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    Dossier: cologisme

    Pour un écologisme non intégriste

    Claude Villeneuve
    Une réponse de Claude Villeneuve à l'article de Nicole Jetté-Soucy.
    Dans la forme sous laquelle il a été publié, le texte de Nicole Jetté-Soucy n'apporte pas les nuances nécessaires et assimile un certain discours écologiste aux extravagances et aux horreurs du nazisme sous prétexte que, selon Ferry, «les premières lois écologiques furent promulguées par le gouvernement nazi, dont on sait, par ailleurs qu'il décréta l'euthanasie et pratiqua l'eugénisme.»

    J'estime que beaucoup de gouvernements depuis l'Antiquité ont promulgué des lois que nous pourrions aujourd'hui qualifier d'écologistes. Quant à ceux qui ont pratiqué l'eugénisme et prôné l'euthanasie active, même chez les nouveau-nés...

    Luc Ferry n'est pas le premier auteur qui établit des liens entre le discours de l'écologisme et celui du troisième Reich. Il ne fait là que reprendre la thèse de Anna Bramwell qui, dans le troisième chapitre de son volume Ecology in the 20th century: a History (Yale University Press, 1989, pose la question: Ecology, A German disease? Cependant, à l'analyse, on se rend compte que les courants de pensée qui sont sous-jacents à l'écologisme moderne proviennent de plusieurs sources, dont certaines s'identifient au romantisme allemand du XIXe siècle et ont été reprises dans les délires du chancelier Hitler. On retrouve aussi des courants de pensée qui proviennent de la puritaine Angleterre de Victoria ou des démocratiques États-Unis d'Amérique, ces deux derniers pays n'étant pas à l'abri non plus de pratiques eugénistes, de politiques racistes et d'expérimentations sur les déficients mentaux, même après le procès de Nurenberg. N'assistons-nous pas d'ailleurs actuellement en Bosnie à un conflit raciste à intentions eugénistes mené par des hommes qui ne s'embarrassent pas de l'écologisme dans leurs discours?

    Il est extrêmement périlleux d'établir un parallèle entre la pensée directrice de l'écologisme, si tant est qu'il en soit une unique, et le discours, réel ou supposé de ceux qui représentent les extrémistes d'un mouvement d'écologie profonde. Il est encore plus délicat d'associer à un mouvement idéologique des intentions démoniaques parce qu'il utilise des idées qui ont déjà fait partie d'un ensemble historique. Devrait-on justifier l'esclavage parce que la démocratie d'Athènes le tolérait? Liberté, Égalité et Fraternité devraient-elles toujours être entachées des horreurs de la Révolution française et de la Terreur?

    Ce qu'il convient de dénoncer à mon avis, c'est l'intégrisme. Intégrisme religieux, intégrisme écologique, intégrisme politique et intégrisme économique. Car s'il se trouve beaucoup de gens pour dénoncer les trois premiers, je n'en connais pas beaucoup qui osent s'attaquer au dernier... Julian Simon et son école ne sont-ils pas plus malfaisants que tous les Hans Jonas du monde?

    Les intégristes ne s'encombrent pas de nuances. Pour eux, la réalité doit se plier aux contraintes du modèle qu'ils défendent, peu importe les souffrances qui en découlent pour les humains ou pour les autres êtres vivants qui ne suivent pas le sens de la révélation. Or, la réalité est toute en nuances et c'est ce que les sciences écologiques nous apprennent. Les dinosaures ne sont pas monstrueux comme nous le crie madame Jetté-Soucy... Ce sont des organismes qui ont vécu à une autre époque, dont nous découvrons avec fascination la complexité et l'adaptation aux conditions de leur milieu grâce au travail acharné des paléontologues, Spielberg n'y est pour rien...

    Lorsqu'on veut contraindre une société ou un système naturel à se plier à la pauvreté de nos constructions intellectuelles, qu'elles soient des applications de nos théories économiques, scientifiques ou sociales, on observe toujours des exceptions, des éléments imprévisibles. Vouloir faire autrement, c'est s'engager dans un combat mortel, qui se traduira par un appauvrissement de la diversité et par une fragilisation du système. On ne peut réduire la tendance à la complexification et à la diversification des systèmes vivants. On ne peut confiner les lois de l'écologie aux lois de la physique, pas plus qu'on ne peut définir l'humanité que par ses caractéristiques écologiques.

    L'objectif de l'écologie, c'est de comprendre le fonctionnement des écosystèmes. Humblement, en se mettant à la place des organismes qu'on étudie, en élaborant des théories explicatives qui seront confrontées au jugement des pairs et qui feront les gorges chaudes des facultés dans quelques décennies. L'écologie se doit aussi d'étudier l'espèce humaine et ses relations avec la biosphère dont elle dépend pour sa survie. Les connaissances que nous pouvons en tirer nous seront indispensables pour prendre des décisions. Un groupe politique devra toujours agir en conséquence d'une connaissance des implications écologiques de ses décisions mais on ne pourra jamais ramener la complexité des systèmes humains aux simples lois de l'écologie.

    Madame Jetté-Soucy nous propose la question: Le naturel, un produit artificiel? Cette question est encore trop réductionniste, puisque l'artificiel est lui-même un produit naturel. En effet, tout ce qui se produit dans la biosphère est soumis aux principes directeurs de la physique, de la biologie et de l'écologie qui transcendent la volonté humaine et ses constructions explicatives du monde. Ainsi, aux deux extrémités, la réalité nous échappe: d'un côté, les lois physiques auxquelles nous ne pouvons échapper que pendant un court laps de temps grâce à un déploiement d'artifices et d'énergie et de l'autre, notre pensée et notre capacité de communication qui échappent à toute tentative de réductionnisme, fut-il inspiré de la complexité écologique.

    Il est normal et sain de se questionner sur le discours actuel de l'écologisme, mais il ne faut surtout pas profiter du fait que le discours soit contesté pour rejeter les enseignements de l'écologie. Nous devrons plus que jamais gérer la biosphère avec prudence et circonspection, parce que nous y sommes condamnés par notre nature biologique... Au royaume des purs esprits, nul ne s'inquiète de la bioaccumulation des composés organochlorés dans les réseaux alimentaires... Mais lequel d'entre nous est si pressé d'aller vérifier?
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Claude Villeneuve
    Biologiste de formation, Claude Villeneuve est l'une des têtes d'affiches de l'éducation relative à l'environnement au Québec. Professeur au collège et à l'université, auteur et conférencier de renom, il a été directeur de l'Institut européen pour le conseil en environnement à Strasbourg. Président d'Ékolac consultants, il agit comme consultant accrédité auprès de l'UNESCO et du PNUD.
    Mots-clés
    Dogmatisme
    Extrait
    L'objectif de l'écologie, c'est de comprendre le fonctionnement des écosystèmes.
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