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    Dossier: Femme

    Québécoises d'hier et d'aujourd'hui

    Hélène Pelletier-Baillargeon
    De tous les dynamismes nouveaux qui travaillent le Québec depuis la Révolution tranquille, l'affirmation et la contribution des femmes à notre évolution collective demeure l'un des phénomènes qui retient le plus volontiers l'attention des observateurs étrangers.

    Le féminisme québécois: un modèle original il m'est arrivé fréquemment, ces dernières années, d'avoir à informer ou à piloter ici des journalistes, des écrivains, des sociologues, des parlementaires français, belges, suisses ou américains. Au terme de leur visite, la plupart d'entre eux m'exprimaient des propos flatteurs concernant la qualité et l'originalité du féminisme québécois. «Vous avez au Québec des femmes tout à fait remarquables au plan de l'action et extrêmement bien structurées au plan de la pensée», me confiait-on volontiers comme s'il s'agissait d'une découverte surprenante...

    A ceux et celles d'entre eux à qui il avait été donné de séjourner dans «la belle province» avant les années '60, cette «nouvelle Québécoise» apparaissait en effet sous les traits d'une véritable mutante. Comment, pensaient-ils sans doute, toutes ces mères Plouffe en tablier, ces femmes ignorantes, chargées d'enfants et soumises à leurs curés, avaient-elles pu, en moins d'une génération, donner naissance à ces militantes, ces artistes, ces chefs d'entreprise, ces députés, ces animatrices sociales autonomes, lucides et résolues? Certes, la montée du féminisme contemporain constitue un phénomène propre à tout l'Occident industrialisé; mais, à leurs yeux, son accélération en ce coin précis de l'Amérique du Nord semblait tenir du miracle, sinon du prodige...

    Je ne scandaliserai personne sans doute en affirmant là-dessus que je tiens la Révolution tranquille comme une sorte d'écran qui nous a masqué momentanément notre histoire, certains de ses idéologues comme des amnésiques et le mythe de la Mère Plouffe comme un stéréotype souvent bien abusif... Les Québécoises de 1980, en effet, sont loin d'être des mutantes surgies d'un limon informe. Quant à leur prise de parole si spectaculaire depuis vingt ans, elle se situe bien dans la même foulée d'affirmation collective qui caractérise la renaissance globale de leur société. La «grande noirceu» n'était pas faite, là non plus, de néant absolu. Elle n'était qu'une longue hibernation, faite de germinations souterraines, de radicelles invisibles parcourant notre sous-sol culturel pour relier les jeunes pousses impatientes au vieux tronc somnolent de notre histoire.

    Si ce printemps foudroyant d'un été incertain a tant surpris les observateurs, c'est moins par la brutalité des attaques de la «révolution» que par la tranquillité avec laquelle les plus gros bastions du conservatisme s'effondraient d'eux-mêmes, à l'époque, minés qu'ils étaient, semble-t-il, dans leurs fondements les plus profonds: clérico-nationalisme de droite, intégrisme religieux, corporatisme, élitisme arrogant, rigorisme moral, chauvinisme, etc. Si le féminisme québécois des années '60 a pu se développer et progresser en douceur, avec peu ou pas de manifestations violentes et quasi sans rencontrer de ces résistances haineuses qui caractérisent, en d'autres contrées, le discours antiféministe, c'est sans doute que son action et ses procédés n'étaient pas complètement étrangers aux modèles culturels inconsciemment familiers à la société québécoise, depuis ses plus lointaines origines.

    Certes, les féministes des années '40 qui avaient supporté les luttes d'Idola Saint-Jean et de Thérèse Casgrain en faveur du suffrage féminin s'étaient heurtées à l'hostilité et au mépris d'un tel discours. Mais tel était, à l'époque, le sort que cette société, momentanément figée et bloquée, réservait en général à toutes les forces progressistes: les coups de matraque répondaient aux revendications les plus élémentaires des travailleurs, le cadenas à la dissidence religieuse et les quolibets grossiers aux requêtes féministes. La Révolution tranquille amorcée, toutes ces forces de changement, trop longtemps comprimées, se mirent à progresser de manière étonnamment parallèle. Dans cette course en avant, le féminisme québécois ne devait évidemment pas tirer de l'aile.


    Un enracinement historique méconnu

    Aux premiers jours de cette Révolution tranquille, les Québécoises et les Québécois, résolus d'en finir avec le «complexe du colonisé», s'arment pour la croisade du progrès et du rattrapage. Trop longtemps confisquée par les idéologies conservatrices pour alimenter ledit complexe, notre histoire est répudiée avec une impatience rageuse par de nouvelles élites éprises de modernité et de changement. «Notre maître, le passé» est un slogan désuet dont on ne veut désormais plus entendre parler. Et tandis que les antiquaires étrangers rachètent pour une bouchée de pain les trésors archéologiques de nos églises et que la polyvalente chromée remplace l'école de village, Dollard des Ormeaux se mue en trafiquant de fourrures véreux, Madeleine de Verchères en mégère aux moeurs douteuses, nos ancêtres en repris de justice et les Filles du Roy en filles de Joie... La fuite en avant devient logiquement alors la seule issue possible pour un peuple épris de fierté et de projets d'avenir.

