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    Dossier: crivain

    Philosophes et écrivains devant la musique

    Léo-Pol Morin
    De tout temps, on a vu des philosophes et des écrivains s'intéresser à la musique. Platon, Aristote, Pythagore, Quintillien, Se Ma T'sien dans le passé, et plus près de nous Schopenhauer, Nietzsche, Jean-Jacques Rousseau, de nombreux autres, ont considéré la musique comme l'une des plus profondes spéculations de l'esprit humain.
    Les poètes ont toujours chanté Euterpe, et un Paul Valéry, de nos jours, ne dédaigne pas de flirter avec cette noble dame. Mais les poètes exaltent et magnifient toutes choses, tandis que les philosophes et les écrivains ont quelquefois la main dure.

    On sait combien furent fécondes les idées de Schopenhauer sur la musique et tout ce que Wagner doit au philosophe de la volonté. On sait également que Nietzsche n'aborda pas sans passion la musique, ce que révèlent des livres comme Humain, trop humain et le Gai Savoir, d'autres encore comme Nietzsche contre Wagner et Le Cas Wagner, qui détruisent un dieu terriblement adoré.

    Avec Nietzsche et Schopenhauer, on est en présence de philosophes très avertis des choses de la musique. L'auteur de Zarathoustra, qui est Nietzsche, a écrit de nombreuses oeuvres pour piano et des mélodies qui sont en voie de publication.

    Malgré le succès de son opéra-comique le Devin du village, on ne considère pas Jean-Jacques Rousseau comme un musicien de profession. Cependant, les articles que Jean-Jacques a écrits pour l'Encyclopédie de Diderot comptent parmi les travaux les plus importants de la musicologie de ce temps-là. L'auteur des Confessions prit un parti très net pour les Italiens dans la fameuse querelle des Bouffons, et ses lettres sont d'un grand intérêt pour quiconque veut étudier la vie musicale d'alors.

    On ne saurait, non plus, oublier le baron Grimm qui, en tant que rédacteur principal de la Correspondance littéraire, philosophique et critique, a laissé des documents des plus intéressants sur l'opéra à la fin du XVIIIe siècle.

    Stendhal a publié des chroniques régulières sur la musique dans Le Journal de Paris, de 1824 à 1827. Il a aussi publié une vie de Mozart et des pages en leur temps très discutées sur Haydn et sur « l'état présent de la musique en France et à l'étranger ». Mais son plus remarquable ouvrage est une vie de Rossini, qui garde aujourd'hui encore toute sa valeur critique. Stendhal avait la passion du bel canto et son goût de Rossini n'avait d'égal que celui qu'il avait aussi pour Cimarosa. L'auteur de la Chartreuse de Parme a d'ailleurs souvent exprimé des idées originales sur la musique dramatique.

    Le héros principal de Romain Rolland, Jean-Christophe, est un musicien de génie dont la critique est acerbe et abondante. Les diatribes du mécontent Jean-Christophe ont cependant beaucoup perdu de leur actualité et de leur raison d'être. Mais des livres comme les Musiciens d'autrefois et les Musiciens d'aujourd'hui sont d'une valeur toujours actuelle, et les Études sur Beethoven l'un des chefs-d’œuvre de la musicographie française. Romain Rolland a fait de très sérieuses études musicales et sa thèse de doctorat sur les Origines du théâtre lyrique moderne est d'un intérêt indiscutable.

    On a vu un grand écrivain comme Bernard Shaw s'adonner à la critique musicale avec un énorme succès. Un écrivain de cette trempe ne pouvait aborder la critique autrement qu'avec son esprit caustique et son sens de l'humour. Au moment où il écrivait dans le Star ou le London World, dans les années 88-94, les occasions d'exercer son sarcasme étaient aussi nombreuses qu'aujourd'hui. Car les travers, les tics ou manies des amateurs d'art sont toujours les mêmes.
    Mais Bernard Shaw n'a jamais voulu faire de cette critique pédante ou savante que l'on classe généralement sous le vocable « critique objective ». Il voulait avant tout vulgariser la critique musicale, et il prétendait que les papiers d'un critique, tout en étant amusants, lisibles et à la portée du plus grand nombre, pouvaient avoir une valeur constructive.

    Fort de ces précautions, il a écrit d'innombrables articles qui sont pleins de trouvailles ingénieuses où l'ennui, le grand et irrémédiable ennui des oeuvres mort-nées, trouve son plus juste châtiment. Son pseudonyme, Corno di Bassetto, était à lui seul une trouvaille. Le nom du noble étranger dont il signait ses articles avait été emprunté à un instrument musical désuet qui figure dans la partition d'orchestre du Requiem de Mozart.

