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    Dossier: Cybernétique

    Pour une cybernétique de la démocratie

    Georges Khal
    «La liberté est marque, récompense, résultat de discipline savante. Seul, le danseur sait marcher; le chanteur, parler; le penseur, sourire.»
    VALÉRY

    «Things fall apart; the centre cannot hold; Mere anarchy is loosed upon the world, The blood-dimmed tide is loosed, and everywhere The ceremony of innocence is drowned; The best lack all conviction, while the worst Are full of passionate intensity.»
    YEATS

    Contraintes et liberté

    Essentiellement, la démocratie est une équation complexe reliant deux termes contradictoires: gouvernement et liberté des individus. C'est là un des plus cruels paradoxes de notre condition. Si à la formule de Jefferson, "governs best who governs least", on ajoute ce jugement de Valéry: "Une nation est dans l'anarchie lorsque le peuple tient le gouvernement pour ce qu'il est", il ressort immédiatement que le gouvernement est à la fois une fiction, un danger et une nécessité. C'est ce dernier aspect qui mérite analyse, car c'est là où la modernité se blesse régulièrement au sang avec un enthousiasme remarquable.

    Dans les récentes "cérémonies de l'innocence" qui ont été "noyées" avec une féroce ferveur, la Tchécoslovaquie et le Chili se distinguent par leur parfaite symétrie, inverse dans le mouvement mais équivalente dans le but. A eux seuls, Prague 68 et Chili 73 mettent à nu la banqueroute complète du capitalisme et du socialisme qui ne sont plus que les filiales imaginaires de deux impérialismes aussi éhontés et cyniques l'un que l'autre dans l'efficacité. Les "expérimentations" gouvernementales ne sont plus permises, de peur qu'elles ne réussissent et exposent la nudité de l'empereur.

    Il est intéressant de noter que, dans les deux cas, une réforme de la bureaucratie ait été envisagée, c'est-à-dire des mécanismes d'administration. Il n'y a là rien de vraiment spectaculaire, et pourtant! On ignore généralement que lorsque Allende accéda au pouvoir en 1971, il invita un des grands spécialistes britanniques de la cybernétique et du management à venir réformer complètement les structures administratives du Chili. Il s'agit de Stafford Beer. Or, ce même Beer donnait au réseau anglais de Radio-Canada, à la fin de l'automne 73, trois mois après le coup d'Etat chilien, cinq conférences dans le cadre des célèbres "Massey Lectures" de l'émission Ideas. Le titre de ces conférences: Designing Freedom, ou comment organiser la liberté. Elles furent publiées, avec dessins de l'auteur, en 1974 par la CBC.

    Selon Beer, les sociétés modernes s'en vont à la catastrophe parce que les institutions ne savent plus comment les stabiliser. Il existe pourtant une science de l'organisation efficace qui obéit à des lois aussi précises qu'inexorables; et il existe trois outils fondamentaux pour appliquer cette science: l'ordinateur électronique, les télécommunications et les techniques (ou modèles) cybernétiques. Cette science et ces outils sont ignorés ou mésemployés parce que nous manquons de liberté intellectuelle. Stafford Beer, lui, propose que la société utilise ces outils contemporains pour re-designer ces institutions et les faire fonctionner de façon complètement différente.

    Une institution sociale n'est pas une entité mais un système dynamique. La mesure dont nous avons besoin pour en parler adéquatement est la mesure de la variété. La variété est le nombre d'états possibles que le système peut prendre. Ce nombre croît quotidiennement pour chaque institution, à cause de la gamme de plus en plus grande de possibilités que permettent l'éducation, la technologie, les communications, la prospérité et la façon dont ces possibilités interagissent pour produire encore plus de variété. Pour consolider un système, il nous faut absorber sa variété, c'est-à-dire s'occuper de chaque cas. Sinon, le système deviendra instable. Au mieux, nous ne pourrons pas le contrôler; au pire, ce sera l'effondrement catastrophique. Mais qu'est-ce qui permet de contrôler la variété. De la variété, tout simplement. Seule la variété peut absorber la variété, rien d'autre.

    Mais il est impossible pratiquement d'absorber une quantité de variété par une quantité égale de variété: il ne peut y avoir un commis par client, un policier par citoyen, un assureur par personne, un professeur par élève, etc. De toute évidence, il faut atténuer la variété d'un côté et l'amplifier de l'autre.

