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    Dossier: Démosthène

    La vie de Démosthène - 2e partie

    Plutarque
    XXII. Gloire que ce succès procure à Démosthène. Présages qui en troublent la joie. – XXIII. Démosthène méprise ces présages; il fuit à la bataille. - XXIV. Témoignages d'estime donnés par le roi de Perse à Démosthène. Il est choisi par le peuple pour prononcer l'oraison funèbre des Athéniens morts à Chéronée. - XXV. Mort de Philippe. Joie de Démosthène à cette nouvelle. - XXVI. Démosthène justifié contre les reproches d'Eschine. –XXVII. Nouvelle ligue des Grecs déconcertée par les succès
    d'Alexandre. - XXVIII. Alexandre demande qu’on lui livre dix des orateurs athéniens. Démade obtient leur grâce. – XXIX. Démosthène reprend un peu de crédit. Affaire de la Couronne. – XXX. Démosthène se laisse gagner par l'argent d'Harpalus. – XXXI. Le peuple en est instruit et le condamne à une amende. – XXXII. Il s'échappe de prison et sort de la ville. Il supporte impatiemment son exil. - XXXIII. La mort d'Alexandre ranime Démosthène. Les Athéniens le rappellent d'exil. - XXXIV. II est banni une seconde fois et condamné à mort. - XXXV. Il se réfugie en Calaurie, d'où Archias cherche à le tirer par ruse. - XXXVI. Il prend du poison, qu’il portait toujours sur lui. - XXXVII. Différentes traditions sur sa mort. - XXXVIII. Époque de sa mort. Honneur que les Athéniens rendent à sa mémoire. - XXXIX. Mort de Démade.

    M. Dacier place Démosthène à l'an du monde 3598, la première année de la 107e olympiade, 1 an deRome 401, avant J -C. 350, jusqu’à l’an du monde 3613, la 4° année de la 111e olympiade, l'an de Rome 416, avant J.-C. 335.
    Les nouveaux éditeurs d'Amyot renferment sa vie depuis la 4e année de la 98e olympiade jusqu'à la 4e année de la 114e olympiade, avant J.-C. 322.
    XXII. Ce succès de l'orateur athénien parut si grand, si éclatant, que Philippe envoya sur-le-champ des ambassadeurs pour demander la paix; que la Grèce tout entière se dressa, pour ainsi dire, dans l'attente de l'avenir; que non seulement les généraux athéniens, mais encore les béotarques de Thèbes, suivaient les ordres de Démosthène : il était à Thèbes, comme à Athènes, l'âme de toutes les assemblées, et se voyait également chéri , également puissant dans ces deux villes; ce n'était pas, comme l'observe Théopompe, sans l'avoir mérité; il avait les plus grands droits à cette considération générale; mais la divine fortune, qui, par une révolution dans les affaires publiques, semblait avoir marqué à cette époque le terme de la liberté de la Grèce, fit avorter des entreprises si bien concertées, et annonça par plusieurs signes les événements qui devaient suivre. Parmi ces signes on comptait des oracles effrayants de la Pythie, et une ancienne prophétie de la Sibylle qu'on répétait partout :
    Puis-je être bien loin du combat homicide
    Qui doit rougir de sang les eaux du Thermodon !
    Que, m'élevant dans l’air sur une aile rapide,
    Et devenu semblable au vigoureux aiglon,
    Je puisse contempler cet horrible carnage
    Où les peuples vaincus verseront tant de pleurs,
    Où, malgré les efforts du plus brillant courage,
    Le triomphe sera le tombeau des vainqueurs !

