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    Dossier: Cosmos

    L'astronome et l'astrologue

    Jacques Dufresne
    Le rapport de l'homme moderne avec l'univers est un mélange instable d'ivresse et d'angoisse. Ivresse de la conquête de l'espace, par le téléscope d'abord, par les fusées ensuite... Ivresse des grandes énigmes dénouées: éloignement des galaxies qui permet de situer le big bang, l'explosion initiale, il y a 15 milliards d'années; découverte des trous noirs, des quasars.
    Le prochain sommet de cette ivresse sera vraisemblablement atteint dans quelques années, quand les Américains auront placé en orbite un télescope qui permettra de repousser plus loin encore la limite de l'explorable.

    Mais déjà au XVIIe siècle, avant même que Newton n'ait établi la mécanique céleste sur des bases solides, l'angoisse apparaissait comme la face cachée de l'ivresse: "Le silence éternel des espaces infinis m'effraie!" avoue Pascal. Le poète Paul Valéry lui fera écho au XXe siècle lorsqu'il fera dire à la jeune Parque:

    Tout puissants étrangers, inévitables astres
    Qui daignez faire luire au lointain temporel
    Je ne sais quoi de pur et de surnaturel;
    Vous qui dans les mortels plongez jusques aux larmes
    Ces souverains éclats, ces invincibles armes,
    Et les élancements de votre éternité,
    Je suis seule avec vous, tremblante, ayant quitté
    Ma couche; et sur l'écueil mordu par la merveille,
    J'interroge mon coeur quelle douleur l'éveille
    Quel crime par moi-même ou sur moi consommé?... (1)

    Et pendant que les astronomes accèdent aux milliards d'années lumière, les astrologues proposent aux humains solitaires leurs remèdes millénaires contre l'angoisse. Une astronomie nouvelle, plus que jamais audacieuse et l'astrologie traditionnelle représentent les deux pôles du rapport de l'homme contemporain avec l'univers. Est-il possible, est-il souhaitable de rapprocher ces deux pôles? Pour en décider il faut aller au-delà des idées reçues sur cette question.


    Dialogue entre l'astronome et l'astrologue.

    Astrologue: Vous, les astronomes, estimez être les seuls détenteurs de la vérité sur l'univers. Quand vous ne nous attaquez pas directement, vous nous reléguez parmi les ombres du passé de l'intelligence: magiciens, sorciers, préposés aux superstitions de tous genres. Vous devez au moins reconnaître que nous sommes des ombres bien vivantes, qui ont plus d'adeptes que vous, y compris dans cet Occident qui célébrait déjà le triomphe définitif de la science il y a deux siècles.

    Astronome: Je reconnais que nos ancêtres du siècle des Lumières ont sous-estimé la résistance des superstitions et de la mentalité archaïque.

    Astrologue: Là où vous voyez une mentalité archaïque, je vois un besoin profond qui transcende les lieux et les époques, qui est indissociable de la condition humaine. La science étant incapable de satisfaire ce besoin, les gens se tournent vers l'astrologie. Notre succès est à la mesure de la faillite de la science.

    Astronome: Je crois que vous vous méprenez sur la science. Elle établit les lois de la nature et nous apprend, par exemple, que, selon toute probabilité, l'univers a commencé il y a quinze milliards d'années, qu'il est depuis en expansion, que le temps est relatif... Il ne lui appartient pas de satisfaire les besoins psychologiques ou métaphysiques des êtres humains.

    Astrologue: Dans l'analyse froide et austère des forces à l'oeuvre dans l'univers, y a-t-il quelque chose qui donne sens à l'existence humaine au coeur du Grand Tout? Le grand physicien contemporain Werner Heisenberg déplorait que "l'homme se trouve désormais seul avec lui-même" face à un univers-miroir, à une nature qui ne peut que lui renvoyer, confirmées ou infirmées, les formules mathématiques à l'aide desquelles il l'interroge. Ne ressentons-nous pas tous, à des degrés divers, cette angoisse et cette solitude? Il n'est pas exclu que ces sentiments négatifs soient à l'origine de bien des états dépressifs, de bien des suicides même. Et pour ma part, je vais jusqu'à penser que l'omniprésence de la musique dans la vie quotidienne des Occidentaux, fait banal à première vue, s'explique par le besoin qu'ont les gens d'échapper au silence oppressant de l'univers.