    Voici le schéma sur lequel se base Beer: tout système social se stabilise par des institutions. Le système social est l'ensemble des citoyens et des variétés que chaque unicité génère. Le régulateur social prend connaissance de cette variété, la traite et renvoie au système un autre genre de variété: directives, signaux, fonds, mesures, lois, etc. Le régulateur social ne peut prendre connaissance de toute la variété que génère le système social: il lui faut nécessairement réduire cette variété à l'aide de modèles qui lui permettent de dégager des patterns. D'autre part, la variété régulatrice du régulateur ne peut manifestement pas atteindre chaque citoyen directement - il faut qu'elle soit amplifiée (comme c'est le cas lorsqu'un commis peut s'occuper de plusieurs clients).

    Autrement dit, pour qu'un système soit stable, il faut réduire sa variété systémique et amplifier sa variété régulatrice. Mais, selon Beer, c'est tout le contraire que nous faisons dans nos sociétés modernes: nous amplifions démesurément la variété du système et nous réduisons la variété de régulation; le tout dans un cercle vicieux où la solution fait partie du problème qui exige encore plus de solutions qui amplifient le problème qui à nouveau ... etc. Selon Beer, c'est ce qui explique que tant de gens soient méfiants des ordinateurs qu'ils considèrent comme de sinistres instruments de pouvoir, totalitaires, déshumanisants et réducteurs de liberté. Mais, ajoute-t-il, c'est parce que nous les utilisons du mauvais côté de l'équation, qu'ils contribuent encore plus au gâchis institutionnel et n'amplifient que le mécontentement.

    Ce sont là les prémisses générales de Designing Freedom. Beer, bien sûr, va beaucoup plus loin et donne des indications très précises qui permettraient de mettre sur pied ce système "idéal" (qu'il avait commencé à édifier au Chili) et de préserver à la fois la liberté individuelle et la cohésion sociale. L'idée centrale en demeure ceci: les sociétés modernes sont devenues si complexes que pour éviter la catastrophe vers laquelle elles se dirigent à toute allure, il leur faut absolument utiliser correctement les outils que la science moderne met à leur disposition et qui leur permettraient de décentraliser àpartir du centre régulateur. La liberté n'est pas une condition ni un état absolu, mais le résultat d'un système de contraintes. La liberté ne s'invente pas, elle s'organise.

    Cet engineering de la variété que propose Beer n'est qu'une façon scientifique de formuler l'Harmonie du Plusieurs. Plusieurs individus qui veulent chacun être fibres ne peuvent l'être qu'en interdépendance. Sinon, ce sera le heurt des libertés et le combat de tous contre tous. Comme le dit pertinemment Michel Serres, il faut, du savoir martien (guerre et affrontement) passer au savoir vénusien, l'harmonie. Or, l'harmonie et une notion du deuxième degré et implique ou nécessite une organisation de plusieurs libertés du premier degré. Tout cela est très évident, mais débouche sur une des merveilles inconnues de notre siècle: la cybernétique.


    Gouverne et cybernétique

    On dit le gouvernement; on peut dire aussi la "gouverne". C'est là, du reste, l'étymologie du mot cybernétique que son inventeur, Norbert Wiener, tira du grec "Kubernator" (chez Platon), qui veut dire: pilote, gouvernail, timonier. Le kubernator, c'est le gouverneur, la gouverne, le gouvernement; c'est ce qui guide et dirige.

    La cybernétique est infiniment plus qu'une autre façon de formuler l'opératoire politique. C'est un des plus beaux métalangages que le cerveau humain ait formulé et la plus extraordinaire métascience du siècle. Le malheur, c'est qu'on la confonde avec l'informatique et les ordinateurs (qui ne sont qu'une application expérimentale). Wiener la définissait ainsi: "science du contrôle et de la communication chez l'animal et la machine". Joël de Rosnay préfère à cette traduction trop littérale (qui fait un contresens sur le mot anglais "control") ceci: "régulation et communication chez l'animal et dans la machine". Couffignal, un mathématicien français, propose plus élégamment et plus philosophiquement: "l'art de rendre l'action efficace". Stafford Beer aussi: "la science de l'organisation efficace". Du reste, Platon utilise le mot "kubernator" pour désigner l'art du pilotage ou l'art de conduire les humains.

