hygiène
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