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    Dossier: Développement durable

    Lettre ouverte au ministre Pierre Arcand

    Andrée Mathieu



    Une de mes nièces vient de donner naissance à une belle fille et le souci de l'avenir qui l'attend m'incite à vous écrire aujourd'hui. Les émissions de GES ont connu une augmentation record en 2010, ce qui a poussé une vingtaine de Prix Nobel à lancer un appel à la raison dans le Mémorandum de Stockholm. Les citoyens québécois ont entendu cet appel dans la mesure où ils en ont été informés. Force est de constater que ce sont les milieux politiques qui freinent le mouvement d'ensemble.

    Pourquoi? En tant que ministre québécois du Développement durable, vous pourriez trouver facilement bien des excuses, dont l'exemple du gouvernement d'Ottawa ou le manque d'argent. Il est toutefois un obstacle majeur, condition de toute réussite, que vous pourriez lever par un simple effort d'attention, car il est d'ordre intellectuel. Cet obstacle c'est le recours à la pensée linéaire pour résoudre des problèmes relevant de la pensée complexe. La simple amélioration de nos pratiques actuelles ne suffit pas. Il faut comprendre le monde autrement ou si vous préférez, changer de paradigme.

    Selon le célèbre philosophe des sciences Thomas Kuhn, un changement de paradigme devient nécessaire quand les théories actuelles n’arrivent plus à bien expliquer les phénomènes qu’on observe, et qu’une nouvelle théorie apporte des explications plus satisfaisantes. On est en train de vivre ce type de transition en cosmologie alors que la théorie de la relativité générale d'Einstein est mise à mal par les recherches de l'astronome américain Stacy McGauch. De même, on a un indice que notre compréhension du monde est déficiente quand on entend les experts nous dire qu'ils n'ont pas vu venir la chute de l'empire soviétique, la crise financière, l'importance des inondations en Montérégie ou le printemps arabe. Une nouvelle façon de regarder les événements devient alors nécessaire.

    Notre vision linéaire du monde est la pire menace qui pèse sur l'humanité aujourd'hui. La plupart des gens croient que les choses changent progressivement, que le climat se réchauffe graduellement, que les tensions sociales s'accumulent peu à peu pour donner naissance aux conflits, que l'économie peut croître constamment et indéfiniment, et que la science progresse par accumulation de connaissances. Pour vous en convaincre, il suffit de porter attention à nos expressions populaires: « le passé est garant de l'avenir » ou « il faut savoir d'où on vient pour savoir où on s'en va », etc. Eh bien! non: dans le monde vivant, le passé ne nous permet pas de déduire l'avenir et le fait de savoir d'où l'on vient ne nous renseigne pas toujours sur où l'on s'en va. Pourquoi? Parce que nous vivons dans des systèmes complexes et que ces systèmes, comme le climat, l'économie mondiale et tous les êtres vivants, possèdent une dynamique qui leur est propre et qui n'est pas linéaire.

    En effet, les systèmes complexes sont le siège de toutes sortes de phénomènes, comme les rétroactions positives, ou processus d'amplification, qui les déstabilisent et les font soudainement basculer dans un nouvel état.  En 2002, un rapport de recherche de l'Académie américaine des sciences faisait état d'un « nouveau paradigme concernant le changement abrupt du système climatique... bien établi par les recherches de la dernière décennie ». Autrement dit, les changements climatiques n'ont pas été graduels dans le passé, et il ne le seront pas plus à l'avenir.


    Dans les systèmes complexes, non seulement une même action peut avoir des impacts différents sur le court et le long terme, mais ses effets peuvent être très différents à deux endroits éloignés du même système et des interventions simples et évidentes peuvent produire des conséquences imprévisibles. Ainsi, des pesticides répandus aujourd’hui dans les champs peuvent avoir un effet bénéfique à court terme, mais réapparaître dans les eaux souterraines dans dix ans et contribuer au développement de cancers qui se manifesteront dans trente ans. Le soufre et l’azote relâchés par les usines aux États-Unis peuvent compromettre la qualité de l’air environnant, mais comme ils entrent dans la composition des pluies acides, ils peuvent aussi tuer des arbres dans le nord du Québec. Le problème avec les processus amplificateurs, c’est qu’en général ils démarrent lentement et se développent pendant un certain temps «sous le radar», c’est-à-dire sans attirer l’attention. Mais comme ils s’auto-alimentent, ils sont déjà en pleine accélération lorsqu’ils deviennent soudainement apparents.
    « La plupart des systèmes complexes présentent ce que les mathématiciens appellent des attracteurs, des états stables dans lesquels le système finit par se maintenir et qui dépendent de ses propriétés intrinsèques »1. S’il est soumis à des conditions qui le poussent à la limite d’un attracteur, le système peut être forcé de «basculer» dans un autre attracteur. Ce passage n’est pas progressif, il se produit presque instantanément. Résumons le processus : le système, d’abord dans un état stable, est poussé loin de l’équilibre par certaines circonstances; il traverse alors une période chaotique avant de «basculer» dans un nouvel état stable. Une image vous permettra de mieux vous représenter ce processus. «Imaginez-vous sur une mer agitée et dangereuse. Des tourbillons s’établissent en certains endroits en fonction des fonds et des courants. Vous êtes pris dans l’un de ces tourbillons où vous séjournez jusqu’à ce que les éléments déchaînés vous en fasse sortir pour vous faire tomber dans un autre»2. Notre climat est présentement dans un attracteur, et il se peut que nos comportements le poussent à la frontière du chaos où il risque de basculer dans un nouvel état stable aux caractéristiques tout à fait imprévisibles… Le climat terrestre s’est ainsi transformé plusieurs fois dans le passé, alternant entre les périodes glaciaires et interglaciaires. Ces passages se sont parfois produits très soudainement, comme l’a montré une étude publiée dans la prestigieuse revue Science. Ainsi, il y a 14 700 ans, le climat de l’hémisphère nord a basculé avec un réchauffement local de plus de 10 degrés Celsius en moins de dix ans3. Les changements climatiques passés sont enregistrés dans la glace. On peut les étudier en forant des carottes et en analysant les poussières, l’oxygène et l’hydrogène qu’elles contiennent.

