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Drapeau Jean

Correspondance échangée entre Jean Drapeau et Lionel Groulx (1954-1962)

Drapeau, Jean, et Lionel Groulx
Six pièces d'une correspondance échangée entre Jean Drapeau, homme politique, maire de Montréal, et son mentor Lionel Groulx, historien québécois bien connu, à des moments importants de la carrière politique de Drapeau (victoires et défaite lors des élections municipales). Les originaux de ces documents sont conservés au Centre de recherche Lionel-Groulx, à Outremont-Montréal (Québec).
Outremont, le 27 octobre 1954

Son Honneur
Monsieur le maire Jean Drapeau
5400, avenue des Plaines
Montréal

Cher Monsieur le Maire,

Je vous ai fait, le soir même de votre élection, mes félicitations, du fond du coeur. Je ne vous les écris qu'aujourd'hui, n'ayant pas voulu qu'elles se perdent dans l'avalanche ou l'ouragan de compliments qui vous est tombé du ciel. J'ai prié pour votre succès. Il est grand, immense. Je n'oserai pas dire, pour autant, qu'il m'a surpris. Vous l'avez bien mérité un peu par votre travail acharné et votre admirable courage depuis cinq ans.

Ce qui me réjouit tout particulièrement, c'est que vous débutez dans la vie publique, porté par une rare victoire des honnêtes gens. Il arrive si rarement qu'ils se décident à vaincre et qu'ils y parviennent. Me défendrez-vous d'y voir un augure? Il me semble que vous n'en êtes là qu'à votre premier tremplin. Vous savez qu'en temps de crise, l'on cherche toujours un homme. Cet homme, pourquoi ne le seriez-vous pas un de ces jours prochains, et sur un plus vaste théâtre? Je vais encore prier le bon Dieu pour qu'Il vous garde votre bonne étoile et pour que vous-même, restiez toujours fidèle, selon que vous le souhaitiez le premier, à votre magnifique probité. À ce sujet, pourquoi ne pas vous confier que mon espoir en votre avenir se fonde sur l'esprit de foi qu'on soir même de votre triomphe, vous avez si courageusement manifesté.

Je vous serais obligé de présenter à Madame la Mairesse, mes hommages et mes félicitations les plus cordiales. Je n'ai pas oublié mes petits mariés de naguère.

Cordialement vôtre,

Lionel Groulx, ptre
261, avenue Bloomfield
Outremont (8)


* * *


Outremont, le 11 novembre 1957


Me Jean Drapeau, avocat
5700 des Plaines
Montréal

Cher Monsieur Drapeau,

Vous pensez bien que je partage la profonde déception de tous vos amis. Je m'assure même que ma déception dépasse celle du plus grand nombre. Vous incarniez pour moi un si réconfortant espoir. Dans notre pauvreté générale, vous étiez resté un homme, un homme propre, intelligent, courageux. Je voyais votre carrière montant en flèche. D'autres paliers vous étaient réservés où tous ceux-là qui, comme moi, ont passé leur vie à toujours vainement espéré, verraient enfin se réaliser ce qu'ils ont si ardemment ambitionné pour l'avenir de notre petit peuple. La démocratie est un bien singulier personnage. Elle ne pèche guère par excès de discernement ou d'esprit. Et notre peuple, qui a pourtant si grand besoin de véritables chefs, affiche un singulier manque d'esprit public.

Faut-il vraiment désespérer, comme y inclinent un trop grand nombre de jeunes? L'histoire, même la nôtre, me l'a appris: le talent, la probité, le courage peuvent se lasser, se tuer. On ne les tue pas; on ne les a jamais tués. C'est pourquoi j'espère toujours. Je connais votre ténacité. Je sais à quelles sources elle se nourrit et s'appuie. Vous ne voudrez tromper personne. Et je reste persuadé qu'au glorieux vaincu d'hier, l'avenir réserve de justes et magnifiques revanches.

D'un quelqu'un qui vous restera toujours fidèle et qui vous adresse à vous et à Madame Drapeau, l'expression de son plus cordial hommage.