    Plus radicalement, Edgar Morin, dans sa Summa (La Méthode) écrit:

    L'idée de cybernétique - art/science de la gouverne - peut s'intégrer et se transformer en cybernétique, art/science de piloter ensemble, où la communication n'est plus un outil de la commande, mais une forme symbiotique complexe d'organisation.

    Le politicologue américain, Karl W. Deutsch, l'évalue ainsi:

    Essentiellement, la cybernétique est un déplacement du centre d'intérêt ou de l'objet d'étude: on passe des pulsions ("poussées") au pilotage, des instincts aux systèmes de décision et de régulation . .. Dans son étendue, elle est comparable à l'accent que mettait Lavoisier sur la chimie quantitative, et au concept d'évolution chez Darwin ... Selon la cybernétique, toutes les organisations possèdent des traits opératoires communs; elle dépendent toutes, pour leur intégrité et survie, de la communication. La communication se distingue de la transportation (qui déplace de la matière) et du "power engineering" (qui transmet de l'énergie) en ce qu'elle transmet de l'information (signes et messages) ... Elle propose que le pilotage, ou la gouverne, est un des processus les plus intéressants et fondamentaux de l'univers, et qu'une étude du pilotage dans les machines autopilotées, les organismes biologiques, les cerveaux humains et les sociétés augmentera notre compréhension des problèmes de ces domaines.

    Un linguiste américain, Gary Lee Stonum, la présente à ses collègues dans un article sur "la cybernétique de la lecture":

    La cybernétique se recommande à la théorie de la lecture non pas parce qu'elle fournit un contenu préfabriqué, mais parce qu'elle a développé le genre de logique qu'une théorie globale nécessite. Dans sa forme la plus générale, elle propose de décrire l'opération des systèmes ouverts à plusieurs niveaux (multi-leveled), et en particulier de fournir la logique des opérations de feedback entre ces niveaux. De plus, elle permet de relier le développement dynamique et continu de tels systèmes à leur structure organisationnelle à un moment donné de stabilité.

    Et pour finir ce tour d'horizon, voici le merveilleux Gregory Bateson qui, plus que tout autre, a contribué à répandre la "bonne nouvelle cybernétique":

    Dans l'explication cybernétique, tout événement est toujours le résultat de contraintes propres à son contexte ou environnement et qui vont venir restreindre ses possibilités ou les probabilités qu'il a d'émerger comme ceci ou comme cela. Elle s'occupe de la hiérarchie de contextes dans les contextes, car sans contexte, pas de communication... Dans un système énergétique, une boule de billard se déplace parce qu'une autre l'a frappée et lui a transmis son énergie. Dans un système communicationnel, par contre, c'est le répondant qui fournit généralement l'énergie de la réponse ou de la réaction. Si je donne un coup de pied à un chien, c'est son métabolisme, et non pas mon coup de pied, qui va énergiser le comportement immédiat.

    Autrement dit, c'est toujours le contexte qui produit tel résultat, et non une cause substantielle. Les contraintes d'un système déterminent ses sorties (outputs). On rejoint Stafford Beer: designing freedom, la liberté est un résultat, un effet systémique.


    Systèmes sociaux et systèmes humains

    Une foule d'objections se bousculent au-devant de l'évangile cybernétique et de l'assurance administrative du "variety engineering". Milan Zeleny, dans son "Self-organisation of living systems", les résume succinctement:

    Les interactions entre individus ne sont pas celles des circuits électroniques, des canaux de communication, ou des mécanismes de feedback. Le management des systèmes humains n'est ni de la cybernétique ni de la théorie de l'information et de la communication. Les concepts d'optimisation et de régulation optimale ne signifient rien dans une théorie générale des systèmes humains. Les aspirations et les buts humains sont dynamiques, multiples et en conflit perpétuel. Un tel conflit est la source même de leur catalyse. Le management des systèmes humains ne passe ni par la théorie de la régulation optimale, ni par la théorie de la résolution des conflits, ni par la recherche opérationnelle, ni par l'économétrie et ni par les mathématiques appliquées.

