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    Dossier: Éducation physique

    Gymnastique et éducation du corps dans la Grèce antique

    Hippolyte Taine
    Extrait de la Philosophie de l'art.
    À côté de l'orchestrique il y avait en Grèce une institution plus nationale encore, et qui était la seconde partie de l'éducation, la gymnastique. — On la rencontre déjà dans Homère; les héros luttent, lancent le disque, courent à pied et en char; celui qui n'est pas habile aux exercices du corps passe pour «un marchand», un homme de basse espèce «qui, sur une nef de charge, n'a souci que du gain et des provisions 1». Mais l'institution n'est point encore régulière, ni pure, ni complète. Les jeux n'ont point d'emplacement ni d'époques fixes. On les célèbre par occasion, à la mort d'un héros, pour honorer un étranger. Beaucoup d'exercices propres à accroître l'agilité et la vigueur y sont inconnus; en revanche, on y fait entrer des exercices d'armes, le duel jusqu'au sang, le tir de l'arc, le jet de la pique. C'est seulement dans la période suivante, en même temps que l'orchestrique et la poésie lyrique, qu'on voit la gymnastique se développer, se fixer, prendre la forme et l'importance finale que nous lui connaissons. — Le signal fut donné par les Doriens, peuple nouveau, de pure race grecque, qui, sorti de ses montagnes, envahit le Péloponèse, et, comme les Francs en Gaule, vint apporter sa tactique, imposer son ascendant et renouveler de sa sève intacte l'esprit national. C'étaient des hommes énergiques et rudes, assez semblables aux Suisses du Moyen Âge, bien moins vifs et bien moins brillants que les Ioniens, ayant le goût de la tradition, le sentiment du respect, l'instinct de la discipline, l'âme élevée, virile et calme, et qui avaient mis l'empreinte de leur génie dans la gravité sévère de leur culte, comme dans le caractère héroïque et moral de leurs dieux. La principale peuplade, celle des Spartiates, s'établit dans la Laconie, parmi les anciens habitants exploités ou asservis; neuf mille familles de maîtres orgueilleux et durs, dans une ville sans murailles, pour tenir dans l'obéissance cent vingt mille fermiers et deux cent mille esclaves: cela faisait une armée campée à demeure au milieu d'ennemis dix fois plus nombreux.

    De ce trait principal dépendent tous les autres. Peu à peu le régime imposé par la situation se fixa, et, vers l'époque du rétablissement des jeux olympiques, il était complet. — Devant l'idée du salut public, les intérêts et les caprices de l'individu se sont effacés. La discipline est celle d'un régiment menacé par un danger continu. Défense au Spartiate de commercer, d'exercer une industrie, d'aliéner son lot de terre, d'en augmenter la rente: il ne doit songer qu'à être soldat. S'il voyage, il peut user du cheval, de l'esclave, des provisions de son voisin; entre camarades, les services sont le droit, et la propriété n'est pas stricte. L'enfant nouveau-né est apporté devant un conseil d'anciens, et on le tue s'il est trop faible ou difforme; dans une armée, on n'admet que des hommes valides, et ici tous sont conscrits dès le berceau. Un vieillard qui ne peut avoir d'enfants choisit lui-même un jeune homme qu'il amène dans sa maison: c'est que chaque maison doit fournir des recrues. Des hommes faits, afin d'être meilleurs amis, se prêtent leurs femmes; dans un camp, on n'est pas scrupuleux en fait de ménage, et souvent bien des choses sont communes. On mange en commun, par escouades; c'est un mess qui a ses règlements et où chacun fournit sa part en argent ou en nature. Avant tout, l'exercice militaire; il est honteux de s'attarder chez soi; la vie de la caserne prime la vie du foyer. Un jeune marié ne va trouver sa femme qu'en cachette, et passe la journée, comme aupararavant, à l'école de peloton et sur la place d'armes. Par la même raison les enfants sont des enfants de troupe 2, tous élevés en commun, et, dès sept ans, distribués en compagnies. Vis-à-vis d'eux tout homme fait est un ancien, un officier 3, et peut les châtier sans que le père réclame. Pieds nus, vêtus d'un seul manteau. et du même manteau en hiver et en été, ils marchent dans les rues, silencieux, les yeux baissés, comme de jeunes conscrits au port d'armes. Le costume est un uniforme, et la tenue, comme la démarche, est prescrite. Ils couchent sur un tas de roseaux, se baignent tous les jours dans les froides eaux de l'Eurotas, mangent peu et vite, vivent plus mal à la ville gn'au camp; c'est qu'un futur soldat doit s'endurcir. Ils sont divisés en troupes de cent, chacune sous un jeune chef, et, des pieds, des poings, ils se battent; c'est un apprentissage de la guerre. S'ils veulent ajouter quelque chose à leur maigre ordinaire, qu'ils le dérobent dans les maisons ou dans les fermes; un soldat doit savoir vivre de maraude. De loin en loin, on les lâche en embuscade sur les chemins, et ils tuent le soir les Ilotes attardés; il est utile d'avoir vu le sang et de s'être fait la main d'avance.