    Le féminisme québécois des années '60 n'échappera pas, lui non plus, à la tentation de ces réductions manichéennes instantanées. Les personnages littéraires féminins et les créatures des téléromans de l'époque nous renvoient l'image affligeante d'une mère larmoyante, écrasée par les maternités et les besognes ménagères et tirant vengeance de son existence sans horizons en castrant psychologiquement son mari, ses filles et ses fils... Il faudra attendre plus de dix ans pour voir contester et nuancer ce stéréotype historique de la femme québécoise. Il faudra attendre les travaux récents des historiennes Micheline Dumont-Johnson, Marcelle Reeves-Morache, Marie Lavigne, Michèle Jean, Yolande Pinard et combien d'autres, pour que les opinions soutenues depuis toujours par l'ethnologue Robert-Lionel Seguin sur la place des femmes dans la société québécoise d'autrefois soient relues avec un peu Plus de sérieux et pour que nos vaillantes ancêtres aient droit à un timide début de réhabilitation!

    Plus profondément, il aura peut-être fallu qu'en octobre'70 les membres du F.L.Q. choisissent de surimprimer l'image du Patriote de 1837 sur le papier de leurs communiqués... En ce faisant, en effet, leurs auteurs affirmaient symboliquement que l'histoire pouvait tout à coup devenir subversive et que, loin d'inciter à la stagnation et à la soumission, elle pouvait au contraire accélérer la conscientisation des forces de changement social et politique. Cette découverte devait, par la suite, stimuler la publication par de jeunes éditeurs «de gauche» d'une quantité inouïe de monographies historiques qui, jusque-là, avaient constitué la denrée traditionnelle de vieilles maisons d'édition d'allégeance conservatrice. L'idéologie féministe actuelle devait, elle aussi, faire son miel de ce courant de restauration historique.


    La Québécoise en Nouvelle-France

    Une pionnière

    Dans une étude publiée en 1969 par la Commission Bird, l'historienne Micheline Dumont-Johnson écrivait à propos de la femme en Nouvelle-France:

    Ce qui caractérise même la Nouvelle-France, c'est le nombre particulièrement varié de fonctions et de responsabilités qui lui (à la femme) sont permises, et cela à plus d'un égard d'une manière beaucoup plus large que dans la Métropole. Or cela nous est également démontré si l'on s'attache au sort de toutes ces femmes anonymes, celles que l'activité religieuse ou civile ne mettait pas au premier plan et qui forment évidemment le gros des effectifs féminins sous le régime français.

    Comment s'en étonnerait-on d'ailleurs? Dans un pays neuf couvert de forêts où tout est à défricher et à, construire, les arguties et les distinctions entre rôle masculin et rôle féminin devaient sembler bien futiles! Quant à la femme du colon, elle devait savoir manier tout aussi bien que son homme la cognée, le mousquet et la charrue! L'ethnologue Robert-Lionel Seguin note d'ailleurs combien tardivement sont apparus, parmi nos objets usuels, le rouet et le métier à tisser: habituées par leurs rudes conditions d'existence à participer activement à la vie et aux travaux extérieurs, les Canadiennes ressentaient peu de goût, semble-t-il, pour ces «ouvrages de dames» si prisés dans la Métropole... Les intendants français comme Jean Talon et Gilles Hocquart, soucieux de promouvoir nos industries locales, se désolent à tous moments d'avoir tant de mal à persuader les Canadiennes de filer, de tisser et de coudre à l'intérieur de leurs foyers, comme le faisaient si volontiers les Françaises. Coquettes pourtant, nos ancêtres engloutissent volontiers leurs économies dans l'achat de fins tissus importés de Lyon... Il faudra donc attendre 1753 pour noter, hors la fabrication domestique, la première mention d'un article de vêtement fabriqué en série au Québec. Et encore ne s'agit-il que de l'austère capot bleu des Jésuites. R.- L. Seguin mentionne aussi que le rouet ne fait son apparition chez nous qu'à la seconde moitié du X le siècle. A quoi s'occupaient donc ces Québécoises de Nouvelle-France dont le voyageur scandinave Peter Kalm écrit avec réprobation qu'elles ne récurent leurs planchers qu'environ tous les six mois, ce qui n'impressionne pas agréablement l'étranger qui arrive d'un voyage dans les pays hollandais ou anglais où le curage et le frottage des planchers sont regardés comme choses tout aussi importantes que la religion.

    En Nouvelle-France sur leurs terres, nos aïeules sont en réalité de véritables chefs d'entreprise agricole. Lorsque leurs maris s'absentent durant les mois d'hiver pour la coupe du bois ou la traite des fourrures, elles assument seules la gérance de la ferme, font boucherie, font commerce de leurs produits et la vie sociale qu'elles y mènent entre temps n'a rien de celle de ces femmes cloîtrées des «vieux pays» qui ne sortent jamais de chez elles sans escorte. Tous les chroniqueurs, sans exception, notent en effet le goût prononcé des Canadiennes pour la conversation, la toilette, la bonne chère, la musique et la danse...

