• Encyclopédies

      • Encyclopédie de l'Agora

        Notre devise: Vers le réel par le virtuel!


      • Encyclopédie sur la mort

        L’encyclopédie sur la mort veut s'intéresser à ce phénomène sous ses multiples aspects et ses diverses modalités.


      • Encyclopédie Homovivens

        Encyclopédie sur les transformations que l'homme opère en lui-même au fur et à mesure qu'il progresse dans la conviction que toute vie se réduit à la mécanique.


      • Encyclopédie sur l'inaptitude

        Tout le monde en conviendra : c'est au sort qu'elle réserve aux plus vulnérables de ses membres que l'on peut juger de la qualité d'une société. Aussi avons-nous voulu profiter ...


      • Encyclopédie sur la Francophonie

        L'Encyclopédie de la Francophonie est l'une des encyclopédies spécialisées qui se développent parallèlement à l'Encyclopédie de l'Agora.

  • Dictionnaires
  • Débats
      • Le Citoyen Québécois

         Après la Commission Gomery, la Commission Charbonneau! À quelles conditions pourrions-nous en sortir plus honnêtes… et plus prospères

      • L'homme, la nature, la techique

        Réflexions inspirées de Bernard Charbonneau et Jacques Ellul, avec la collaboration de l'Association Aquitaine B.Charbonneau J.Ellul, sous la présidence de Sébastien Mor...

  • Sentiers
      • Les sentiers de l'appartenance

        L'appartenance c'est le lien vivant, la rencontre de deux Vies : la nôtre et celle de telle personne, tel  paysage...Quand la vie se retire, le sentiment d'appropriation se substitue au ...

      • Le sentier des fleurs sauvages

        Nous sommes des botanistes amateurs. Notre but est de partager un plaisir orienté vers une science complète où le regard du poète a sa place à côté de celui du botaniste, du généticien, du gastrono...

  • La lettre
    • Édition


    Impression du texte

    Dossier: Développement durable

    Guide du développement durable VERSION CONFLIT

    Hunter Lovins
    Voici l'un des cadeaux de L'Encyclopédie de L'Agora à ses lecteurs pour la Noël 2004. Voici enfin en version française le texte de Hunter Lovins et Walter Link qui répond aux principales questions sur le développement durable...et qui confond ceux pour qui ce projet n'est qu'un concept vague dont l'unique mérite est d'être à la mode. Services écosystémiques, indicateurs Calvert, biomimétisme, Wuppertal Institute, Interface, CERES, voilà autant de concepts et d'organisations qui vous seront familiers après la lecture de ce texte et qui vous aideront à comprendre comment l'entreprise privée pourrait être amenée à jouer un rôle déterminant dans la grande aventure des prochaines décennies.

    C'est à Hunter Lovins et à quelques-uns de ses amis que nous devons le concept de capitalisme naturel. Elle a fondé le groupe Natural Capitalism et elle en est toujours la présidente. En 1982 elle a créé avec Amory Lovins le RMI (Rocky Mountain Institute) un organisme qui a fait sa marque à l'échelle mondiale dans le domaine des énergies nouvelles et de la conservation de l'énergie. Son dernier ouvrage, Natural Capitalism, écrit en collaboration avec Amory Lovins et Paul Hawken, a été traduit en une douzaine de langues. C'est en Chine qu'il connaît son plus grand succès. Walter Link, un homme d'affaires, est le président de The Global Academy. Il a aussi été l'un des fondateurs de Empresa, une importante association, à l'échelle des Amériques, pour la responsabilité des entreprises.

    Le titre original de l’article est Insurmountable Opportunities? Il est tiré d’une bande dessinée de Walt Kelly dont le personnage, Pogo, fait un jour remarquer: «We are confronted by insurmountable opportunities». Kelly est aussi l’auteur du dicton «We have met the ennemy and he is us».

    C'est notre collaboratrice et amie Andrée Mathieu qui a obtenu les droits de traduction et de diffusion gratuite dans L'Encyclopédie de L'Agora. C'est aussi madame Mathieu qui a traduit ce texte, qui complète ses nombreuses contributions sur le même thème.
    Le monde depuis Rio

    Le monde a connu des développements significatifs depuis la rencontre de ses leaders au Sommet de la Terre de Rio. On le verra, les objectifs fixés par Action 21ont connu un progrès étonnant et malgré tout la situation a continué de se détériorer sur plusieurs plans. Il est plus que jamais urgent de comprendre et d’agir. Il faudrait des hordes de chercheurs et une énorme quantité de rapports pour établir un catalogue des défis que la planète et le monde vivant doivent affronter et indiquer dans quelle direction le développement durable devrait aller. Voici quelques exemples choisis parmi les tendances les plus révélatrices de ce vaste domaine en développement.

    Le principal défi: la perte des services écosystémiques

    Il n’y a plus de désaccords sérieux dans la communauté scientifique sur le fait que tous les écosystèmes de la planète sont la proie de bouleversements. Cette quasi unanimité est peut-être l’élément le plus important. Selon A Guide to World Resources, People and Ecosystems, the Fraying Web of Life, une analyse avant-gardiste des écosystèmes mondiaux réalisée par le Programme des Nations-Unies pour le développement, le Programme des Nations-Unies pour l’Environnement, la Banque mondiale et le World Resources Institute, «On voit des signes importants du déclin rapide de la capacité des écosystèmes, les moteurs biologiques de la planète, à produire plusieurs des biens et services dont nous dépendons»2. Selon ce rapport, la moitié des terres humides du monde ont disparu au cours du siècle dernier, la moitié des forêts ont été coupées, 70% des principales ressources de pêche en mer ont été épuisées et tous les récifs de corail de la planète sont en danger.

    Le tissu de la vie s’effiloche à un rythme accéléré : c’est parfois imputable aux changements systémiques accidentels (changements dans l’Arctique Nord), souvent au vandalisme des exploitants (perte des forêts tropicales, des forêts boréales, des ressources halieutiques et des récifs de corail), et la plupart du temps à l’érosion graduelle de la fertilité (disparition progressive de la plupart des terres arables, des forêts tempérées, des milieux humides et des estuaires) pour de multiples causes. Les biologistes sont d’avis que ces conditions conduisent à la plus importante disparition d’espèces depuis l’extinction des dinosaures3. Cette perte de la biodiversité et de l’intégrité des écosystèmes amènera des dégradations sévères qui vont graduellement, et de façon cumulative, interactive et constante, menacer la survie des humains, d’abord dans des lieux précis et de plus en plus à l’échelle planétaire. Ces dégradations ne seront pas uniquement de nature écologique. La perte graduelle de la fertilité des sols, de la couverture forestière et du bois de chauffage, des plantes médicinales et des ressources en eau potable amènera la population des zones rurales, victime des famines, des maladies et du désespoir que cette perte entraîne, à émigrer dans les villes avec le chômage et les crises politiques qui en résultent, comme celles que connaissent Haïti et la Somalie. La corruption et la violence, - les voyous, les despotes et les jeunes hommes armés de AK-47 – sont la plupart du temps le lot des pays soumis à un stress environnemental sévère, dont on trouve habituellement la cause dans des politiques incohérentes et non éclairées par la biologie. Au contraire, les principes du développement (comme celui de Kerala, de Curitiba et du Costa Rica), basés sur une profonde compréhension de la protection et de la restauration de l’intégrité écologique, constituent les conditions préalables de la stabilité politique et du progrès social.

    Dans son livre Beyond the Limits, la regrettée Donella Meadows imagine des scénarios futuristes à partir des tendances actuelles. Notre société, constate-t-elle, est en train d’outrepasser les limites planétaires: nous utilisons les ressources de la terre plus rapidement qu’elles peuvent être régénérées, et rejetons des déchets et des polluants plus vite qu’elle n’est en mesure de les absorber ou les rendre inoffensifs. Cette surexploitation est caractérisée par le déclin des réserves d’eaux souterraines, des ressources forestières, du poisson, des sols et par l’accumulation croissante des déchets et des polluants. Il faut de plus en plus de capitaux, d’énergie, de matériaux et de main d’œuvre pour exploiter des ressources toujours plus éloignées, plus enfouies ou plus diluées et pour compenser pour la perte des services écologiques que la nature nous offrait gratuitement. Pour satisfaire les besoins de consommation ou payer les dettes, on détériore le capital physique et on réduit l’investissement dans les ressources humaines. On voit surgir de plus en plus de conflits au sujet des ressources ou des droits de polluer, et un accroissement tel de la concentration des biens qu’un plus grand fossé sépare les riches et les pauvres. La conséquence d’une croissance aussi rapide c’est un éclatement des limites. Si les conditions qui causent cette démesure ne sont pas corrigées, elles vont conduire à l’effondrement. L’avenir est sombre.

    Dana Meadows présente aussi un scénario beaucoup plus optimiste mais qui suppose qu’on comprenne les défis actuels et qu’on prenne les moyens de les relever. «L’effondrement toutefois n’est pas le seul scénario possible. Il ne s’agit pas de réduire la population, le capital ou le niveau de vie, bien qu’il faille certainement réduire leur croissance. Ce qui doit diminuer, et rapidement, ce sont les débits ­ les flux de matériel et d’énergie qui proviennent de l’environnement qui nous soutient, qui passent dans la sphère économique et qui retournent à l’environnement.»

    «Mais il se trouve que par un effet pervers, l’économie mondiale actuelle en raison même de ses gaspillages, de son inefficacité et de son manque d’équité offre de multiples possibilités de réduire ses débits tout en augmentant la qualité de vie de tout le monde. D’autres mesures ­ non techniques ­ pourront alors modifier le système social de telle sorte que les démesures ne se produisent jamais plus.»4

    On prend de plus en plus conscience que le principal problème environnemental ne concerne pas tant la pollution d’une rivière ici ou l’émission d’un certain élément toxique ailleurs, mais la perte des services écosystémiques à l’échelle mondiale, ce capital naturel qui permet à la planète de soutenir la vie5. Les processus qui recyclent l’eau et les nutriments, régulent l’atmosphère et le climat, assurent la pollinisation et la biodiversité, régénèrent la couche arable et la productivité biologique, contrôlent les animaux nuisibles et les maladies, assimilent et détoxiquent les déchets de la société, sont produits par des écosystèmes comme les estuaires, les récifs de corail, les forêts, les prairies, les océans, etc. Les services gratuits et automatiques rendus par ces écosystèmes sont évalués à des dizaines de billions de dollars (1012) chaque année ­ un montant supérieur à celui de l’économie mondiale. En effet, leur valeur est presque infinie car sans ces services il n’y a pas de vie possible et donc pas d’activité économique. Mais leur valeur n’apparaît nulle part, dans aucun bilan. Leur perte menace plusieurs espèces mais elle est ignorée dans les rapports de Wall Street.

    Trop souvent le coût de la destruction de ces écoservices ne devient apparent que lorsqu’ils viennent à manquer. Par exemple, en 1998, la déforestation en amont du bassin du Yangtse a causé une inondation qui a tué 3700 personnes, en a délogé 233 millions et a inondé 60 millions d’acres de terres cultivées. Ce désastre évalué à 30 milliards de dollars a provoqué un moratoire sur l’exploitation forestière en Chine et un programme urgent de reforestation de 12 milliards de dollars. À travers le monde, les pertes économiques dues aux conditions météorologiques extrêmes ont monté en flèche depuis les années 1950, alors qu’on comptait 20«grosses catastrophes», comparativement à 47 dans les années 1970. Quatre vingt-sept désastres liés à la météo ont généré des pertes de 608 milliards de dollars dans les années 19906.

    Cette logique déficiente ne peut cependant pas être corrigée simplement par une estimation de la valeur du capital naturel. Plusieurs des services fondamentaux rendus par les écosystèmes n’ont pas de substituts connus, quel qu’en soit le prix. Le projet Biosphère II, évalué à 200 millions de dollars, n’a pas été capable de produire l’air nécessaire à huit personnes, malgré un impressionnant déploiement scientifique. Biosphère I, notre planète, accomplit cette tâche chaque jour gratuitement pour plus de six milliards d’êtres humains. Nous n’avons tout simplement pas les connaissances ou les moyens nécessaires pour reproduire les écosystèmes et les services qu’ils nous rendent.

    Ces défis sont aggravés par les inégalités. Un immense fossé continue de séparer les riches et les pauvres à travers le monde. Seul un cinquième de la population profite des conditions de vie des pays «développés» et le fossé qui sépare les nantis et les démunis ne cesse de s’accroître, menaçant la stabilité mondiale. Selon la Banque mondiale, sur les 6 milliards d’habitants de la planète, 4,8 milliards vivent dans les pays en voie de développement, 3 milliards vivent avec moins de deux dollars américains par jour, 1,2 milliards vivent même avec moins de un dollar par jour, ce qui constitue le niveau de pauvreté absolue. Un milliard et demi de personnes n’ont pas accès à l’eau potable. Et les disparités s’accentuent. Le capital détenu par les 200 plus riches individus de la planète s’élève à un billion de dollars, pour une moyenne de $5 milliards par personne. Ayant doublé depuis 1995, la richesse totale des 200 plus grandes fortunes personnelles équivaudrait au revenu annuel des 2,5 milliards de personnes les plus pauvres. Pendant ce temps, 80 pays rapportent des revenus inférieurs à ceux d’il y a dix ans. Soixante pays se sont continuellement appauvris depuis 19807. Par ailleurs, aux États-Unis la consommation d’énergie et de ressources per capita est cinquante fois supérieure à celle des 2 milliards de pauvres et sous-alimentés de la planète. Et une grande partie de cette consommation est gaspillée. De tous les matériaux exploités par l’économie mondiale, soit plus de 50 milliards de tonnes chaque année, moins de 1% se retrouve effectivement dans les produits vendus lesquels n’ont le plus souvent que six mois d’existence ! Il est clair que les fléaux jumeaux «sur-consommation» et «déchets» menacent l’avenir de l’humanité. L’Amérique du Nord et l’Europe étant les plus importants consommateurs de ressources, et donc les principaux responsables des problèmes, c’est dans ces continents qu’on trouve les plus grands besoins de solutions.

    La prochaine révolution industrielle

    Au moment même où nous dressons ce sinistre tableau, se profilent des transformations presque inimaginables; nous sommes au seuil d’un passage historique entre tout ce qui s’est fait depuis la première révolution industrielle et une nouvelle révolution industrielle. Pourquoi maintenant? Peut-être en raison de la gravité de la situation: «L’histoire nous apprend que les hommes et les nations adoptent la sagesse une fois qu’ils ont épuisés toutes les autres alternatives » disait Abba Eban. Mais il y a également des changements économiques fondamentaux en cours. La première révolution industrielle s’est développée à une époque où la rareté de la main d’œuvre qualifiée limitait le progrès matériel8. Aujourd’hui, toutes nos institutions, depuis nos lois fiscales jusqu’à nos modèles intellectuels, s’efforcent de pénaliser l’emploi des personnes et d’encourager, voire de subventionner l’utilisation des ressources naturelles pour accroître la productivité du travail. En répondant favorablement à ces incitations, les gens d’affaires ont contribué à créer les conditions économiques et environnementales que nous connaissons.

    Peut-on parler de rareté de la main d’œuvre dans un monde où naissent 10,000 êtres humains par heure ? Le nombre d’emplois et de ressources naturelles diminue pendant que s’accroît la population mondiale. Les limites de la croissance économique commencent à être fixées par les pénuries de capital naturel et non par la rareté de la main d’œuvre qui a marqué la première révolution industrielle. Ce déplacement de la rareté relative commence à faire bouger le marché. Les capitalistes qui cherchent à maximiser leurs profits ne peuvent plus se contenter de viser une plus grande productivité de leur main d’œuvre, ils doivent augmenter la productivité de tous les facteurs, notamment en utilisant les ressources aussi efficacement que possible.