    Quant aux arts, ce sont ceux qui conviennent à une armée. Ils ont apporté avec eux un type de musique particulier, le mode dorien, le seul peut-être dont l'origine soit purement grecque 4. Son caractère est sérieux, viril, élevé, très simple et même âpre, excellent pour inspirer la patience et l'énergie. Il n'est pas livré au caprice de l'individu; la loi empêche qu'on n'y introduise les variations, les mollesses, les agréments du style étranger; il est une institution morale et publique; comme les tambours et les sonneries dans nos régiments, il guide les marches et les parades; il y a des joueurs de flûte héréditaires, semblables aux sonneurs de pibroeh dans les clans 5 d'Écosse. La danse elle-même est un exercice ou un défilé. Dès cinq ans, on enseigne aux garçons dans la pyrrhique, pantomime de combattants armés qui imitent tous les mouvements de la défense et de l'attaque, toutes les attitudes que l'on prend et tous les gestes que l'on fait pour frapper, parer, reculer, sauter, se courber, tirer de l'arc, lancer la pique. Il y en a une autre nommée anapale, où les jeunes garçons simulent la lutte et le pancrace. Il y en a d'autres pour les jeunes hommes; il y en a d'autres pour les jeunes filles, avec des sauts violents, des «bonds de biche», des courses précipitées où, «pareilles à des poulains et les cheveux «flottants, elles font voler la poussière 6». Mais les principales sont les gymnopédies, grandes revues où figurent toute la nation distribuée en chœurs. Celui des vieillards chantait: «Nous avons été jadis de jeunes hommes pleins de force»; celui des hommes faits répondait: «Nous le sommes aujourd'hui; viens en faire l'épreuve si tu en as envie»; celui des enfants ajoutait: «Et nous, nous serons un jour plus vaillants encore.» Tous avaient appris et répété le pas, les évolutions, le ton, l'action dès l'enfance; nulle part la poésie chorale ne formait des ensembles plus vastes et mieux ordonnés. Et, si l'on voulait aujourd'hui chercher un spectacle analogue de bien loin, mais pourtant à peu près analogue, Saint-Cyr avec ses parades et ses exercices, mieux encore, l'école militaire de gymnastique, où les soldats apprennent à chanter en chœur, pourrait peut-être le donner.