    Ces seuils, ces points critiques où les systèmes peuvent basculer dans un nouvel état ne sont pas propres aux systèmes physiques comme le climat, mais ils sont une caractéristique de l'ensemble des systèmes complexes, incluant les systèmes vivants. C'est la structure des relations entre les éléments qui composent le système qui détermine le comportement de l'ensemble. Ainsi, en favorisant de nouvelles relations entre les citoyens, particulièrement chez les plus jeunes, les réseaux sociaux donnent au système une dynamique nouvelle. On n'a plus affaire à une collection d'individus, mais à un tissu de relations qui forme un contexte donné. Alors, doit-on vraiment être surpris qu'un système "bascule" lorsqu'on atteint une certaine masse critique d'insatisfaits qui sont en interaction? On peut se retrouver avec un résultat d'élection en apparence inexplicable... Ou on peut penser qu'avec un taux de chômage supérieur à 20% chez les moins de 25 ans, un été européen pourrait succéder au printemps arabe, et même être suivi d'un hiver américain puisque c'est à 25% que s'établit le taux de chômage des jeunes entre 16 et 19 ans. Il est impossible de le prédire, mais il ne faudrait pas être surpris si la chose se produisait...
    Ce ne sont là que quelques exemples de comportements caractéristiques des systèmes complexes. Comme vous pouvez le constater, Monsieur le Ministre, il est essentiel de comprendre le caractère non linéaire de la dynamique de ces systèmes si on veut agir sur eux efficacement et sans créer plus de problèmes qu'on ne souhaite en résoudre. Comment pourrions-nous espérer réaliser le développement durable d'un système complexe si on ne comprend pas son comportement? Vous aurez beau réunir 300 experts, spécialistes d'autant de disciplines, si personne ne regarde la dynamique de l'ensemble le succès de l'exercice est loin d'être assuré. Dans ce contexte, à quels résultats peut-on s'attendre du rapport d'un groupe d'experts au sein d'un BAPE ou d'un comité scientifique si personne ne considère le système dans son ensemble, incluant les valeurs de la société et le tissu de relations dont elle est composée? Ou si de telles personnes ne sont pas écoutées? Car dans notre société envoûtée par les experts, une approche globale est peu valorisée. Et comprenons-nous bien, je ne remets pas en question la pertinence des spécialités, mais elles doivent être considérées dans le contexte global.

    En terminant, Monsieur le Ministre, pour le bénéfice de ma petite-nièce et de tous les enfants du Québec et du monde, je vous implore de vous entourer au plus tôt de gens qui ont une bonne compréhension de la dynamique des systèmes complexes qui supportent la vie sur notre planète. Il ne vous sera pas difficile d'en trouver, il y en a dans toutes les universités. Et, de grâce, faites appel aux jeunes qui sont déjà familiers avec ces systèmes puisque, pour eux, les réseaux constituent la structure naturelle du monde vivant. Je vous laisse avec cette citation de feu Heinz Pagels, qui a connu une brillante carrière de physicien à l'université Rockefeller de New York: « Je suis persuadé que les nations qui maîtriseront la nouvelle science de la complexité deviendront les superpuissances culturelles, économiques et politiques du siècle à venir »3.

    Andrée Mathieu
    Chargée de cours
    Maîtrise en Gestion et développement durable
    Université de Sherbrooke
    0. LEWIN ROGER, La complexité: une théorie de la vie au bord du chaos
    InterÉditions, 1994, p. 22

    2. Op. cité, p. 22

    3. http://www.wunderground.com/resources/climate/abruptclimate.asp

    4. Op. cité, p. 10

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Andrée Mathieu
    Chargée de cours, Maîtrise en Gestion et développement durable, Université de Sherbrooke
    Mots-clés
    Complexité, Développement durable, Paradigme, Pensée linéaire, Système complexe
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