    Une fois le pays défriché, le monde des affaires se met également à les intéresser. À quarante-trois ans et nantie de sept enfants, Agathe de Saint-Père, épouse de Pierre Le Gardeur de Repentigny, ouvre en 1700, à Montréal, sa propre fabrique de draps où vingt métiers à tisser approvisionneront la région de Montréal en tissus variés de lin et de laine. Plus tard, c'est l'industrie du sucre d'érable qui retiendra l'attention de cette femme d'affaires. Elle en vendra jusqu'à 30,000 livres par an soit, écrit l'historien Jacques Lacoursière, «une fois et quart le salaire du Gouverneur de la Colonie». Les filles Duplessis, aux Trois-Rivières, possèdent un magasin général fort cossu et de nombreuses femmes administrent seules des seigneuries. Même le commerce illicite semble avoir occasionnellement tenté nos aïeules. J. Lacoursière rapporte ainsi le cas de Marguerite le Gardeur de la Potherie, femme de l'ancien gouverneur des Trois-Rivières, qui est accusée, en 1665, d'être «la plus importante vendeuse de boisson de contrebande de toute la Colonie...»

    Une femme instruite

    C'est un fait qui découle de la réalité historique: à peine sorti de l'enfance et parfois encore analphabète, le jeune garçon est souvent requis pour les durs travaux de la colonisation, quand il n'est pas séduit par l'appel de la forêt et du gain facile qui découle de la traite des fourrures. Plus sédentarisées, les filles jouissent en contrepartie d'une éducation beaucoup plus prolongée. Tant aux Ursulines de Québec que chez les Darnes de la Congrégation qui s'établissent peu à peu dans toutes les régions, les paysannes y côtoient des filles de seigneurs et de militaires. Les pères cultivateurs concluent souvent avec les supérieures des accommodements qui arrangent les deux parties: les frais de scolarité seront souvent payés en espèces. Mgr Sinay se réjouit donc de voir oeufs, volailles et légumes frais figurer sur la table des réfectoires en échange de l'éducation de plus en plus poussée de ses ouailles campagnardes.

    Bientôt la supériorité intellectuelle des femmes cornmence à frapper certains observateurs, comme Dainville:

    La superstition règne encore dans le Canada, mais les femmes, mieux élevées que les hommes et généralement plus instruites, y ont grande influence. Le Canadien consulte toujours sa femme lorsqu'il s'agit d'affaires importantes et il est rare qu'il ne suive pas son avis.

    Longtemps dans les campagnes, ce seront les femmes qui feront la lecture des «gazettes» aux hommes, qui assumeront la comptabilité de la ferme, rédigeront la correspondance, tiendront le budget et les petites annales de la famille. L'exemple trop ignoré, mais non moins efficace, de Dorimède Desjardins mérite d'être cité ici comme caractéristique de cette longue tradition d'excellence: tandis que son célèbre Alphonse parcourait la province pour y répandre l'idéal coopératif, Dorimède assumait vaillamment, à elle seule, la gérance de la première caisse populaire du Mouvement Desjardins, dans sa petite maison de bois de Lévis.

    Mais revenons au Régime français. En 1754, Franquet s'alarme même de ce décalage qualitatif entre garçons et filles et craint que ces jeunes paysannes très tôt initiées, dans les couvents, aux raffinements de la culture et des manières n'en viennent à mépriser les futurs épouseurs en «souliers de beu»:

    Une jeune fille instruite fait la demoiselle, elle devient maniérée, elle veut prendre un établissement à la ville, il lui faut un négociant et elle regarde au-dessous d'elle l'état dans lequel elle est née.

    On croirait presque entendre les notables des années '40 tonner contre les prétentions des premières Québécoises à vouloir poursuivre des études classiques! Mademoiselle Angélique, le personnage compassé d'Un homme et son péché, est une descendante directe de ces «femmes savantes» de la Colonie...

    Le Chevalier de la Pause, au XVIIe siècle, trouve, quant à lui, nos compatriotes «assez propres dans leurs maisons et, en général, plus spirituelles que les hommes dans tous les ordres». Voilà pour la préséance des choses de l'esprit sur celles du ménage. La naturaliste suédois Peter Kalm, de son côté, note qu'elles sont très exigeantes en matière de correction grammaticale: «Les belles dames du Canada ne peuvent entendre aucun barbarisme ou expression inusitée sans rire.»

    Une femme enjouée qui aime la vie

    Car elles rient à gorge déployée nos mères! Les a-t-on assez caricaturées, déplore toujours Robert-Lionel Seguin dans sa Vie libertine en Nouvelle-France, en prétendant en faire tantôt des rabat-joie et des parangons de vertu, tantôt des dévoyées! Nos Québécoises d'autrefois sont au contraire des créatures remplies d'humanité, habituées à prendre des initiatives personnelles rapides dans des circonstances souvent difficiles, à penser librement lorsqu'elles se trouvent placées en situation de responsabilité. Leur vie exigeante, soumise aux impératifs d'une colonisation rapide, ne leur épargne certes ni les maternités ni les charges! Mais en revanche, lorsque sonne l'heure de danser, de festoyer et de rire, on les retrouve bonnes premières à la tête du plus endiablé des cotillons. Et sus à l'évêque et au gouverneur qui prétendraient, par leurs mandements tracassiers, s'opposer à leur loisir favori! Tout au long du Régime français, les interdictions, tant civiles que religieuses, prononcées contre la danse pleuvront sur le dos impavide des Québécoises comme autant de gouttes de pluie sur un plumage de canard...

