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    Dossier: Esclavage

    L'esclave à Rome sous l'Empire

    Gaston Boissier
    «La famille et la société antiques reposaient sur l'esclavage; il n'est pas possible de les comprendre sans lui à Rome, non seulement l'influence de l'esclave est dominante dans la maison, mais il lui est arrivé sous l'empire d'être souveraine dans l'état. Tacite a dit ce mot cruel sur les césars: «Ils sont les maîtres des citoyens et les esclaves des affranchis». On est donc sûr, quand on étudie l'histoire politique ou les mœurs privées de cette époque, de rencontrer toujours devant soi ce personnage obscur et important sans lequel rien ne s'explique, et il tient trop de place alors dans les intrigues de la vie publique comme dans les crises de la vie intérieure pour qu'on ne soit pas très curieux de le bien connaître.» (G. Boissier)
    ÉTUDES DE MŒURS ROMAINES SOUS L’EMPIRE

    IV.
    L’ESCLAVE

    La famille et la société antiques reposaient sur l'esclavage; il n'est pas possible de les comprendre sans lui à Rome, non seulement l'influence de l'esclave est dominante dans la maison, mais il lui est arrivé sous l'empire d'être souveraine dans l'état. Tacite a dit ce mot cruel sur les césars: «Ils sont les maîtres des citoyens et les esclaves des affranchis». On est donc sûr, quand on étudie l'histoire politique ou les mœurs privées de cette époque, de rencontrer toujours devant soi ce personnage obscur et important sans lequel rien ne s'explique, et il tient trop de place alors dans les intrigues de la vie publique comme dans les crises de la vie intérieure pour qu'on ne soit pas très curieux de le bien connaître.

    Cela n'est malheureusement pas très facile. Les sociétés ne montrent volontiers que leurs étages supérieurs, et l'histoire ne nous entretient guère que des grands personnages et des classes élevées. Quand on veut pénétrer plus bas, il semble naturel de s'adresser à la comédie, qui peint la vie bourgeoise et représente les petites gens. La comédie romaine fait souvent agir et parler les esclaves; il n'y a presque pas de pièce où elle ne les montre aux prises entre eux ou en lutte avec leurs maîtres. Aussi tous ceux qui se sont occupés de l'esclavage à Rome ont-ils fait des emprunts très nombreux aux auteurs comiques. Ils n'ont pas eu de peine à tirer de leurs ouvrages des tableaux très animés de la vie servile; mais ces tableaux sont-ils aussi vrais qu'agréables? On en peut douter. Je ne crois guère, quoiqu'elle en affiche la prétention, que la comédie soit jamais l'image exacte de la société. Les exemples que nous avons sous les yeux nous font voir qu'elle peint plus volontiers l'exception que la règle, et qu'elle l'exagère encore par le besoin d'amuser. A ce motif général de nous défier des peintures du théâtre comique, il faut en joindre un autre qui est particulier à la comédie romaine. On sait que Plaute et Térence imitent les poètes grecs, et qu'ils se contentent souvent de les traduire. Il est difficile de reconnaître si les scènes qu'ils nous présentent sont empruntées à leurs modèles ou tracées d'original, et l'on court le risque avec eux de confondre deux civilisations distinctes, d'appliquer à Rome ce qui ne convient qu'à la Grèce. Quelque agrément qu'on éprouve à se servir de leurs ouvrages, il ne faut donc le faire qu'avec les plus grandes précautions, et le plus souvent il est sage de s'en abstenir. C'est un grand sacrifice qu'on s'impose, car, si l'on y renonce, on est réduit à recueillir les renseignements épars et rares que contiennent les écrivains des diverses époques. Encore faut-il avoir soin de choisir. Tous les témoignages n'ont pas la même valeur; ceux des moralistes, par exemple, doivent être suspects. Ils sont généralement en guerre avec la société, et font profession de voir le monde en laid. Je me rie davantage aux écrivains moins relevés, qui ne prêchent pas de doctrine, qui disent ce qu’ils voient et prennent l'homme comme il est, aux savants, aux économistes, aux agronomes. Les inscriptions surtout méritent toute confiance. Elles sont d'ordinaire courtes et sèches, elles éveillent la curiosité sans la contenter; mais les faits qu'elles nous apprennent sont certains, ils ont l'avantage de s'offrir au hasard, de n'avoir pas été triés et choisis pour la défense d'une thèse. C'est à nous de chercher parmi ces milliers de tombes où les esclaves nous racontent leur vie en cieux ou trois mots ce qui se présente le plus souvent, ce qui peut être considéré comme la règle et la loi, et de refaire ainsi le tableau de leur destinée avec les documents qu'ils nous ont laissés eux-mêmes.

    Essayons donc, avec ces secours, de pénétrer dans l'existence de l'esclave. Comme nous ne pouvons pas embrasser toute l'histoire romaine à la fois, plaçons-nous dans cette pleine lumière du siècle d'Auguste, pendant l'époque qui s'étend de Cicéron à Sénèque , au moment où les mœurs s'adoucissent, où se préparent dans l'opinion les belles lois des Antonins, et, pour mettre quelque ordre dans ces recherches, suivons pas à pas l'esclave dans son passage à travers la famille depuis le moment où il y entre par la naissance ou l'achat jusqu'à celui où il en sort par l'affranchissement ou par la mort.
    - I -

    Les esclaves que contenait une grande maison romaine provenaient de deux origines différentes: ou ils avaient été achetés, ou ils étaient nés dans la maison même d'un père et d'une mère esclaves. On appelait ces derniers vernœ, et on les estimait plus que les autres. Ce sont ceux que dans les inscriptions les maîtres traitent avec le plus d'égards et de tendresse. On les supposait attachés à la famille au soin de laquelle ils étaient nés. D'ailleurs ils n'avaient pas été flétris par l'humiliation de la vente publique, et c'était beaucoup. L'esclave acheté avait paru sur un marché, les pieds marqués de blanc, avec un écriteau au cou qui indiquait ses qualités et ses défauts; on l'avait exposé sur des tréteaux, on l'avait fait sauter, tourner, marcher, courir, rire et parler. Celui qui était né dans la maison avait au moins échappé à cet examen ignominieux. Il semblait qu'il eût moins perdu de sa dignité d'homme, et qu'il dût être plus capable d'un noble sentiment. Aussi se montrait-il lui-même si fier de ce titre de verna qu'il le gardait quelquefois et le faisait inscrire sur son tombeau après qu'on l'avait affranchi.