    Des livres comme Ecology of Commerce9 Paul Hawken9 soutiennent que le monde des affaires est à l’origine de la plupart de nos défis écologiques, mais qu’il demeure la seule institution de la planète qui est suffisamment importante, relativement bien gérée et possède les ressources suffisantes pour résoudre ces problèmes. D’autres livres comme Factor Four (Lovins, Lovins et von Weiszacker)et Natural Capitalism (Hawken, Lovins et Lovins) démontrent que la source des avantages concurrentiels se trouvera de plus en plus dans l’accroissement spectaculaire de la productivité des ressources. Cet accroissement a le potentiel qu’il faut pour régler à lui seul la plupart des défis environnementaux. Ils expliquent aussi comment les principes décrits par Janine Benyus dans Biomimicry, ­ qui consistent à fabriquer des produits en imitant la Nature, laquelle ne crée pas d’éléments toxiques persistants et recycle les substances nutritives ­ peuvent accroître les profits et diminuer les impacts environnementaux. Ces auteurs démontrent de façon convaincante qu’à l’avenir les entreprises à succès se comporteront de manière à restaurer le capital naturel, parce qu’il deviendra de plus en plus profitable de ne pas le dilapider. Dans un article publié en 1997, le professeur Michael Russo révèle que les entreprises qui adoptent des standards environnementaux plus élevés que les normes gouvernementales génèrent des profits plus importants.

    Dans un livre qui marquera son époque, Mid-Course Correction, Ray Anderson décrit comment il a mis ces concepts en pratique dans une entreprise industrielle dont il est le fondateur et qui emploie plus de 8000 personnes sur quatre continents. Interface réalise maintenant 27% de ses profits d’opération en éliminant les déchets. Elle a pris un engagement fondamental en faveur du développement durable.

    Les comportements de ce genre gagnent clairement du terrain en Amérique du Nord et en Europe. Ils suscitent également un grand intérêt dans les pays comme la Chine, la Russie et dans les autres états qui cherchent à instaurer un capitalisme durable/un capitalisme naturel. Désillusionnés par le capitalisme industriel qui ne fonctionne pas très bien et qui compromet leurs plus grands objectifs (causant des disparités croissantes dans les revenus, des dommages environnementaux, etc.), plusieurs pays sont à la recherche d’un système qui assurerait le dynamisme et la liberté du capitalisme en évitant les inconvénients du modèle occidental. La première édition de Natural Capitalism lancée à Shanghai à l’été 2000 s’est vendue en deux jours, et ce livre commence à être considéré par les idéologues des principaux partis comme la bible de la Chine du futur. (Au moment où nous publions la version française de ce texte, Natural Capitalism en est à sa cinquième édition en Chine).

    Le livre à paraître The Human Dimensions of Natural Capitalism (Lovins, Link et Lovins) poussera cette logique plus loin en démontrant la convergence entre les intérêts ultimes des entreprises, des militants pour les causes sociales et environnementales, et des gens ordinaires. Il décrira ce que les individus, les entreprises et les gouvernements peuvent faire pour adopter le capitalisme naturel comme manière systématique de réorienter la société vers un développement durable.

    Cette nouvelle approche remet en cause la croyance erronée qu’il faut choisir entre un environnement propre et une économie saine, mais qu’on ne peut avoir les deux. Elle évite les faux compromis entre l’accroissement du bien-être humain et la protection des systèmes naturels qui soutiennent la vie. Cette approche du développement durable plaît aux leaders du monde des affaires parce qu’elle est basée sur les mécanismes du marché. Mais elle suppose aussi un rôle important pour les gouvernements qui doivent d’abord fixer des objectifs collectifs, puis se débarrasser de la myriade de barrières institutionnelles qui entravent le changement, notamment dans les subventions et les structures fiscales. Elle dessine un avenir dans lequel une grande partie de la gouvernance pourra être relocalisée, donnant aux communautés et aux entreprises locales les moyens de mettre en œuvre les concepts du développement durable, pendant que les coalitions d’organismes multilatéraux, les gouvernements, les entreprises et les ONG s’attaqueront aux problèmes du monde à l’échelle globale. D’ailleurs, cet avenir se développe lentement par lui-même parce qu’il a du bon sens sur les plans environnementaux, humains et économiques. Si les défis n’étaient pas si pressants, cette tendance graduelle des changements économiques et sociétaux pourraient à la longue résoudre les problèmes. Mais à cause de la gravité de la perte des services écosystémiques, l’approche décrite plus haut mérite l’attention immédiate et le plein soutien de tous les pays du monde.

    Le développement durable dans un contexte de mondialisation

    Il est intéressant de constater que ces changements apparaissent au moment où la souveraineté des pays est menacée par la mondialisation rapide. Ainsi, des cent plus importantes entités économiques du monde, beaucoup plus de la moitié ne sont plus des pays mais des entreprises. Ce déplacement du pouvoir économique et politique des états vers les compagnies est un changement profond. Aux yeux de certains membres de la société civile, le monde semble condamné au genre d’avenir décrit dans les plus sombres ouvrages de science-fiction de William Gibson: une sous-classe plongée dans l’ignorance se débattant avec des entreprises rapaces qui gouverneraient le monde. La vérité est beaucoup plus complexe. Ces stéréotypes tendent à diviser le monde en camps adverses plutôt que de le guider vers les solutions dans un effort commun. Non seulement y a-t-il une tendance des petites et grandes entreprises à prendre un engagement fondamental l’égard du développement durable, mais les entreprises deviennent de plus en plus vulnérables. Dans un monde entoilé par Internet, un petit groupe peut détruire la valeur du capital-marque d’une grande entreprise et la forcer à revoir son orientation fondamentale.

    La compagnie Monsanto avait fondé son avenir sur le succès des OGM. Encore aujourd’hui son maïs et ses graines de soja génétiquement modifiés se retrouvent parmi les ingrédients d’une vaste gamme de produits de consommation. Monsanto considérait ses efforts pour accroître la productivité agricole comme une bonne occasion d’affaires, cohérente avec sa politique de durabilité écologique. Elle pensait peut-être bien faire.

    Cependant une poignée de consommateurs, principalement européens, se sont organisés pour faire échec aux OGM à l’aide d’Internet. Plusieurs étaient des mères s’inquiétant de la composition de la nourriture pour bébé. Elles ont fait part de leurs préoccupations à Gerber et Heinz, les leaders dans ce domaine. Plutôt que de risquer un boycott des consommateurs, ils ont supprimé les OGM de leurs produits

    La campagne sur Internet exigeait que les plus grandes chaînes de magasins d’alimentation de Grande-Bretagne identifient les OGM sur l’étiquette des produits. Les fournisseurs ayant refusé de refaire leurs étiquettes, les épiciers leur ont demandé d’éliminer les OGM. Très vite, les produits ne contenant pas d’OGM se sont vendus à des prix plus élevés alors que ceux qui contenaient des OGM se vendaient à rabais. Moins d’un an plus tard, dans un influent rapport intitulé «Les OGM sont morts», la Deutsche Bank recommandait à ses investisseurs de vendre toutes leurs actions provenant des compagnies qui faisaient la promotion du génie génétique en agriculture. La technologie qui promettait de soutenir l’agriculture américaine lui aura plutôt coûté un milliard de dollars dû aux pertes d’exportations en 1999. Cette situation a amplifié la crise dans les fermes et a forcé le Congrès américain à leur voter un renflouement de sept milliards de dollars.

    En décembre 1999, The Wall Street Journal écrivait que le prix des actions de la compagnie Monsanto avait chuté au point de l’obliger à une fusion éclair avec Pharmacia et Upjohn. Lors de la fusion, la division biotechnologique de Monsanto a été évaluée à ... zéro. Le président de la compagnie a décidé de prendre sa retraite. Les géantes européennes Novartis et AstraZenica ont elles aussi réuni leurs divisions biotechnologiques en une seule unité afin de la vendre «se lavant les mains avec succès de la biotechnologie agricole», selon The Wall Street Journal10. En résumé, l’engagement de Monsanto dans la biotechnologie a conduit à l’une des plus grandes dissolutions de valeur commerciale dans l’histoire de l’industrie.

    Par ailleurs, Shell et d’autres grandes entreprises ont aussi appris à la dure école le pouvoir de la société civile et des consommateurs, mais elles ont utilisé cette expérience pour faire des changements fondamentaux. Elles ont reconnu que l’accroissement de l’accès à l’information, les communications et la capacité de s’organiser rend une partie de la société civile capable d’acquérir beaucoup plus d’influence. Est-il alors pertinent de continuer à n’inviter que les représentants des gouvernements aux sommets mondiaux ? Dans l’état actuel des choses, quelle forme de gouvernement mondial serait la plus appropriée pour tenir compte des véritables structures de pouvoir à travers le monde? La société civile, comme le secteur des entreprises, est devenue un joueur puissant qui ne peut plus être ignorée dans la gouvernance mondiale.

    Quelles que soient les formes de gouvernance en gestation, elles devront inclure un programme social et environnemental si l’humanité veut se diriger vers un développement durable. L’Organisation mondiale du commerce (OMC) est une récente forme de gouvernance qui a suscité des critiques sévères dans la société civile et les syndicats partout à travers le monde pour son incapacité à mettre les considérations sociales et environnementales au même niveau que les préoccupations commerciales. Les gouvernements locaux et nationaux ainsi que leurs souverains (le peuple) se plaignent aussi de plus en plus de ce que leurs lois sont supplantées par l’autorité de l’OMC qui, en tentant d’imposer son programme de libre-échange, cause l’érosion de leur souveraineté.

    Dans un monde où les gens sont de moins en moins imputables, il y a un besoin urgent de réinventer la gouvernance, comme l’affirme l’ancien ministre canadien du Commerce international, Pierre Pettigrew, dans son livre A New Politics of Confidence11. Les sentiments d’aliénation et de colère qui ont motivé les électeurs «verts» à voter pour Ralph Nader, coûtant la présidence des États-Unis au candidat Al Gore, procèdent des mêmes émotions qui se sont répandues sous forme de manifestations depuis Seattle jusqu’à Davos, Los Angeles et Prague. Mais cette colère n’est pas seulement une réaction contre les grandes entreprises. Elle met en cause bien plus que cela et présente à la fois une menace et une occasion à saisir.

    D’abord, les outils d’information de la mondialisation - le Net, les téléphones cellulaires, les pagettes, les télécopieurs - qui ont permis aux militants de Seattle de s’organiser mieux que la police, relient et renforcent aussi des réseaux souples et compétents de citoyens éparpillés dans le monde et qui forment rapidement des communautés d’intérêt. Une compagnie minière qui se comporte mal à Irian Jaya devra répondre à des questions embarrassantes quand elle essaiera d’entrer en Patagonie ou au Yukon. Une entreprise forestière qui exploite les forêts congolaises sans tenir compte de leur durabilité peut voir son capital étouffé à New York. Un représentant de Shell abattu par les désastres du Nigeria et de Brent Spar confiait en privé: «Nous ne sommes pas tellement inquiets au sujet des règlements, parce que l’OMC nous permet de contourner tout ce qui ne fait pas notre affaire. Mais nous sommes absolument terrifiés par la manière dont les réseaux de citoyens peuvent instantanément détruire la légitimité de notre compagnie et ruiner notre franchise. Il est extrêmement difficile de faire prendre conscience à tous nos employés à travers le monde des risques de cette nouvelle imputabilité».

    Le régime même de l’OMC est en danger de perdre sa légitimité. Elle n’arrive pas à faire consensus dans la société civile, en partie par manque de valeurs et de mécanismes démocratiques fondamentaux (transparence, imputabilité, procédés justes, protection égale, honnêteté et incorporation de valeurs non commerciales dans les lois nationales et les accords internationaux). Mais plus essentiellement, le régime de l’OMC omet, dans l’équation du commerce, les deux plus importantes et indispensables formes de capital, celles qui sont essentielles à la vie et au bien-être. Les capitaux physiques et financiers sont facilement transférables et, dans certaines conditions, leur commerce peut permettre à certaines personnes de s’enrichir sans que quelqu’un d’autre s’appauvrisse12. Cependant, la théorie du libre-échange ignore qu’on ne peut pas vendre les services écosystémiques ou les communautés. Contrairement aux capitaux physiques et financiers, les capitaux naturel et humain sont intrinsèquement enracinés - dans un biome ou une communauté, - et peuvent donc souffrir si le commerce les soumet à la mobilité physique des autres formes de capital.

    Pour créer une richesse durable et équitable, nos politiques économiques doivent être basées sur l’utilisation productive et sur l’accroissement des quatre formes de capital, en tenant compte de la différence dans leurs caractéristiques commerciales. Parce qu’il le fait, le Capitalisme naturel offre un moyen de recadrer le débat commercial de façon à faciliter les échanges entre les avocats et les adversaires du commerce mondial. Il ne s’attaque pas aux maux présumés du capitalisme, mais il explique comment devenir un meilleur capitaliste.

    Au contraire, les structures de gouvernance qui embrassent les deux formes mobiles de capital et qui sous-estiment les capitaux naturel et humain sont fondées sur une erreur logique qui rendra le développement durable impossible. Ce déséquilibre minera notre prospérité actuelle et future.

    Il est intéressant d’examiner la façon dont la Communauté européenne a développé un processus de mini-mondialisation entre des nations-membres ayant des degrés de prospérité et des contextes différents, tout en tentant de protéger leurs valeurs concernant la société et l’environnement. L’intégration européenne dans un marché libre et commun se fait main dans la main avec des politiques importantes qui renforcent l’orientation générale de ce marché vers le développement durable. C’est évidemment un travail en cours faisant face à de nombreux défis, mais il montre qu’il est possible d’intégrer les dimensions sociales et environnementales dans la construction d’un marché international efficace. Est-il besoin de souligner que l’engagement politique à supporter les pays membres à l’intérieur de la Communauté européenne est beaucoup plus important que le support des pays membres à l’intérieur des Nations-Unies ou de l’OMC ?


    Des crises mondiales comme la fonte des glaciers arctiques, le trou dans la couche d’ozone et la perte des services écosystémiques devraient inciter les pays membres de l’ONU à prendre un engagement similaire à l’égard du bien-être de tous les partenaires et de leur développement durable commun. Dans un monde hautement interdépendant, on pourrait penser qu’un phénomène comme les changements climatiques, qui ne respectent aucune frontière nationale ou continentale, pourrait donner aux leaders du monde la chance de créer un sens d’interdépendance et de solidarité. Dans les faits cependant, les objectifs du protocole de Kyoto vont probablement être mis en oeuvre par les efforts conjoints (quelquefois antagonistes) de la société civile et des entreprises bien avant leur ratification par les gouvernements.

    Voilà une mauvaise nouvelle pour les gouvernements nationaux et pour les Nations-Unies. Les sommets mondiaux leur offrent la chance d’assumer un rôle de leader. S’ils demeurent incapables de le faire pour ce qui est du développement durable, leur propre légitimité sera remise en question, et le leadership sur cette question sera récupéré de plus en plus par les secteurs de la société qui auront démontré qu’ils peuvent créer du changement: le monde des affaires et la société civile.