    Rien d'étonnant si une pareille cité a organisé et complété la gymnastique. Sous peine de mort, il fallait qu'un Spartiate valût dix Ilotes; comme il était hoplite, fantassin, et qu'il se battait corps à corps, en ligne et de pied ferme, l'éducation parfaite était celle qui formait le plus agile et le plus robuste gladiateur. Pour y arriver, ils s'y prenaient dès avant la naissance, et, tout à l'opposé des autres Grecs, ils préparaient, non seulement l'homme, mais la femme, afin que l'enfant héritier des deux sangs reçût de sa mère, aussi bien que de son père, le courage et la vigueur 7. Les jeunes filles ont des gymnases et s'exercent comme les garçons, nues ou en courte tunique, à courir, à sauter, à jeter le disque et la lance; elles ont leurs chœurs; elles figurent dans les gymnopédies avec les hommes. Aristophane admire, avec une nuance de raillerie athénienne, leur fraiche carnation, leur florissante santé, leur vigueur un peu brutale 8. De plus, la loi fixe l'âge des mariages et choisit le moment et les circonstances les plus favorables pour bien engendrer. Il y a chance pour que de tels parents aient des enfants beaux et forts; c'est le système des haras, et on le suit jusqu'au bout, puisqu'on rejette les produits mal venus. — Une fois que l'enfant commence à marcher, non seulement on l'endurcit et on l'entraîne, mais encore on l'assouplit et on le fortifie avec méthode; Xénophon dit que, seuls entre les Grecs, ils exercent également toutes les parties du corps, le cou, les bras, les épaules, les jambes, et non seulement dans l'adolescence, mais toute la vie et tous les jours; au camp, c'est deux fois par jour. L'effet de cette discipline fut bientôt visible. «Les Spartiates, dit Xénophon, sont les plus sains de tous les Grecs, et l'on trouve parmi eux les plus beaux hommes et les plus belles femmes de la Grèce.» Ils subjuguèrent les Messéniens, qui combattaient avec le désordre et l'impétuosité des temps homériques; ils devinrent les modérateurs et les chefs de la Grèce, et, au moment des guerres Médiques, leur ascendant était si bien établi, que, non seulement sur terre, mais sur mer où ils n'avaient presque point de navires, tous les Grecs et jusqu'aux Athéniens recevaient d'eux, sans, murmurer, des généraux.

    Quand un peuple devient le premier dans la politique et dans la guerre, ses voisins imitent, de près ou de loin, les institutions qui lui ont donné la primauté. Peu à peu les Grecs 9 empruntent aux Spartiates, et en général aux Doriens, des traits importants de leurs mœurs, de leur régime et de leur art, l'harmonie dorienne, la haute poésie chorale, plusieurs figures de danse, le style de l'architecture, le vêtement plus simple et plus viril, l'ordonnance militaire plus ferme, la complète nudité de l'athlète, la gymnastique érigée en système. Beaucoup de termes d'art militaire, de musique et de palestre sont d'origine dorienne ou appartiennent au dialecte dorien. Déjà au IXe siècle l'importance nouvelle de la gymnastique s'était manifestée par la restauration des jeux interrompus, et quantité de faits montrent que d'année en année, ils deviennent plus populaires. En 776 ceux d'Olympie servent d'ère et de point de départ pour attacher la chaîne des années. Pendant les deux siècle qui suivent, on institue ceux de Pytho, de l'isthme et de Némée. Ils se réduisaient d'abord à la course du stade simple; on y ajoute successivement la course du double stade, la lutte, le pugilat, la course en chars, le pancrace, la course à cheval; puis, pour les enfants, la course, la lutte, le pancrace, le pugilat, d'autres jeux encore, en tout vingt-quatre exercices. Les coutumes lacédémoniennes y prévalent sur les traditions homériques: le vainqueur n'y reçoit plus un objet précieux, mais une simple couronne de feuillage, il ne garde plus l'ancienne ceinture; à la quatorzième olympiade, il se dépouille tout à fait. On voit, par les noms des vainqueurs, qu'il en vient de toute la Grèce, de toute la Grande-Grèce, des îles et des colonies les plus lointaines. Désormais il n'y a plus de cité sans gymnase; c'est un des signes auxquels on reconnaît une ville grecque 10. À Athènes, le premier date des environs de l'an 700. Sous Solon, on en comptait déjà trois grands, qui étaient publics, et une quantité de petits. De seize à dix-huit ans l'adolescent y passait ses journées, comme dans un lycée d'externes disposé non pour la culture de l'esprit mais pour le perfectionnement du corps. Il semble même qu'à ce moment l'étude de la grammaire et de la musique cessait pour laisser entrer le jeune homme dans une classe plus spéciale et plus haute. Ce gymnase était un grand carré, avec des portiques et des allées de platanes, ordinairement près d'une source ou d'une rivière, décoré par une quantité de statues de dieux et d'athlètes couronnés. Il avait son chef, ses moniteurs, ses répétiteurs spéciaux, sa fête en l'honneur d'Hermès; dans l'intervalle des exercices les adolescents jouaient; les citoyens y entraient à volonté; il y avait des sièges nombreux autour du champ de course; on y venait pour se promener, pour regarder les jeunes gens; c'était un lieu de conversation; la philosophie y naquit plus tard. Dans cette école qui aboutit à un concours, l'émulation conduit à des excès et à des prodiges; on voit des hommes qui s'exercent toute leur vie. Le règlement des jeux les oblige à jurer, en descendant dans l'arène, qu'ils se sont exercés au moins dix mois de suite sans interruption et avec le plus grand soin; mais ils font bien davantage; leur entraînement dure des années entières et jusque dans l'âge mûr; ils suivent un régime; ils mangent beaucoup, et à certaines heures; ils endurcissent leurs muscles par l'usage du strigile et de l'eau froide; ils s'abstiennent de plaisirs et d'excitations; ils se condamnent à la continence. Plusieurs d'entre eux renouvelèrent les exploits des héros fabuleux. Milon, dit-on, portait un taureau sur ses épaules, et, saisissant par derrière un char attelé, l'empêchait d'avancer. Une inscription placée sous la statue de Phayllos le Crotoniate disait qu'il franchissait en sautant un espace de cinquante-cinq pieds et qu'il lançait à quatre-vingt-quinze pieds le disque de huit livres. Parmi les athlètes de Pindare, il y en a qui sont des géants.