    On dit que ce Thermodon est une petite rivière de la Béotie qui passe près de Chéronée, et va se jeter dans le Céphise; mais aujourd’hui nous ne connaissons, dans la Béotie, aucun ruisseau de ce nom; nous conjecturons seulement que celui qu'on appelle maintenant Aimon se nommait autrefois Thermodon ; il baigne les murs du temple d'Hercule, près duquel les Grecs avaient placé leur camp; et il est vraisemblable que la quantité de sang et de cadavres dont il fut rempli à la bataille de Chéronée lui fit donner le nom d'Aimon. L’historien Duris prétend que Thermodon n’est pas le nom d'un fleuve, mais que des soldats qui creusaient la terre en cet endroit pour y dresser leur tente trouvèrent une petite statue de marbre, dont l'inscription faisait connaître que c'était un officier nommé Thermodon, qui portait dans ses bras une Amazone blessée; il cite même à ce sujet un autre oracle :
    Aux bords du Thermodon, oiseaux à noir plumage,
    Attendez ce combat où le terrible Mars ,
    Signalant ses fureurs par un affreux carnage,
    Jonchera tous ses champs de cadavres épars.

    Mais sur ce point, il est difficile de savoir la vérité.
    XXIII. Cependant Démosthène, plein de confiance dans les armes des Grecs, singulièrement excité par la force et l'ardeur de ces troupes nombreuses qui ne demandaient qu'à marcher contre les ennemis, ne voulait pas que les Grecs s'arrêtassent à ces oracles et à ces prophéties; il soupçonnait même la Pythie de philippiser: il rappelait aux Thébains et aux Athéniens qu'Épaminondas et Périclès, persuadés que tous ces oracles étaient des prétextes dont la lâcheté cherchait à se couvrir, n'avaient suivi que les lumières de leur raison. Jusque là Démosthène avait montré du courage; mais dans le combat il ne fit rien d'honorable, rien qui répondit à l'énergie de ses discours ; il abandonna lâchement son poste, et dans sa fuite il jeta ses armes, sans avoir honte, dit Pythéas, de démentir la devise qu'il avait gravée en lettres d'or sur son bouclier : A LA BONNE FORTUNE. Philippe, dans l'excès de joie que lui causa cette victoire, oubliant toute décence , se livra à la plus honteuse débauche : il alla, plein de vin , insulter aux morts dont le champ de bataille était couvert, mit en chant les premiers mots du décret que Démosthène avait rédigé, et les chanta en battant la mesure : « Démosthène, fils de Démosthène du bourg de Péanie, a dit. » Mais quand , revenu de son ivresse, il réfléchit en lui-même sur le péril extrême dont il se voyait encore comme environné, il frissonna d'horreur, en pensant à la force et à la puissance de cet orateur, qui l'avait obligé de risquer en un seul combat, et dans la très petite partie d’une journée, son royaume et sa vie.
    XXIV. La réputation de Démosthène parvint jusqu'au roi de Perse, qui fit passer à ses satrapes des sommes considérables, avec ordre de les donner à cet orateur, de le traiter avec plus de distinction que tous les autres Grecs, comme étant seul capable de retenir loin de l'Asie le roi de Macédoine, en lui suscitant des troubles du côté de la Grèce. Cette correspondance fut découverte par Alexandre, qui trouva dans la ville de Sardes les lettres de Démosthène et les registres des généraux du roi de Perse où étaient inscrites les sommes que cet orateur avait reçues. Le désastre que la Grèce venait d'éprouver à Chéronée donna aux ennemis de Démosthène la hardiesse de l'insulter, de le citer même en justice pour lui demander compte de sa conduite; mais le peuple, non content de le renvoyer absous, lui déféra de nouveaux honneurs; et le rappelant à l'administration des affaires, comme l'orateur le plus zélé pour le bien public, il le chargea de faire l'éloge funèbre des Athéniens morts à Chéronée, dont les ossements venaient d'être rapportés à Athènes, pour y recevoir les honneurs de la sépulture. Ce choix prouve que le peuple n'était ni abattu ni flétri par son malheur, comme le prétend Théopompe, qui en parle du ton le plus tragique; les distinctions et les honneurs dont il comblait celui qui lui avait conseillé la guerre firent voir au contraire qu'il ne se repentait pas d'avoir suivi ses conseils.
    XXV. Démosthène prononça donc cette oraison funèbre; mais, au lieu de mettre son nom aux décrets qu'il proposa depuis, il les inscrivit successivement du nom de ses amis, afin d'éluder sa mauvaise fortune. Il reprit courage à la mort de Philippe, qui ne survécut pas longtemps à la bataille de Chéronée; et c'est vraisemblablement cette mort que prédisait le dernier vers de l'oracle des Sibylles :
    Le triomphe sera le tombeau des vainqueurs.