    Cinq réalisations depuis Rio

    1) Le développement de la responsabilité sociale des entreprises
    Le plus important phénomène de la dernière décennie est peut-être la prise de conscience générale que le monde des affaires est à la fois le premier véhicule de la non-durabilité13 mais aussi une institution qui peut et doit se sentir responsable de renverser la situation et de réaliser le développement durable14. Plusieurs leaders du monde des affaires reconnaissent que la responsabilité sociale des compagnies (qui inclut la responsabilité environnementale) n’est pas seulement une fonction morale et légitime des entreprises, mais que sans elle elles ne pourront plus réussir et durer sur les marchés et dans les économies modernes. De plus en plus, les entreprises se rendent compte que le succès commercial et un comportement responsable se renforcent mutuellement au lieu de s’exclure. Les valeurs et pratiques de la responsabilité sociale dans les entreprises gagnent le courant dominant partout dans l’hémisphère Nord, mais dans certains cas le Sud bouge encore plus rapidement. Par exemple, Empresa, la plus importante association d’entreprises prônant la responsabilité sociale connaît un succès fou à travers les Amériques. Les membres de l’organisation brésilienne Ethos, créée en 1997, représentent maintenant près de 20% du produit national brut du Brésil.

    Depuis Rio, un grand nombre de réseaux d’affaires consacrés au développement durable et à la responsabilité sociale sont apparus, et ceux qui n’existaient qu’en petit nombre avant Rio ont été renforcés. Ils comprennent:
    Ÿ Social Venture Network et Social Venture Network Europe
    Ÿ Business for Social Responsibility
    Ÿ CERES (Coalition for Environmentally Responsible Economies), qui a promulgué les Principes CERES
    Ÿ World Business Council for Sustainable Development
    Ÿ Prince of Whales Business Leaders Forum
    Ÿ Empresa (Forum on Business and Social Responsibility in the Americas)
    Ÿ et un nombre croissant de réseaux régionaux et spécifiques à une industrie.


    Le rôle de ces organisations est de plus en plus reconnu par les Nations Unies. Ainsi, le sommet mondial de l’ONU à Istanboul comprenait non seulement d’importantes contributions de la société civile, mais aussi une formation de trois heures sur la responsabilité sociale et environnementale des entreprises pour tous les délégués. Cet atelier était animé par des représentants du Social Venture Network Europe et par d’autres gens d’affaires. L’idée que les entreprises peuvent avoir un programme de responsabilité sociale et environnementale n’avait jamais effleuré l’esprit de plusieurs délégués. Le Contrat Mondial (Global Compact) de Kofi Annan arrive à propos pour inclure la société civile et les représentants de la communauté des affaires dans les processus des Nations Unies, mais il ne va pas assez loin.

    Un nombre croissant d’ONG travaillent maintenant avec les entreprises pour les guider vers le développement durable. Ils comprennent notamment:
    Ÿ Rocky Mountain Institute’s Natural Capitalism Research and Consulting Practice, , qui conseille jusqu`à 10% des 50 plus grandes marques de commerce dans le monde
    Ÿ WRI’s Management Institute for Environment and Business
    Ÿ les groupes The Natural Step qui enseignent dans plusieurs pays le système de quatre «conditions pour le développement durable»
    Ÿ SustainAbility, un important groupe d’experts internationaux et de consultants en stratégies, spécialisé dans la triple bottom line (quelquefois appelé « triple performance ») du développement durable
    Ÿ Pew Center on Global Climate Change, la plus importante organisation regroupant les entreprises qui s’engagent à atténuer les changements climatiques
    Ÿ EPEA (Environmental Protection Encouragement Agency), un groupe scientifique et environnemental d’experts-conseil spécialisés dans la chimie «verte»
    Ÿ Cool Companies, une ONG qui suit à la trace les entreprises qui se sont engagées à réduire leurs émissions de CO2
    Ÿ Wuppertal Institute
    Ÿ Canada’s Pembina Institute for Appropriate Development’s Corporate Eco-efficiency Services
    Ÿ Product Life Institute
    Ÿ The Global Academy
    Ÿ Society for Organizational Learning’s Sustainability Consortium et
    Ÿ Sustainability Institute, le groupe de Dana Meadows, qui applique la modélisation des systèmes dynamiques aux problèmes de ressources.

    Dans le livre Natural Capitalism, on peut trouver des centaines d’exemples des moyens que prennent certaines compagnies et communautés pour rentabiliser le développement durable. Depuis sa publication en 1999, diverses figures de proue dans le secteur industriel ont commencé à mettre sur pied le genre d’approche globale exposée dans le livre. Elles comprennent Interface, Nike, Ricoh, Shell, ST Microelectronics, Bristol-Myers Squibb et Sony. De plus en plus, les grandes marques réalisent que pour conserver leur crédibilité elles doivent prouver à leurs clients qu’elles se sont engagées à traiter l’environnement de façon responsable et qu’elles entendent agir en conséquence. Cette tendance est assez importante pour que l’indice Dow Jones Sustainability Group Index (DJSGI) suive à la trace la performance du premier 10% des compagnies engagées dans cette voie, au sein de son indice global de 2000 entreprises. En octobre 2000, le DJSGI comprenait 236 entreprises provenant de 68 industries dans 21 pays avec une capitalisation boursière totale de 5,5 billions de dollars ou 19% de l’indice mondial global de Dow Jones.

    Une des compagnies inscrites à cette cote, Dow Chemical Co., s’est engagée à gérer ses 123 unités de production dans 32 pays d’après les principes du développement durable. Elle s’est fixé comme objectif de réduire de 50%, d’ici 2005, son taux de déchets par livre de produit et sa consommation d’énergie de 20% par rapport aux niveaux de 1995. Elle s’attend aussi à diminuer ses émissions de CO2 de 65% de 1990 à 2010 tout en augmentant sa production de 6% par année. De plus, elle introduit des matières premières renouvelables dans sa production.

    En avril 2001, les usines de Ricoh Electronics, Inc. à Tustin en Californie, à Lawrenceville en Géorgie et à Toluca au Mexique ont toutes cessé d’envoyer des déchets aux sites d’enfouissement et elles ont récupéré la totalité des ressources. Ricoh s’est engagée à refuser, retourner, réduire, réutiliser ou recycler les articles qui auraient précédemment été jetés, en travaillant avec ses marchands pour développer de nouvelles technologies pour la réduction, la réutilisation et le recyclage des déchets.

    Le président de Ricoh, Takahide Kaneko, a fait cette déclaration: «Nous prenons conscience que la conservation de l’environnement n’est pas qu’une préoccupation sociale, mais un élément crucial de gestion. Nous ne prenons pas des mesures pour protéger notre environnement seulement dans le but de satisfaire aux règlements; nous le faisons parce que c’est essentiel pour continuer d’assurer le succès de notre entreprise»15.

    Toute entreprise en compétition non seulement sur le marché des produits et services, mais aussi sur d’autres marchés comme celui du personnel compétent, doit prendre en considération les consommateurs, les employés, et à travers eux les communautés du monde entier. Les entreprises ne sont pas des entités monolithiques et homogènes, elles se composent de plusieurs individus qui sont motivés par divers intérêts. Dans les économies qui dépendent d’une main d’œuvre qualifiée, les professionnels ont de plus en plus tendance à travailler pour des entreprises qui sont conformes à leurs valeurs sociales et environnementales.

    Même les compagnies qui n’ont pas encore pris d’engagement global à l’égard du développement durable mettent en marché des produits qui vont contribuer de façon significative à résoudre les problèmes environnementaux dans le monde. Ainsi, bien qu’aucun manufacturier d’automobiles ne se soit formellement engagé à rechercher la durabilité écologique, presque tous font des efforts crédibles pour créer des systèmes de propulsion sans carbone utilisant des moteurs hybrides ou des piles à combustible. La transition rentable vers une économie de l’hydrogène passe par ces véhicules sans rejets. Par ailleurs, on installe déjà des piles à combustible dans certains édifices car c’est un système d’alimentation de réserve ultra-fiable. Au fur et à mesure qu’elles deviennent plus accessibles, les piles à combustible présentent un intérêt pour les édifices ordinaires à cause de la chaleur qu’elles dégagent. Dans ces édifices, les mêmes systèmes qui convertissent le gaz naturel en hydrogène pour les piles à combustible peuvent alimenter les véhicules Hypercar. Ces véhicules ultra-légers propulsés par une pile à combustible peuvent continuer à fonctionner quand ils sont stationnés à l’extérieur. Ces «mini génératrices sur roues» peuvent alors fournir de l’énergie au réseau public d’énergie dont l’utilité pourrait être remise en cause puisque la puissance génératrice des automobiles est dix fois supérieure à celle des services publics américains. Cette technologie dérangeante menace également le charbon, l’huile, le nucléaire, ainsi que les industries de l’acier et de l’aluminium. Les technologies nécessaires à sa production sont déjà disponibles et l’Hypercar devrait arriver sur le marché d’ici quelques années. L’«hyperauto» n’est qu’un exemple du type de technologies qui pourraient être rapidement introduites sur le marché. Elles exigent moins de ressources ou utilisent des ressources renouvelables et, de bien d’autres façons, peuvent aider les gens à réduire leur empreinte écologique sur la planète.

    2) L’essor de la société civile

    En même temps que se multiplient les programmes d’entreprises visant à promouvoir la durabilité, la société civile gagne en pouvoir et en capacité. Ensemble, ces deux acteurs ont produit la plupart des progrès accomplis jusqu’à ce jour en matière de développement durable. L’Amérique du Nord et l’Europe possèdent depuis longtemps une société civile vigoureuse, mais la dernière décennie a connu, à travers le monde, un accroissement impressionnant du nombre de personnes désirant relever les défis du développement durable. En plus des groupes mentionnés plus haut, il y a littéralement des milliers d’ONG travaillant sur le plan local, national et international à la mise en oeuvre des idées exposées dans Action 21. Le Collective Heritage Institute est à développer une base de données de ces organisations et des solutions qu’elles proposent. La liste qui suit est très sélective mais elle donne un avant-goût de ce qui est en train d’émerger.

    Le groupe international prédominant est peut-être l’INRIC, International Network of Resource Information Centers, qui comprend le groupe Balaton. Ces analystes et militants de partout dans le monde sont unis par les travaux de Dana et Dennis Meadows et de leurs livres Limits to Growth et Beyond the Limits. Balaton est maintenant le chef de file international des groupes de partisans du développement durable. Ses membres communiquent quotidiennement via un serveur de liste; ils collaborent à des conférences, des projets et des publications et

    En Europe et en Amérique du Nord, ces travaux ont incité un nombre grandissant de citoyens à se demander ce qu'il faut pour être heureux («How much is enough?»): «Comment la consommation et l’accumulation de biens contribuent-elles à notre bonheur?» Ils sont soutenus par des groupes comme Center for a New American Dream et The New Road Map Foundation. Les commentateurs Paul Ray et Sherry Anderson appellent Cultural Creatives ce nombre croissant d’individus qui partagent un ensemble de valeurs comprenant la simplicité volontaire, le développement durable, les modes de vie sains et un sentiment du sacré. Ils en estiment le nombre à 50 millions aux États-Unis. D’autres observateurs pensent qu’ils sont moins nombreux, mais qu’ils constituent tout de même une force de changement en progression, bien que peu organisée, mais dont plusieurs membres sont à tracer leur voie vers d’importants postes de pouvoir et de décision dans la société.

    De plus en plus de consommateurs votent avec leurs dollars, choisissant de préférence les compagnies qui adoptent un comportement responsable envers la société et l’environnement. Des mouvements de consommateurs ont réussi à changer les politiques de compagnies comme Shell Oil, Home Depot et Nike à l’égard du capital naturel et humain. Chez Nike, des stratégies de développement durable ont été adoptées aux plus hauts nivaux de la compagnie. Shell, l’une des plus grandes sociétés du monde, a été mise à genoux par les consommateurs. Sous la pression de la société civile, le gouvernement britannique s’est vigoureusement opposé à ce qu’il voyait comme une liquidation, et Shell, tout en discutant les détails techniques, a tenu compte des préoccupations concernant sa responsabilité sociale. La compagnie entière s’est publiquement engagée à se diriger vers un développement durable.

    Dans le rapport de Shell sur la durabilité (Shell Sustainability Report), publié en réponse aux attaques qu’elle avait subies à cause de son comportement au Nigéria et de ses décisions concernant Brent Spar, le président, Sir Mark Moody-Stuart affirme: «Les compagnies de Shell reconnaissent également qu’elles ont la responsabilité de contribuer à satisfaire aux conditions économiques, sociales et environnementales du développement durable. Il est essentiel pour notre prospérité à long terme d’inspirer confiance quant au respect des attentes de la société. Nous nous sommes engagés à être transparents et à développer et intégrer nos rapports sur la manière dont les compagnies de Shell s’acquittent de leurs responsabilités... Le développement durable est à la base de notre stratégie et il est présent dans toutes les activités de Shell ­ dans le secteur de l’huile et de l’essence aussi bien que dans celui des énergies renouvelables. Nous devons faire des affaires dans le vrai monde avec toutes ses complexités. Nous nous tournons vers les gouvernements pour créer les conditions qui vont promouvoir le développement économique et social, mais certains n’ont pas les moyens de créer ces conditions. Nous croyons que les entreprises responsables favorisent le développement. Nous soutenons le programme Global Compact de Kofi Annan et les Global Sullivan Principles».

    Ces décisions montrent clairement les deux côtés de la médaille: un nombre croissant d’entreprises reconnaissent que le fait de se comporter de façon responsable n’est pas seulement important pour leur image de marque mais est aussi une source de rentabilité. Par ailleurs, les individus prennent conscience que les efforts de la base, s’ils sont organisés, constituent un formidable pouvoir dans le monde d’aujourd’hui.

    Plusieurs ONG supportent les actions individuelles pour améliorer la société. Ainsi, le réseau Ashoka développe la profession d’entrepreneur social à travers le monde en investissant dans des personnes exceptionnelles qui ont des idées novatrices pour apporter du changement dans leurs communautés. Ils permettent à des entrepreneurs sociaux de travailler à temps plein à la mise en oeuvre de projets dans les domaines de l’éducation, du développement de la jeunesse, de la santé, de l’environnement, des droits humains et de l’accès au développement technologique et économique. C’est extraordinairement efficace.

    Les collèges et les universités commencent à créer des programmes d’enseignement sur l’environnement et le développement durable. Totalement absents des disciplines académiques il y a dix ans, des cours sur le développement durable sont maintenant offerts dans plusieurs institutions. Comme les enfants et les étudiants partout dans le monde deviennent plus conscients de l’environnement, cette tendance va s’accentuer. En outre, plusieurs institutions académiques prennent les devants en réduisant leur propre utilisation de ressources. Le collège Oberlin propose aux étudiants d’analyser les facteurs qui contribuent aux changements climatiques sur le campus même, et de créer et mettre en oeuvre les moyens de les neutraliser (climate-neutral) d’ici 202016. Il a l’intention d’étendre cette pratique à une centaine d’autres campus, ou davantage, dans les années à venir.

    Il est clair que les institutions d’enseignement qui encouragent leurs étudiants et leurs professionnels à comprendre l’importance du développement durable et des moyens d’y parvenir sont des leviers importants à travers le monde. Un étudiant et même un jeune enfant, passionné par le concept de durabilité et amoureux de l’environnement, peut avoir un effet positif sur la façon de penser de ses parents. Par ailleurs, le manque d’approches multidisciplinaires et systémiques du développement durable limite sérieusement le potentiel des étudiants en architecture et en génie lorsqu’ils deviennent les concepteurs des futures gammes de produits. Il est important d’instaurer des programmes d’enseignement du développement durable à tous les niveaux académiques et d’en maximiser l’impact.

    Les groupes confessionnels constituent un autre élément important de la société civile. En plus de nous rappeler qu’une grande partie de ce qui compte vraiment n’a pas de prix - on ne peut y attacher une valeur monétaire - les religions du monde ont longtemps constitué une force prônant la justice sociale et environnementale. Même dans une société laïque comme les États-Unis, on évalue que 70% de la population est croyante. Le soutien croissant des églises aux causes qui concernent le développement durable renforcera le rôle de la société civile dans ce domaine.