    Les ethnologues Madeleine Ferron et Robert Cliche, dans Quand le peuple fait la loi, expliquent d'ailleurs comment il serait faux d'imaginer les moeurs de nos ancêtres paysans à partir des interdits écrits de la morale officielle. Dans les campagnes, tout respect dû au gouverneur et à leur curé, les premières Québécoises obéissent plus volontiers à une loi Populaire non écrite, souple, tolérante, mais non moins contraignante, et qui révèle chez elles et chez leurs compagnons un grand équilibre humain dans les jugements qu'ils portent sur les situations morales de leur temps. Des traditions vivaces comme (de mariage à la «gaumin», le «charivari» ou le «baptême sans le voile» établissent assez clairement que nos ancêtres estimaient que le seul mariage reconnu devait être le mariage d'amour, que la sexualité avait ses exigences normales et que les enfants nés hors mariage n'étaient en rien inférieurs aux autres.

    Voir dans nos ancêtres des femmes ternes, moroses et réprimées, c'est donc oublier le portrait troublant qu'en font les chroniqueurs masculins de leur époque. Le voyageur Sales de Laterrière trouve pour sa part qu'en cette colonie «le sexe y est très beau, poli et fort insinuant». L'intendant Hocquart écrit au Roi qu'ici «toutes aiment la parure et qu'il n'y a pas de distinction de classe». La Potherie constate que «lorsqu'elles (les Canadiennes) entreprennent un amant, il lui est difficile de n'en pas venir à l'hyménée». En 1753, un militaire de la garnison de Québec rempli de parti pris déclare que les femmes de cette ville l'emportent sur les hommes par la beauté, la vivacité, la gaieté, l'enjouement; elles sont coquettes et galantes, préfèrent les Européens aux gens du pays. Les manières douces y sont communes, même dans les campagnes.

    Le penchant fréquent des Québécoises pour les Européens hâbleurs et beaux parleurs ne semble donc pas dater d'hier... Le baron de Hontan est plus réservé et moins dithyrambique. En 1704, il écrit:

    Le sang de Canada est fort beau, les femmes y sont généralement belles, les brunes y sont rares, les sages y sont communes... elles n'ont l'air ni provincial, ni bourgeois, ce sont de vraies femmes du monde; elles aiment le luxe au dernier point et c'est à, qui mieux prendra les maris au piège.

    Robert-Lionel Seguin enfin, soucieux d'humaniser le trop austère portrait de la première infirmière de Ville-Marie, nous détaille, avec force détails froufroutants, l'inventaire notarié, dressé après sa mort, de la fabuleuse garde-robe de Jeanne-Mance où figure, entre autres colifichets, une affriolante «paire de jarretières confectionnées en satin de Paris et ne mesurant pas moins de quatre doigts de largeur...» Nous voilà fort éloignés ici des images pieuses: la fondatrice de l'Hôtel-Dieu ne possédait pas moins de 150 robes d'importation européenne au moment de son décès! Allez vous étonner, après cela, de trouver «de la poudre à joue et du fard même dans les campagnes les plus reculées» et d'y rencontrer des paysannes qui vont aux champs troussées de trois jupes superposées ayant pour noms «la modeste, la friponne et la secrète...»


    De la Conquête anglaise à l'Acte d'Union

    Avec la Conquête et les premières années du Régime anglais, le comportement de ces «créoles du Canada», dont le père François-Xavier de Charlevoix disait qu'elles «étaient trop éprises de liberté», ne semble pas changer notablement. Les voyageurs et les militaires anglais continuent, à, la suite de leurs prédécesseurs français, de noter à leur tour tantôt l'esprit frondeur et le goût marqué pour la discussion, tantôt la beauté et la coquetterie du beau sexe canadien...

    Durant les trente premières années du Régime anglais d'ailleurs, Londres se garde bien de trop opprimer sa nouvelle conquête. La révolte et l'esprit d'indépendance grondent dans leurs colonies américaines et toute forme excessive de répression civile ou religieuse risquerait de jeter dans les bras de la révolution américaine ces Canadiens français catholiques qui maugréaient déjà contre le régime seigneurial du temps de leurs maîtres français. Moins par grandeur d'âme que par tactique politique, notent Lacoursière, Provencher et Vaugeois, les premiers gouverneurs anglais, de concert avec le Parlement de Londres, concèdent peu à peu un embryon de système parlementaire assorti de libertés religieuses à leurs nouveaux colonisés. Mais, bien sûr, ils s'assurent au préalable que ce «gouvernement par la majorité» jouera, dans les faits, en faveur du conquérant.