    Démosthène fut secrètement informé de la mort du roi de Macédoine; et, pour inspirer d'avance aux Athéniens la confiance dans l'avenir, il parut au conseil la joie peinte sur le visage , et raconta que la nuit précédente il avait eu un songe qui présageait un grand bonheur à Athènes; peu de temps après, des courriers apportèrent la nouvelle de la mort de Philippe. Les Athéniens firent aussitôt des sacrifices pour remercier les dieux de cette heureuse nouvelle, et ils décernèrent une couronne à Pausanias, qui l'avait tué. Démosthène parut en public couronné de fleurs et magnifiquement vêtu , quoiqu'il n'y eût que sept jours qu’il avait perdu sa fille. Eschine lui fait à cette occasion de grands reproches, et l'accuse de manquer de tendresse pour ses enfants ; mais c'est plutôt Eschine qu'il faut accuser de mollesse et de lâcheté, lui qui, regardant les gémissements et les plaintes comme les marques d'une âme douce et tendre, blâme le courage qui fait supporter avec douceur et avec modération ses malheurs domestiques.
    XXVI. J'avoue cependant que je n'approuve pas les Athéniens de s'être couronnés de fleurs et d'avoir fait des sacrifices pour la mort d'un roi qui, usant avec modération de sa victoire, les avait traités dans leur malheur avec tant de douceur et d'humanité. Outre qu'ils s'exposaient à la vengeance céleste , il y avait peu de noblesse dans cette conduite envers Philippe: ils l'avaient honoré pendant sa vie, en lui donnant les droits de citoyen dans Athènes; et, après qu'il a péri par le fer d'un assassin, ils ne peuvent contenir leur joie; ils semblent fouler aux pieds son cadavre, et chantent sur sa mort des airs de triomphe, comme s'ils l'avaient eux-mêmes vaincu. Mais aussi je ne puis que louer Démosthène, qui, laissant aux femmes à pleurer, à gémir sur les malheurs personnels, ne s'occupe que de ce qu'il croit utile à sa patrie. C'est, à mon gré, le caractère d'une âme généreuse et digne de gouverner, que de se tenir invariablement attaché au bien public, de soumettre ses chagrins et ses affaires domestiques aux intérêts de l'état, et de conserver la dignité de son rang avec plus de soin que les comédiens qui jouent les rôles de rois et de tyrans, et que nous ne voyons pas rire ou pleurer d'après leurs affections particulières, mais suivant que l'exigent les situations des personnages qu'ils représentent. D'ailleurs, s'il ne faut pas abandonner à lui-même un infortuné, et lui refuser les consolations qui peuvent alléger ses peines; si l'on doit tâcher au contraire d'adoucir ses chagrins par des discours analogues à sa situation et de porter sa pensée sur des objets plus agréables, comme on détourne une vue malade des couleurs vives et éclatantes qui lui seraient nuisibles , pour la fixer sur des couleurs douces qui la soulagent, telles que le vert; quelle consolation plus puissante peut-on offrir à un homme affligé par des malheurs domestiques que la pensée du bonheur de sa patrie: que le concours de la félicité publique avec son infortune personnelle, concours où les sentiments agréables amortissent les sentiments pénibles? Je me suis permis ces réflexions , parce que j'ai vu bien des
    personnes, touchées, ou plutôt amollies par les reproches d'Eschine à Démosthène, se laisser aller à une fausse compassion.