    La prolifération des services d’information en ligne qui incluent le développement durable dans leurs sujets est une tendance récente. Ils comprennent Greenbiz, Grist et Sustainable Business.com. Ces services d’information offrent des courriels quotidiens ou périodiques et des rapports en ligne concernant les nouveaux projets dans le domaine du développement durable.

    Sans le militantisme des ONG, il aurait été impensable que le développement durable soit aujourd’hui considéré par les citoyens comme l’une des plus importantes priorités partout en Europe et en Amérique du Nord. Cependant, ces ONG sont souvent perçues comme abrasives par le secteur des affaires et par les gouvernements. Ce manque de respect et de compréhension est causé non seulement par leurs divergences d’intérêts mais le plus souvent par les conflits culturels et les approches conflictuelles. Un des changements apparus dans la dernière décennie est une co-évolution des membres de ces trois groupes de pouvoir cherchant des moyens efficaces de produire des changements. Dans les priorités et les défis du XXIe siècle, on doit non seulement aplanir les divisions culturelles entre les pays et les continents, mais également entre les secteurs de la société qui doivent travailler ensemble pour faire fonctionner les sociétés modernes avec succès.

    Des efforts comme ceux du Global Academy Genome Institute visent à jeter un pont au-dessus d’un tel gouffre en rassemblant les leaders des différentes parties concernées par le domaine hautement controversé de la technologie génétique. En encourageant des dialogues respectueux entre les divers intéressés, des dialogues qui vont droit au coeur des problèmes plutôt que de se perdre dans une rhétorique antagoniste, cet institut permet aux citoyens, aux représentants des entreprises et aux décideurs de façonner de meilleures politiques. Le nouveau groupeGlobal Dialogue Partners poursuit un objectif similaire en rassemblant des médiateurs de grande expérience recrutés dans le monde entier pour créer et animer des dialogues constructifs dans des domaines aussi controversés que la mondialisation.

    En Europe et en Amérique du Nord, la société moderne s’effondrerait sans le travail de la société civile, des divers groupes sans but lucratif, des communautés confessionnelles, des syndicats, des maisons d’éducation et autres. Pourtant, cette force de plus en plus puissante n’occupe pas encore une place officielle dans les délibérations des pays. Bien qu’elles forment la colonne vertébrale de nombreux services sociaux et de nombreuses politiques gouvernementales de nos sociétés, les ONG sont encore trop peu intégrées dans le système de gouvernance. Et même si le travail des ONG avec les gouvernements et les entreprises s’est considérablement accru, ils ratent encore trop d’occasions de collaborer.

    3) L’avènement de l’investissement socialement responsable

    Un autre domaine qui a récemment subi l’influence des critères sociaux et environnementaux est le marché où les compagnies vont chercher du capital, des prêts et des polices d’assurance. L’investissement socialement responsable (ISR) date d’avant Rio. Mais depuis Rio, le mouvement ISR a gagné en maturité à tel point qu’une étude réalisée en 1999 par le Forum d’investissement social (Social Investment Forum) a évalué qu’aux États-Unis seulement plus de deux billions de dollars sont investis en fonction de critères sociaux. Un rapport sur l’investissement responsable aux États-Unis, réalisé la même année, révèle qu’un dollar sur huit gérés par des professionnels faisait partie d’un portefeuille socialement responsable. Entre 1997 et 1999, le capital total investi en fonction du comportement social et environnemental des compagnies s’est accru de 82%; les portefeuilles contrôlés à cet effet se sont accrus de 183%.

    Contrairement au mythe populaire, ces investissements surclassent souvent les conventionnels17, en partie à cause de l’adoption croissante des pratiques de responsabilité sociale par les entreprises et des préférences des consommateurs. Ainsi, les indices Domini et Citizen, qui surveillent la performance des actions de centaines d’entreprises contrôlées pour leur comportement social et environnemental, ont régulièrement surclassé les indices comparables de Standard & Poors au cours des dernières années.

    Ces faits sont graduellement reconnus par le monde traditionnel de l’investissement et font l’objet d’une prise de conscience des fiduciaires de fonds de pension, principaux détenteurs d’actions privées dans les économies occidentales. Les fonds de pension américains représentent 46% du PNB des États-Unis et 33% de la capitalisation boursière. Au Royaume-Uni, c’est 62% du PNB et 42% de la capitalisation boursière. Ce pourcentage est inférieur dans certains pays européens seulement parce que les pensions sont payées par le gouvernement18.

    Traditionnellement, les importantes ressources des fonds de pension étaient investies sans qu’on se soucie particulièrement de critères sociaux et environnementaux, même si l’argent provenait d’organisations formées de travailleurs, d’employés, de professeurs, d’églises, d’associations caritatives et de maisons d’éducation, qui sont typiquement motivés par des valeurs. On croyait alors que les investissements contrôlés seraient moins efficaces financièrement et que les gestionnaires avaient l’obligation fiduciaire de chercher la meilleure rentabilité possible à court terme sur l’investissement. Influencés par les résultats mentionnés plus haut, les gestionnaires de fonds de pension et les trésoriers des états et des municipalités sont à redéfinir leur responsabilité fiduciaire et conséquemment à réorienter leurs portefeuilles.

    Lors d’un événement révolutionnaire, Bottomline 2001 à San Francico, des conférenciers comme le Trésorier de la Californie, le président de Calpers (un des plus importants fonds de pension au monde) et plusieurs autres représentants de fonds de pension ont généralement accepté cette réorientation. Le capital total de tous les fonds représentés dans la salle atteignait plus d’un billion de dollars. Le président de Calpers a souligné que les fonds de pension sont intéressés dans le succès à long terme et dans le redressement total et durable de l’économie en général, plutôt que dans la profitabilité à court terme d’une entreprise en particulier. Les fonds de pension attachent peu d’importance à la bonne performance d’une compagnie, si elle doit être réalisée aux dépens de la santé du capital naturel dont dépend la santé de toute l’économie. Les fonds de pension sont si importants que leurs investissements touchent pratiquement toutes les grandes compagnies de l’économie mondiale. Et à l’inverse des spéculateurs à jour, ils ne se soucient pas des profits du prochain quartier. Ce qui leur importe, c’est la santé de l’économie globale dans 20 ans, quand ils devront payer les pensions pour lesquelles ils investissent aujourd’hui. À cause de cela, les fonds de pension pourraient devenir les plus importants investisseurs dans le développement durable.

    L’industrie de l’assurance est une autre grande institution qui s’est récemment inquiétée de ces symptômes de non durabilité que sont les changements climatiques. Les compagnies d’assurance et de réassurance comptent parmi les plus puissantes forces économiques, non seulement par le capital que leur procurent les assurances, mais aussi parce qu’elles détiennent de larges pans de l’économie, y compris une grande quantité de biens immobiliers. Des ONG comme Greenpeace Europe travaillent avec les compagnies d’assurance européennes, lesquelles s'inquiètent de ce que l'incurie pour lutter contre les changements climatiques les mènent à la faillite.

    4) La création de standards et de nouvelles formes d’évaluation

    Le PIB est inadéquat

    Cette section couvre de nombreux domaines dont chacun mériterait d’être développé mais qui globalement remettent en question la façon dont la société mesure son enrichissement. Plusieurs jugent que la façon traditionnelle de calculer le PIB est inefficace pour mesurer la richesse d’un pays (bien que le PIB semble apprécié par les rédacteurs de nouvelles…) Le PIB est basé sur les flux monétaires qui représentent la valeur des «biens et services» échangés y compris ce qui est mauvais et nuisible. En ne distinguant pas les transactions qui augmentent le bien-être de celles qui le diminuent, on calcule le PIB comme si dans l’état des revenus d’une entreprise on additionnait les dépenses aux revenus au lieu de les soustraire. La guerre du Golfe a ajouté des milliards de dollars au PIB américain, mais peu de gens recommanderaient de répéter l’expérience pour réaliser un développement économique. De même un patient cancéreux en instance de divorce et qui en plus est impliqué dans un accident de la route augmente le PIB (puisque les coûts du système de santé, du système judiciaire et des réparateurs d’automobiles y contribuent), mais cet indicateur ne se préoccupe guère du bien-être de l’individu concerné ou de la société. Et nous pouvons présumer que les prises de décision ne seront pas meilleures que les outils et les systèmes sur lesquels elles s’appuient

    Le GPI (Genuine Progress Indicator)

    L'indicateur de progrès réel (Genuine Progress Indicator) a été développé en 1994 par le groupe Redefining Progress pour contrer l’incapacité du PIB à guider les politiques gouvernementales. Cet indicateur se concentre sur les transactions financières du PIB qui contribuent au bien-être et il les ajuste pour tenir compte des aspects de l’économie que le PIB ignore, mettant en évidence les relations entre les facteurs conventionnellement définis comme purement économiques et ceux traditionnellement définis comme sociaux et environnementaux. Le GPI établit une distinction entre les transactions économiques positives et négatives, telles que perçues par la majorité des gens, ainsi qu’entre les coûts de production des bénéfices économiques et les bénéfices eux-mêmes. Il tient également compte de la valeur de tous les produits et services.

    Le GRI (Global Reporting Initiative)

    Pour éviter le danger que l’immense intérêt pour les systèmes alternatifs de mesure produise un effet inattendu en mettant de nouveaux standards en concurrence, CERES a suivi l’exemple du Financial Accounting Standards Board et a lancé The Global Reporting Initiative. Établi à la fin des années 1997, il a réuni l’UNEP (Programme des Nations Unies pour l'environnement), les plus importants groupes militants à travers le monde, des compagnies intéressées à la responsabilité sociale des entreprises et des cabinets internationaux d’experts-comptables. Ils ont entrepris, par des processus multilatéraux de consultation globale fondés sur la transparence et l’inclusion, de développer des lignes directrices applicables partout dans le monde. Ces directives pour rédiger les rapports de performance économique, environnementale et sociale sont d’abord destinées aux compagnies et éventuellement à toutes les entreprises, gouvernements et ONG.

    Pour rendre les rapports sur le développement durable aussi routiniers et crédibles que les rapports financiers, GRI souhaite:

    Ÿ élever les pratiques de rédaction des rapports sur le développement durable au niveau de celles des rapports financiers partout dans le monde;
    Ÿ créer, diffuser et promouvoir des procédures standard pour l’établissement des rapports, des indices de référence et des instruments de mesure personnalisés ou spécifiques aux différents secteurs d’activité;
    Ÿ assurer un siège institutionnel permanent et efficace pour soutenir ces pratiques de rédaction des rapports partout dans le monde.

    L’adoption générale d’une méthode standard pour la rédaction des rapports sur la durabilité permettra aux entreprises, gouvernements, ONG, investisseurs, travailleurs et autres intéressés d’évaluer les progrès dans la mise en oeuvre du développement durable. Elle va servir de base aux analyses comparatives et à l’identification des meilleures pratiques pour soutenir les décisions de gestion interne concernant, par exemple, l’obligation de divulguer l’information aussi bien sur l’émission des gaz à effet de serre et sur les atteintes à la biodiversité que sur les conditions de travail et les droits humains.

    Les lignes directrices du GRI ont été révisées et rendues publiques une seconde fois en juin 2000 après une période intensive d’essais-pilote, de commentaires et de révisions. GRI a publié une autre version de ces principes directeurs au Sommet de la terre en 2002.

    Imputabilité sociale

    Il y a un nombre croissant d’interventions visant à appliquer la même rigueur à la comptabilité sociale que celle qui a été apportée aux mesures relatives à l’environnement et au développement durable. Le Business for Social Responsibility Resource Center sur le site de BSR (Business for Social Responsibility) et l’Institute for Social and Ethical AccountAbility fournissent des informations à propos de ces initiatives.

    En 1997, le Council on Economic Priorities a créé Social Accountability International pour développer un ensemble cohérent et vérifiable de standards internationaux pour la conduite en milieu de travail. Le résultat, SA 8000, a été adopté par des compagnies comme Cutter & Buck, un manufacturier de vêtements haut de gamme, pour répondre aux inquiétudes croissantes à l’égard du respect des droits humains dans leurs manufactures à l’étranger. SA 8000 adopte l’approche des systèmes de gestion de l’International Standards Organization (ISO) et l’applique à la responsabilité sociale pour chapeauter la stratégie globale de l’entreprise. Il prescrit un système où les gestionnaires de tous les niveaux et les employés reçoivent de l’éducation permanente au sujet des lois locales, des droits des travailleurs et de la sécurité au travail, et travaillent ensemble à créer un milieu de travail adéquat. Suite aux poursuites encourues, l’industrie du vêtement a fini par comprendre qu’elle met à risque son principal atout : son image de marque, si elle adopte un code de conduite sans mécanismes d’application. Cutter & Buck s’est engagée à s’assurer que chaque personne qui participe à la confection de ses vêtements soit traitée avec dignité et respect et elle exige que ses sous-contractants détiennent l’accréditation SA 8000. Cutter & Buck rapporte qu’en donnant à ses commerçants affiliés le pouvoir et les outils pour réaliser ces changements, il en est résulté un accroissement de la performance dans les usines qui, dans plusieurs cas, a excédé de loin les exigences de SA 8000. Les usines qui ont obtenu leur certification ont constaté une diminution spectaculaire de l’absentéisme causé par les blessures et la maladie ainsi que des coûts reliés aux accidents. Elles ont aussi connu un accroissement des affaires en attirant d’autres acheteurs qui les perçoivent comme des sources de produits à faibles risques19.

    ISO et EMAS

    Les systèmes d’évaluation les plus complets pour permettre aux entreprises de suivre de près leur performance environnementale sont ISO 14000 et l’Eco-Management and Audit Scheme (EMAS).ISO 14000 est un produit de International Standards Organization tandis que EMAS est un produit de l’Union européenne. ISO 14000 est un standard international tandis que EMAS s’applique à l’Union européenne seulement. ISO 14000 et EMAS sont deux outils reconnus pour permettre une production moins polluante.

    Un nombre croissant de compagnies obtiennent la certification ISO 14000. Malheureusement, le standard ISO, bien qu’il soit un bon outil d’éducation, requiert seulement des compagnies qu’elles mesurent et suivent de près leur performance, et non pas qu’elles effectuent des changements. Par contre, les compagnies qui prennent ISO 14000 au sérieux et l’utilisent comme base de leur amélioration font aussi des pressions auprès de leurs fournisseurs pour qu’ils s’y conforment. Par exemple, GM, Ford, Nike et IBM font des pressions sur les entreprises en amont pour qu’elles deviennent plus «vertes». En 1998, le rapport de GM sur l’environnement, la santé et la sécurité disait: «Les mêmes enjeux identifiés à l’intérieur de GM doivent être reconnus par toute la chaîne d’approvisionnement: amélioration continue, éco-efficacité, réduction du gaspillage dans les matériaux, l’énergie et l’utilisation des ressources, éco-conception et recyclabilité». Même le Département américain de la Défense demandera à ses fournisseurs qu’ils se conforment à la norme ISO 1400120.

    Les standards ISO 14000 sont des outils adoptés sur une base volontaire et destinés à être utilisés dans tous les pays, quels que soient leur niveau de développement économique ou leur système de gouvernement. Ils sont donc nettement moins rigoureux. EMAS, qui est entré en vigueur en avril 2001, a été développé pour répondre aux besoins spécifiques des gouvernements, des citoyens et des consommateurs de tous les pays membres de l’Union européenne. EMAS adopte une approche plus normative, tandis que la certification ISO 14000 repose sur l’acceptation volontaire de toutes les parties. EMAS s’applique actuellement aux industries manufacturières alors qu’ISO 14000 peut s’appliquer à tous les types d’organisations.