    C'est clair, et pourtant il faudrait peut-être faire une distinction cruciale entre "systèmes humains" et "systèmes sociaux". Les premiers ont une dynamique propre irréductible à toute théorie du comportement, d'une imprévisibilité et d'une improbabilité totales (au sens de "l'Esprit souffle où il veut"). Les seconds sont susceptibles d'une physique rigoureuse, comme la physique sociale de Marx ou la "variety engineering" de Beer. Les premiers ne s'administrent pas et ne s'inventent pas (Valéry met le doigt sur cet aspect lorsqu'il écrit : "Quel mariage extraordinaire que celui d'Aristote, de Platon, des Ecritures juives et de saint Paul opéré par le moyen âge occidental: C'est le mélange, la combinaison qui fut si importante pour l'Europe.") Les seconds sont susceptibles d'une comptabilité (ce, que veut dire Valéry lorsqu'il écrit aussi: "Pas d'opinions "politiques'. Mais voir si dans un pays les routes sont bonnes, les services bien faits. L'instruction.")

    Et pourtant, encore, ce n est pas si simple. Systèmes humains et systèmes sociaux interagissent avec frénésie; partout, des noeuds et des tourbillons d'interférence. Au lieu de systèmes humains, peut-être devrait-on parler de systèmes culturels, de systèmes d'information qui circulent dans les systèmes sociaux, de paradigmes qui président à toute organisation sociale. En termes cybernétiques, les systèmes culturels sont le software qui circule dans le hardware des systèmes sociaux. Mais il ne faut pas, malgré son utilité, être dupe de cette métaphore beaucoup trop simpliste pour prétendre cartographier l'abyssale complexité du phénomène humain dans la biosphère.

    Les conditions et nécessités matérielles de survie dans une biosphère imposent aux humains des comportements sociaux qui peuvent et doivent être administrés, organisés. Cette nécessité organisationnelle est le fondement des systèmes sociaux; c'est la solidarité devant l'entropie de la matière et la thermodynamique de la biosphère. Plusieurs a besoin, pour survivre, d'être contrôlé; le social nécessite la gouverne. Autrement dit, l'humanité, depuis ses débuts, fait de la cybernétique sans le savoir. Et pas rien qu'elle: l'écologie n'a été rien d'autre que le dévoilement du prodigieux et bouleversant mécanisme cybernétique qui fait de la biosphère la "chaîne du vivant".

    Revenons au Chili et à Prague. Les deux essaient, au nom d'un principe moral, le bonheur du peuple, de réformer plus ou moins immédiatement le mode opératoire de la gestion, de remoduler le circuit bureaucratique du système nerveux social. On peut toujours multiplier les métaphores et cartographier cette évidence paradoxale "Gestion Regina" - clans tous les domaines scientifiques que l'on voudra, on en revient à cette vague certitude en deux points.

    Premier point: la politique est essentiellement de la maîtrise de maison: l'entretien, le roulement, les recyclages, le ménage, les repas, les lits, le budget, le feu de foyer, le budget familial, les enfants, les parents, les batailles, les joies, les pleurs, les conseils, les règles, les croissance, les sorties, les morts . . Il y a toute la matière et le quotidien de ces choses, et il y a toute l'information circulant dans un tel système réel pour qu'il survive, maintienne sa stabilité et réussisse en tant que système. Toute gestion non éphémère (le "non-picnic") est une "addictée" grave de sa propre électronique de communication. Sans information et sans circulation d'information, par d'organisation.

    Deuxième point: le premier point est incommensurablement navrant. Où est la poésie dans tout ça? Le mot poésie est gros. Disons: jeux, gratuité, rires, échanges, hospitalité, couleurs, nature-spectacle, euphorie, joie. Comment s'agenouiller sans une certaine tristesse devant le triumvirat Entretien-Gestion-Administration, devant l'instance Efficacité, devant le calcul des Probabilités et les Majorités Statistiques?

    Si la gestion a mauvais nom, c'est qu'on l'a violée. Un horrible contresens déchire l'histoire. Comment Staline peut-il sortir de Marx, comment l'Eglise peut-elle sortir de Jésus, comment l'Islam ]égalitaire peut-il sortir de Mahomet, comment l'impérialisme américain peut-il sortir de Jefferson? Il y a quelque chose de pourri dans le royaume. Un imposteur, sur le trône, a séduit maman, tué papa et règne. Mais est-ce si vrai? Si tout savoir est pouvoir, si le pouvoir ne peut que chercher sa propre croissance exponentielle vers une totalité infinie et si le pouvoir absolu corrompt absolument, alors quel que soit le germe d'un savoir qui se veut libérateur, d'un savoir qui veut s'appliquer et modeler des quantités pour leur donner la libération, quel que soit le savoir qui se propose, c'est l'empire qui l'attend pour peu qu'il survive, enfant, à ses compétiteurs.