    Remarquez que, dans la civilisation grecque, ces admirables corps ne sont point des raretés, des produits de luxe, et, comme aujourd'hui, des pavots inutiles dans un champ de blé; il faut les comparer, au contraire, à des épis plus hauts dans une large moisson. L'État en a besoin; les mœurs publiques les demandent. Les hercules que j'ai cités ne servent pas seulement à la parade. Milon conduisait ses concitoyens au combat, et Phayllos fut le chef des Crotoniates qui vinrent aider les Grecs contre les Mèdes. Un général n'était pas alors un calculateur qui se tenait sur une hauteur, avec une carte et une lorgnette; il se battait, la pique à la main, en tête de sa troupe, corps à corps, en soldat. Miltiade, Aristide, Périclès et même, beaucoup plus tard, Agésilas, Pélopidas, Pyrrhus, font œuvre, non seulement de leur intelligence, mais aussi de leurs bras, pour frapper, parer, à l'assaut, à pied, à cheval, au plus fort de la mêlée; Épaminondas, un politique, un philosophe, étant blessé à mort, se console comme un simple hoplite, parce qu'on a sauvé son bouclier. Un vainqueur au pentathle, Aratus, fut le dernier capitaine de la Grèce et se trouva bien de son agilité et de sa force dans ses escalades et ses surprises; Alexandre chargeait au Granique, comme un hussard, et sautait le premier, comme un voltigeur, dans la ville des Oxydraques. Avec une façon si corporelle et si personnelle de faire la guerre, les premiers citoyens, les princes eux-mêmes étaient tenus d'être bons athlètes. — Ajoutez aux exigences du danger l'invitation des fêtes; les cérémonies, comme les batailles, réclamaient des corps exercés; on ne pouvait bien figurer dans les chœurs qu'après avoir passé par le gymnase. J'ai conté comment le poète Sophocle dansa nu le pœan après la victoire de Salamine; à la fin du IVe siècle, les mêmes mœurs subsistaient encore. Alexandre, arrivant dans la Troade, se dépouilla de ses habits, pour honorer Achille, en courant avec ses compagnons autour de la colonne qui marquait la sépulture du héros. Un peu plus loin, à Phaselis, ayant vu sur la place publique la statue du philosophe Théodecte, il vint, après le souper, danser autour de la statue et lui jeter des couronnes. — Pour fournir à de tels goûts et à de lels besoins, le gymnase était la seule école; il ressemblait à ces académies de nos derniers siècles où les jeunes nobles allaient apprendre l'escrime, la danse et l'équitation. Les citoyens libres étaient les nobles de l'antiquité; partant, point de citoyen libre qui n'eût fréquenté le gymnase; à cette condition seulement on était un homme bien élevé 11, sinon, on tombait au rang des gens de métier et d'extraction basse. Platon, Chrysippe, le poète Timocréon, avaient d'abord été athlètes; Pythagore passait pour avoir eu le prix du pugilat; Euripide fut couronné comme athlète aux jeux éleusiniens. Clisthènes, tyran de Sycione, ayant reçu chez lui les prétendants de sa fille, leur fournit un champ d'exercice, afin, dit Hérodote, «qu'il pût faire épreuve de leur race et de leur éducation.» En effet, le corps gardait jusqu'au bout les traces de l'éducation gymnastique ou servile; on le reconnaissait du premier coup à sa prestance, à sa démarche, à ses gestes, à sa façon de se draper, comme jadis on distinguait le gentilhomme dégourdi et anobli par les académies, du rustre balourd et de l'ouvrier rabougri.