    [L'esclave, symbole de richesse]
    Le nombre des esclaves que ces deux sources de la servitude, la naissance et l'achat, introduisaient ainsi à Rome devait être très considérable. Le Syrien ou le Numide que l'intendant d'un grand seigneur venait d'acheter dans la rue de Suburra ou près du temple de Castor pour être coureur ou cuisinier était sûr, en entrant dans le palais de son nouveau maître, de s'y trouver en nombreuse compagnie. Les moralistes se plaignent que dans les grandes maisons les serviteurs se comptent par milliers, et l'on ne peut pas les accuser ici d'exagérer, Tacite et Aline parlent comme eux. dans la satire de Pétrone, Trimalcion, qui ne connaît pas la dixième partie des esclaves qu'il possède, se fait rendre compte tous les matins du nombre de ceux qui sont nés pendant la nuit sur ses domaines. Ce n'est pas là, comme on pourrait le croire, une scène de fantaisie, et l'histoire confirme le roman. Sénèque nous raconte à peu près la même chose d'un affranchi de Pompée. Cet affranchi avait, lui aussi, des légions d'esclaves, et, selon la coutume des bons généraux, qui se tiennent au courant du nombre de leurs soldats, un secrétaire était chargé de lui apprendre tous les jours les changements que la naissance, la vente ou la mort avaient faits la veille dans cette armée.

    Aujourd'hui la fortune est plus également répartie entre tout le monde, la vie est devenue plus modeste, et nous avons quelque peine à concevoir ce que pouvait être la maison de ces grands seigneurs de l'ancienne Rome. Qu'on se figure un de ces riches patriciens ou chevaliers qui possédaient quatre ou cinq mille esclaves, comme ce Cæcilius dont parle Pline l'Ancien. Cette multitude entassée dans les palais ou disséminée dans les fermes appartient à des nations différentes, parle des langues diverses; de plus chaque peuple a sa spécialité. La Grèce fournit surtout les grammairiens et les savants, les Asiatiques sont musiciens ou cuisiniers, de l'Égypte viennent ces beaux enfants dont le babil déride le maître, les Africains courent devant sa litière et écartent les passants. Quant aux Germains, avec leur grand corps et leur tête juchée on ne sait où (caput nescio ubi impositum), ils ne sont bons qu'à se faire tuer dans l'arène pour le plus grand plaisir du peuple romain. Il faut bien établir quelque ordre dans cette confusion: on les classe par nations, on les distingue par la couleur de leur peau (per nationes et colores), ou, ce qui est plus ordinaire, on les divise en groupes de dix ou décuries, avec un décurion qui les commande. Au-dessus de tous les décurions, on place à la campagne le fermier (villicus), à la ville les intendans (dispensatores). C'est un souci, on le comprend, de faire vivre cette foule. Il est de règle que dans une maison bien ordonnée le maître n'achète rien au dehors, qu'il trouve chez lui de quoi entretenir tout son monde. Ses domaines lui fournissent toute sorte de denrées, ses maisons de ville contiennent des ouvriers de tous les métiers. Pour n'être pas pris au dépourvu, il entasse des provisions de toute espèce dans d'immenses magasins dont il ne connaît pas toujours la richesse. On raconte qu'à l'époque où, comme aujourd'hui, le théâtre s'efforçait d'attirer la foule par l'éclat de la mise en scène, un directeur qui avait à vêtir un grand nombre de ses figurants et qui n'en voulait pas faire la dépense s'adressa à Lucullus et le pria de lui prêter une centaine de tuniques. «Cent tuniques! répondit le riche Romain, où voulez-vous que je les prenne? Néanmoins je ferai chercher.» Le lendemain, il en envoyait cinq mille. L'administration de ces immenses fortunes devait donner beaucoup de peine. Aussi le maître se dispensait-il souvent de s'en occuper. Tout entier au plaisir, il abandonnait ses affaires à des intendants qui le volaient. Quand il consentait à les diriger lui-même, ce travail pénible n'était pas sans profit pour lui. M. Mommsen pense que, si la noblesse romaine a eu pendant des siècles le sens politique, si elle s'est montrée capable de commander au monde, c'est que chacun pouvait faire chez soi l'apprentissage du gouvernement. L'exploitation de ces vastes domaines, ces millions de sesterces à manier, ces nations d'esclaves à conduire, faisaient de tous ces grands seigneurs dès leur jeunesse des administrateurs et des financiers.