    Toute idéologie est le parasite d'une évidence qui sera saignée jusqu'à ce qu'elle ne serve plus. Peut-être mais plus sobrement, si on revient à notre condition (la planète, la thermodynamique, l'organisation), il faut avaler amèrement le fait qu'il n'y a pas moyen d'ignorer les " administrations " ... et se consoler fièrement en se disant qu'on s'est foutu dans ce pétrin par "solidarité".


    Comment dites-vous?

    Mais tout n'est pas dit après cette visite en enfer et la rencontre des chaudrons, des machines et des infrastructures. Toutes les administrations ne se ressemblent pas. De la tribu hétérarchique à l'empire hiérarchique, une stupéfiante variété se dessine qui remet tout le sujet en question. Si on applique le macroscope à ces différents Etats, un invariant s'impose avec une urgence vitale: tous ces Etats se définissent en termes de communication. La tribu et l'empire sont des systèmes communicationnels. Les idéologies sont des codes, crie-t-on partout. Et alors, qu'est-ce que ça change?

    Les modes de communication ne se valent pas tous. Dis-moi comment tu distribues le pouvoir dans ton système, et je te dirai comment ton système communique. La communication n'est pas chose invisible, simple transfert de signaux de récepteurs à récepteurs; elle est derrière chaque coup de pelle dans la terre, chaque caresse sur la chair nue, chaque technologie, chaque comportement, chaque système humain de jungle ou de béton. Il y a des réussites dans la communication et il v a des pathologies. McLuhan diagnostique une schizophrénie sociale et Bateson une schizophrénie familiale et écologique à partir de la communication. Freud révolutionne la psychiatrie en définissant le système psyché-soma comme système informationnel et communicationnel.

    La communication a, semble-t-il, des lois dont on ne peut pas se moquer, et que nous connaissons mal. La pathologie devient le refuge expérimental de la connaissance. Nous fouillons les monstres pour mieux connaître l'ange. Les pathologues nous disent: c'est une question de feedback. Une communication est ratée lorsqu'elle n'a pas de communication sur sa communication; circulation des réactions et des réponses, un dialogue réussi. Comment dialogue un citoyen et son gouvernement régulateur? Sans feedback, un nourrisson peut mourir, les âmes aussi, les coeurs aussi. Présence, altérité, échange, ça circule partout. Ça devrait circuler partout, mais ça ne circule pas partout.

    Selon Edgar Morin et toute l'éco-cyberné tique contemporaine, communication, régulation et organisation sont indissociables l'une et l'autre. Organiser un groupe d'individus en système social, c'est assurer les réseaux nerveux qui vont connecter le tout en unité, c'est programmer les interactions de façon à donner tout ce qui peut circuler entre anarchie et hétérarchie, entre hiérarchie et tyrannie. Multiplions ces variétés par toutes les nuances entre microgroupe et macrogroupe, local et global, et nous aurons défini le colossal domaine où l'art de gouverner peut s'exercer.


    Hypothèses

    Le système de représentation a subi récemment deux mutations: la première, vers l'économie politique du signe, en France, avec Foucault, Baudrillard, etc.; la seconde vers la cybernétique et l'écosystémique, en Amérique, avec Wiener, Bateson, le pragmatisme de Pierce, von Bertalanffy et l'influence allemande par la morphologie goethéenne analogique, l'invariant dans l'organisme. On pourrait en ajouter une troisième: la médialogie de McLuhan dont le théorème central, le médium est le message, n'en finit pas de se vérifier. Dans ces trois mutations, un problème central: la relation carte/territoire. La carte est le signifiant analogique du signifié réel. Si le peuple est le territoire, quel en est la carte? Les statistiques gouvernementales? Les représentants élus au Parlement?

    On pourrait passer des années à étudier la bouleversante relation entre le cerveau et l'organisme, et en tirer une sagesse pour le social. Un des ancêtres de la cybernétique est la neurologie. Le problème pour tout organisme de maintenir sa température entre certaines limites impitoyablement précises (et une multitude d'autres variables) en est un d'homéostasie. Tout système politique est littéralement un système d'homéostasie sociale. Dans la démocratie parlementaire, par exemple, ça passe par l'alternance de deux partis, contrôlée par des seuils quantitatifs (avoir plus de 50% des voix) ou la majorité statistique, sous l'oeil vigilant d'un code directeur, la constitution, qui est un métacommentaire sur les relations entre les citoyens.