    C'est ainsi qu'en 1791 l'Acte constitutionnel accordera, entre autres droits civils, le droit de vote aux femmes canadiennes qui possèdent des propriétés foncières. On ne s'est pas suffisamment arrêté, je crois, sur ce cadeau surprenant fait aux citoyennes d'une société paysanne du XVIIIe siècle largement décapitée de ses élites traditionnelles. Certains ne voudront y voir qu'un cadeau symbolique et sans conséquences. Je crois, pour ma part, qu'il serait imprudent de réduire ce geste à une idée saugrenue du conquérant et de refuser de voir que le geste en question répondait naturellement à une situation de faits, vécue dans la colonie au niveau de la Politisation de plusieurs femmes et de leur implication dans la propriété foncière.

    Sous le Régime français déjà, on avait vu des Canadiennes riposter à plusieurs reprises à certains diktats de l'autorité civile. On les voit «monter à Québec» manifester publiquement leur colère devant le palais du Gouverneur contre le rationnement du pain ou l'obligation de manger de la viande de cheval.

    Simon Sanguinet, dans son mémoire sur l'invasion américaine de 1775, cite des femmes parmi les Plus ardents défenseurs des insurgés. À Saint Vallier de Bellechasse, la veuve Gabourie tenait des assemblées qu'elle présidait, tentant de soulever les esprits contre le gouvernement et à les animer en faveur des rebelles. Pour mieux parvenir à son but détestable, elle leur faisait boire des liqueurs fortes.

    À Sainte Marie-de-Beauce, raconte Jacques Lacoursière, une autre «beauceronne insoumise», la femme du capitaine de milice Pierre Parent, multiplie elle aussi les discours et s'acharne à dénoncer «les mille impertinences des curés» qui prêchent la soumission aux autorités anglaises (voilà pour «the priest ridden province...»). À Saint-Pierre de IIIe d'Orléans, la femme d'Augustin Chabot, baptisée «la reine de Hongrie», a «perverti par ses discours séditieux, en courant les maisons d'un bout à l'autre, presque tous les habitants». À la Pointe-aux-Trembles, deux belles-soeurs, les femmes de Jean et Joseph Goulet, s'illustrent à leur tour dans l'usage massif qu'elles font de la méthode du «porte à porte».

    Ce n'est donc vraisemblablement pas à des citoyennes ignorantes et indifférentes à la chose publique que le droit de vote est accordé en 1791; mais, entre autres choses, à certaines agitatrices en puissance dont il convient de canaliser les velléités d'indépendance. Certes, le droit de vote s'exercera jusqu'en 1874 à scrutin ouvert, ce qui fera redouter pour les électrices les pressions verbales et les manifestations inconvenantes qui entouraient fréquemment le processus du vote. Néanmoins, aux élections de 1809, raconte Lacoursière, Madame Joseph Papineau se présentera sans broncher devant l'officier d'élection et déclarera calmement qu'elle vote pour son fils, «monsieur Louis-Joseph Papineau, car je crois que c'est un bon et fidèle sujet». Quant à ces femmes anonymes qui forment, selon l'expression de Micheline Dumont-Johnson, «le gros des effectifs féminins», trop peu de recherches actuelles nous permettent de préciser jusqu'à quel point les circonstances extérieures permirent à celles d'entre elles qui étaient propriétaires d'exercer ce fameux droit de vote. Mais, quo' qu'il en soit, ce droit n'avait pu leur être accordé que dans l'optique d'un bon calcul politique et pour se concilier la sympathie de citoyennes influentes et psychologiquement capables de l'exercer.

    Lors du soulèvement de 1837 et 1838, leur politisation ne se relâche pas. En août '37, les femmes du village de Saint-Benoît forment l'Association des dames patriotiques du comté des Deux-Montagnes sous l'instigation de la femme du notaire Girouard. Le secrétaire du comité central et permanent des Patriotes écrit d'elles qu'elles se préparent à prendre toutes résolutions utiles pour «faire réussir la cause patriotique en autant que la faiblesse de leur sexe le leur permette». Celles d'entre elles qui ne peuvent manier le fusil avec les insurgés s'activeront donc à leur couler des balles dans leur arrière cuisine...

    L'influence de telles femmes devait indéniablement être redoutée par les autorités anglaises puisqu'en 1837 le trihebdomadaire montréalais La Quotidienne rapporte le fait cocasse suivant qui traduit bien, selon Lacoursière, l'atmosphère de l'époque et n'est pas sans rappeler le souvenir des arrestations arbitraires de 1970 où de nombreuses femmes furent également impliquées.

    On nous rapporte que le jour de Noël vers quatre heures du matin, trois vieilles femmes ont été arrêtées à la porte de la ville, au bout du faubourg Québec. Elles venaient pour la messe du point du jour, armées de leurs chapelets et de leurs livres de prières. Elles furent détenues assez longtemps pour perdre la messe à leur grand regret (...) Elles persistent à dire qu'elles n'avaient aucune intention de prendre la ville.