    XXVII. Toutes les villes de la Grèce formèrent, à l'instigation de Démosthène, une nouvelle ligue: les Thébains, à qui cet orateur avait fourni des armes , attaquèrent la garnison qui occupait leur citadelle , et tuèrent une grande partie des soldats. Les Athéniens se préparèrent à soutenir avec eux le poids de cette guerre, et Démosthène, qui ne quittait pas la tribune, écrivit en Asie aux généraux du roi de Perse , pour les engager à déclarer la guerre à Alexandre, qu'il appelait un enfant et un margitès; mais après qu'Alexandre eut mis ordre aux affaires de son royaume, et qu'il fut entré dans la Béotie à la tête d'une armée, les Athéniens rabattirent beaucoup de leur fierté, et Démosthène perdit sa véhémence ordinaire. Les Thébains, abandonnés par leurs alliés, et réduits à se défendre seuls, virent leur ville entièrement détruite. Cet événement jeta parmi les Athéniens un si grand trouble, qu'ils prirent le parti d'envoyer Démosthène vers Alexandre avec quelques autres ambassadeurs; mais cet orateur, qui redoutait la colère de ce prince , se sépara de ses collègues quand il fut au mont Cythéron, et abandonna l'ambassade .
    XXVIII. Alexandre fait partir sur-le-champ pour Athènes des députés chargés de demander qu'on lui livrât dix orateurs, à ce que rapportent Idoménée et Duris ; mais le plus grand nombre des historiens, et les plus dignes de foi, n'en mettent que huit, Démosthène, Polyeucte, Ephialte, Lycurgue , Myroclès , Damon, Callisthène et Charidème. Ce fut alors que Démosthène conta aux Athéniens l'apologue des brebis qui livrèrent leurs chiens aux loups, dans lequel il se comparait , lui et les autres orateurs, à des chiens fidèles qui combattaient pour le peuple; et le roi de Macédoine, à un loup dévorant. « Dans les marchés, leur dit-il encore, nous voyons les marchands porter dans un vase une montre de leur blé, qui leur sert à vendre tout celui qu'ils ont chez eux ; de même en nous livrant vous vous livrez vous-même, sans vous en douter. » Tel est le récit d'Aristobule de Cassandrie. Les Athéniens, ayant délibéré sur la demande d'Alexandre, ne savaient quel parti prendre, lorsque Démade, s'étant fait donner cinq talents par les autres orateurs, se chargea d'aller seul en ambassade auprès d'Alexandre, pour lui demander leur grâce, soit qu'il comptât sur l'amitié de ce prince, soit qu'il espérât le trouver rassasié de vengeance, comme un lion dont la faim s'est assouvie dans le carnage. Il réussit en effet à l'apaiser, obtint le pardon des orateurs, et réconcilia les Athéniens avec Alexandre.
    XXIX. Après le départ de ce prince, le crédit des autres orateurs augmenta sensiblement, et celui de Démosthène diminua beaucoup; il se releva un moment lorsque Agis, roi de Lacédémone, entra en campagne avec ses troupes; mais ce changement ne fut pas de durée. Les Athéniens n'ayant pas remué, les Lacédémoniens furent défaits, et leur roi resta sur le champ de bataille. Ce fut à cette époque qu'on reprit, contre Ctésiphon, l'affaire de la Couronne; elle avait été entamée sous l'archontat de Charondas , peu de temps avant la bataille de Chéronée, et ne fut jugée que dix ans après, sous l'archonte Aristophon. Jamais cause publique n'eut plus de célébrité, tant par la réputation des orateurs que par le courage des juges. Quoique les accusateurs de Démosthène, soutenus de tout le crédit des Macédoniens, eussent le plus grand pouvoir, les juges, loin de donner leur suffrage contre lui , prononcèrent si généreusement son absolution , qu'Eschine n'eut pas pour lui le cinquième des voix. Honteux de sa défaite, il sortit de la ville aussitôt après le jugement, et passa le reste de ses jours à Rhodes et dans l’Ionie, où il donna des leçons d'éloquence.