    La démocratie est un Calcul Intégral des Intentions et une Thermodynamique des Pluralités et des Consensus ; ou le drame des Différences. Le problème cybenétique de la Différence, c'est à la fois gouverner du Plusieurs et maintenir l'exigence absolue de chaque différence de n'être ni piétinée ni diluée. Cette conciliation des deux nécessités ne peut se faire que si chaque différence saccrifie une partie de son autonomie au consensus du Tout et que si le Tout-Centre admet de n'être Rien, rien d'autre qu'un sous-système de régulation. Ce n'est pas le cerveau qui danse, mais pas de danse sans cerveau. Que cachent de telles banalités à notre époque proto-apocalyptique.

    Toute organisation des différences entraîne une hiérarchie des fonctions (penser à l'équipage d'un bateau et son "chain of command"), mais elle n'a pas à entraîner nécessairement une hiérarchie des individus (en quoi le capitaine est-il plus "important" que le mousse ou le dernier des cuistots?) L'interdépendance des individus-fonctions est le concept-clé du nouvel égalitarisme que la sensibilité moderne exige avec tant d'ardeur. Cette interdépendance écologique des individus est plus que le "chacun à sa place cosmique" des Stoïciens. Il existe une intelligence collective dont peu de politiciens sont au courant et que des biologistes nous apprennent avec force anecdotes renversantes. Cette intelligence collective, dont la biosphère et ses milliards d'espèces co-évoluées sont le plus bel exemple, est comme un champ ondulatoire invisible "portant" des myriades de particules "autonomes".

    Goethe disait : "Les légiglateurs ou les révolutionnaires qui promettent à la fois l'égalité et la liberté sont ou bien des rêveurs utopistes ou bien des charlatans." Où est la membrane qui sépare l'égalitarisme généralisé de la servitude collectiviste? Et où met-on la responsabilité dans tout cela ? La bonne marche d'une démocratie, dit-on, suppose la responsabilité de chaque citoyen. Mais Valéry affirme: "L'idéal socialiste est un monde où personne ne pourra plus exiger l'effort de personne." Est-ce bien vrai? Qu'est-ce que l'effort exigé par un autre ? Qu'est-ce qu'un modèle qui enseigne? Que fait-on de l'admiration dans le socialisme?

    Chris Marker, cinéaste français de gauche, décrit Giraudoux ainsi : "... ce singulier athée, dont les deux armes principales sont l'innocence des êtres et la politesse envers la création." La politesse envers la création! La formule est géniale. Selon Marker, cette politesse ne peut s'incarner que par le mécanisme de la charité. La charité? "Il est certain que nous sommes perdus, cernés, trahis par les choses si nous ne jetons pas entre elles et nous cet amour du monde, cette tendresse pour la création dans ses cristaux les plus dérisoires qui est le moteur de la charité chrétienne." Enlevons le mot chrétien - la charité est un comportement et non pas une carte d'appartenance à un parti religieux - et il reste quand même cette révélation brutale du concept de la "charité" comme pratique révolutionnaire de "la tendresse pour le monde". Démocratie et charité? Marker décrit ainsi une certaine modernité artistique:

    Depuis le début du siècle, se déroule un complot qui est probablement la seule entreprise réussie de notre temps, mais qui la rachète amplement, et qui consiste à relever les choses le plus humbles du dédain où les abandonnait l'art des époques égoïstes, humanistes et mégalomanes. Tout ce qui se cachait à l'ombre des statues et des temples vient à la lumière, la Rédemption s'étend à la création tout entière, on convie au même repas l'or et le plomb (avec une préférence pour le plomb).

    La charité est-elle un autre nom de la solidarité? La solidarité qui est l'hospitalité pour toute chose et l'infinie tendresse que l'on peut ressentir pour un grain de sable; ou l'infinie sollicitude qu'une tristesse anonyme croisée dans la rue peut générer en nous. Il faudrait ici citer tout Citadelle de St-Exupéry, et pleurer de quoi réjouir tous les déserts.