    Or, Corno di Bassetto entend un jour la Symphonie Héroïque de Beethoven, et son article, à la suite de ce concert, est tout simplement la description comique de l'enterrement de sa tante Charlotte qui avait épousé le conservateur du grand cimetière protestant de Mount Jerome. Il voit une correspondance de rythme et d'émotion dans le cortège funèbre de l'Héroïque et celui de la tante Cha, et il soutient que les enterrements de la famille Beethoven devaient ressembler à ceux des Shaw, et que le passage du majeur au mineur, dans la partie médiane de la marche funèbre, décrit une course identique à travers une campagne identique, derrière le défunt...
    Son horreur du creux académisme a trouvé en Charles Villiers Stanford une proie de taille imposante. « Lorsque, dit-il, le professeur Stanford est parfait gentleman, cultivé, pieux et classique, il est ennuyeux au delà de toute expression. Cet ennui est d'autant plus difficile à supporter qu'il s'agit de l'ennui sans trêve ni repos, ingénieux, insignifiant, superficiel de l'Irlandais, à la place de l'ennui stupide, bovin, profondément endormant de l'Anglais, ou même de l'ennui agressif, ambitieux et sentimental de l'Ecossais... »

    Il n'aimait guère Saint-Saëns, non plus, et il ne voulait pas qu'un certain académisme français vînt encore ajouter aux épreuves des londoniens, déjà abondamment pourvus par des fournisseurs patentés comme Parry et Stanford. Il écrivait alors: « Qui veut entendre Samson et Dalila? » Personne, répondait- il irrespectueusement. Et il ajoutait: « Nous ne demandons pas aux Parisiens de partager avec nous le poids de Job (une oeuvre suprêmement ennuyeuse de Parry), donc, qu'ils ne se déchargent pas sur nous du faix de Samson. »

    Bernard Shaw, critique musical, aimait à dérouter par le sarcasme et l'ironie. Il ne reculait devant aucune fantaisie, devant aucune pirouette littéraire. Mais quel que soit le côté léger, éminemment plaisant et même « amateur » de ses jugements, sa critique musicale conserve une valeur incontestable. En effet, sous des dehors plaisants, mordants et irrespectueux, Shaw cache un goût très sûr et des connaissances réelles. Il ne faut pas oublier qu'aux environs de 1880, la critique musicale en Angleterre était prétentieuse et académique au point d'en être illisible. Il suffisait, en ce temps-là, qu'une oeuvre fût bien faite pour être belle et viable.
    Mais tous les écrivains n'ont pas abordé la musique avec cette liberté d'esprit et cet humour, qui fit justement de Willy, en France, dans le même temps, un critique si redoutable. De nombreux musiciens cherchent encore à se relever des mots à l'emporte-pièce du très amusant Willy, dont le nom véritable était Henry Gauthier-Villars.

    Nous connaissons, par exemple, les réactions de Georges Duhamel, devant le machinisme musical américain. En effet, la vie américaine a fourni à Duhamel le thème fulminatoire d'un livre, Scènes de la vie future, où sa passion, sa rancœur, sa virulence se donnent libre jeu. La musique en conserve et les abattoirs de Chicago produisent sur ses nerfs exaspérés un effet tragique. Voyons ce qu'il dit des disques: « Je le pensais bien: c'est de la fausse musique. De la musique de conserve. Cela sort de l'abattoir à musique comme les saucisses du déjeuner sortent de l'abattoir à cochons... Elle est égorgée par des nègres comme les gorets du middle-west. Elle est assommée par des brutes lasses, à moitié endormies. On la dépèce, on la sale, on la poivre, on la cuit. Cela s'appelle les disques. »

    Quant au film avec musique: « C'est une sorte de pâte musicale anonyme et insipide, dit -il. Elle passe, elle coule. Elle est truffée de morceaux connus, choisis probablement pour leurs rapports momentanés au texte cinématographique... Devant tout cela, la foule somnole, mâche de la gomme, rote, soupire, lâche parfois un rire intestinal, digère dans l'ombre en contemplant les images hystériques. Et nul ne crie à l'assassin! Car ici, on assassine les grands hommes... »
    Enfin ce morceau de littérature, de couleur noire, mène à une condamnation sans rémission possible: « J'affirme, dit-il, qu'un peuple soumis pendant un demi-siècle au régime actuel des cinémas américains s'achemine vers la pire décadence... » Après avoir fait le compte de toutes les énergies employées à ce martyrologue effrayant, Duhamel ajoute qu'il donnerait « toute la bibliothèque cinématographique du monde pour une pièce de Molière, pour un tableau de Rembrandt, pour une fugue de Bach ».

