• Encyclopédies

      • Encyclopédie de l'Agora

        Notre devise: Vers le réel par le virtuel!


      • Encyclopédie sur la mort

        L’encyclopédie sur la mort veut s'intéresser à ce phénomène sous ses multiples aspects et ses diverses modalités.


      • Encyclopédie Homovivens

        Encyclopédie sur les transformations que l'homme opère en lui-même au fur et à mesure qu'il progresse dans la conviction que toute vie se réduit à la mécanique.


      • Encyclopédie sur l'inaptitude

        Tout le monde en conviendra : c'est au sort qu'elle réserve aux plus vulnérables de ses membres que l'on peut juger de la qualité d'une société. Aussi avons-nous voulu profiter ...


      • Encyclopédie sur la Francophonie

        L'Encyclopédie de la Francophonie est l'une des encyclopédies spécialisées qui se développent parallèlement à l'Encyclopédie de l'Agora.

  • Dictionnaires
  • Débats
      • Le Citoyen Québécois

         Après la Commission Gomery, la Commission Charbonneau! À quelles conditions pourrions-nous en sortir plus honnêtes… et plus prospères

      • L'homme, la nature, la techique

        Réflexions inspirées de Bernard Charbonneau et Jacques Ellul, avec la collaboration de l'Association Aquitaine B.Charbonneau J.Ellul, sous la présidence de Sébastien Mor...

  • Sentiers
      • Les sentiers de l'appartenance

        L'appartenance c'est le lien vivant, la rencontre de deux Vies : la nôtre et celle de telle personne, tel  paysage...Quand la vie se retire, le sentiment d'appropriation se substitue au ...

      • Le sentier des fleurs sauvages

        Nous sommes des botanistes amateurs. Notre but est de partager un plaisir orienté vers une science complète où le regard du poète a sa place à côté de celui du botaniste, du généticien, du gastrono...

  • La lettre
    • Édition


    La lettre de L'Agora
    Abonnez-vous gratuitement au bulletin électronique. de L'Agora.
    Si l’Encyclopédie de l’Agora demeure progressiste, c’est dans un nouveau sens du mot progrès, fondé sur la science réparatrice et sur le principe de précaution.
    Média social:
    Facebook:


    Flux RSS:

    Dossier: Émile Cioran

    Du mal d'être à la passion de vivre

    Bella Jalbert
    Cioran lu par une âme soeur.
    Si Émile Michel Cioran est si peu connu,
    n'étant lu que par quelques marginaux, c'est qu'il
    appartient à cette race de penseurs que lui-même
    qualifie de «penseurs d'occasion». Selon lui, «les seuls
    livres qui méritent d'avoir été écrits sont ceux que l'on
    a faits sans penser aux lecteurs, sans penser à leur utilité
    ou à leur rentabilité. Le livre digne d'être écrit ne doit
    concerner que vous, votre interrogation, votre tourment.
    Le drame des écrivains en général, c'est qu'ils ont un public,
    qu'ils écrivent pour ce public, et cela donne des
    résultats catastrophiques.

    LOUIS CHANTIGNY, «Cioran: Le dialogue avec Dieu aux
    confins de la solitude,
    Le Beffroi, n° 5, p. 159, Trois-Rivières.



    Une des meilleures façons de philosopher, disait Léon Chestov, c'est de n'appartenir à aucune école de pensée: «aller tout seul» sans avoir de maître et sans hésiter à parler de soi.

    Parler de Cioran n'est pas facile. Son oeuvre, balançant constamment entre l'hymne et le blasphème, nous transporte sans ménagement de l'angoisse à l'euphorie, de l'expérience du rien à celle du tout. Auteur de près d'une quinzaine d'ouvrages, Cioran n'est ni un penseur populaire ni un auteur de romans à succès. Se méfiant de la gloire, il recherche autre chose que l'assentiment et les applaudissements d'une quelconque intelligentsia. II a d'ailleurs refusé en 1988 le prix Paul Morand (d'une valeur de 50 000 dollars).

    La grandeur de cet écrivain se manifeste par sa passion pour la vérité, son audace périlleuse envers la connaissance et le refus de tout ce qui est relié de près ou de loin au confort, qu'il soit intellectuel, moral ou existentiel. Son originalité réside dans l'aspect contradictoire de son oeuvre. Maudissant Dieu tout en ne cherchant qu'à se fondre en lui, l'auteur des Larmes et des saints reste prisonnier d'un dualisme qui est la cause de son mal de vivre. «Les deux âmes de ce Faust poursuivent en lui leur coexistence pas du tout pacifique en s'affrontant sans cesse dans une dialectique non résolue, en se heurtant, toutes deux meurtries, à l'inanité de l'homme et au silence de Dieu1.»

    Cioran s'engage dans un combat contre les évidences, les certitudes, contre l'humanité même. Il n'est pas de ceux pour qui l'existence est réductible à une formule ou à un système. «Sous toute formule gît un cadavre», écrit-il, dans Précis de décomposition. C'est dans cette même optique qu'il fait ses adieux à la philosophie qui, dans sa tendance à tout systématiser, oublie l'essentiel, c'est-à-dire les souffrances et les angoisses humaines. Pour ma part, j'ai «rencontré» Cioran à une époque où ces souffrances et ces angoisses m'assaillaient. Et plus je m'approchais de ses écrits, plus il me semblait, pour reprendre les mots de Ionesco, «avoir été à la frontière de l'existence, tout près du lieu où les choses perdent leur nom, leur définition, là où le temps s'arrête, presque hors de l'histoire.»

    Ce qui est à la fois fascinant et désarmant chez Cioran, c'est sa vérité profonde et son courage d'être lui-même. Il est impossible de rester indifférent devant sa pensée. Que ce soit sous forme d'aphorismes ou de formules lapidaires, tout dans son oeuvre provoque de profondes remises en question. Fuyant tout ce qui se rattache à la popularité, il n'a d'autre but que de chercher le sens de tout ce qui est. En dépit de son amertume face à l'existence, Cioran reste convaincu que la vie possède des richesses que l'Homme se doit de conquérir. C'est par la recherche constante de la «substantifique moelle» de la vie que l'existence humaine prend un sens.

    Malgré tous les qualificatifs dont on a pu l'affubler, Cioran est un des penseurs les plus réalistes, les plus profonds du vingtième siècle, et sans aucun doute, il apparaîtra ainsi aux générations futures. En accordant de moins en moins d'importance aux interrogations existentielles, en sacrifiant de plus en plus au confort et à la médiocrité, nos contemporains sont entrés dans une spirale suicidaire. Et ce n'est pas un moindre paradoxe que, par l'influence croissante de son oeuvre, ce soit un homme obsédé par le néant qui fasse prendre conscience du triomphe de la vie sur les puissances de la mort. Cioran n'est pas la seule voix qui se fasse entendre dans ce sens mais il est certainement l'une des plus fortes d'entre elles.

    Celui pour qui l'écriture fut salvatrice affirme que s'il n'avait pas écrit Sur les cimes du désespoir, il aurait sûrement mis un terme à ses nuits. Je dirais, pour ma part, que si je n'avais pas lu l'oeuvre de Cioran, j'aurais probablement mis fin aux miennes.


    Note
    1.Mariana Sora, Cioran jadis et naguère, Les Cahiers de l'Herne, Paris, p. 18.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Loading

    Contribuez au rayonnement des oeuvres de l'Agora/Homo vivens en devenant membre ou en faisant un don.