    L'Acte d'Union, une ère d'effacement pour les femmes ulcérés par le soulèvement des Patriotes, les maîtres anglais regrettent amèrement d'avoir trop laissé la bride sur le cou à ce peuple rebelle. Des mesures de répression sont prises rapidement: onze Patriotes sont pendus, des dizaines d'autres exilés. Lord Durham, mandé d'urgence de Londres, rédige son fameux Rapport et préconise un nouveau système politique propre à minoriser définitivement l'influence des Canadiens. Ce nouveau système qui verra le jour trois ans plus tard sous la forme de l'Acte d'Union, l'historien Vaugeois le considère à juste titre comme «une seconde conquête».

    Dans le sillage de ces diverses mesures répressives, deux groupes significatifs vont bientôt se voir enlever leur droit de vote. Les prêtres en 1843 et les femmes en 1849, ce qui en dit assez long sur l'influence politique que l'on prêtait alors en haut lieu à ces deux catégories bien spéciales de citoyens...

    La suppression du droit de vote des femmes propriétaires, voilà qui semble résumer à peu de choses les mesures antiféministes directes de l'Acte d'Union. En réalité, cette ère d'effacement souhaitée pour les «insoumises» canadiennes s'inaugure en 1840 et perdurera durant tout le début de la Confédération jusqu'à la seconde guerre mondiale, grâce à l'influence indirecte d'un nouveau style de tutelle cléricale. C'est de cette période charnière de 1840 qu'origine à bon droit le stéréotype de la Québécoise aveuglément «Soumise à ses curés». Mais là encore, nous le verrons, une généralisation hâtive de ce stéréotype serait loin de répondre à la réalité complexe de cette période morne et grisâtre pour le féminisme québécois.

    Dès le début de la Conquête, mais particulièrement après l'Acte d'Union, l'Église canadienne naissante passe sous la tutelle d'un monarque protestant. Dès lors, ses rapports avec l'envahisseur seront fatalement ceux de la négociation: son droit de célébrer et d'enseigner lui sera offert en troc contre l'assurance d'une prédication constante de docilité et de soumission. La paix dans les colonies vaut bien une messe! Le haut clergé canadien fera donc un choix historique conforme à la fois à ses intérêts pastoraux immédiats et à la théologie romaine officielle touchant l'origine divine de l'autorité civile, à plus forte raison lorsque cette dernière autorité est de caractère monarchique. Les premiers accents séculiers et libertaires de la future Révolution française ne laissent pas alors d'inciter les évêques d'ici à voir dans la conquête anglaise un événement de caractère providentiel qui a mis par avance leurs ouailles à l'abri de ces idéologies pernicieuses et laïques.

    Les velléités de collaboration entre les Beaucerons «insoumis» et les troupes du général Arnold en 1775, puis la rébellion des Patriotes de 1837-1838 attireront donc les foudres épiscopales sur l'action des résistants. La lecture du mandement de Mgr Briand contre les Beaucerons sympathiques à la cause américaine illustre bien le style de «collaboration» qui unissait alors haut clergé et pouvoir civil. Haut clergé faut-il préciser, car même à cette époque, le monolithisme doctrinal était loin d'être réalisé. Dans la vallée du Richelieu, comme dans celle de la Chaudière, des curés-paysans appuyaient les projets de leurs paroissiens insurgés. Lorsque l'épiscopat leur enjoignit de refuser la sépulture chrétienne aux rebelles, certains de ces pasteurs choisiront l'exil volontaire afin de n'avoir pas à opter entre l'excommunication et le désaveu de leurs frères combattants.

    Si ces curés-paysans étaient si près du peuple et de ses revendications, les éducatrices religieuses de l'époque, issues de la même paysannerie qu'eux, l'étaient tout autant face au rôle tenu par les femmes dans leur société d'origine. Par rapport à la société européenne, les Soeurs canadiennes sont donc à l'avant-garde de l'excellence. Le père Pierre-Adrien Talmon, oblat de Marie-Immaculée, écrit le 5 avril 1843 à Mgr Charles Eugène de Mazenod, fondateur de la Communauté :

    Les Soeurs de Marseille qui doivent venir s'établir au Canada auront à soutenir avec avantage le parallèle qu'on fera d'elles avec les Soeurs du pays. Veuillez donc les bien choisir. Prenez les meilleures, les plus instruites, celles qui réuniront le plus de connaissances et qui connaîtraient, s'il se peut, la musique et le dessin.