    D'ordinaire chacun imite ce qu'il voit faire au-dessus de lui, et il est d'usage que les classes inférieures reproduisent autant qu'elles le peuvent les exemples que l'aristocratie leur donne. On vient de voir qu'à Rome les patriciens mettaient leur luxe à posséder beaucoup d'esclaves; la bourgeoisie faisait comme eux. Peut-être même ce grand nombre de serviteurs est-il plus frappant encore dans les maisons modestes, tant il y semble peu en rapport avec la fortune du maître. Marcus Scaurus, qui devint plus tard un grand personnage, avait commencé par être très pauvre. Il disait dans ses mémoires que son père ne lui avait laissé que 37,000 sesterces (7,000 fr.) et dix esclaves. Assurément celui qui ne posséderait aujourd'hui que 7,000 francs pour tout bien ne se permettrait pas d'avoir dix domestiques. Le poète Horace n'était pas très riche non plus; il vivait des libéralités de Mécène, qui lui avait donné l'aisance plutôt que la richesse. Il raconte pourtant que, quand il rentre chez lui le soir, il y trouve trois esclaves prêts à lui servir son dîner. Ce diner, il nous en donne le menu: ce sont des poireaux, des pois chiches et quelques gâteaux. Ne trouve-t-on pas que c'est beaucoup de trois domestiques pour si peu de plats, et que le repas n'est pas en rapport avec le service? On se demandera peut-être comment ce nombre de serviteurs n'épuisait pas une fortune médiocre, et par quel miracle d'économie elle parvenait à y suffire; c'est qu'alors ils ne coûtaient pas autant qu'aujourd'hui. Le prix d'achat d'un esclave ordinaire était d'environ 500 francs, ce qui mettait ses gages à 25 francs par an. L'entretien était encore plus économique. Caton nourrissait les siens d'olives tombées, de saumure et de vinaigre. Il fabriquait pour eux une espèce de vin dont il a pris soin de nous laisser la recette. « Mettez dans une futaille dix amphores de vin doux et deux amphores de vinaigre bien mordant. Ajoutez-y deux amphores de vin cuit et cinquante d'eau douce. Remuez le tout ensemble avec un bâton trois fois par jour pendant cinq jours consécutifs, après quoi vous y mêlerez soixante-quatre setiers de vieille eau de mer. Ce vin se boira jusqu'au solstice. S'il en reste plus tard, ce sera de l'excellent vinaigre.» Il est vrai que les esclaves étaient un peu mieux traités sous l'empire. Sénèque semble dire qu'on leur donnait tous les mois pour leur entretien cinq boisseaux de blé et 5 deniers. En mettant le prix du boisseau à 4 sesterces, cela ne fait que 7 ou 8 francs par mois. La dépense nous paraît encore bien modeste, mais il ne faut pas oublier que les anciens, que nous accusons volontiers d'avoir été des sybarites, étaient dans leurs repas d'une frugalité qui nous effraie. Quand l'empereur Hadrien visitait ses armées, il se contentait de lard et de fromage comme les simples soldats, et ne buvait jamais que du vinaigre avec de l'eau. On connaît le menu d'Horace; ce n'est pas ainsi qu'on se figure un régime d'épicurien.

    Il n'est pourtant pas possible que, malgré la modicité des dépenses qu'ils occasionnaient, ce grand nombre d'esclaves de luxe ne fût pas pour tout le monde une cause de gêne. Pourquoi se l'imposait-on? quel motif poussait de petites gens à subir un fardeau sous lequel pliaient les plus riches? La réponse est facile: on voulait paraître. Tout le monde alors mettait sa vanité à éblouir les yeux par un cortège imposant. Les grands personnages traînaient derrière eux une armée de clients et d'amis quand ils se rendaient au Forum. Il leur fallait des centaines d'affranchis ou de serviteurs dès qu'ils sortaient de Rome. C'est ce qui les forçait à faire de leurs maisons de ville ou de campagne de véritables casernes. Sous Néron, le préfet de Rome, Pédanius Secundus, ayant été assassiné par un de ses esclaves, on arrêta comme complices tous ceux qui avaient passé la nuit sous le même toit. Il s'en trouva quatre cents. Il fallait se moquer du préjugé, comme faisait Horace, pour oser se promener seul. Un magistrat qui se permettait de n'avoir avec lui que cinq domestiques était montré au doigt. Le peuple avait même fini par mesurer l'estime qu'il faisait d'un homme au nombre de gens qui l'accompagnaient. Un avocat ne passait pas pour éloquent, s'il n'avait au moins huit serviteurs derrière sa litière. Quand il n'était pas assez riche pour les acheter, il les louait. C'était le seul moyen pour lui de trouver des causes et d'être écouté quand il parlait. Les femmes aussi s'en servaient pour attirer sur elles l'attention du public. Juvénal raconte qu'Ogulnia se gardait bien d'aller seule au théâtre: qui se serait retourné pour la regarder? Elle louait des suivantes et une soubrette aux cheveux blonds à qui elle affectait de donner souvent des ordres. Elle poussait même le luxe jusqu'à se faire accompagner d'une nourrice respectable et de quelques amies de bonne apparence. De cette façon Ogulnia était sûre de faire sensation quand elle passait.