    Les indicateurs

    Il existe un mouvement mondial pour développer et mettre en oeuvre ce qu’on appelle des indicateurs. Ce sont des systèmes pour mesurer les progrès vers le développement durable qui peuvent fonctionner à l’échelle d’une ville, d’un état ou d’un pays entier. Ils traduisent le type d’information qui a été publiée pendant des années par le Worldwatch Institute dans sa série Vital Signs. Ce sont des mesures à partir desquelles on peut élaborer des politiques. Au niveau local, les indicateurs incitent les citoyens et les communautés à déterminer quel genre de futur ils désirent et à mettre en place des mesures pour apporter des changements positifs21.

    Des projets d’indicateurs sont en cours à la Commission des Nations Unies pour le développement durable, à l’UNDP, au WRI, à la Banque mondiale, à l’Agence européenne de l’Environnement, au Comité scientifique sur les problèmes de l’environnement, à l’Institut national de santé publique et de protection de l’environnement néerlandais, à Sustainable Seattle et à l’Institut international pour le développement durable. Au niveau national, le Canada, le Costa Rica et la Hollande ont des projets d’indicateurs en cours, comme en ont des centaines de communautés. Ethos, l’organisation brésilienne d’Empresa, a aussi commencé à travailler sur un ensemble d’indicateurs de responsabilité sociale. Le Centre des ressources de BSR, accessible sur Internet, fournit un bon inventaire des initiatives visant à développer des indicateurs.

    La Ville et les citoyens de Santa Monica en Californie ont créé des indicateurs pour mesurer les progrès de la ville en matière de développement durable. La Ville a ensuite mis au point une approche impliquant la collaboration de l’ensemble des départements et fonctions municipales qui doivent appliquer ces indicateurs à leurs politiques.

    Elle a conçu une «liste de contrôle du développement durable» portant sur les projets d’achats, un programme pilote pour l’utilisation de produits de nettoyage alternatifs et du matériel d’éducation et de promotion destiné à la communauté. La Ville a aussi créé des groupes de travail interdépartementaux qui se rencontrent régulièrement pour intégrer les projets afin d’atteindre les objectifs du programme global. Un document annuel intitulé «état de la ville» évalue l’efficacité du programme, indique de nouvelles cibles et encourage la participation de la communauté.

    Le «tableau de bord du développement durable»

    Le «tableau de bord du développement durable» produit par l’«aile» statistique de la Commission européenne Eurostat est le projet le plus complet de développement d’indicateurs. Le «tableau de bord» est un ensemble d’«instruments» (le nom est emprunté au tableau de bord d’une auto ou d’un avion) destinés à informer les décideurs, les médias et le public en général des progrès d’un pays vers la durabilité.

    Résultat d’un projet international de six ans, mené par l’Institut international du développement durable (IISD) ) basé au Canada, le prototype a été présenté à la neuvième session de la Commission sur le développement durable (CSD-9) des Nations Unies à New York en 2001. Son but est de permettre une évaluation rapide des points faibles et des points forts de la performance d’un pays dans la promotion du développement durable. Avec le temps, la mise à jour continue des données facilitera le suivi des tendances.

    L’IISD travaille à produire le même outil, équipé d’un moteur de recherche, utilisable par les délégués à Johannesburg pour suivre de près toutes les questions relatives au Sommet de la terre, ainsi que toutes les propositions présentées au Sommet dans le but de réaliser le développement durable22.

    Les indicateurs de qualité de vie Calvert-Henderson

    Cet outil mesure les conditions et les tendances américaines dans 12 secteurs socioéconomiques importants et les utilise comme critères d’investissement socialement responsable. Auparavant, il y avait peu d’information disponible permettant aux investisseurs de comprendre les relations entre les forces économiques et les impacts sociétaux ou environnementaux. Les indicateurs Calvert ont été développés sur une période de cinq ans sous la direction de Hazel Henderson, John Lickerman et Patrice Flynn. Ils couvrent les douze domaines suivants: l’éducation, l’emploi, l’énergie, l’environnement, la santé, les droits humains, le revenu, les infrastructures, la sécurité nationale, la sécurité publique, les loisirs et l’hébergement. Population américaine et données démographiques se recoupent dans les 12 indicateurs. Ces derniers montrent qu’il est possible de repenser les infrastructures et les méthodes de production en utilisant une meilleure information. Ils montrent aussi comment les «technologies vertes» peuvent profiter au climat et à l’écologie mondiale - de même qu’à la qualité de vie.

    Le réaménagement fiscal

    Le principal moyen pour améliorer les systèmes d’évaluation consiste peut-être à changer la façon dont les taxes sont prélevées. Cette approche appelée réaménagement fiscal est présentement mise sur pied d’une manière ou d’une autre dans neuf pays européens et on l’étudie dans plusieurs états et provinces en Amérique du Nord.

    Le réaménagement fiscal, ou "fiscalité verte", consiste à réduire les taxes actuelles sur les choses jugées bonnes par la société et dont elle souhaite un accroissement - travail, profits, améliorations locatives et investissements - et à compenser la diminution de ces sources de revenu par de nouveaux prélèvements sur les choses jugées mauvaises qu’elle souhaite réduire comme la pollution, la spéculation sur les propriétés, l’épuisement des ressources, les déchets et la destruction d’habitats.

    Ce réaménagement relancerait l’économie en réduisant les taxes sur les activités économiques productives tout en établissant des encouragements fiscaux visant à réduire la pollution et à restaurer le capital naturel. Contrairement à d’autres propositions de réforme fiscale, plusieurs groupes d’intérêts - environnementalistes, familles de classe moyenne, militants anti-règlements, propriétaires de petites entreprises, travailleurs de haute technologie et investisseurs - y trouvent quelque chose qui les satisfait. Les taxes seraient jugées sur leur contribution réelle à l’économie en termes de création d’emplois et de croissance de la productivité, d’équité à l’égard des personnes qui les paient et de conservation des ressources.
    Les propositions d’Alan Thein Durning et de Yoram Bauman dans leur livre Tax Shift et de Redefining Progress dans Tax Waste, not Workintroduiraient de nouvelles taxes progressives pour déplacer 10% du fardeau fiscal fédéral dans les prochains 10 à 20 ans. Ces propositions seraient notamment les suivantes :
    Ÿ Expurger le code des impôts des règlements et des lacunes qui encouragent la dégradation de l’environnement, comme les 17 milliards de dollars d’exemption de taxes sur les stationnements. De nouveaux prélèvements seraient appliqués aux sources de pollution, comme les produits contenant du plomb, les automobiles avides d’essence, les produits chimiques qui contribuent à la destruction de la couche d’ozone et l’utilisation des combustibles fossiles.
    Ÿ Instaurer des taxes sur le carbone pour diminuer la génération des gaz à effet de serre. Les gouvernements pourraient imposer une taxe - disons 50 dollars par tonne d’émissions de carbone - ou combiner une plus petite taxe avec des frais d’utilisation ou avec des revenus de la vente de permis de polluer.
    Ÿ Instaurer des taxes sur la pollution pour réduire les contaminants qui coulent dans les rivières et les ruisseaux, qui remplissent les sites d’enfouissement et qui érodent la qualité du sol. On a retrouvé environ 500 produits chimiques créés par les humains dans le tissu vivant de l’Américain moyen. Ces produits n’existaient pas il y a cent ans.
    Ÿ Instaurer des sources de taxes ponctuelles pour réduire les polluants qui s’échappent des tuyaux d’évacuation et des cheminées industrielles des stations d'épuration des eaux usées, des usines et des incinérateurs.
    § Instaurer des taxes sur la circulation routière, en imposant un péage plus élevé pendant la période de congestion des heures de pointe par exemple, pour encourager le co-voiturage et le transport en commun, et instaurer des horaires de travail flexibles.
    § Augmenter les frais d’utilisation des ressources communes, comme le pâturage ou l’exploitation minière sur les terres publiques.

    5) Les coalitions d’ONG, d’entreprises et de gouvernements

    La nature complexe des questions concernant le développement durable signifie qu’aucun groupe d’experts n’a le monopole des solutions ou la compétence pour les imposer. Des coalitions de gouvernements, d’entreprises et d’ONG se forment pour travailler ensemble à créer et mettre sur pied des solutions qui sont plus durables et plus appropriées aux circonstances. Plusieurs des programmes décrits plus haut ont comme source de telles coalitions ou les utilisent pour mettre leurs programmes en oeuvre. La plus importante de ces coalitions est peut-être le nouveau mouvement pour créer et mettre en oeuvre les plans verts - lesquels sont de plus en plus courants en Europe. Le Resource Renewal Institute en fait maintenant la promotion aux États-Unis.

    Les plans verts sont des stratégies de gestion de l’environnement à long terme pour assurer la durabilité écologique et économique et une meilleure qualité de vie, soit dans une ville, un état, une région ou un pays. Ils remplacent les politiques traditionnelles à but unique par un plan d’action exhaustif et intégré. Comme les plans d’affaires, les plans verts servent de guides pour une utilisation efficace et un investissement intelligent des ressources afin d’assurer une saine croissance et une prospérité soutenue. Les plans verts intègrent les intérêts de l’industrie, du gouvernement, des groupes communautaires et du public en général à l’intérieur d’une frontière géographique. Ils intègrent également les initiatives environnementales institutionnelles dans les limites de leur juridiction, fournissant un cadre de référence pour coordonner les activités entre des agences gouvernementales ou des industries compétitrices, par exemple. On ne mesure pas le succès à l’imposition d’un programme plutôt qu’un autre, mais en trouvant des solutions qui répondent à tous les besoins et toutes les préoccupations.

    Les plans verts utilisent l’analyse systémique pour évaluer les interrelations sous-jacentes et les modèles de changement à la source d’un problème afin de développer une réponse efficace. Une telle gestion stratégique de l’environnement:
    Ÿ prévoit les problèmes plutôt que de simplement y réagir;
    Ÿ établit des objectifs à court et long termes ainsi que des stratégies et des échéanciers pour leur réalisation;
    Ÿ reste flexible dans la manière de réaliser ces objectifs et encourage l’innovation;
    Ÿ utilise un mélange de mesures légales, réglementaires et volontaires;
    Ÿ inclut des indicateurs pour contrôler et évaluer les progrès dans la réalisation des objectifs et pour faire état des résultats;
    Ÿ fournit des mécanismes pour réintroduire ces résultats dans le plan (qui peut changer à la lumière de la nouvelle information);
    Ÿ se base sur des données vérifiées par des scientifiques crédibles ;
    Ÿ utilise des systèmes d’information et des technologies pour supporter la prise de décision.

    On trouve les meilleurs exemples de plans verts dans les Pays-Bas qui ont développé une approche systémique fondée sur les caractéristiques suivantes:
    Ÿ huit «thèmes» environnementaux clés, incluant les changements climatiques et l’élimination des déchets,
    Ÿ cinq niveaux géographiques, du local au mondial,
    Ÿ neuf principaux groupes-cibles, ou secteurs sociaux responsables des problèmes environnementaux (et de leurs solutions), comme l’agriculture, l’industrie, le secteur de l’énergie, les consommateurs et la vente au détail.

    En 1995, le New Jersey est devenu l’un des six états américains à piloter le National Environmental Performance Partnership System, un plan vert lancé par le gouvernement fédéral. Ce programme établit de nouveaux partenariats entre les États et le fédéral pour améliorer la santé publique et la protection de l’environnement par une gestion en fonction des résultats environnementaux. Il utilise des objectifs et des indicateurs pour mesurer les progrès. Le New Jersey a récemment signé son troisième Performance Partnership Agreement (PPA) qui fixe des objectifs, des indicateurs et des stratégies dans neuf axes prioritaires d’intervention concernant l’environnement.

    Des états comme l’Oregon opèrent selon une directive du Gouverneur pour assurer la durabilité des opérations du gouvernement de l’état. En Californie, le Secrétaire de la Protection de l’environnement cherche à établir une politique semblable.
    Au niveau national il y a eu différents efforts pour promouvoir le développement durable. Sous l’administration Clinton, le Conseil du Président pour le développement durable a rassemblé des entreprises, des ONG et des représentants du gouvernement pour explorer le sujet. Le processus a culminé dans un événement intitulé National Town Meeting destiné à faire la promotion du développement durable.

    Cinq défis et leurs solutions

    1) Transformer les économies mondiales destructrices en économies durables

    Les réalisations mentionnées plus haut sont une source d’espoir, mais elles ne sont pourtant que des étapes préliminaires vers la création d’un monde durable. La dure vérité est que la plupart des systèmes économiques du monde éloignent l’humanité de la durabilité. Même les entreprises les plus engagées en faveur du développement durable continuent de polluer et luttent pour faire un profit dans un système économique qui repose sur une logique qui rend le système actuel destructeur. À bien des points de vue, le concept de responsabilité sociale relève encore de l’utopie.

    Et le temps commence à manquer. Il est indispensable que le Sommet de la Terre aille au-delà des débats et prenne des actions concrètes pour conduire le monde vers un avenir réellement durable. Au niveau le plus fondamental, tout le système dans lequel les décisions sont prises doit être restructuré de telle sorte que la logique inévitable du système conduise vers la durabilité écologique et non le contraire. Actuellement, les règles du monde ne sont pas conçues pour produire la durabilité écologique, et par conséquent elles ne le font pas. Mais ce sont des règles et des pratiques que les humains ont créées et mises en place, elles peuvent donc être changées.

    Cependant, de tels changements, même si nous devions nous entendre sur leur nature, sont très difficiles à mettre en oeuvre. Même s’il est socialement indésirable, le système actuel possède sa propre logique. Chaque système humain est influencé par d’innombrables intérêts individuels et institutionnels qui seront bouleversés par le processus de changement. Et chaque système tend vers sa propre conservation. Cela ne gêne pas seulement le changement mais aussi la reconnaissance des problèmes et des possibilités de solutions. Il est logique qu’une entreprise ou une industrie dont les produits contribuent au réchauffement du climat soit peu encline à reconnaître l’existence du réchauffement planétaire. Il est également peu probable qu’un gouvernement redevable à ce type d’industries prenne le problème au sérieux. De même, il est peu probable que les individus, les entreprises et les gouvernements acceptent les problèmes ou leurs solutions si ces solutions les rendent fautifs ou vont à l’encontre de leurs intérêts. De toutes les difficultés, cette dernière peut être le plus grand défi à relever. Le monde sait presque tout ce qu’il y a à savoir en ce qui concerne la technologie et les systèmes permettant d’atteindre la durabilité écologique. Mais pourquoi ces connaissances ne sont-elles pas mises en pratique?

    Les actions suivantes seront nécessaires pour relever ces redoutables défis:

    1) Les leaders du monde devraient déclarer clairement que nous sommes en situation de crise, que la résolution de cette crise demandera une action concertée et que les réponses existent. Mais les leaders mondiaux ont fait une telle déclaration il y a dix ans. Elle porte le nom d’Action 21. Cependant, la situation actuelle est si possible encore plus grave. La différence c’est qu’il existe maintenant des approches globales pour appliquer la durabilité écologique. Elles comprennent The Natural Step et le Capitalisme naturel (Natural Capitalism). Le Sommet de la Terre devrait faire en sorte que les leaders les comprennent et s’engagent à les mettre en oeuvre.

    2) Les gouvernements mondiaux doivent alors franchir les étapes vers la durabilité écologique (comme si nous avions le choix!). Les gouvernements doivent créer un nouvel environnement réglementaire à tous les niveaux pour favoriser la durabilité écologique et donc réorienter les débits naturels des sociétés et des économies de telle sorte que le développement durable soit un résultat inhérent au nouveau système. Aussi longtemps qu’on comptera sur les individus et les entreprises pour s’approcher de la durabilité tout en restant dans le système actuel, qui nous entraîne dans le sens contraire, le changement ne se produira pas assez vite.