    Astronome: La science n'est pas une thérapie. Oseriez-vous prétendre que l'astrologie en est une?

    Astrologue: Une pratique qui conserve la faveur de la majorité malgré les démentis de la science mérite autant de considération qu'une science qui fabrique la bombe H et menace les équilibres de la biosphère.

    Astronome: ...et dont les applications techniques ont adouci la vie de milliards d'êtres humains. Quant à la preuve par la majorité... Pendant des millénaires, les hommes ont cru, majoritairement, que la terre était plate. Était-ce une preuve?

    Astrologue: La science nous explique tout sauf le plus important: nous-mêmes. L'astrologie comble cette lacune.

    Astronome: Les fondements mêmes de l'astrologie sont incompatibles avec les données de la science. Les constellations auxquelles sont rattachés les traits du caractère doivent leurs noms aux Assyrio-Babyloniens. Ces derniers voyaient dans le ciel des figures en rapport avec leurs préoccupations: le taureau... le bélier, l'ours, etc. Imaginons que ces mêmes constellations aient été baptisées au XXe siècle. Nous y verrions une navette spatiale, une montre-bracelet ou un jeu vidéo... Toute la psychologie du monde ne suffirait pas à prêter des traits de personnalité à ces objets. Si j'étais né sous le signe de l'Ordinateur plutôt que sous celui du Bélier, serais-je un être froid, logique et calculateur plutôt que fougueux et dynamique?

    Et au-delà de tout cela, peut-être ignorez-vous qu'en raison d'une particularité dans le mouvement de la terre, particularité qu'on appelle précession des équinoxes, les signes ne coïncident plus avec les constellations que nous traversons. Nous naissons tous en réalité sous le signe qui précède le nôtre. Je ne suis pas Bélier mais Poisson. Je devrais donc être d'un tout autre tempérament... La génétique nous en apprendrait davantage sur notre nature. Les rayons cosmiques atteignent et modifient le patrimoine génétique des espèces, assurant ainsi la variété parmi les êtres vivants. Voilà la principale influence du cosmos sur notre destinée.

    Astrologue: La génétique a beau m'assurer que je suis unique par l'arrangement de mes gènes, tout cela reste abstrait. L'analyse de mon ADN ne me dit pas qui je suis, qui je pourrais aimer... où est la rose dont je suis responsable...

    Astronome: Dans ces conditions, plutôt que de vous en remettre aux astres, vous devriez consulter un psychologue. Et si le dépaysement et le retour aux origines vous aident à mieux vous connaître vous-même, pourquoi ne vous adresseriez-vous pas à l'un de ces psychologues jungiens qui cherchent des images de l'homme éternel dans les mythologies? Il vous conduira dans l'Olympe où, en vous comparant à des divinités comme Apollon, Gaia, Héphaïstos ou Aphrodite, vous découvrirez peu à peu votre identité.

    Astrologue: Mais l'astrologie va beaucoup plus loin que la mythologie grecque ou la psychologie. Non seulement elle m'aide à mieux me connaître, mais elle me prépare à ce qui peut survenir, elle me permet de faire jouer en ma faveur des forces qui me dépassent. Tibère avait ses astrologues à Capri. Ronald Reagan, deux millénaires plus tard, consultait les siens en Californie. Pourquoi pensez-vous que de grands chefs d'État ont recours à l'astrologie? Les forces les plus déterminantes sont peut-être celles qu'on connaît le moins. "Avoir une bonne étoile". Les expressions de ce genre ne se sont sûrement pas imposées par hasard.