    [La division du travail]
    Ainsi les esclaves servent beaucoup lorsqu'on sort, ils accompagnent le maître, donnent bonne opinion de lui et sont une partie de sa considération; mais qu'en fait-on quand on est rentré chez soi? On en avait trop pour que, dans un ménage modeste, on trouvât toujours à les occuper. Afin de leur donner quelque chose à faire, on les appliquait chacun à un usage particulier. «Je me sers de mes esclaves, disait un Grec, comme de mes membres, un pour chaque chose.» De là l'extrême division du travail dans les maisons antiques; elle n'a jamais été poussée plus loin qu'à Rome. On avait des esclaves pour ouvrir la porte au visiteur, d'autres pour l'introduire, d'autres pour soulever devant lui les tentures, d'autres pour l'annoncer. On en avait pour porter les plats sur la table, pour les découper, pour les goûter avant les convives, pour les servir. «Le malheureux, disait Sénèque, qui vit uniquement pour bien dépecer des volailles!» Chaque opération de la toilette d'une femme était confiée à des personnes différentes. L'esclave qui gardait les vêtements n'était pas le même que celui qui avait soin des perles ou de la pourpre. Il y avait des artistes spéciaux pour la coiffure ou pour les parfums. On a même découvert la tombe d'un malheureux dont l'unique fonction consistait à peindre la vieille Livie (colorator Liviae.) 1. Le maître trouve donc à la maison, dès qu'il y revient, une foule de serviteurs qui épient ses désirs et devancent ses ordres. « Je m'assieds, dit un personnage de comédie, mes esclaves accourent. Ils m'ôtent ma chaussure. D'autres se hâtent de dresser les lits, de préparer le repas. Tous se donnent du mal autant qu'ils peuvent.» Qu'en résulte-t-il? Qu'à force d'être entouré, d'être servi, le maître prend l'habitude de ne rien faire. Tous ces gens qui s'empressent auprès de lui et auxquels il est si reconnaissant lui rendent le plus mauvais de tous les services, ils le dispensent d'agir. Le Romain de la république, qui n'avait guère qu'un domestique pour sa personne, qui se servait lui-même, était resté énergique et actif; il a conquis le monde. Celui de l'empire, qu'environne toujours une troupe d'esclaves, devient lâche, efféminé, rêveur. De tous les meubles de sa maison, le lit est celui dont il use le plus volontiers. Il se couche pour dormir, il se couche pour manger, il se couche pour lire et pour réfléchir. Chez lui, les serviteurs se partagent toutes les fonctions de la vie, et tout est minutieusement réglé pour qu'il n'ait jamais rien à faire. Ce bel ordre qu'il admire est cependant plein de dangers. L'activité physique ne peut pas s'affaiblir sans que l'activité morale n'en souffre, et, quand on cesse d'agir, on finit par cesser de vouloir. Cette race qui avait perdu l'habitude d'exercer son corps et de le tenir en haleine laissa aussi s'énerver son âme. Il est donc vrai de dire que ce grand nombre d'esclaves que les Romains entretenaient chez eux n'a pas peu servi à les rendre eux-mêmes les esclaves des césars.
    - II -

    Supposons l'esclave qu'on vient d'acheter jeté au milieu de cette multitude de serviteurs qui remplissent une maison romaine. Son premier regard est naturellement pour son nouveau maître, il cherche avec anxiété à le connaître pour savoir ce qu'il en doit attendre et comment il sera traité. Faisons comme lui, et demandons-nous d'abord à quel régime il va être soumis et quels seront les rapports du maître avec l'esclave. La réponse à cette question n'est pas facile, car les sentiments sont très partagés. Cette diversité d'opinions ne me surprend pas; il est sûr que le sort de l'esclave peut être jugé très différemment, et que, par exemple, il change tout à fait d'aspect suivant qu'on l'étudie dans la législation ou dans la réalité. Jusqu'aux Antonins, la législation est d'une dureté terrible pour lui. Elle l'abandonne entièrement à son maître, c'est sa propriété au même titre que ses troupeaux et ses champs, il a le droit d'en user et d'en abuser selon ses caprices; il est libre de lui infliger toute sorte d'opprobres et de déshonneur, il peut le battre et le tuer. On est donc forcé de reconnaître, quand on s'en tient à la loi, qu'il n'y a jamais eu de pire condition que celle de l'esclave romain mais il ne faut pas oublier que les institutions humaines ne font jamais ni tout le bien ni tout le mal qu'elles peuvent faire. Elles rencontrent dans les mœurs publiques et le sentiment général des obstacles qu'elles ne surmontent pas. Les lois peuvent être excellentes ou détestables, l'homme, qui est peu capable de perfection et qui répugne instinctivement à la barbarie, corrige ce qu'elles ont d'excessif en les pratiquant; il ne les exécute d'ordinaire que dans les limites où elles ne contrarient pas la médiocrité de sa nature. On s'expose donc à se tromper, si l'on ne juge l'état social d'un peuple que d'après sa législation. Il faut savoir avant tout de quelle façon elle a été appliquée. Je suis convaincu qu'à Rome, au temps même où les mœurs étaient les plus rudes, on usait rarement des droits terribles que la loi donnait sur l'esclave. Caton avait beau dire qu'il est sage de le vendre quand il est vieux et qu'il ne peut plus servir, la coutume avait beau permettre de l'abandonner sans secours quand il était malade dans l'île du Tibre, près du temple d'Esculape, afin qu'il guérît ou qu'il mourût sans rien coûter, je suis sûr que dans les âmes généreuses la nature a toujours résisté à ce lâche abandon. Il serait facile de prouver que même au temps de Caton l'esclave était en général traité humainement, qu'il vivait dans la familiarité de son maître, et que d'ordinaire il vieillissait dans sa maison. Après la bataille de Cannes, Rome, qui n'avait plus de soldats, n'hésita point à donner des armes à huit mille esclaves. Ils servirent bravement à côté des légions, et méritèrent la liberté. Se seraient-ils exposés à mourir pour des maîtres qu'ils auraient détestés?