    XXX. Peu de temps après, Harpalus, à qui l'amour du luxe avait fait commettre de grandes malversations , et qui craignait la colère d'Alexandre, devenu redoutable à ses amis mêmes , abandonna ce prince, et s'en alla d'Asie à Athènes. II venait implorer la protection de cette ville et se remettre à la discrétion du peuple avec ses richesses et ses vaisseaux. Les autres orateurs, éblouis par l'éclat de son or, se déclarèrent pour lui et conseillèrent aux Athéniens d'admettre sa demande et de le protéger. Démosthène ouvrit sur-lechamp l'avis de renvoyer Harpalus, de peur d'attirer sur leur ville une guerre dangereuse pour un sujet injuste et sans aucune nécessité. Peu de jours après, comme on faisait l'inventaire des richesses d'Harpalus, il s'aperçut que Démosthène considérait avec plaisir une coupe du roi, dont il admirait la forme et le travail ; il pria cet orateur de la prendre dans ses mains pour juger de ce qu'il y avait d'or. Démosthène, étonné de son poids, lui demanda de combien elle était: « Elle est de vingt talents, » lui répondit Harpalus en souriant; et le soir même, à l'entrée de la nuit, il lui envoya la coupe avec vingt talents : tant Harpalus était habile à juger, par l'épanouissement du visage et par la vivacité des regards, du caractère d'un homme et de son amour pour l'argent! Démosthène ne résista point à cet appât: frappé de ce présent comme s'il eût reçu une garnison chez lui, il soutint les intérêts d'Harpalus, et se rendit le lendemain à l'assemblée, le cou tout enveloppé de laine et de bandelettes. Le peuple lui ayant ordonné de se lever et de dire son avis, il signe fit qu’il avait une extinction de voix. Quelques plaisants le raillèrent sur cette prétendue maladie, et dirent que leur orateur avait été pris la nuit, non d'une esquinancie , mais d'une argyrancie.
    XXXI. Le lendemain , tout le monde sut le présent que lui avait fait Harpalus; et Démosthène ayant voulu parler pour sa défense, le peuple refusa de l'écouter; il commençait même à faire beaucoup de mouvement et à témoigner son indignation, lorsqu'un plaisant s'étant levé dans l'assemblée: « Athéniens, dit-il, refuserez-vous d'écouter celui qui tient la coupe ? » Le peuple obligea Harpalus de sortir de la ville; et craignant qu'Alexandre ne demandât compte des richesses que les orateurs avaient pillées, on en fit une recherche sévère dans leurs maisons, excepté dans celle de Calliclès, fils d'Arrhénidas , qu'on respecta , dit Théopompe, parce qu'il venait de se marier, et que la nouvelle épouse était dans sa maison. Démosthène,
    croyant en imposer, proposa lui-même un décret qui chargeait l'aréopage d'informer de cette affaire et de punir tous ceux qui seraient convaincus de s'être laissé corrompre. Il se présenta donc à ce tribunal; mais il fut le premier que le sénat trouva coupable, et qu'il condamna à une amende de cinquante talents; la sentence le constituait prisonnier jusqu'à ce qu'il eût payé cette somme.
    XXXII. La honte de cette flétrissure et la faiblesse de son tempérament, qui ne lui permettait pas de supporter la prison, le déterminèrent à s'enfuir; il trompa une partie de ses gardes, et les autres facilitèrent son évasion. Il n'était pas loin de la ville, lorsqu'il aperçut quelques uns de ses ennemis qui couraient après lui; il chercha d'abord à se cacher; mais ils l'appelèrent par son nom, et l'ayant bientôt joint, ils le prièrent d'accepter l'argent qu'ils lui apportaient pour faire son voyage, l'assurant que c'était le seul motif qu'ils eussent eu de le suivre; ils l'exhortèrent à prendre courage et à supporter patiemment son malheur. Démosthène alors, redoublant ses plaintes et ses gémissements : « Et comment, leur dit-il , ne pas quitter avec de vifs regrets une ville où les ennemis mêmes sont si généreux qu'on trouverait à peine ailleurs de pareils amis?» Il donna de grandes marques de faiblesse pendant son exil, qu’il passa tantôt à Égine, tantôt à Trézène; ses regards ne se portaient jamais sur l'Attique que ses yeux ne se remplissent