    Tous les acteurs de la société ont un rôle à jouer pour réorienter le système vers la durabilité écologique. Mais en général, le public, les entreprises et les ONG sont au premier rang quand il s’agit de relever le défi. Cependant, les gouvernements ne devraient pas décliner leur responsabilité de dirigeants. Ils ont avec les organismes multilatéraux la responsabilité d’établir les règles du jeu. Ils doivent amorcer un dialogue sérieux, continu et pragmatique entre la société civile, le monde des affaires, les syndicats, les autres institutions importantes et les gouvernements du monde pour définir les règles et préparer le terrain.

    Les marchés et leurs mécanismes font un bon serviteur mais un piètre maître. Rien ne nous permet de croire que la foi aveugle dans des marchés non contrôlés va nous conduire à la durabilité écologique, mais il y a beaucoup de raisons de croire que le marché, quand il est contrôlé et stimulé de la bonne façon, est un mécanisme très efficace pour mettre en oeuvre ce vers quoi on l’oriente. Les gouvernements, la société civile et le monde des affaires doivent s’unir pour régler la boussole et dresser l’itinéraire. Alors les marchés pourront faire ce pour quoi ils sont si efficaces. Mais sans cet aplanissement du terrain de jeu, sans ces règles légitimes pour fixer les objectifs du marché, un appel à la bonne volonté seule ne peut pas mener et ne conduira pas à la durabilité.

    3) Il faut approcher les problèmes et leurs solutions dans une perspective systémique. Une grande partie du problème de l’environnement provient du fait qu’on le divise en «problèmes environnementaux» - une catégorie en soi, isolée des causes profondes et des interconnexions. Ce modèle mental est trompeur. Le fonctionnement du monde naturel reflète 3,8 milliards d’années d’expérimentation biologique et de mise à l’épreuve rigoureuse pendant lesquelles ce qui ne fonctionnait pas a été rappelé par le Manufacturier. Le tissu complexe des causes interreliées commence à s’effilocher dès que les habitudes mécanistes et réductionnistes incitent les gens à ne tenter qu’une intervention ciblée.

    Ainsi, les gaz d’échappement des automobiles polluent l’air, créant en apparence un «problème environnemental». Mais y répondre par des moteurs plus propres et par de l’essence sans plomb à basse teneur en soufre crée plutôt un problème climatique. De même, si le nombre de véhicules continue d’augmenter, les automobiles propulsées par des piles à combustible remplaceront les dangers pour le climat par des embouteillages. Plutôt que de manquer d’air ou de pétrole, ou de subir des changements climatiques, nous manquerons de terre, de temps et de patience ­ la tendance du jour. D’habitude, quand on vient à bout d’un problème on se heurte au suivant, à moins qu’on ne s’attaque aux causes profondes. Par exemple, l’utilisation excessive de l’automobile est causée surtout par (a) une profusion de voies urbaines et d’espaces de stationnement apparemment gratuits et (b) un laxisme dans l’utilisation des terres et des coûts de développement assumés par la collectivité, ce qui encourage l’étalement urbain. Par ailleurs, ces mêmes causes contribuent à d’autres problèmes non reliés à l’environnement mais tout aussi importants comme l’effritement de la vie de famille et du tissu social, l’impartition du rôle parental, les faillites de magasins dans les artères principales, le crime, l’aliénation et le déclin des cultures rurales, de la faune et de la flore.

    En résumé, tout est relié à tout. Reconnaître et maîtriser ces liens invisibles, voilà le secret pour éviter ou pour résoudre les problèmes écologiques et beaucoup d’autres problèmes, et en tirer généralement un profit économique et politique. S’attaquer aux problèmes en ne tenant pas compte de leurs interrelations et en n’adoptant pas une perspective systémique mène à un monde de problèmes cumulatifs, à de coûteuses mauvaises solutions et à une polarisation politique.

    Sans la compréhension des connexions invisibles, les solutions engendrent d’autres problèmes. Au contraire, les politiques qui maîtrisent ces interrelations peuvent résoudre (ou encore mieux empêcher) un problème d’une façon qui contribue à résoudre (ou éviter) également plusieurs autres problèmes, et elles n’en créent pas de nouveaux. Un «problème environnemental» est le symptôme d’un manque de vision holistique, d’une vision par-delà les frontières, ou de ce que Gregory Bateson appelait «solving for pattern» (solutions systémiques).

    4) Il faut s’engager sérieusement à identifier et abolir les barrières. Comme nous l’avons dit plus haut, les changements nécessaires ne seront ni faciles ni simples. Le présent système souffre d’inertie et de résistance au changement. Les gouvernements doivent s’engager sérieusement à impliquer tous les secteurs de la société dans des dialogues visant à encourager la communauté des affaires à se comporter de façon responsable pour assurer la durabilité écologique. Les gouvernements doivent renforcer la société civile pour qu’elle puisse exercer une pression efficace sur le marché. Pour cela, ils doivent s’assurer que les citoyens et les électeurs sont bien informés.

    Malgré plusieurs affirmations contraires, le monde d’aujourd’hui est trop divisé pour réaliser un projet commun. Les intérêts du Sud sont perçus comme étant opposés à ceux du Nord. On met les intérêts économiques en compétition avec les préoccupations environnementales. Même les partis politiques des pays démocratiques s’occupent davantage à défendre leur position à droite, à gauche ou au centre qu’à résoudre les problèmes. Le débat entre la société civile et les institutions qui ne s’intéressent pas suffisamment aux enjeux sociaux et environnementaux, comme l’OMC, est devenu tellement polarisé que la recherche rationnelle de solutions se perd en querelles. L’humanité ne peut se payer ce luxe. Nous devons retrouver le genre d’unité qui, lors de la seconde guerre mondiale, a permis la victoire des forces alliées qui ont défendu la démocratie, la paix et, par conséquent, la durabilité. Dans le contexte de la crise actuelle, nous ne devons pas nous dresser les uns contre les autres, mais nous devons plutôt trouver le moyen de comprendre nos préoccupations légitimes respectives et collaborer à la mise en oeuvre de solutions acceptables pour tous. Sommes-nous capables de le faire maintenant ou le monde devra-t-il faire face à une crise qui pourrait s’avérer irréparable? La menace d’un avenir non durable est certainement déjà très sérieuse.

    Le développement durable ne sera pas atteint dans la prochaine décennie, mais si on laisse passer ce temps sans s’engager dans la bonne direction, les gouvernements mondiaux se seront montrés inutiles. La tâche du Sommet de la Terre est de franchir les premiers pas pour amorcer la restructuration du système. Avant de commencer un voyage, il est nécessaire de faire un plan et de convenir des moyens de mesurer nos progrès. Les mesures alternatives dont il a été question plus haut peuvent permettre aux gouvernements et aux équipes de gestion de s’engager sur la bonne voie.

    Le défi de passer d’une économie destructrice à une économie durable exige évidemment de revoir toutes les façons dont l’humanité vit au-delà des limites, mais les quatre sous-ensembles de comportements non durables ci-dessous méritent une attention particulière.

    2) Une quasi certitude concernant les problèmes climatiques et les pénuries d’eau

    Il y a maintenant des preuves incontestables du réchauffement de la planète (de la fonte des glaciers et des calottes polaires à la correspondance presque parfaite entre la situation observée et les modèles informatiques décrivant les perturbations climatiques dues à l’activité humaine) mais les pays semblent atteints d’une paralysie qui les empêche d’adopter des solutions significatives. Le climat deviendra moins stable durant au moins les quinze prochaines années, probablement à une allure croissante23. On peut s’attendre à des inondations sans précédent, des orages plus fréquents et plus violents, des sinistres importants, des famines locales et régionales, la dissémination de graves maladies dans de nouvelles régions et à plus d’instabilité politique et de réfugiés. Certains changements climatiques pourraient même être dramatiques et difficiles à inverser. Ainsi, le climat européen pourrait brusquement ressembler à celui du Labrador si les grands courants convoyeurs de l’Atlantique Nord déviaient de leur cours normal, une possibilité qui à l’état actuel des connaissances ne peut être exclue. Une modification majeure du climat de tout l’hémisphère Nord pourrait même se produire, parce qu’un océan arctique libre de glaces, scénario qu’on observe plus tôt que la plupart des scientifiques l’avaient prévu, est un phénomène auto-amplificateur24 qui peut affaiblir ou même éliminer l’anti-cyclone polaire presque permanent qui détermine les conditions atmosphériques de l’hémisphère. Si l’un ou l’autre de ces scénarios se réalise, un programme d’urgence pour améliorer la déplorable inefficacité énergétique du parc automobile et du parc immobilier pourrait devenir non seulement une mesure d’économie mais une question de survie.

    Les changements climatiques se produisent principalement à cause de notre utilisation coûteuse et inefficace de l’énergie. Nous ne devrions pas avoir ce problème parce qu’économiser les combustibles coûte moins cher que de les acheter. Particulièrement en Amérique du Nord, où les blocages politiques ont retardé une action gouvernementale prudente à cet effet, le secteur privé a pris le leadership de la protection profitable du climat. Des entreprises intelligentes sont en train de transformer les obstacles en occasions d’affaires. Ces initiatives du secteur privé peuvent être encouragées par des politiques gouvernementales qui s’efforceraient d’éliminer les barrières - élément essentiel dans la stratégie climatique du Président Clinton. Cette approche fonctionne. De 1996 à 1999 l’accroissement du PIB américain a été plus de six fois supérieur à celui des émissions de CO2 et pourtant l’énergie totale utilisée par dollar de PIB a diminué de 3,2% par année - presque un record de tous les temps - et ce malgré la chute du coût de l’énergie et des bas prix records25. Le leadership du secteur privé est motivé autant par un souci de rentabilité directe que par des inquiétudes à l’égard du climat. Ainsi, d’ici 2010, le sixième plus grand producteur mondial de puces électroniques vise à émettre une quantité nette nulle de carbone et de gaz équivalents, tandis que DuPont a l’intention de réduire ses émissions de 65% par rapport à 1990 - tout ceci dans le but d’augmenter la valeur de leurs actions. Avec les récentes stratégies de soutien mises de l’avant par l’Union européenne, l’énergie renouvelable est devenue la ressource qui connaît la croissance la plus rapide au monde. À l’échelle planétaire, l’énergie éolienne double à tous les deux ou trois ans et dépasse maintenant 15 000 mégawatts, l’équivalent du cinquième de la production du réseau national d’énergie de la Grande-Bretagne. Les ventes annuelles de générateurs solaires grimpent de 26 à 42% par année26.

    En combinant l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables présentement sur le marché, les besoins énergétiques mondiaux pourraient être comblés sans qu’il soit nécessaire de recourir à l’énergie nucléaire. En plus d’être extrêmement coûteux, ce type d’énergie présente un danger de prolifération des armes nucléaires et n’obtient pas le soutien de la population. L’énergie nucléaire contribue aussi à retarder la transition vers un monde moins dépendant du carbone à cause des immenses capitaux qu’elle accapare. Chaque dollar investi dans le nucléaire est un empêchement à développer une capacité énergétique supérieure par l’éco-efficacité. L’énergie nucléaire a été victime d’une incurable attaque des forces du marché, provoquant le plus grand effondrement de toute l’histoire industrielle. Aux États-Unis elle a absorbé plus d’un billion de dollars ; elle produit pourtant moins d’énergie que la biomasse et seulement 1/120e de ce qu’on a pu récupérer par l’efficacité énergétique. C’est la technologie énergétique qui croît le plus lentement dans le monde, tandis que l’éco-efficacité et les énergies renouvelables connaissent les croissances les plus rapides. Les efforts actuels pour ressusciter l’énergie nucléaire sont à courte vue ; ils supposent un énorme gaspillage des impôts des contribuables tout en étant peu susceptibles d’améliorer l’efficacité énergétique.

    En 1998, quand l’économie mondiale s’est accrue de 2,5%, les émissions mondiales de CO2 ont diminué d’environ 0,5%. Les données de 1999, qui n’étaient pas disponibles au moment de la rédaction de ce texte, sont probablement encore meilleures, en grande partie grâce au revirement de la politique énergétique chinoise. Un passage rapide du charbon au gaz, à l’éco-efficacité et aux énergies renouvelables est maintenant à l’œuvre dans la République du Peuple, non pas pour contrer les changements climatiques, mais dans le but d’accroître le développement économique et de lutter de toute urgence contre des effets dangereux pour la santé publique. En 1996, la Chine a exploité 1,4 gigatonnes de charbon et la plupart des experts s’attendaient alors à voir doubler cette quantité au tout début de l’an deux mille. Mais cette année, l’extraction charbonnière chinoise a retrouvé son niveau de 1986 - 0,9 gigatonne - et se dirige vers une production de 0,7 gigatonne d’ici quelques années. Cinq villes chinoises importantes sont à construire une infrastructure de gaz naturel moderne. La Mongolie installe des aérogénérateurs danois modernes (aujourd’hui une des principales industries exportatrices). La Chine qui avait coupé de moitié les exigences énergétiques de sa croissance économique dans les années 1980, les a encore diminuées de près de la moitié et prévoit faire encore mieux. L’intérêt de la Chine dans les voitures hybrides, dans les piles à combustible et dans l’hydrogène croît rapidement. À Taiwan, les nouveaux scooters munis de piles à combustible, qui remplacent les moteurs à gaz à deux temps, prendront une part importante du marché sur le continent également. Ces innovations alliées à d’autres signes encourageants d’une transition vers des sources d’énergie sans danger pour le climat méritent un renforcement vigoureux et un encouragement mondial.

    Alors qu’il ne devrait y avoir aucun délai dans la mise en oeuvre de telles mesures profitables, il est probable que les changements climatiques inévitables vont accroître des situations déjà précaires comme les pénuries d’eau. Un récent rapport de la CIA déclare: «...l’allocation de l’eau et ses pénuries poseront des défis considérables aux gouvernements du Moyen-Orient, de l’Afrique subsaharienne et du Nord de la Chine. Les tensions régionales à propos de l’eau vont s’accentuer d’ici 2015... Les accords concernant le partage de l’eau sont susceptibles de devenir plus litigieux... Les pénuries d’eau qui se produiront en même temps que d’autres sources de tension - comme au Moyen-Orient - seront les plus inquiétantes... En 2015, on fera davantage appel aux accords internationaux et multilatéraux pour faire face aux problèmes transnationaux croissants... comme celui de l’eau...».

    De graves pénuries d’eau vont sans doute compromettre le niveau de vie et la santé publique de plusieurs peuples dans le monde. Elles conduiront à des pénuries de nourriture à cause d’une diminution de la production agricole, ainsi qu’à la dégradation des écosystèmes aquatiques et à la disparition des estuaires. Non seulement la paix régionale est-elle menacée par la construction de moyens supplémentaires pour emmagasiner l’eau, mais cette dernière représente un énorme prélèvement sur le capital naturel et financier de plusieurs pays. Un accroissement de la construction de barrages et du puisage de l’eau des rivières a pour effet de déplacer les gens et les habitats, de causer de graves perturbations dans les communautés et les écosystèmes qui se trouvent en aval et éventuellement de provoquer l’inondation des terres agricoles basses en amont. Comme les conditions dans les régions rurales se dégradent, la migration vers les villes augmentera encore la pression sur les approvisionnements en eau et sur les systèmes d’élimination des déchets27.