    Ce n'est donc pas à des arriérées et à, des sous-développées que Mgr Bourget, archevêque de Montréal et grand importateur de communautés européennes enseignantes, aura affaire! Mais en soumettant brusquement les jeunes Canadiennes à cette nouvelle influence étrangère, le prélat sait trop bien ce qu'il fait ; il implante chez nous une spiritualité féminine d'effacement, de mépris pour la curiosité intellectuelle et de méfiance à l'égard de la liberté de pensée qui avait été jusque-là inconnus dans notre tradition féminine. Relisons le Cours de pédagogie pour Jeunes filles de l'abbé Jean Langevin, édité à, Québec en 1865, les admonitions du père Zacharie Lacasse de 1892, parcourons les homélies destinées aux femmes de la Paroisse de Montréal au XIXe siècle et qu'a réunies le professeur Louis Rousseau de l'U.Q.U.A.M. Partout on y met en garde les femmes contre l'activité intellectuelle, la coquetterie, la lecture des romans, la participation à la vie mondaine ou aux débats politiques. Partout on les incite à demeurer sagement au foyer et à s'y adonner aux travaux manuels qui protègent l'esprit contre les pensées futiles. On leur prêche enfin l'abnégation, le service des autres et la résignation aux épreuves de la vie. À la même époque, Mgr Forbin-Janson, évêque de Nancy, en France, entreprend ici une vaste série de retraites paroissiales qui déclencheront un important mouvement religieux. À la faveur de ce «renouveau spirituel», toute une mystique féminine, faite tout autant de rigorisme bourgeois jusque-là inconnu dans nos moeurs paysannes que de spiritualité janséniste européenne, se met à façonner et à modeler le discours officiel sur la place de la femme dans la société et la religion québécoises.

    Les principaux traits de la femme idéalisée par ce nouveau discours seront le sédentarisme, la fécondité, l'ignorance et la pauvreté. Arthur Buies écrit dans La Lanterne du 11 mars 1869 au sujet de cette dernière «vertu»:

    L'avantage d'une fille est de naître pauvre et de continuer de l'être. Elle sera femme, celle-là. L'autre, celle qui a le malheur d'être riche, ballottée de prétendants en prétendants, esclave du choix qu'on aura fait Pour elle, seule à ne pouvoir exprimer sa volonté dans le flot d'intrigues qui l'enveloppe, verra sa belle jeunesse se flétrir dans des voeux stériles, ou son mariage devenir le tombeau de ses espérances.

    Nous voilà loin ici de la joyeuse insoumise du Régime français qui faisait tourner l'oeil aux voyageurs étrangers et leur tenait tête dans les discussions...

    Mais si le discours officiel se referme sur les Québécoises comme le couvercle d'une marmite, son étanchéité est-elle si absolue qu'on a bien voulu le laisser croire? Sur le chapitre de cette natalité forcée que le discours des élites officielles prétendait leur imposer au nom de la morale matrimoniale, il ne semble pas, en dépit de la réalité historique indéniable de la «revanche des berceaux», que leur soumission ait été aussi absolue qu'on l'aurait souhaitée en haut lieu. Au Québec, pour la décade 1760-1770, le taux de natalité avait été de 65.3 par mille habitants; de 1830 à 1840, 60.1; de 1840 à 1850, 55.6; de 1850 à1860, 45.0; de 1870 à 1875, 47.3. Pour la période allant de 1875 à 1920, c'est en 1893 que le taux de natalité est le plus bas, soit 33.4, et en 1909 qu'il atteint le sommet, soit 41.2. Chose intéressante à noter, souligne incidemment Lacoursière, la période de «grande foi» et de religion de chrétienté omniprésente coïncide avec l'époque où le taux des naissances illégitimes est à la hausse! De 5.5 par mille habitants pour la décade 1801-1810, le taux passe à 7.41 (1831-1840), puis à 8.07 (1841-1850), à 10.88 (1851-1860) pour atteindre son sommet avec 17.15 avec l'entrée en vigueur de la Confédération (1861-1870)... Les curés pouvaient toujours causer, il y avait certes, dans les faits, matière à d'abondantes homélies.


    La grande noirceur, ou le clérico-nationalisme

    Au début du siècle, le messianisme religieux et l'aversion de Rome pour les nationalismes de tous poils incitent encore davantage les autorités romaines préoccupées par l'Action française de Maurras à prêcher la soumission à leurs ouailles canadiennes. En 1910, Mgr Bourne est expédié au Congrès eucharistique de Montréal afin d'inciter les Canadiens français à adopter désormais la langue de la majorité en Amérique du Nord afin d'y être des missionnaires plus efficaces de la foi catholique. Le chef nationaliste Henri Bourassa se rebiffe et réplique par un superbe discours improvisé à la gloire de la langue française et que des générations d'écoliers mémoriseront avec ferveur. Sur le chapitre de l'émancipation féminine toutefois, les chefs nationalistes ne seront guère plus encourageants que le clergé. Le fondateur du Devoir ne cesse de détourner les femmes des turpitudes et des intrigues de la vie politique:

    Que les femmes les plus intelligentes et les plus avancées fassent porter leurs efforts sur tous les points où leur influence de femmes peut s'exercer, avec des arguments que seuls le coeur et le charme de la femme peuvent trouver; elles atteindront plus sûrement leur but que par des conférences, des meetings, et des comités électoraux.

    Ce n'est pas, poursuit l'éditorialiste, en raison d'une «infériorité réelle ou imaginaire» que la femme doit être tenue à l'écart de ces âpres débats; mais, de fait, elle est exemptée de certaines tâches incompatibles avec sa nature et Ses fonctions primordiales qui sont: la maternité, l'éducation des enfants et la gouverne intérieure du foyer sous la gouverne du père.
    (Le Devoir, 5 mars 1925)

    Olivar Asselin dans Le Matin du 11 février 1922 allait plus loin. Selon le pamphlétaire, (la femme) sera mère d'autant plus distraite, épouse d'autant moins attentive qu'elle sera citoyen plus consciencieux...