de larmes, et qu'il ne lui échappât des paroles qui n'annonçaient aucun courage; et qui répondaient mal à l'énergie qu'il avait montrée dans le cours de son administration politique. On rapporte qu'en sortant d'Athènes il avait élevé les mains vers la citadelle, et s'adressant à Minerve : « Protectrice de notre ville, s'écria-t-il, comment pouvez-vous prendre intérêt à trois bêtes si méchantes, la chouette, le dragon et le peuple? » Tous les jeunes gens qui venaient le voir et s'entretenir avec lui, il les détournait de prendre part aux affaires publiques. Si dès le commencement que je m'en suis occupé , leur disait-il, on m'eût présenté deux chemins, celui de la tribune et des assemblées, ou celui d'une mort certaine, et que j'eusse pu prévoir tous les maux qui m'attendaient dans le gouvernement, les craintes, les jalousies, les calomnies et les combats qui en sont inséparables , je me serais jeté tête baissée dans le chemin de la mort. »
    XXXIII. II était encore dans son exit lorsque Alexandre mourut. Aussitôt la Grèce se ligua de nouveau; Léosthène se signala par de grands exploits, et assiégea Antipater dans la ville de Lamia, où il l'enferma par de bonnes murailles. L'orateur Pythéas et Callimédon, surnommé Carabus, tous deux bannis d' Athènes, se rangèrent du parti d'Antipater; et, parcourant les villes de la Grèce avec les amis et les ambassadeurs de ce prince, ils les empêchaient de quitter son alliance, pour s'attacher aux Athéniens. Mais Démosthène, s'étant réuni aux ambassadeurs d'Athènes, les seconda de tout son pouvoir pour persuader aux Grecs de tomber sur les Macédoniens et de les chasser de la Grèce. Phylarque raconte que dans une ville d'Arcadie Pythéas et Démosthène eurent ensemble une querelle très vive, en parlant, en pleine assemblée, l'un pour les Macédoniens, et l'autre pour les Grecs. « Nous ne doutons pas, disait Pythéas, qu'une maison où nous voyons porter du lait d'ânesse ne soit affligée de quelque maladie; c'est aussi la marque sûre qu'une ville est malade quand on y voit entrer des ambassadeurs athéniens. - Comme on ne porte du lait d'ânesse dans une maison que pour la guérir, répliqua Démosthène en tournant la comparaison à son avantage, de même les ambassadeurs athéniens n'entrent jamais dans une ville que pour y porter la santé. » Le peuple, charmé de cette repartie heureuse, rendit aussitôt un décret pour le rappel de Démosthène; et ce fut Damon, son cousin, du bourg de Péanie , qui le dressa. On envoya une galère à trois rangs de rames le prendre à Égine. Quand il aborda au Pirée, tous les magistrats, tous les prêtres , suivis du peuple entier, allèrent au-devant de lui, et le reçurent avec les plus vives démonstrations de joie. Démétrius de Magnésie rapporte que dans ce moment Démosthène, levant les mains au ciel, se félicita d’une journée si glorieuse, qui le ramenait dans sa patrie plus honorablement qu'Alcibiade, que ses concitoyens avaient reçu par force, au lieu qu'ils le recevaient de leur plein gré.
    XXXIV. Cependant l'amende à laquelle il avait été condamné subsistait toujours, et le peuple ne pouvait pas lui en faire grâce. On imagina un moyen d'éluder la loi: il était d'usage, dans le sacrifice qu'on faisait tous les ans à Jupiter Sauveur, de donner une certaine somme à celui qui avait soin de préparer et d'orner l'autel de ce dieu; ils en chargèrent cette année Démosthène, et lui comptèrent pour cela les cinquante talents auxquels montait son amende. Mais il ne jouit pas longtemps du plaisir de se revoir dans sa patrie; bientôt les Grecs furent entièrement écrasés; ils perdirent, au mois de Métagéitnion , la bataille de Cranon ; au mois de Boédromion , les Athéniens reçurent une garnison macédonienne dans le fort de Munychium , et Démosthène mourut dans le mois de Pyanepsions. Lorsque Démosthène et ceux de son parti apprirent qu'Antipater et Cratère s'avançaient vers Athènes, ils se hâtèrent de sortir de la ville, et furent condamnés à mort par le peuple, sur un décret que Démade avait dressé.