    À travers l’histoire, la plupart des civilisations disparues se sont effondrées à cause d’une mauvaise gestion de la terre ou de l’eau ou des deux à la fois. Les mêmes mauvais usages qui ont fait de l’eau une source de conflit et de misère au cours des millénaires subsistent encore aujourd’hui. L’eau est gaspillée ; elle est d’une quantité et d’une qualité excessive pour la plupart des tâches et elle est souvent fournie par des moyens non durables. Par exemple, elle est beaucoup trop précieuse pour être utilisée comme véhicule pour l’élimination des déchets. Ces erreurs ont de graves coûts écologiques, économiques et sociaux. Mais ces problèmes ne sont pas irréversibles. Les meilleures techniques économiques, équitables, durables et écologiquement restauratrices d’approvisionnement et d’utilisation de l’eau sont facilement disponibles; il suffit de les appliquer de façon réfléchie. Cela exige cependant de repenser l’une des inventions britanniques les moins utiles du XIXe siècle - les toilettes à l’eau - qui, d’après les conclusions de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), ne peut satisfaire aux principaux critères de coût abordable, d’équité et de durabilité écologique. De meilleures alternatives sont maintenant disponibles en Europe mais elles sont peu connues et pas encore parfaitement au point. Il faut revoir complètement la politique en cette matière.

    3) Une propagation des maladies, des épidémies chez les humains et les animaux et autres problèmes de santé causés par l’environnement

    Une combinaison de facteurs, depuis les changements climatiques et la progression de la mondialisation, jusqu’à l’agriculture moderne et aux pratiques industrielles, a rendu essentiellement inévitable une série ininterrompue d’épidémies et de menaces contre la santé publique. Par exemple, les changements climatiques permettent à des maladies et des parasites, qu’on a crus longtemps confinés au Sud, de migrer vers le Nord28.

    Les perturbateurs du système endocrinien, ces toxines qui imitent l’oestrogène et d’autres hormones, ne sont que les dernières parmi les nombreuses mauvaises surprises d’une chimie imprudente. Il va sans doute y en avoir d’autres à long terme, surtout quand l’exposition chronique et de faible intensité à des centaines de milliers de substances synthétiques, dont les humains et les écosystèmes n’ont aucune expérience évolutive, commencera à avoir des effets inattendus et possiblement synergétiques. Cela pourrait inclure la dégradation de la fertilité et de la compétence immunitaire de la population en général. Ces dernières font l’objet d’une inquiétude particulière, surtout que les agents pathogènes, qui coévoluent sous la pression sélective des antibiotiques omniprésents, accroissent leur prédation dans les abondantes monocultures humaines.

    Des phénomènes comme ceux-là feront probablement de la santé publique une question politique de plus en plus chaude. Heureusement, il y a peu d’exemples de situations où un produit toxique persistant s’avère vraiment nécessaire. Dans la plupart des cas, des produits de substitution ne présentant pas de danger pourraient être utilisés et seraient alors supérieurs ou comparables au point de vue du coût et de la performance. Les chimistes et les designers ont tout le talent qu’il faut pour mettre au point ces produits ; il s’agit de leur donner cette commande mais on s’est abstenu de le faire parce que, contrevenant ainsi au Principe de Précaution, les nouveaux produits chimiques synthétiques ont généralement été jugés inoffensifs avant preuve du contraire, plutôt que potentiellement dangereux jusqu’à preuve du contraire. Les gouvernements sages devront donc visiblement pécher par excès de prudence, encourager l’innovation dans le développement et le déploiement des produits substituts non toxiques et éviter toute apparence de complaisance et tout compromis dans les organismes publics de contrôle.

    L’industrialisation de l’agriculture – son choix d’un processus de production abiotique plutôt que celui d’une participation respectueuse d’un écosystème fertile – accroîtra les problèmes d’agents pathogènes, de contamination, d’animaux nuisibles, de dégradation des écosystèmes et de déclin de la fertilité. De plus, tous ces symptômes de non durabilité imposent des coûts énormes. À la longue, les institutions ou les coutumes qui encourageront de tels résultats ou fermeront les yeux sur leurs conséquences seront rejetées. Le revirement rapide du marché européen vers l’agriculture biologique reflète la crainte de plus en plus répandue chez les consommateurs que la nourriture produite de façon industrielle puisse être dangereuse pour certaines raisons qui ne sont pas reconnues officiellement et peuvent même être encore ignorées de la science. Sous cette crainte se cache l’intuition profondément prudente (et biologiquement justifiée) qu’il y a avantage à s’appuyer sur la sagesse de la nature plutôt que sur l’ingéniosité des hommes – à traiter la nature comme un modèle, un mentor et une mesure, non comme une nuisance à laquelle il faut échapper. Heureusement, l’agriculture biologique, en traitant le sol comme une communauté biotique et non comme un déchet, tire profit des services écosystémiques gratuits et hautement évolués qu’il rend et qui, à long terme, la rendent aussi productive et rentable que l’agriculture basée sur les produits chimiques. Ce revirement nous enseigne une chose importante : à savoir qu’un contrôle démocratique assuré dans la transparence par toutes les parties intéressées tend à produire de meilleurs résultats que les décisions à huis clos prises par des élites techniques. Par exemple, la Suède, avec sa longue tradition d’accès à l’information et de participation du public, n’a jamais eu de cas d’encéphalopathie bovine spongiforme parce qu’il y a longtemps qu’en se basant sur des fondements éthiques largement partagés par leurs clients et faisant presque consensus dans la société, les fermiers suédois ont refusé de nourrir leur bétail avec des résidus animaux.

    En étendant l’utilisation préventive des antibiotiques, on produit des souches de bactéries résistantes aux antibiotiques. Non seulement la ferme d’élevage moderne permet-elle l’explosion des maladies, mais elle lui ouvre la voie. Des milliers d’animaux génétiquement uniformes sont entassés dans des entrepôts insalubres, milieu parfait pour la prolifération des microbes. Le fumier animal et les déchets d’abattoirs sont utilisés comme nourriture. La viande est rapidement traitée en présence de sang, de fèces et autres contaminants. Le transport de la nourriture sur de longues distances fournit à l’infini des occasions de contamination29. Il est probable que la majeure partie de l’agriculture moderne devra être restructurée. Des pays comme l’Allemagne sont déjà en train de considérer sérieusement la façon de le faire.

    L’ironie est que le modèle industriel de production des aliments – conçu pour faire passer le gain économique avant la bonne santé des animaux – n’a aucun sens sur le plan économique à long terme. L’encéphalopathie bovine spongiforme a déjà coûté plus d’un milliard de dollars à la Grande-Bretagne seulement. Le coût de la maladie aphteuse pourrait être aussi accablant. La crise de la maladie de la vache folle est en train de ruiner le budget des fermes de l’Union européenne et de susciter une réaction populaire contre la politique agricole commune. Franz Fischler, le commissaire de l’agriculture, fait remarquer que les coûts de l’encéphalopathie bovine spongiforme montent en flèche dès que de nouveaux cas sèment la panique chez les consommateurs. Selon lui: «La crise du marché du bœuf va plus loin que tout ce qu’on pourrait imaginer. Les dernières évaluations commerciales sont alarmantes». Les coûts de l’achat et de la crémation des deux millions de bovins potentiellement infectés ont atteint 4 milliards de dollars en 2001 seulement.

    Les ventes de bœuf ont chuté de 27% dans l’Union européenne depuis que la peur a éclaté en novembre 2000. (Les coûts d’entreposage du bœuf invendu pourraient atteindre 6 milliards de dollars). En Allemagne, les ventes ont chuté de 50%, déclenchant automatiquement un plan de compensation pour les fermiers, financé par les payeurs de taxes de l’Union européenne (garantir le prix du bœuf dans toute l’Union européenne coûterait un autre 2,8 milliards de dollars). Mais le plus gros problème est la perte de crédibilité du système agro-industriel européen et, avec lui, de la politique de l’Union européenne pour canaliser des milliards de livres en subventions vers les usines de production de masse qui endommagent l’environnement.

    Toujours selon Franz Fischler: «Les répercussions de la crise de la vache folle vont bien au-delà de la perte de confiance des consommateurs et des sévères perturbations du marché. Elle a, pour la première fois, éveillé dans la société en général le sentiment que nous devons arrêter ces pratiques. Des millions de citoyens inquiets prennent conscience que la façon dont leur société traite les animaux ne correspond pas à leurs valeurs ».

    Le paysage politique n’est plus reconnaissable. L’alliance franco-germanique est sous tension à la suite du sommet de Nice, et la nouvelle ministre de l’agriculture allemande, Renate Kunast, qui est issue du Parti Vert, a reçu carte blanche du chancelier Schröder pour affronter le lobby agro-industriel.

    Heureusement, tel que décrit dans le chapitre 10 de Natural Capitalism, il existe des moyens pour mettre sur pied une agriculture qui peut mieux satisfaire aux besoins de la population mondiale et éviter les problèmes du système actuel. Mais même ces changements ne peuvent pas inverser la probabilité de graves épidémies.

    4) La technologie génétique

    Avec la capacité de cartographier et de manipuler le génome, l’humanité est entrée dans une réalité qui offre de grandes promesses et présente de grands défis. Notre espèce devra prendre certaines des décisions les plus difficiles de son histoire. Comme la technologie nucléaire, la manipulation génétique a la capacité de modifier la vie telle qu’on la connaît. Comme le note Dana Meadows, elle est en train de changer la vitesse de l’évolution de la nature en la faisant passer d’un pas calme et modéré à une allure beaucoup plus rapide que ne le sont la découverte et la correction des erreurs induites par ces manipulations. Pis encore, la pression évolutionniste est déplacée de la nature vers le marché. Les compagnies font fortune, mais les politiques gouvernementales suivent loin derrière ; quant au public, y compris les citoyens les plus instruits, il suit encore plus loin ! Les entreprises occidentales qui achètent et font breveter l’ADN de groupes ethniques se livrent à un «biopiratage» déchaîné.

    Puisque l’évolution est un processus fondamental, elle doit se produire à toutes les échelles où elle est physiquement possible, jusque dans le nano-écosystème du génome. L’introduction aléatoire de gènes étrangers dans le génome est analogue à l’introduction d’une espèce exotique dans un écosystème. Ignorer ou détruire les 90% et plus du génome dont la fonction inconnue est communément appelée «déchet» ou «bruit» équivaut à pratiquer la monoculture qui tue la biodiversité à coup d’herbicides, sans comprendre ce qu’elle est et à quoi elle sert. La diversité dans la nature et dans un gène est nécessaire au bon fonctionnement et à la résilience de l’écosystème. Ceux qui l’ignorent et n’en tiennent pas compte peuvent s’en tirer pendant un certain temps, mais la nature les rattrape. Avec la transgenèse, les organismes se multiplient, les gènes se dispersent et les erreurs peuvent échapper à toute possibilité de contrôle. La division en plusieurs espèces semble être le moyen privilégié par la nature pour circonscrire les agents pathogènes et leur apprendre à bien se comporter, en évitant, par exemple, la mauvaise stratégie qui consisterait à tuer leur hôte. Les organismes transgéniques peuvent permettre aux agents pathogènes de sauter la barrière de l’espèce et d’envahir de nouveaux espaces où ils n’ont aucune idée comment se comporter.

    À l’exemple de la fission nucléaire, les cultures transgéniques nous mettent face à des choix importants. Mais ces choix ne sont pas que des options extrêmes qui nous rebutent, comme développer des ogives nucléaires ou être dominé, adopter l’énergie nucléaire ou mourir de froid dans l’obscurité. Il existe des solutions de remplacement positives bien que non orthodoxes : par exemple, la sécurité à moindre coût et les énergies douces dans le cas de la fission nucléaire, l’agriculture éclairée par la biologie doublée d’une distribution équitable de la nourriture dans celui des cultures transgéniques. Toutefois, ces bons choix n’auront tendance à émerger et être adoptés que si nous prenons au sérieux la discipline du marché et la sagesse d’une démocratie bien informée.

    Le fossé entre la biotechnologie et la biologie ­ entre la manipulation des gènes de systèmes biologiques complexes et la compréhension des principes qui gouvernent réellement ces systèmes biologiques ­ pourrait bientôt devenir aussi profond que l’abîme théologique de la Réforme. Il est donc important de se rappeler que les technologies introduites pour résoudre un problème ne devraient pas en créer elles-mêmes de pires30.

    5) La population

    Pour atteindre la durabilité écologique, le «capital naturel per capita» doit suivre l’accroissement constant de la population. Ce n’est pas ce qui se produit actuellement. La croissance de la population de l’Europe et de l’Amérique du Nord, bien qu’elle ralentisse, est encore suffisante pour causer des problèmes de durabilité parce que l’empreinte écologique de chaque famille continue d’augmenter. À l’évidence, les programmes qui encouragent la planification des naissances et qui offrent des choix à toutes les femmes du monde sont une composante essentielle de la transition vers un monde qui peut soutenir tous les êtres vivants.

    Cependant, il est important de se rappeler que la population n’est qu’un des termes de la formule généralement peu connue de Holdren et Erlich: IPAT, qui signifie: Impact = Population x Affluence x Technology. L’impact d’une population croissante peut être compensé par une réduction de la quantité de ressources que cette population demande et par une meilleure technologie qui permet à plus de gens de profiter d’un standard de vie supérieur en utilisant moins de ressources.

    Cinq étapes vers le développement durable

    1) Mise en oeuvre du capitalisme naturel

    Les concepts du capitalisme naturel devraient être intégrés dans le système onusien, les diverses organisations multilatérales et les gouvernements mondiaux, comme garants de toutes les formes de vie sur terre. Si elles ne parviennent pas à le faire, ces institutions vont d’abord perdre leur crédibilité, puis leur légitimité.

    2) Réinvention de la gouvernance

    On doit développer un système de gouvernance qui reconnaît et utilise tout ce qui fonctionne présentement: les ONG, les entreprises et les gouvernements. Il faut également renforcer le rôle des organisations décrites précédemment. La plupart des ONG qui ont développé le capital intellectuel du développement durable opèrent avec trois fois rien. Il faudrait tout au moins donner aux principales ONG les moyens de libérer leurs plus brillants cerveaux du cirque du financement et leur permettre de consacrer toute leur attention à créer un monde durable. C’est particulièrement le cas des ONG qui oeuvrent dans les pays (comme le Mexique) où l’exonération fiscale est difficile à obtenir.

    3) Microfinancement

    Une bien maigre portion de l’énorme flux mondial de capitaux atteint ceux qui en ont le plus besoin. Les différents systèmes de bienfaisance et d’aide au développement, bien que leur objectif soit très noble, ne se sont pas vraiment attaqués à la structure de la pauvreté et l’ont même empirée dans plusieurs cas en créant une culture de dépendance. Par ailleurs, le travail de la Grameen Bank et d’autres sources de microcrédit31 a démontré comment la force créatrice de l’esprit d’entreprise, moteur de l’économie de marché, peut aussi être utilisée avec succès pour créer un réel développement économique à une fraction du coût. Les pays doivent simplement s’assurer que le microcrédit est disponible pour quiconque peut l’utiliser de façon productive. Toutes les sociétés du monde seraient bien avisées d’encourager l’entrepreneurship social comme le fait le réseau Ashoka de Bill Drayton. Ce type d’encouragement et le microfinancement sont seulement deux exemples de l’entrepreneurship social qui est au cœur de beaucoup d’inventions qui favorisent le développement durable.

    4) Éducation et communication

    L’éducation doit s’intéresser à tous les aspects de la vie humaine plutôt que de seulement donner de la formation professionnelle. Une bonne éducation rend les gens capables de s’apprécier et de se respecter les uns les autres, de s’ouvrir à une riche diversité d’opinions et de trouver et mettre en oeuvre ensemble des solutions pour protéger l’environnement qui soutient leur vie et celle de leurs descendants. Elle permet aux enfants de grandir en gardiens concrets de la création plutôt qu’en exploiteurs qui tentent «de satisfaire des besoins immatériels en achetant du matériel», pour reprendre l’expression de Dana Meadows qui souligne aussi que cette tendance est au cœur du mode de vie consumériste qui domine le monde d’aujourd’hui.