    Et il Précise galamment:

    Ce phénomène s'explique uniquement par certaines infériorités congénitales, identiques à, l'inégalité détaille dont souffre la femelle du haut en bas de l'échelle animale.

    Telles sont les barrières d'hostilité auxquelles les premières suffragettes des années '20 se heurtent lorsque, regroupées autour de Marie Gérin-Lajoie, Idola Saint-Jean et Thérèse Casgrain, elles commenceront à revendiquer le retour du suffrage féminin. Ces barrières sont longues et résistantes. Vingt ans, trente ans après Bourassa, Gérard Filion, autre directeur du Devoir, s'esclaffe lorsque les féministes demandent que la mère de famille devienne bénéficiaire des allocations familiales: le procédé, écrit-il, lui fait penser «aux primes pour les veaux» que le Gouvernement octroie dans les campagnes aux propriétaires des vaches les prolifiques.

    Quand à Mgr Gauthier, archevêque de Montréal, il est péremptoire dans un discours du 4 avril 1928 :

    Le féminisme est une maladie qui a besoin d'être guérie Par d'autres oeuvres que par celle de la politique.

    Chose curieuse, notent les historiennes Yolande Pinard et Marie Lavigne dans Les femmes dans la société québécoise (au Boréal-Express), les communautés religieuses féminines, si elles se conforment extérieurement au discours officiel des élites clérico-nationalistes en la matière, n'en occupent pas moins des fonctions de leadership fort importantes dans le domaine de la santé, des oeuvres sociales et de l'éducation. Il est significatif d'ailleurs de retrouver une suffragette célèbre, Marie Gérin-Lajoie, comme fondatrice d'une communauté vouée à l'action sociale, les Soeurs du Bon-Conseil. Ainsi, en dépit des foudres cléricales constantes lancées contre le travail de la femme à l'extérieur du foyer, les Soeurs Grises de Montréal ouvrent des crèches dans les quartiers populaires afin d'accueillir les enfants des travailleuses forcées d'aller chercher en usine un complément indispensable au salaire insuffisant du père de famille. De même, «en douceur et mine de rien», comme le raconte Lysianne Gagnon, les religieuses enseignantes ouvrent les premiers cours classiques pour jeunes filles sous le gracieux prétexte d'offrir à ces messieurs «des épouses éclairées, cultivées et plus dignes d'eux...» En réalité, toutes celles qui ont étudié sous leur douce férule se souviennent que ces maîtresses femmes, fort habiles à dénicher des subventions pour leurs collèges, nourrissaient des ambitions universitaires pour toutes leurs finissantes. Mais, sages et circonspectes, sans doute, elles se gardaient bien d'en souffler mot à Monseigneur lorsque ce dernier venait en visite officielle dans leur couvent...

    Inutile de dire que dans un climat de suspicion pareille, les féministes des années '40 associent forcément à l'idéologie de leurs adversaires l'influence conjuguée de la religion catholique et du nationalisme québécois. Partout ailleurs dans le monde, l'itinéraire du féminisme semble leur donner raison: c'est en effet dans les pays anglo-saxons et protestants que les luttes des femmes progressent le plus rapidement, tandis qu'elles piétinent et se heurtent à l'incompréhension dans les pays latins et catholiques. Lorsqu'elles obtiennent enfin leur droit de vote en 1940, sous le régime libéral d'Adélard Godbout, les Canadiennes françaises du Québec sont bien conscientes d'être les dernières de la Confédération à l'obtenir. Le féminisme québécois portera longtemps, d'ailleurs, la marque de ces circonstances particulières où il lui avait été démontré que sa victoire tardive avait été, en grande partie, redevable à l'appui fraternel des femmes du Canada anglais.


    Un modèle de participation qui renouera avec nos origines

    On comprend alors mieux pourquoi, au terme d'une relecture de l'histoire de cette époque amère, plusieurs féministes québécoises d'aujourd'hui se montrent encore méfiantes à l'endroit du «nouveau nationalisme» incarné par le Parti québécois et pourquoi certaines d'entre elles y subodorent encore une résurgence de la vieille misogynie clérico-nationaliste d'hier.1 Pour faire tomber cette méfiance bien explicable, sans doute le nouveau nationalisme québécois devra-t-il désormais prouver aux femmes, non seulement qu'il en est un de modernité, de changement et d'idéal démocratique, mais encore que la place qu'il propose aux femmes d'occuper dans son projet de société est en continuité avec le premier modèle culturel de participation que les femmes s'étaient donné avec les hommes, à l'époque où, comme aujourd'hui, le Québec se proposait à eux comme un vaste chantier dont ils étaient les pionniers et les premiers artisans.


    Note
    1 Voir MICHÈLE JEAN, Québécoises du 20e siècle, Montréal, Ed. Quinze.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Hélène Pelletier-Baillargeon
    Journaliste, auteur de Le pays légitime, Leméac, 1979.
    Mots-clés
    Vie culturelle
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