    Même immobile et nu il témoignait de ses exercices par la beauté de ses formes. — Sa peau, brunie et affermie par le soleil, l'huile, la poussière, le strigile, et les bains froids, ne semblait point déshabillée; elle était accoutumée à l'air; à la voir, on la sentait dans son élément; certainement elle ne frissonnait pas, elle ne présentait pas de marbrures et de chairs de poule; elle était un tissu sain, d'un beau ton, qui annonçait la vie libre et mâle. Agésilas, pour encourager ses hommes, fit un jour dépouiller les Perses prisonniers; à la vue de ces chairs blanches et molles, les Grecs se mirent à rire, et marchèrent en avant, pleins de dédain pour leurs ennemis. — Les muscles avaient été tous fortifiés et assouplis; on n'en avait point négligé; les diverses parties du corps se faisaient équilibre; l'arrière-bras, si maigre aujourd'hui, les omoplates mal garnies et raides, s'étaient remplies et faisaient un pendant proportionné aux hanches et aux cuisses; les maîtres, en véritables artistes, exerçaient le corps pour lui donner, non seulement la vigueur, la résistance et la vitesse, mais encore la symétrie et l'élégance. Le Gaulois mourant, qui est de l'école de Pergame, montre, si on le compare aux statues d'athlètes, la distance qui sépare un corps inculte et un corps cultivé: d'un côté, une chevelure éparse en mèches rudes comme une crinière, des pieds et des mains de paysan, une peau épaisse, des muscles non assouplis, des coudes aigus, des veines gonflées, des contours anguleux, des lignes heurtées, rien que le corps animal du sauvage robuste; de l'autre côté, toutes les formes ennoblies, le talon d'abord avachi et veule 12, maintenant circonscrit dans un ovale net, le pied d'abord trop étalé et trahissant sa parenté simienne, maintenant arqué et plus élastique pour le saut; la rotule, les articulations, toute l'ossature, d'abord saillantes, maintenant demi-effacées et simplement indiquées; la ligne des épaules, d'abord horizontale et dure, maintenant infléchie et adoucie; partout l'harmonie des parties qui se continuent et coulent les unes dans les autres, la jeunesse et la fraîcheur d'une vie fluide, aussi naturelle et aussi simple que celle d'un arbre ou d'une fleur. On trouverait vingt passages, dans le Ménexene, les Rivaux, ou le Charmide de Platon, qui saisissent au vol quelqu'une de ces attitudes; un jeune homme ainsi élevé se sert bien et naturellement de ses membres; il sait se pencher, être debout, s'appuyer d'une épaule contre une colonne, et, dans toutes ces attitudes, être aussi beau qu'une statue; de même un gentilhomme, avant la Révolution, avait, pour saluer, prendre du tabac, écouter, l'aisance et la grâce cavalière que nous retrouvons dans les gravures et dans les portraits. Mais, ce que l'on voyait dans les façons, le geste et la pose du Grec, ce n'était pas l'homme de cour, c'était l'homme de la palestre. Le voici dépeint dans Platon, tel que la gymnastique héréditaire dans une race choisie l'avait formé:

    «Il est naturel, Charmide, que tu l'emportes sur tous les autres; car personne ici, je pense, ne montrerait aisément à Athènes deux maisons dont l'alliance puisse engendrer quelqu'un de plus beau et de meilleur que celles dont tu es issu. En effet, votre famille paternelle, celle de Critias, fils de Dropide, a été louée par Anacréon, Solon et, beaucoup d'autres poètes, comme éminente en beauté, en vertu, et dans tous les autres biens où l'on met le bonheur. Et de même celle de ta mère. Car personne, à ce qu'on dit, ne parut plus beau et plus grand que ton oncle Pyrilampe, toutes les fois qu'on l'envoyait en ambassade auprès du grand roi ou auprès de quelque autre sur le continent, et toute cette autre maison ne cède en rien à la première. Étant né de tels parents, il est naturel que tu sois en tout le premier. Et d'abord, pour tout ce que l'on voit, pour tout.le.dehors, cher enfant de Glaucos, il me semble que tu ne fais honte à aucun de tes ancêtres.

    En effet, ajoute ailleurs Socrate, «il me paraissait admirable pour la taille et la beauté.... Qu'il nous semblât tel, à nous autres hommes, cela est moins étonnant; mais je remarquai que, parmi les enfants aussi, personne ne regardait autre part, pas même les
    plus petits... et que tous le contemplaient comme la statue d'un dieu.» — Et Chéréphon renchérissant: "Son visage est bien beau, n'est-ce pas, Socrate?" — Eh
    bien! s'il voulait se dépouiller, le visage ne paraîtrait plus rien, tant toute sa forme est belle.»

    Dans cette petite scène qui nous reporte bien plus haut que sa date et jusqu'aux plus beaux temps du corps nu, tout est significatif et précieux. On, y voit la tradition du sang, l'effet de l'éducation, le goût populaire et universel du beau, toutes les origines de la parfaite sculpture. Quantité de textes nous confirment dans la même impression. Homère avait cité Achille et Nérée comme les plus beaux des Grecs assemblés contre Troie; Hérodote nomme Callicrate le Spartiate comme le plus beau des Grecs armés contre Mardonius. Toutes les fêtes des dieux, toutes les grandes cérémonies, amenaient un concours de beauté. On choisissait les plus beaux vieillards à Athènes pour porter les rameaux aux Panathénées, les plus beaux hommes à Élis pour porter les offrandes à la déesse. À Sparte, dans les gymnopédies, les généraux, les hommes illustres qui n'avaient pas une taille et une noblesse d'extérieur assez grandes, étaient, dans le défilé choral, relégués aux rangs inférieurs. Les Lacédémoniens, au dire de Théophraste, condamnèrent leur roi Archidamos à l'amende, parce qu'il avait épousé une petite femme, prétendant qu'elle leur donnerait des roitelets et non des rois. Pausanias trouva en Arcadie des concours de beauté, où rivalisaient les femmes, et qui dataient de neuf siècles. Un Perse, parent de Xerxès et le plus grand de son armée, étant mort à Achante, les habitants lui sacrifièrent comme à un héros. Les Egestœens avaient élevé un petit temple sur le tombeau d'un Crotoniate réfugié chez eux, Philippe, vainqueur aux jeux Olympiques, le plus beau des Grecs de son temps, et, du vivant d'Hérodote, ils lui offraient encore des sacrifices. — Tel est le sentiment qu'avait nourri l'éducation, et qui, à son tour, agissant sur elle, lui donnait pour but la formation de la beauté. Certainement la race était belle, mais elle s'était embellie par système; la volonté avait perfectionné la nature, et la statuaire allait achever ce que la nature, même cultivée, ne faisait qu'à demi.