Lionel Groulx, ptre
261, av. Bloomfield
Outremont (8)


* * *



Le 20 décembre 1957

Monsieur le Chanoine,

Vous ne sauriez croire comme votre lettre du 11 novembre m'a causé un vif plaisir. Elle ne m'a pas surpris, mais au moment où on serait porté à se poser la question «à quoi bon?» il est particulièrement bon et utile de trouver dans le courrier un témoignage comme le vôtre.

Je veux vous assurer de ma considération profonde et de ma détermination de ne pas lâcher. Toute votre vie constitue un exemple que nous devons suivre et je regrette de n'avoir pu, jusqu'à présent, réussir à démontrer que les luttes entreprises et poursuivies avec ténacité par des hommes illustres d'une autre génération, rendaient possible à une majorité de citoyens une meilleure compréhension du bien commun. Les pressions vers le bas se faisant constantes, il faut bien que celles qui s'exercent vers le haut tiennent elles aussi.

Je vous réitère de nouveau mes bien vifs remerciements. Je vous assure de ma respectueuse admiration et je vous présente mes voeux les meilleurs à l'occasion de Noël et de la Nouvelle Année.

Veuillez, je vous prie, me croire, monsieur le Chanoine,

Votre tout dévoué,

Jean Drapeau


* * *


Ce 14 avril 1959

Monsieur le Chanoine,

Merci de votre envoi. Il est plus facile à d'autres qu'à soi-même de faire ces rapprochements de situations. Je me contente de continuer dans la même voie, comptant que la Providence fera le reste.

Ça fait déjà un quart de siècle que je «crois» en la révolution nationale. Et j'y crois aussi fermement que la première journée. Ce n'est pas quand les circonstances vont nous donner raison qu'il faut lâcher. Et puis vous, ça fait tellement plus longtemps que vous tenez!

Jean Drapeau



* * *


Montréal, le 19 novembre 1960


Monsieur le Chanoine Lionel Groulx
261 Bloomfield
Outremont

Monsieur le chanoine,

Quelle joie ce fut pour moi de lire votre message d'amitié et d'encouragement.

Il ne faut jamais désespérer de la démocratie: elle a de ces retours sur elle-même qui interdisent le désespoir.

Je vous prie de croire, monsieur le Chanoine, que je n'ai de plus grand désir que celui de relever le défi que semble constituer la tâche de faire de grandes choses à Montréal.

Avec vos bonnes prières, je suis sûr que j'y parviendrai.

Ce qui me réjouit le plus dans cette victoire, c'est qu'elle constitue véritablement une victoire nationaliste. À nous maintenant de faire la preuve que notre nationalisme c'est du concret.

Je me permettrai d'aller vous voir d'ici quelque temps pour le bonheur de vous revoir sans doute, mais aussi pour parler de certaines rumeurs dont on m'a fait part et qui ne doivent nullement vous inquiéter: depuis que j'ai commencé ma campagne judiciaire d'abord puis politique contre la pègre, il y a plus de 10 ans, on s'est employé en certains milieux à tenter de détruire la confiance et l'amitié de mes amis en recourant à des moyens aussi déprimants que faux. Je continue de me tenir au-dessus de ces propos.

Daignez recevoir, monsieur le Chanoine, l'hommage de ma respectueuse amitié, de mon attachement profond et de mon entière soumission.

Le maire de Montréal

Jean Drapeau


* * *



Outremont, le 31 octobre 1962


Me Jean Drapeau
Maire de Montréal
5700 des Plaines
Montréal

Cher monsieur Drapeau,

Je n'ai pas grand mérite à vous féliciter de votre foudroyant succès. Je le fais quand même parce que j'en suis extrêmement heureux. La Providence se mêle beaucoup, ce me semble, à votre vie d'homme public. Elle vient d'ajouter considérablement à votre capital moral. Et il me semble aussi que, par là, elle vous fait entrevoir d'autres tâches, d'autres appels. Jamais peut-être notre province n'aura eu plus besoin de grands serviteurs. Et vous savez mieux que personne ce que le peuple exige des hommes à qui il donne sa confiance. Vous êtes trop homme de foi, j'en suis sûr, pour vous dérober aux espoirs que l'on fonde sur vous.

Cordialement vôtre,

Lionel Groulx, ptre
261, avenue Bloomfield
Outremont (8)
Date de création:2002-04-03 | Date de modification:2006-11-02