    Malgré sa grande intelligence, M. Duhamel a jugé là sur des essais, sur des promesses. Il a jugé une machine encore neuve, dont on n'a pas encore trouvé le meilleur usage, mais dont l'importance et l'intérêt sont déjà considérable. L'auteur des Scènes de la vie future fait un peu penser à M. Thiers, qui disait des chemins de fer qu'ils n'avaient aucun avenir. A l'exemple du grand homme d'État français, M. Duhamel juge de choses présentes et immédiatement futures en leur tournant délibérément le dos.

    Car, enfin, une fugue de Bach n'a rien à voir avec ce que sera dans l'avenir le cinéma musical. Les lois de la fugue ne sont pas forcément celles qui régiront les futurs chefs-d’œuvre de l'écran sonore. Les moyens musicaux d'aujourd'hui diffèrent déjà sensiblement de ceux d'hier. La musique de demain, mécanisée ou non, sera différente de celle d'hier, quoi qu'en pensent les conservateurs sentimentaux de l'espèce de M. Duhamel.

    C'est ce qu'un écrivain comme Jean Richard Bloch entrevoit avec clairvoyance. « Nous assistons à une naissance », dit -il, en parlant de la musique mécanisée. «Tout a changé. Le sans-fil, la machine parlante, provoquent une révolution analogue à la découverte de l'imprimerie »... La prophétie de Jean Richard Bloch va jusqu'à prévoir que « nous sommes à la veille d'entendre un nouveau langage musical qui s'adaptera aux moyens titaniques que l’on met à sa disposition, et qui s'élèvera à la hauteur de l'attente universelle »... « Enfin, dit encore le même auteur, ce qui a demandé cent ans à la Renaissance, la musique l'accomplira en vingt ans.»
    Que nous voilà loin de l'humeur boudeuse de M. Duhamel! Les prévisions de M. Bloch sont à coup sûr plus sympathiques que celles de M. Duhamel. Ainsi que je le disais plus haut, M. Duhamel regarde fixement derrière lui, tandis que M. Bloch fait confiance à l'avenir. C'est lui qui aurait dû écrire les Scènes de la vie future.

    Parmi d'autres écrivains que la musique a intéressés, il faut mentionner André Suarès, dont les Pensées sur la musique et un livre sur Debussy sont d'une pénétrante psychologie. Il y a aussi Pierre Lasserre, Guy de Pourtalès, René Dumesnil; il y a enfin Paul Morand, Mauriac et André Gide, celui-ci musicien cultivé et excellent pianiste, qui laisse à l'occasion tomber de pertinentes et franches études sur la musique. Quant à Edouard Herriot, ministre d'État français, qui a écrit un livre émouvant et documenté sur Beethoven, il souhaite que l'humanité puisse un jour prochain se trouver réunie dans la fraternité d'un même culte, celui de Beethoven. Mieux que personne, M. Herriot doit voir que ce nom n'est pas celui qui occupe aujourd'hui les esprits.
    Marcel Proust a également touché à la musique dans la Recherche du temps perdu, et on n'a pas oublié que Julien Benda fit un jour avec éloquence, dans Belphégor, le procès de la sensibilité musicale contemporaine. Bref, la musique appartient aux écrivains autant qu'aux musiciens et il ne serait pas exagéré de dire qu'elle est devenue une sujet littéraire.

    D'une façon générale, les littérateurs défendent bien la musique. Ne leur reprochons pas de s'être érigés en gardiens vigilants de cet art qu'ils n'estiment pas être en sécurité entre les mains des seuls musiciens. Car les musiciens ont la réputation souvent gratuite, mais quelquefois justifiée, de mal parler et de mal défendre leur art. À ce compte, la glose musicale des écrivains a une valeur de vulgarisation indéniable. Accordons aussi de l'intérêt aux musicologues de tous poils, et ils sont nombreux et quelques-uns de la plus grande valeur, qui parlent et écrivent de musique en connaissance de cause. Surtout, et par-dessus tout, nous croyons que les maîtres, avec leurs oeuvres immortelles, ont encore la meilleure manière de défendre les droits d'Euterpe. Car nous avons la... faiblesse de croire que Bach, Beethoven, Wagner, Debussy et Strawinsky ont plus fait pour la musique que tous les Jean- Jacques du monde.

    Mais c'est une autre histoire, et chaque chose doit demeurer à son plan. Tant il est vrai qu'il y a un monde de considérations entre le créateur et son auditeur, entre ceux qui font la musique et ceux qui l'écoutent et en discutent. Dans tous les cas, on conviendra que c'est un art qui ne laisse personne indifférent.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Léo-Pol Morin
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    L'Agora
    Auteurs, littérature
    Léon Daudet
    écriture, expérience, conseil, vie littéraire

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