    C'est cette résistance de la nature aux rigueurs injustes de la loi qui a empêché de très mauvaises coutumes tolérées ou encouragées par le législateur de produire les résultats détestables auxquels on pouvait s'attendre. En voici un exemple curieux. Quand l'enfant venait de naître, on le déposait aux pieds du père. Il se baissait vers lui, s'il voulait le reconnaître, et le prenait dans ses bras. S'il s'en détournait, on l'emportait hors de la maison et on l'exposait dans la rue. Quand il ne mourait pas de froid et de faim, il appartenait à celui qui voulait s'en charger, et devenait son esclave. Certes on ne peut douter que beaucoup de ces malheureux enfants n'aient été victimes de cet usage barbare. Si l'on en croit Sénèque le père, ils étaient quelquefois recueillis par des entrepreneurs de misères publiques, comme il les appelle, qui les mutilaient avec art pour en faire des mendiants de bon rapport. « Allons, dit un rhéteur dans son ouvrage, amène tous ces cadavres qui ont peine à se traîner; montre-nous ta troupe de borgnes, de boiteux, de manchots, d'affamés; introduis-moi dans ta caverne, je veux voir cet atelier de calamités humaines, cette morgue d'enfants (illud infantium spoliarium).» Gardons-nous de nous laisser trop émouvoir par ce pathétique. C'est un déclamateur qui parle, et il traite un sujet d'école. Il est bien possible que ces raffinements de cruauté et ces mutilations savantes n'aient jamais existé que dans les discours des rhéteurs. Ce qui est plus certain, c'est qu'une sorte de pitié publique veillait sur ces pauvres abandonnés. On a la preuve qu'ils n'étaient pas traités tout à fait comme les autres esclaves, quoique la loi ne fît entre eux aucune différence, et que même on ne leur en donnait pas le nom. On les appelait élèves ou nourrissons, alumni, et on les regardait comme des fils adoptifs. Ils trouvaient souvent dans leur nouvelle maison l'affection que leur famille véritable leur avait refusée. Ceux qui les avaient recueillis étaient vraiment des pères pour eux, ils en prenaient volontiers le nom, et il n'est pas rare de lire ces mots touchants sur les tombeaux qu'ils leur élèvent: « je l'aimais comme s'il eût été mon enfant.»

    [L'esclavage à la lumière du droit romain]
    C'est ainsi que l'humanité corrigeait les sévérités de la loi. Elles étaient partout opposées l'une à l'autre et luttaient ensemble. dans ce combat, qui a duré plusieurs siècles, c'est l'humanité qui a
    vaincu. Elle a même fini sous l'empire, grâce au secours qu'elle a trouvé dans la philosophie et à l'adoucissement des mœurs publiques, par pénétrer jusque dans la législation. Les grands jurisconsultes ont introduit dans les codes romains ce principe, que la servitude n'est point un fait naturel, et qu'elle ne repose que sur une convention humaine: c'était en préparer l'abolition dans l'avenir. En attendant, on commence dès le règne d'Hadrien par en atténuer les abus. Marc-Aurèle met l'esclave à l'abri des traitements trop rigoureux, et défend absolument de le tuer. Dès lors la loi le regarde comme une personne digne de son intérêt et ne l'abandonne plus aux caprices de son maître; mais devons-nous croire que cette révolution s'est faite tout d'un coup, que les Antonins ont brusquement modifié par un décret l'état social de Rome, aboli des usages en vigueur et inauguré des principes tout à fait nouveaux? Je ne le pense pas. Des changement de cette nature sont d'ordinaire préparés à l'avance; l'autorité les sanctionne, mais c'est l'opinion qui les imposé. À Rome, elle était prête depuis longtemps à ces modifications, et les pratiquait avant de les rédiger 2. Quand un peuple est conservateur par essence, comme les Romains ou les Anglais, qu'il affiche un respect superstitieux pour ses institutions anciennes, et qu'il aime mieux les laisser périr obscurément quand elles ne sont plus de saison que de les abroger avec éclat, il est naturel qu'il possède dans son arsenal législatif une foule de lois qui depuis longtemps ne sont plus exécutées. Je crois donc qu'à Rome, bien avant les Antonins, ces rigueurs contre les esclaves qui étaient restées dans le droit public ne se trouvaient plus dans les mœurs. Ce qui rendait irrésistible ce mouvement qui poussait tout le monde vers l'humanité, c'est qu'il venait à la fois de deux côtés extrêmes. Deux classes de la société qui généralement s'entendent mal ensemble s'accordaient pour recommander la douceur envers les esclaves. D'un côté, le philosophe disait aux gens du monde, aux lettrés, aux financiers, aux grands seigneurs qui l'écoutaient, que ce sont des hommes comme les autres, «formés des mêmes élémens, qui jouissent du même ciel et respirent le même air,» et qu'il faut les traiter comme des amis d'un rang inférieur (servi sunt, immo humiles amici). De l'autre, le petit peuple, qui ne lit pas les traités de philosophie, et qui se laisse conduire par son instinct, manifestait en toute occasion sa sympathie pour eux. Il les connaissait et les aimait; des souffrances partagées, des plaisirs communs, les rapprochaient. Ils se trouvaient associés dans des travaux pénibles, ils se voyaient familièrement sur les places publiques et au cabaret. N'avaient-ils pas d'ailleurs une sorte de communauté d'origine? L'esclavage était la source de presque toute la plèbe romaine. Elle ne l'ignorait pas, et les grands seigneurs avaient soin de l'en faire souvenir. N'est-il pas naturel que ces fils d'affranchis se soient toujours montrés disposés à défendre ceux qui étaient ce qu'avaient été leurs pères? Lorsque sous Néron, après la mort de ce Pédanius Secundus dont j'ai parlé, le sénat eut condamné à périr les quatre cents esclaves qui avaient passé la nuit sous le même toit que lui, le peuple fut ému de pitié; il s'arma de pierres et de torches pour empêcher l'exécution. Il fallut prendre des mesures sévères et border de troupes tout le chemin par où ces malheureux furent conduits à la mort. C'est sous cette double pression que le sort des classes serviles s'adoucit dans l'empire. Sénèque dit formellement que les maîtres cruels sont montrés au doigt dans toute la ville. L'opinion publique s'était donc prononcée; elle faisait à tous un devoir de la douceur et de l'humanité. Du temps d'Auguste, un très méchant homme, Hostius Quadra, fut tué par ses esclaves. L'empereur, qui cependant affectait d'être un rigide observateur des lois, n'osa pas blesser le sentiment général; il feignit d'ignorer le crime pour n'être pas forcé de le punir.

