Il est naturel à l'homme de vivre en démocratie, comme il est naturel au cygne de vivre dans l'eau; le cygne peut aussi marcher sur terre, mais cette adaptation à un milieu qui lui est moins naturel, le prive d'une partie de sa beauté. Ainsi l'homme peut-il s'adapter à l'autocratie, mais il y perd quelques plumes.
L'homme est naturellement démocrate. Qu'est-ce à dire? Le mot de nature est à la fois impossible et inévitable. Il est impossible, parce que son histoire sémantique est si chargée qu'en l'utilisant on éveille des échos infinis. Il est inévitable, parce que l'on n'a pas trouvé avec quoi le remplacer. Phusis vient de phuô, qui veut dire produire, faire naître, créer, amener à l'être... Nature vient de nascor, qui a le même sens. J'entends par nature ce qui fait qu'un être devient ce qu'il est. Les deux sens fondamentaux du mot sont justifiés et complémentaires: la nature est à la fois le naturel ou l'essence d'un être et le milieu où les naturels s'expriment. Dire que l'homme est naturellement démocrate, c'est affirmer qu'il n'est fidèle à son essence que dans un régime démocratique, et que les conditions de ce régime sont normalement remplies. Si les hommes ne vivent pas en démocratie, leur nature est bridée et les conditions sont anormales. Dans des conditions anormales, les hommes deviennent anormaux, et inhumains, lorsqu'elles sont inhumaines. On ne peut pas prendre prétexte des traits développés par les hommes dans les régimes autocratiques, pour décider qu'ils ne sont que des rats et que la socialité des rats est leur condition naturelle. L'autocratie a une nature, facile à décrire et à expliquer; l'adaptation de l'homme à l'autocratie est aussi facile à décrire et à expliquer. Les hommes sont peut-être même plus aisément des esclaves que des héros, parce que le vice est moins coûteux que la vertu. Avancer que les hommes sont naturellement démocrates, ce n'est pas dire qu'ils vivent toujours en démocratie, puisque celle-ci suppose que soient réunis des conditions de possibilité, et encore moins que, si les conditions sont remplies et les chances saisies, les démocraties historiques sont conformes en tous points à leur nature. L'idéal a une nature, il est naturel, mais il est de sa nature que la nature ne permette jamais de l'atteindre.