    Astronome: Mais monsieur l'astrologue, le scepticisme à l'égard de l'astrologie a aussi son histoire. Cicéron, un jour, s'est écrié; "tous ceux qui ont péri à la bataille de Cannes étaient-ils donc nés sous le même astre?" Shakespeare, au XVIe siècle, s'est élevé contre ceux qui mettent "leurs penchants lascifs à la charge des étoiles". Au XXe siècle, le philosophe Alain s'est fait l'écho de Cicéron et de Shakespeare: "Méfiez-vous des Cassandres, âmes couchées. L'homme véritable se secoue et fait l'avenir".

    On devine la suite du débat entre l'astrologue et l'astronome. Retenons l'idée essentielle qui se dégage de l'ébauche que nous en avons donnée. L'homme moderne se sent en exil dans l'univers. Le succès de l'astrologie témoigne chez lui d'un refus obstiné de rompre les dernières amarres qui le rattachent à l'univers.

    Pour le regard non guidé par la science, la terre est plate, le soleil tourne autour d'elle, le ciel étoilé est une voûte. A ces réalités, fausses mais concrètes, on a peu à peu substitué des réalités vraies, mais abstraites. La terre tourne sur elle-même et autour du soleil! Comment le croire? Et quand l'univers est redevenu concret grâce au télescope, il cessa d'être à l'échelle humaine. Quand nous aperçûmes les plus lointaines galaxies, ce fut pour découvrir qu'elles étaient en fuite vers l'infini. Une autre phrase prophétique de Pascal prenait alors tout son sens: "L'univers a son centre partout et sa circonférence nulle part". Le sentiment de sécurité que l'homme éprouvait sous la voûte étoilée ne pouvait que disparaître devant les galaxies en fuite.

    Certes, la science se renierait si elle se livrait à des extrapolations abusives pour donner du monde une image conforme aux désirs des hommes. Comme le dit avec humour William Alfred Fowler, Prix Nobel de physique en 1983, "la terrible tragédie de la science, c'est le meurtre horrible de superbes théories par des faits hideux".(2) Mais l'astrologue nous rappelle une chose: l'univers ne se réduit pas à ce que la science nous en dit. L'astronome le plus rigoureux ne saurait en disconvenir.

    Mais hélas, pour celui qui est en quête d'un sens intelligible, qui cherche dans l'univers une chaleur qui soit aussi lumière, l'astrologie, toute irrationnelle, est une solution bien décevante. Comment réenchanter le monde sans l'obscurcir?

    En décembre 1817, lors d'un dîner littéraire qui réunissait de brillants artistes britanniques, certains conclurent qu'Isaac Newton, «en réduisant l'arc-en-ciel à ses couleurs prismatiques en avait détruit toute la poésie*».(4) Comment lui rendre sa poésie sans lui enlever sa vérité qualitative? Comment éviter que la rencontre de ces deux dimensions ne tourne en duel?

    Dans ce contexte, les grandes cosmologies du passé prennent un intérêt inattendu pour celui qui serait tenté de n'y voir que de maladroites préfigurations des connaissances d'aujourd'hui. Certes, sur un plan étroitement scientifique, les doctrines comme celles de Pythagore, d'Aristote, des stoïciens et de Ptolémée n'ont qu'un intérêt historique limité. Dès lors cependant qu'on se soucie de présenter une vision globale et unifiée de l'univers, de donner un sens aux faits observés, ces mêmes cosmologies ne sont plus seulement les premiers barreaux d'une échelle qui monte vers les trous noirs, elles sont, comme l'Hermès de Praxitèle, des sources intemporelles d'inspiration.

    * Ces artistes auraient donné leur adhésion à ces vers de Hugo:

    Restons loin des objets dont la vue
    est charmée.
    L'arc-en-ciel est vapeur, le nuage est
    fumée.
    L'idéal tombe en poudre au toucher
    du réel.(5)


    Notes:

    (1) VALÉRY, Paul
    (2) SCHATZMAN, Evry, La science menacée, Éditions Odile Jacob, 1989, p. 136.
    (4) BOORSTIN, Daniel, Les Découvreurs, chez Robert Laffont, 1986, p. 401.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Jacques Dufresne
    Mots-clés
    superstitition, science, croyance, univers, astrologie, astronomie,astre
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