    [La condition d'esclave]
    Le sort de tous les esclaves n'était pourtant pas le même, et il y a des distinctions à faire entre eux. Ils étaient en général moins bien traités aux champs qu'à la ville. Les agronomes, quand ils nous décrivent le matériel de la ferme et les instruments de l'exploitation, rangent sans façon l'esclave dans la même catégorie que les bœufs. C'est qu'en réalité le maître ne le distingue pas beaucoup du bétail. Le soir, on l'enferme dans des espèces d'écuries ou de prisons souterraines (ergastula) percées de fenêtres étroites et assez élevées au-dessus du sol pour qu'il ne puisse pas les atteindre avec la main. Le jour, s'il doit travailler seul, comme on craint que le grand air et l'espace libre ne lui donnent l'idée de s'enfuir, on lui met les fers aux pieds. Voilà certes un régime rigoureux; mais l'esclave paraît le supporter sans trop de peine. Quand arrive un de ces jours de fêtes qui suspendent le travail, il le célèbre avec une joie bruyante. On n'aurait jamais dit, à le voir s'amuser de si bon cœur après la moisson ou la vendange, rire et chanter aux jeux des carrefours (compitalia), ou bien sauter gaîment le feu de paille des Palilies, qu'il fût tenu si sévèrement pendant tout le reste de l'année. Ce qui prouve qu'à tout prendre on ne le trouvait pas si malheureux, c'est que l'esclave de la ville se prenait quelquefois à envier le sort de son confrère de la campagne. Horace en avait un à Rome, fort inconstant de son naturel, qui demanda comme une faveur à son maître d'être envoyé dans son domaine de la Sabine. Il est vrai qu'il ne tarda point à s'en repentir. D'ordinaire on ne reléguait l'esclave aux champs que pour le punir, quand on était mécontent de lui. On ne peut douter qu'à la ville il ne fût mieux traité et plus heureux. Placé plus prés du maître, il pouvait souffrir davantage de ses caprices, mais aussi il en profitait. C'est lui qui avait le plus de chance d'arriver à la liberté et à la fortune. Il y en avait même dont la situation était brillante et enviée: c'étaient les esclaves impériaux. Il suffisait d'appartenir à la maison de césar pour être un personnage, et les grands seigneurs qui s'estimaient heureux d'être connus du portier de Séjan achetaient par des présents et des bassesses les bonnes grâces des intendans de Tibère. Avant même d'être affranchis, ces esclaves remplissaient quelquefois de véritables fonctions publiques. L'histoire parle d'un dispensator d'Antonin qui était chargé de faire venir à Rome le blé d'Ostie et de Pouzzoles. Ils avaient tous du reste le sentiment de leur importance. Ils étaient fiers, insolens, et pensaient qu'ils devaient faire respecter la dignité de l'empereur en leur personne. Après ceux-ci, je placerais volontiers les esclaves des villes, des temples, des corporations civiles ou religieuses. Lorsque le maître est collectif, il est toujours moins rigoureux, ou plutôt, quand l'autorité est ainsi partagée et que personne n'en prend pour soi le fardeau, non-seulement le serviteur n'est pas commandé, mais en réalité c'est lui qui commande. Aussi les esclaves de cette catégorie paraissent-ils en général riches et contents de leur sort. On en voit qui font des libéralités importantes à ces associations même qui les ont achetés, se donnant le plaisir piquant d'être les bienfaiteurs de leurs maîtres. Ceux qui appartiennent à quelque grande maison ne sont pas non plus trop à plaindre. S'ils arrivent à des fonctions élevées dans la domesticité intérieure, ils peuvent faire de bons profits. Quelquefois l'intendant d'un homme riche trouvait le métier si bon qu'il aimait mieux rester esclave que d'y renoncer. Ce qui pouvait leur arriver de plus heureux, c'était d'échoir à un maître qui se piquait d'être humain et éclairé, qui cultivait les lettres et pratiquait les leçons des philosophes. Pline le Jeune témoignait aux siens les plus grands égards. Non seulement il ne souffrait pas qu'on leur mît les fers aux pieds quand ils cultivaient ses domaines, mais il défendait qu'on les entassât dans des cellules étroites ou dans des prisons obscures. Ils avaient à sa maison de Laurente des logements si commodes qu'ils pouvaient y recevoir des hôtes. Il s'occupait d'eux dès qu'ils étaient malades, il leur permettait de faire leur testament et de laisser à leurs amis leur petite fortune, il poussait même l'humanité jusqu'à les pleurer quand il les avait perdus. dans le palais d'un riche et d'un sage comme Pline, l'esclave n'est vraiment pas trop malheureux. C'est chez les petites gens que sa condition est le plus rude. Comme il partage la mauvaise fortune de la maison, naturellement il est pauvre chez les pauvres. Or il peut lui arriver de tomber aux mains d'un maître très misérable. Tout le monde en ce temps avait des esclaves; on en trouve jusque chez les ouvriers et les soldats. Même ce paysan du Moretum qui n'a pour tout bien qu'un petit jardin, et qui se lève de si bonne heure pour préparer son plat d'ail, de fromage et de sel, n'est pas seul dans sa cabane; il a pour servante une négresse que le poète nous dépeint avec une vérité frappante. « Ses cheveux sont crépus, sa lèvre épaisse, sa peau noire; elle a la poitrine large, les seins tombants, le ventre plat, les jambes grêles, et la nature l'a pourvue d'un pied qui s'étend à l'aise (spatiosa prodiga planta).» dans ces pauvres maisons, les profits étaient rares et la vie pénible. La seule compensation que l'esclave trouvât à ses misères, c'est qu'il vivait plus près du maître, qu'il en était plus familièrement traité, qu'à force de partager son mauvais sort et de l'aider dans ses souffrances, il était regardé par lui moins comme un serviteur que comme un parent. Il faut du reste remarquer qu'à Rome, comme aujourd'hui dans l'Orient, il a toujours fait partie de la famille. Chez nous, le domestique et le maître, libres tous deux, unis par un contrat temporaire et à des conditions débattues, vivent à l'écart l'un de l'autre, quoique sous le même toit. Ce sont deux individualités jalouses qui s'observent, très décidées à maintenir leurs droits réciproques. À Rome, l'esclave n'avait aucun droit. Ce n'était pas un citoyen, c'était à peine un homme. Sa dignité ne l'empêchait pas de se livrer tout entier à celui auquel il appartenait et de se confondre avec lui. Il y avait donc plus d'intimité et moins de réserve dans leurs relations. Il nous reste un grand nombre de tombes élevées par des maîtres à leurs serviteurs. Elles contiennent souvent l'expression des sentiments les plus tendres; on n'y rend pas seulement hommage à leurs bons services, on les remercie de leur affection (quod eum pleno affectu dilexerit ). On rappelle qu'en revanche ils ont été traités avec douceur, comme des fils de la maison (loco filii habitus), et on leur fait même dire ces mots signicatifs: servitude, tu n'as jamais été trop lourde pour moi! Nous voyons dans Fabretti qu'une mère qui avait perdu un jeune fils et un verna du même âge les avait fait enterrer l'un près de l'autre. Les sépultures sont voisines et semblables, les inscriptions contiennent à peu près les mêmes termes. La mère n'a mis aucune différence entre le tombeau de son esclave et celui de son enfant.