    Ainsi, pendant deux siècles, nous avons vu les deux institutions qui forment le corps humain, l'orchestrique et la gymnastique, naître, se développer, se propager autour de leurs points de départ, se répandre dans tout le monde grec, fournir l'instrument de la guerre, la décoration du culte, l'ère de la chronologie, offrir la perfection corporelle comme principal but à la vie humaine, et pousser jusqu'au vice 13 l'admiration de la forme accomplie. Lentement, par degrés et à distance, l'art qui fait la statue de métal, de bois, d'ivoire ou de marbre accompagne l'éducation qui fait la statue vivante. Il ne marche pas du même pas; quoique contemporain, il reste, pendant ces deux siècles, inférieur et simple copiste. On a songé à la vérité avant de songer à l'imitation; on s'est intéressé aux corps véritables avant de s'intéresser aux corps simulés; on s'est occupé à former un chœur avant de sculpter un chœur. Toujours le modèle physique ou moral précède l'œuvre qui le représente; mais il le précède de peu; il faut qu'au moment où l'œuvre se fait, il soit encore présent dans toutes les mémoires. L'art est un écho harmonieux et grossi; il acquiert toute sa netteté et toute sa plénitude juste au moment où faiblit la vie dont il est l'écho. — Tel est le cas de la statuaire grecque; elle devient adulte juste au moment où finit l'âge lyrique, dans les cinquante années qui suivent la bataille de Salamine, quand, avec la prose, le drame et les premières recherches de la philosophie, commence une nouvelle culture. On voit tout d'un coup l'art passer de l'imitation exacte à la belle invention. Aristoclès, les sculpteurs d'Égine, Onatas, Kanachos, Pythagore de Rhégium, Kalamis, Agéladas, copiaient encore de tout près la forme réelle, comme Verocchio, Pollaiolo, Ghirlandajo, Fra Fillipo, Pérugin lui-même; mais, entre les mains de leurs élèves, Myron, Polyclète, Phidias, la forme idéale se dégage, comme entre les mains de Léonard, de Michel-Ange et de Raphaël.


    Notes
    1. Odyssée, chant VIII.
    2. Agelai.
    3. Paidonomos
    4. Platon, dans le Théagès, dit, en parlant d'un homme vertueux qui discourt sur la vertu: «Dans l'harmonie merveilleuse de ses actions et de ses paroles, on reconnaît le mode dorien, le seul qui soit véritablement grec.»
    5. The fair Maid of Perth, dans Walter Scott. Voyez le combat du clan de Clhele et du clan de Chattan.
    6. Aristophane.
    7. Xénophon, La République des Lacédémoniens.
    8. Rôle de Lampito, dans les Ecclesiazousai.
    9. Aristote, Politique, VIII, i et 4.
    10. Mot de Pausanias.
    11. Kalokagathos opposé à Basanos.
    12. Voyez le petit Apollon archaïque de bronze du Louvre, et les statues d'Égine.
    13. Le. vice grec, inconnu au temps d'llomère, commence, selon toutes les vraisemblances, avec l'institution des gymnases. Cf. Becker, Chariclès (Excursus).
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Hippolyte Taine
    Philosophe, historien et critique français (1823-1893).
    Mots-clés
    Gymnastique, éducation physique, Sparte, éducation militaire, suprématie militaire dorienne, influence de l'éducation du corps
    Extrait
    «Lentement, par degrés et à distance, l'art qui fait la statue de métal, de bois, d'ivoire ou de marbre accompagne l'éducation qui fait la statue vivante. Il ne marche pas du même pas; quoique contemporain, il reste, pendant ces deux siècles, inférieur et simple copiste. On a songé à la vérité avant de songer à l'imitation; on s'est intéressé aux corps véritables avant de s'intéresser aux corps simulés; on s'est occupé à former un chœur avant de sculpter un chœur. Toujours le modèle physique ou moral précède l'œuvre qui le représente...»
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