    5) Adoption du principe de précaution

    Le Principe de Précaution, énoncé par le philosophe Hans Jonas, est simplement une saine stratégie pour toute espèce qui souhaite occuper la planète pendant longtemps. Déjà inclus dans le Protocole de Montréal, il devrait faire partie de toutes les politiques nationales à travers le monde et constituer le fondement de toutes les déclarations concernant le développement durable.

    Conclusion

    En annonçant la création du nouveau Earth Policy Institute, Lester Brown, fondateur du World Watch Institute, a déclaré: «Nous sommes en train de perdre la guerre pour sauver la planète. Nous avons gagné plusieurs batailles, mais le fossé qui sépare ce que nous devons faire pour stopper la détérioration écologique de la Terre et ce que nous faisons réellement continue de s’élargir. Nous devons faire tourner la chance en notre faveur d’une manière ou d’une autre. Nous avons besoin d’une vision d’une économie écologiquement durable, ­ une éco-économie ­, d’une boussole pour nous guider jusque là et d’une évaluation continue du résultat de nos efforts».

    La mise en oeuvre de la myriade de mesures qui ont été évoquées plus haut serait le prélude d’une incroyable nouvelle révolution industrielle. Elle transformerait nos systèmes et notre pensée. Elle remonterait aussi le moral des industries et des sociétés du monde entier, en offrant l’extraordinaire occasion de créer les produits et les services nécessaires pour assurer la durabilité. Cette révolution ne résoudrait pas seulement la crise de la durabilité, mais enrayerait aussi le chômage qui afflige la plupart des pays. Elle démontrerait encore une fois que la soi-disant dichotomie entre la protection de l’environnement et l’emploi n’a cours que dans un système non durable et peut être résolue si on se tourne vers le développement durable.

    Pour terminer, écoutons Dana Meadows, peut-être la plus perspicace de tous ceux qui ont écrit sur l’environnement: «Nous croyons que la transition vers un monde durable est techniquement et économiquement possible, mais nous savons que cette transition est psychologiquement et politiquement intimidante... La révolution de la durabilité, si elle se produit, sera organique et évolutionniste. Elle surgira des visions, des intuitions, des expériences et des actions de milliards de gens. Elle nécessitera toutes les qualités et les savoir-faire humains, l’ingéniosité technique, l’esprit d’entreprise et le leadership politique, mais aussi l’honnêteté, la compassion et l’amour.

    «Est-ce que tous les changements nécessaires, depuis l’utilisation efficace des ressources jusqu’à la compassion humaine, sont réellement possibles? Le monde actuel peut-il accepter de ne pas dépasser les limites pour éviter l’effondrement? En a-t-il le temps? A-t-il assez d’argent, de technologies, de liberté, de vision, de sens communautaire, de prévoyance, de sens des responsabilités, de discipline et d’amour?

    «Le monde est confronté non pas à un avenir prédestiné, mais à un choix. Un choix entre des modèles mentaux. Un de ces modèles prétend que ce monde fini est illimité pour tous les usages pratiques. Choisir ce modèle nous amènera encore plus loin au-delà des limites et, nous le croyons, causera un effondrement mondial au cours du prochain demi-siècle.

    «Un autre modèle reconnaît que les limites existent, qu’elles se rapprochent, qu’il n’y a plus assez de temps et que les humains ne peuvent pas agir avec modération, de façon responsable ou avec compassion. Ce modèle est une prophétie défaitiste qui se réalisera d’elle-même, si nous choisissons de la croire…

    «Un troisième modèle reconnaît que les limites existent, qu’elles se rapprochent et que nous avons tout juste assez de temps, mais que nous ne devons pas le perdre. Il y a exactement juste assez d’énergie, assez de matériaux, assez d’argent, assez de résilience écologique et assez de vertus humaines pour provoquer une révolution vers un monde meilleur.

    «Ce modèle pourrait être erroné. Cependant, tous les témoignages que nous avons lus, depuis les données sur le monde jusqu’aux modèles informatiques planétaires, suggèrent qu’il pourrait être juste. On ne pourra s’en assurer qu’en l’appliquant»32.

    C’est le défi de Johannesbourg.

    Remerciements

    Les auteurs sont profondément reconnaissants à l’égard de Joanie Henderson, assistante de recherche, pour les heures qu’elle a inlassablement passées à retracer les faits et les données. Nos remerciements à Christopher Juniper, Chris Page et Kate Parrot, attachés de recherche, pour leur importante contribution et à Martin Hagen, notre magicien de l’informatique.

    Auteurs
    L. Hunter Lovins
    Walter Link

    Notes

    1. Le titre original de l’article est Insurmountable Opportunities?, tiré d’une bande dessinée de Walt Kelly dont le personnage Pogo fait un jour remarquer: «We are confronted by insurmountable opportunities». Kelly est aussi l’auteur du dicton «We have met the enemy and he is us».

    2. Rapport du World Resources Institute: A Guide to World Resources, People and Ecosystems, the Fraying Web of Life, 2000, WRI, 10 G St., Washington DC, 20002, USA.

    3. Kristin Philpikoski, The Dawn of a New Mezoic, Wired, 3 août 1999.

    4. Donella Meadows et al, Beyond the Limits, 1992, Chelsea Green Publishing.

    5. Robert Costanza et al, The Value of the World’s Ecosystem Services and Natural Capital, Nature, 387:253-260, 15 mai 1997.

    6. Ces chiffres peuvent minimiser l’importance des dommages réels. Pendant que l’industrie de l’assurance a en main la valeur de l’accroissement de la mortalité (par exemple, le nombre de morts reliées à la chaleur ou à la malnutrition dans les zônes de sécheresse), les coûts de santé et ceux associés à la mortalité ne sont peut-être pas inclus. Pour ce qui est du capital naturel, qui comptabilise le déclin de la pollinisation et les pertes de récoltes (ou l’absence de récoltes), ou la valeur du déplacement de la production de sirop d’érable du Vermont vers le Canada, par exemple? Qui comptabilise les pertes de biodiversité causées par l’assèchement de l’Amazone? Est-ce que les pingouins ont un lieu où se tenir debout? Y a-t-il un coût pour la protection du littoral et pour les “améliorations” des installations portuaires exigées par l’augmentation de 6 pouces du niveau de la mer pendant le siècle dernier? Quel a été le coût de la vaporisation pour contrer le virus du Nil occidental dans l’état de New York l’an dernier? Etc. Si une comptabilité minutieuse devait être faite, l’évaluation des dommages courants pourraient avoisiner les 300 milliards de dollars.

    7. Jeff Gates, With Globalization, Poverty is Optional, Shared Capital Institute.

    8. Selon Elizabeth Ryland, «Dns les années 1800, il y avait environ 800 millions d’êtres humains dans un monde où de vastes continents restaient inexplorés et inexploités, ce qui explique que les penseurs de l’époque ont proposé un système économique qui valorisait la productivité maximum du facteur limitatif (le travail) sans presque tenir compte de l’efficacité des ressources. Ce modèle économique crée maintenant d’importants problèmes dans un monde de plus de six milliards d’habitants avec la menace d’une pénurie de ressources». Review of Natural Capitalism, Journal of Organization and Environment, Septembre 2001.

    9. Paul Hawken, L’Écologie de marché, Le Souffle d’Or, 1995

    10. Wall Street Journal, 19 décembre 1999.

    11. Pierre S. Pettigrew, The New Politics of Confidence, 1999, Stoddart (disponible chez Chapters on-line).

    12. De façon classique, une telle amélioration de Pareto provient du commerce dans les produits manufacturés quand, comme Adam Smith l’a clairement supposé, la mobilité du capital financier est limitée. Cependant, quand le capital financier est très mobile, le commerce n’est plus à l’avantage comparatif mais à l’avantage absolu, créant des perdants aussi bien que des gagnants (à moins que les gagnants choisissent de compenser les perdants, ce qu’ils ne semblent pas vouloir faire jusqu’à présent). Certains économistes affirment, sur la base de théories extrêmement abstraites, que cette conclusion classique n’est plus valide, mais qu’elle semble refléter les effets observables du libre marché mondial qui tourmentent plusieurs pays en voie de développement et plusieurs communautés pauvres.

    13. La principale cause de non durabilité est nettement la demande pour les biens et services qui provient de tous les consommateurs influencés par la publicité, mais c’est le secteur des entreprises qui extrait les ressources, qui les traite et qui fabrique et met en marché ces produits par des méthodes qui causent dommages et gaspillage.

    14. Plusieurs d’entre nous ont travaillé avec dans le secteur des entreprises depuis les années 1970 et y ont vu un levier efficace de changement, mais toute l’étendue de cet argument a été défendue pour la première fois de façon persuasive en 1993 dans le livre de Paul Hawken intitulé The Ecology of Commerce, Harper Collins (L’Écologie de marché, Le Souffle d’Or, 1995).

    15. Ricoh Electronics, Inc. Achieves Zero Waste to Landfill Effective April 1, 2001, Business Wire, Inc. 2 avril 2001.

    16. RMI, 2001: Oberlin 2020: A Technical and Feasibility Study. Le docteur David Orr impliquent les étudiants et la faculté dans ce projet qui fait partie de son programme de cours.

    17. Corporate Social Responsibility and Financial Performance, New Circle Communications, présentation faite à Bottom Line 2001, San Francisco, Avril 2001.

    18. A.G. Monks, The New Global Investors, How shareholders can unlock sustainable prosperity worldwide, Capstone, Oxford, UK, 2001, pp. 82-83.

    19. Communication personnelle: Brian Thompson, directeur des opérations, Cutter and Buck, brian.thompson@cutterbuck.com

    20. Selon l’American National Standards Institute: «La série ISO 14000 concerne les systèmes de gestion environnementale, les évaluations environnementales, l’étiquetage environnemental, l’évaluation de la performance environnementale et l’analyse du cycle de vie. Ces standards internationaux sont adoptés sur une base volontaire pour l’établissement d’une approche mondiale commune des systèmes de gestion destinés à la protection de l’environnement terrestre tout en stimulant les échanges et le commerce international. Ces standards serviront d’outils pour la gestion des programmes environnementaux des entreprises et fourniront une référence reconnue internationalement pour mesurer, évaluer et vérifier ces programmes.

    21. Pour plus d’information sur les indicateurs vous pouvez communiquer avec: Alan AtKisson, président de AtKisson + Associates, Inc. (A + A), Seattle, Boston, Stockholm. 1-800-404-4208 ou David Swain, directeur associé, Jacksonville Community Council Inc., téléphone: (904) 396-3052, fax: (904) 398-1469, 2434 Atlantic Boulevard, Suite 100, Jacksonville, FL 32207. Email: jcci@leading.net Web: www.jcci.org

    22. L’idée d’utiliser le «tableau de bord» comme un «tableau de nouvelles» a été proposée par deux groupes différents:

    a) Des statisticiens et des spécialistes des indicateurs (http://esl.jrc.it/envind/idm/idm_e_.htm) qui sont convaincus qu’un indice de développement durable (Sustainable Development Index) fort pourrait jouer un rôle extrêmement positif pour orienter les politiques sur la voie de la durabilité; ils sont cependant conscients de l’écrasante prédominance des principaux indices économiques dans les médias et du fait qu’ils doivent trouver des moyens efficaces de promouvoir les indices de développement durable.

    b) La communauté “politique” du développement durable a besoin d’un moyen attrayant pour organiser et promouvoir le Sommet de Johannesbourg. L’expérience de l’UNCED nous a appris que personne ne peut arriver à traiter le flot de documents de milliers d’acteurs - un million de pages ont été écrites pour le Sommet de Rio ( ou était-ce 24 millions comme on peut le lire sur le site: http://www.iisd.ca/linkages/download/asc/enb0126.txt ?).
    Le Tableau de bord peut servir de “structure organisante” pour le Sommet de Johannesbourg. L’exemple qui précède en est une bonne illustration; on s’attend à ce qu’un compromis entre la structure de l’Agenda 21 (par chapitres et par problèmes) et l’ensemble d’indicateurs CSD des Nations Unies (par problèmes et par indicateurs mesurables) passe l’étape de sélection. Le Tableau de bord présenterait:
    1. Les problèmes: environnement, développement social et économique (avec environ 50 sous-questions)
    2. Les pays: plus de 200 pays sont inclus dans la base de données du Tableau de bord
    3. Les catégories: gouvernement, ONG, media, événements, outils, etc.
    Les coûts de production de ce service peuvent être extrêmement bas, si ce service est basé sur le courrier électronique et automatisé.

    23. C’est parce que le climat ne répond pas instantanément, et certains facteurs importants, comme la température des océans, prennent des années, voire des décennies, à se modifier. Autant les trous dans la couche d’ozone de la stratosphère ont continué à se détériorer durant des années après qu’on eût réduit radicalement les émissions de CFC, autant le plein effet des gaz à effet de serre déjà émis va commencer à se faire sentir au fur et à mesure que les délais à l’intérieur du système vont s’écouler et que les mécanismes modifiant le climat vont entrer en interaction. Alors, même s’il y a des signes indiquant que le taux d’émission des gaz à effet de serre commence à baisser, les changements climatiques vont néanmoins continuer à empirer pendant un certain temps avant de s’améliorer.

    24. C’est parce que l’eau exposée, étant plus foncée que la glace qui y était antérieurement, absorbe mieux la lumière du soleil et le vent peut mélanger l’eau douce en surface avec l’eau salée située plus en profondeur, réduisant le point de congélation. Ces deux effets empêchent la recongélation.

    25. Une part significative des économies semble être attribuable aux changements structurels reliés au commerce électronique, tel que le décrit le docteur Joe Romm sur le site www.cool-companies.org/energy/

    26. Lovins et Lovins, Climate, Making Sense and Making Money, 1999, www.rmi.org

    27. Global Trends 2015: A Dialogue About the Future With Non-government Experts. Ce document a été préparé sous la direction du National Intelligence Council en décembre 2000.

    28. La seule bonne nouvelle dans ce scénario est que le Nord riche en ressources va peut-être tenter sérieusement de trouver des solutions à de tels problèmes.

    29. Brian Halweil et Dani Nieremberg, Ecologue, Worldwatch Institute, Mars 2001.

    30. Amory et Hunter Lovins, A Tale of Two Botanies, St. Louis Post Dispatch, July 1999

    31. De nombreuses institutions offrant de prêter du micro-financement aux entreprises ont été créées à travers le monde. Certaines d’entre elles sont des organismes à but non lucratif. D’autres, comme la Panimanian Mi Banco, ont choisi de devenir des banques totalement réglementées. En général, leurs opérations ont été très fructueuses malgré leur petite taille qui accroît leur coût d’opération. En plus de permettre aux plus pauvres parmi les pauvres d’accéder à la classe moyenne inférieure en devenant des entrepreneurs, le micro-financement encourage l’alphabétisation, l’éducation et les soins de santé, et il augmente le pouvoir des femmes, notamment en les aidant à réclamer leur juste place dans la société. L’Université Naropa (Colorado) offre chaque année un programme de formation sur le micro-financement (Annual Microfinance Training Program, ou MFT). Le MFT se concentre sur les meilleures pratiques dans la conception et la gestion des programmes. Les participants développent des réseaux avec d’autres techniciens et professionnels de l’industrie du micro-crédit à travers le monde.

    32. Donella Meadows et al, Beyond the Limits, 1992, Chelsea Green Publishing
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Loading

    Contribuez au rayonnement des oeuvres de l'Agora/Homo vivens en devenant membre ou en faisant un don.