    Certes je ne voudrais pas peindre le sort des esclaves sous des couleurs trop riantes. Je n'oublie pas que la foi leur était contraire, et je sais que, lorsqu'on n'est bien traité que par faveur, quand on n'a point de droits à invoquer pour protéger son honneur et sa vie, on est toujours dans une situation très malheureuse. Je sais aussi que tous n'étaient pas regardés comme des fils de la maison, et que leurs maîtres ont été souvent pour eux sans pitié. Domitius tuait ses affranchis quand ils refusaient de boire autant qu'il le voulait, — c'était le père de Néron; — Védius Pollion jetait ses esclaves aux murènes lorsqu'ils avaient brisé quelque vase précieux. Ces cruautés horribles sont connues de tout le monde par le privilège qu'a le mal de faire plus de bruit que le bien; cependant je ne crois pas qu'elles aient été aussi fréquentes qu'on le suppose. sans doute le maître avait le droit de mettre à mort son esclave, mais on peut affirmer qu'il n'en usait guère. L'intérêt s'unissait à l'humanité pour le lui défendre. Loin de le tuer, nous voyons que d'ordinaire il le ménage comme un capital qu'on ne doit pas exposer. — Varron a grand soin de recommander à son fermier, quand il a quelque travail dangereux à faire exécuter, par exemple dans les marécages où l'on peut prendre des fièvres mortelles, d'en charger plutôt un mercenaire qu'un de ses esclaves. Si le mercenaire succombe, ce n'est un malheur que pour lui; si l'esclave meurt, c'est une perte pour le maître. Il est vrai que, si l'on se garde bien de le tuer, on ne se fait pas faute de le battre. Les étrivières jouent un grand rôle dans la discipline de la maison. Un proverbe disait qu'un Phrygien battu devenait meilleur, et on ne négligeait pas ce moyen facile de l'améliorer. «J'entends le bruit du fouet, dit Sénèque, je demande ce que c'est; on me répond: C'est Papinius qui fait ses comptes.» Il n'avait pas d'autre moyen d'apprendre à ses intendants à bien calculer. Avant de nous trop indigner, n'oublions pas que ce régime s'est perpétué fort longtemps chez nous. Au XVIIe siècle, en pleine civilisation chrétienne et française, les marquis rossaient leurs laquais, et Célimène reproche à Arsinoé «de battre ses gens au lieu de les payer.» Il est bien possible aussi que ces traitements rigoureux aient été plus facilement supportés que nous ne le pensons. Le mauvais esclave qui s'habituait à mériter les coups s'habituait aussi à les recevoir. Il finissait par s' y faire, et sa bonne humeur n'en était pas trop altérée. On a découvert en faisant des fouilles sur l'Aventin les restes d'une chambre basse qui a dû servir de prison à quelque maison romaine. On y lit encore quelques inscriptions gravées à la pointe par des gens qui y étaient renfermés. En voici une: «Je fais vœu, si je sors d'ici, de boire tout le vin de la maison.» Voilà certes un esclave qui a supporté gaîment la prison. Plaute a donc bien raison de nous représenter les esclaves se moquant des étrivières et narguant les bourreaux. «Je mourrai sur la croix, fait-il dire à un drôle; eh bien! n'est-ce pas ainsi que sont morts tous mes aïeux?» Les châtiments, quand ils sont trop répétés, cessent d'être effrayants. dans ces pays de l'extrême Orient où les exécutions capitales sont si fréquentes, elles ne font peur à personne; on prétend même qu'en Chine, pour une somme convenable, les condamnés à mort trouvent à se faire remplacer. Ce qui est sûr, c'est que, malgré la rigueur de sa condition, l'esclave prenait gaiment la vie. Celui qui habitait la ville n'était pas conflué dans la maison et rigoureusement enfermé dans les travaux domestiques. Il participait à l'existence joyeuse de son maître, il fréquentait comme lui les bains publics, il assistait aux jeux du cirque ou de l'arène. Les gladiateurs n'avaient pas de spectateur plus assidu et plus passionné; il prenait parti pour les Thraces ou les Myrmillons, il applaudissait avec rage Pacidéianus ou Rutuba; le soir, il errait dans les mauvais quartiers de Rome où les courtisanes à deux as «se montrent sans voile à la lumière éclatante des lampes.» À la longue, ces plaisirs lui devenaient nécessaires, et il ne pouvait pas s'en passer. L'esclave d'Horace ne cessait d'y rêver quand pour son malheur son maître l'emmenait à la campagne. Au milieu des plaines tranquilles de la Sabine, il songeait toujours aux rues de Rome, à ce cabaret du coin (uncta popina) où il trouvait du vin à bon marché et une joueuse de flûte de mœurs faciles qui le faisait sauter lourdement quand il avait bien bu. Horace se moque beaucoup de ces divertissements grossiers et semble les prendre en pitié. Qui sait pourtant s'il ne régnait pas dans ce cabaret d'esclaves une plus franche gaîté qu'à la table du maître quand il versait à ses amis son falerne de cinquante ans, et qu'il régalait de son cécube et de ses petits vers Cinara ou Lalagé?