    XXXV. Ils se dispersèrent chacun de son côté , et Antipater envoya, pour les prendre, des soldats conduits par un certain Archias, surnommé Phygadothère ; il était originaire de Thurium , et avait commencé par jouer des tragédies; on dit même que Polus d'Égine, l'acteur le plus parfait de la Grèce, avait été son disciple. Mais Hermippus met Archias au nombre des disciples du rhéteur Lacritus, et, suivant Démétrius , il avait eu pour maître le philosophe Anaximène. Cet Archias ayant trouvé à Égine l'orateur Hypéride, Aristonicus de Marathon et Himérée, frère de Démétrius de Phalère, qui s'étaient réfugiés dans le temple d'Ajax, il les en arracha et les envoya à Cléones , où était alors Antipater, qui les fit mourir sur-le-champ ; on ajoute qu'il fit couper la langue à Hypéride. Archias, informé que Démosthène s'était réfugié à Calaurie , dans le temple de Neptune, passa dans cette île sur de petits bateaux, et, étant débarqué avec des soldats thraces, il voulut persuader à Démosthène de sortir de son asile et de venir avec lui trouver Antipater, de qui il n'avait rien à craindre. Mais la nuit précédente Démosthène avait eu un songe dans lequel il avait cru entrer en rivalité avec Archias à qui jouerait mieux une tragédie; il lui semblait qu’il avait le plus grand succès et qu'il tenait tous les spectateurs dans l'admiration, mais que son rival l'emportait sur lui par la richesse et la beauté des décorations. Aussi Archias eut beau lui parler d'un ton de douceur et d'humanité, il n'ajouta pas foi à ses paroles, et levant les yeux sur lui, assis comme il était: « Archias, lui dit-il , tu n'as fait cette nuit, aucune impression sur moi en jouant ton rôle, et tu ne réussiras pas mieux aujourd'hui par tes promesses. » Archias s'étant emporté et lui ayant fait de grandes menaces: « Maintenant, reprit Démosthène, tu parles comme si tu étais sur le trépied macédonien; tu n’avais parlé encore qu'en acteur de comédie: mais attends un peu que j'aie écrit chez moi pour donner mes derniers ordres. »
    XXXVI. En disant ces mots, il entra dans l'intérieur du temple; et prenant ses tablettes comme pour écrire, il porta le poinçon à sa bouche et le mordit; ce qu'il faisait ordinairement quand il méditait ou qu'il composait quelque discours ; après l'y avoir tenu quelque temps , il se couvrit de sa robe et pencha la tête. Les soldats qui se tenaient à la porte du temple se moquaient de lui de craindre ainsi la mort, et le traitaient de lâche et de mou. Archias, s'étant rapproché de lui, l'engageait à se lever; et lui répétant les mêmes propos, il lui promettait de le réconcilier avec Antipater. Démosthène, qui sentait que le poison avait produit tout son effet, se découvrit, et fixant ses regards sur Archias : « Tu peux maintenant, lui dit-il, jouer le rôle de Créon dans la tragédie et faire jeter ce corps où tu voudras, sans lui accorder les honneurs de la sépulture. 0 Neptune, ajouta-t-il , je sors encore vivant de ton temple! mais Antipater et les Macédoniens ne l'auront pas moins souillé par ma mort. » II finissait à peine ces mots, qu'il se sentit trembler et chanceler; il demanda qu'on le soutînt pour marcher, et, comme il passait devant l'autel du dieu, il tomba et mourut, en poussant un profond soupir.
    XXXVII. Ariston rapporte que Démosthène avait pris, comme nous venons de le dire, le poison qu'il portait dans le poinçon de ses tablettes. Un certain Pappus, dont les Mémoires ont servi de matériaux à Hermippus pour composer son histoire, dit que lorsque cet orateur fut tombé au pied de l'autel, on trouva dans ses tablettes une adresse de lettre qui portait: Démosthène à Antipater. Comme on était surpris qu'il fût mort si promptement, les soldats thraces racontèrent qu’ils lui avaient vu tirer d'un linge quelque chose qu'il avait porté à sa bouche; qu'ils avaient cru que c'était de l'or qu'il avalait , mais qu'apparemment il avait bu du poison. Une jeune esclave qui le servait, et qu'Archias interrogea, dit que Démosthène portait depuis longtemps sur lui ce linge noué, comme une amulette. Ératosthène assure qu'il avait toujours du poison dans un anneau creux qu'il portait en guise de bracelet. Mais il n'est pas nécessaire de rapporter les différentes traditions des historiens sur le genre de sa mort, elles sont en trop grand nombre: je citerai cependant celle de Démocharès, parent de Démosthène, qui paraît persuadé que cet orateur ne mourut pas du poison ; mais que les dieux, par une faveur et une providence particulières, lui envoyèrent une mort douce et prompte pour le soustraire à la cruauté des Macédoniens.