    Je crois donc qu'en général on se représente l'esclave romain un peu plus malheureux qu'il ne l'était, et qu'en dépeignant son sort on charge les couleurs. Ce qui entraîne à exagérer, c'est la comparaison qu'on fait sans le vouloir de l'esclavage antique avec celui qui a régné si longtemps dans le Nouveau-Monde, et dont, il faut l'espérer, notre génération verra la fin. Ils ne se ressemblent pas, et, je le dis à regret, c'est celui de nos jours, celui qui est venu après le christianisme, qui est le plus rigoureux. Comme il est fondé sur une différence de couleur, rien n'en peut effacer la trace. Il résiste même à la liberté; c'est un mal sans remède, au seuil duquel on peut dire, comme le poète, qu'il faut laisser toute espérance. La flétrissure survit à l'émancipation, et à la servitude réelle succède une servitude d'outrage et de mépris qui ne fuit pas. Rien de pareil n'existait dans l'antiquité. Ce n'était pas une seule race, une race étrangère, marquée d'un signe ineffaçable, qui avait le triste privilège de fournir le monde d'esclaves. Il en arrivait de partout, et les Romains étaient exposés à le devenir comme les autres. Cette pensée les disposait à les mieux traiter; il est naturel qu'on ait plus de sympathie pour les malheurs qui peuvent nous atteindre que pour ceux dont on se sent à l'abri. De plus, comme alors ni la nature ni la loi n'éternisaient les effets de la servitude, le fils de l'affranchi était citoyen comme tout le monde. Rien ne lui était plus facile que de dissimuler son origine, s'il en rougissait; mais, même en l'avouant, il pouvait arriver à toutes les dignités publiques. Horace était tribun d'une légion dans une armée d'aristocrates. Cette fusion complète de l'homme libre et de l'esclave qui s'opérait après la liberté faisait qu'avant l'émancipation les barrières entre eux étaient moins hautes. Ils travaillaient à côté l'un de l'autre aux champs, à la ville ils faisaient partie des mêmes associations civiles ou religieuses. L'esclave arrivait quelquefois à les présider, et il commandait ainsi aux hommes libres. Qui l'aurait souffert il y a quelque temps aux États-Unis? L'esclavage antique, surtout celui des villes, se recrutait d'ordinaire parmi les peuples de l'Orient grec, les plus intelligents du monde. À leurs dispositions naturelles, on ajoutait encore par une éducation savante. Ce n'était pas toujours par humanité qu'on prenait cette peine, c'était le plus souvent par calcul; on augmentait la valeur d'un esclave en l'instruisant, comme on accroît le prix d'un domaine par une culture soignée. Un bon grammairien ne se vendait pas moins de 25,000 fr. Il y avait donc dans toute grande maison une sorte de cours complet d'études, et les traces de ces paedagogia servorum se retrouvent à chaque pas dans les inscriptions latines 3 quand il était ainsi formé par l’éducation, instruit dans les lettres et les sciences, l'esclave antique ne ressemblait pas à celui de nos jours, abruti s’il est résigné, féroce s'il est mécontent. C'était un personnage habile et rusé, un observateur ingénieux, prêt à toutes les fortunes, bon pour tous les métiers, et qui, avec beaucoup d'adresse et peu de scrupules, espérait bien tirer un bon parti d'une situation mauvaise. Il est de règle que dans la vie privée, comme ailleurs, le pouvoir finit toujours par appartenir à l'intelligence; en quelque rang que le sort l'ait mise, elle reprend sa place naturelle. Aussi rencontrons-nous dans presque toutes les familles romaines un esclave qui gouverne; il a vite compris les faibles de son maître, et il s'en sert pour le dominer. Bientôt il dispose de la fortune, il règle les dépenses, il dirige les travaux, il force la femme et les enfants à plier sous sa volonté; c'est lui qui mène la maison, et le malheureux qui l'a payé de ses deniers peut dire, comme un personnage de la comédie: «J'ai acheté la servitude.»


    Notes
    1. M. Wallon, qui cite cette inscription dans son Histoire de l'esclavage dans l'antiquité, fait remarquer que quelques-uns entendent par colorator un peintre en bâtimens. — Je renvoie ceux qui voudraient avoir plus de détails sur la division du travail dans les maisons romaines à cet excellent ouvrage, qui contient une science si profonde et si sûre, et auquel l'Allemagne savante vient de rendre une si pleine justice (voyez le Manuel des antiquités romaines de Marquardt, t. V, p. 139).
    2. Il semble même qu'avant les Antonins la loi ait quelquefois essayé de prendre la défense de l'esclave et de limiter les droits du maître sur lui. « Il y a un juge, di Sénèque, commis pour connaître des injustices des maîtres envers leurs esclaves, pour réprimer leur cruauté, leur avarice, leur brutalité.»
    3. Il en était de même en Grèce, et Platon nous dit qu'on reconnaissait les jeunes esclaves à un certain raffinement d'éducation précoce. «Si j'entends un enfant articuler avec trop de précision, cela me choque, me blesse l'oreille, et me parait sentir l'esclave.»
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