    XXXVIII. II mourut le 16 du mois de Pyanepsion, le jour le plus triste et le plus funeste de la fête des Tesmophories, où les femmes qui la célèbrent, assises à terre dans le temple de Cérès, jeûnent jusqu’au soir. Peu de temps après, le peuple athénien, rendant à sa mémoire les honneurs qu il méritait, lui fit élever une statue de bronze, et ordonna, par un décret, que l'aîné de sa famille serait, à perpétuité, nourri dans le Prytanée aux dépens du public. On grava sur le piédestal cette épitaphe :
    Démosthène, pourquoi ta force et ta puissance
    N'ont-elles égalé ta sublime éloquence?
    Jamais on n'aurait vu, par un honteux revers,
    Des Macédoniens les Grecs porter les fers.

    Ceux qui veulent que Démosthène ait fait lui-même cette inscription à Calaurie, avant de prendre le poison, ne méritent pas d'être écoutés. Mais, peu de temps avant mon voyage d'Athènes, il arriva un événement que je crois devoir rapporter. Un soldat, appelé en justice par son capitaine, mit tout ce qu’il avait d'argent dans les mains de la statue de Démosthène, qui avait les doigts entrelacés l'un dans l'autre. Il était né près de cette statue un petit platane dont les feuilles, ou poussées par le vent, ou placées par le soldat lui-même , couvraient si bien les mains de la statue, qu'elles cachèrent longtemps l'or qu'on y avait mis en dépôt. Le soldat, étant revenu à Athènes, y retrouva son or dans l'endroit où il l'avait mis; et cette aventure ayant fait du bruit dans la ville, il y eut entre les beaux esprits d'Athènes une rivalité pour faire des vers sur le désintéressement de Démosthène.
    XXXIX. Démade ne jouit pas longtemps de la gloire récente qu'il avait acquise: la justice divine, qui voulait venger la mort de Démosthène, le conduisit en Macédoine, pour y recevoir la juste punition de son crime de la main même de ceux dont il avait été le vil flatteur. Déjà il leur était odieux, et dans cette occasion il commit une faute dont il lui fut impossible de se justifier. On surprit une lettre de lui par laquelle il invitait Perdiccas à entrer en armes dans la Macédoine, et à délivrer la Grèce, qui ne tenait plus qu'à un fil à moitié pourri; c'est ainsi qu'il désignait Antipater. Dinarque de Corinthe s'étant porté pour son accusateur et l'ayant convaincu d'être l'auteur de cette lettre, Cassandre, dans le premier mouvement de sa colère, massacra son fils entre ses bras , et ordonna qu'on le fît mourir lui-même. Ainsi Démade apprit, par ses malheurs, que les traîtres sont toujours les premiers à se trahir eux-mêmes : c'était ce que Démosthène lui avait souvent prédit et qu'il n'avait jamais voulu croire. Voilà, mon cher Sénécion, la vie de Démosthène, telle que j'ai pu la recueillir dans mes conversations et dans mes lectures.

    Plutarque, Les vies des hommes illustres, traduction Ricard, Furne et Cie Librairies-éditeurs, Paris, 1840.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Plutarque
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    C'est, à mon gré, le caractère d'une âme généreuse et digne de gouverner, que de se tenir invariablement attaché au bien public, de soumettre ses chagrins et ses affaires domestiques aux intérêts de l'état, et de conserver la dignité de son rang avec plus de soin que les comédiens qui jouent les rôles de rois et de tyrans, et que nous ne voyons pas rire ou pleurer d'après leurs affections particulières, mais suivant que l'exigent les situations des personnages qu'ils représentent.
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