    Creusons en taupe les contradictions entre égalité, justice, différences, charité, admiration, excellence, idéal, la moyenne, le tout-le-monde-le-fait. L'excellence, c'est-à-dire l'effort vers le mieux de soi-même, implique un continuum différencié où prend place un "devenir" finalisé, une transformation alchimique, un processus, une dialectique, une évolution, une émergence. Par contre, la justice implique un espace d'une majestueuse stabilité, une dispersion chaotique de pures symétries où n'apparaît aucune différence, une géométrie souverainement sereine où chaque monade est équidistante de ses infinies répliques. Si on essaie d'équilibrer chimiquement l'équation, ça donne une vieillerie: le meilleur pour tous; une vieillerie peut-être, mais j'aimerais voir l'ingénieur capable de la réaliser. Justice et excellence seront toujours harcelées par les incroyables séries d'inégalités qui sillonnent le monde et la société.

    J'ai dit ingénieur; je pense donc organisation, ordination, classification. Circuit de la bureaucratie et son problème: comment un métalangage (l'administration) peut-il contrôler un langage (le plusieurs)? Pensons à Flaubert et à la tension entre ces deux pôles: Homais ou la médiocrité de l'efficacité, Bouvard et Pécuchet ou le ridicule du sublime. La bureaucratie peut devenir un cul-de-sac évolutif: un surplus de métacommunication dans un système et l'hyper-articulation en feront un dinosaure. Regrettable conséquence: le struggle for life en fera une bouchée.


    Lutte des classifications, hétérogénéité et déviance

    La lutte des classes peut avoir plus d'un sens. Prendre l'expression à la lettre, au sens de " classification ", c'est-à-dire répartir dans des cases avec frontières discontinues. Toute notre logique de classification est basée sur le discontinu, alors que toute notre expérience intime nous prouve le continu. "Aussi longtemps, écrit Paul Ryan, que nous continuerons de calculer les différences dans une culture en termes d'entités discrètes classifiées selon la théorie des types logiques, nous aurons inévitablement une société de classes ... Pour arriver à cette société sans classes que désirait Marx, il est nécessaire de différencier sans classification." Pour ce, il propose une logique "kleinformienne", c'est-à-dire une topologie tri-dimensionnelle basée sur la bouteille de Klein, une bouteille dont le goulot revient sur la bouteille et y pénètre, créant ainsi des "espaces" contradictoires en termes de logique discontinue (l'extérieur devient l'intérieur etc.), mais parfaitement valides en termes de continuum fluide autodifférencié. Ainsi, Ryan parle de "société hétérarchique autocorrectrice, sans classe et sans structure d'autorité intra-organique".

    Hétérarchie, symbiotisation des différences, fluidité des déplacements et des enveloppements: je te porte et maintenant c'est toi qui me portes et c'est moi à nouveau qui te porte, etc. L'épistémologue Maruyama distingue entre les paradigmes qui privilégient l'homogénéité et ceux qui Privilégient l'hétérogénéité. Les premiers aboutissent à la hiérarchie; les seconds, à "l'harmonie non hiérarchique hétérogène". Maruyama définit l'amour: "processus de causalité mutuelle à feedback positif qui amplifie les différences et les déviations".

    Déviations. De la marginalité. Conçoit-on les liens étonnants qui existent entre marginalité, l'hérédité culturelle ou psychosociale et le "renouvellement des stocks"? Selon Durkheim, la vitalité de tous les systèmes sociaux dépend d'un certain nombre de déviants. C'est prouvé biologiquement (voir Lewis Thomas). Mais on a peine à le croire socialement, encore moins à le permettre ouvertement. Et si les marginalités étaient des lieux d'expérimentation, où s'accumulent des nouveautés, mises en réserve pour émerger quand la situation l'exigera, des lieux où sont mis en place des techniques et des savoirs qui seront activés ouvertement au moment voulu de catastrophes et de morphogenèses? Beer va plus loin et propose ceci:

    Nous pouvons très bien nous offrir le luxe de nous tromper. Les savants savent très bien que, dans une expérience, il est aussi utile de se tromper que de réussir. Les deux possibilités renseignent et permettent d'atteindre la solution. Alors je dis qu'il serait très profitable de mettre sur pied des institutions expérimentales, délibérément antithétiques à celles qui existent et qui jouiraient de notre entier support.

    On voit ça d'ici: Projets d'initiative déviante. Beer continue:

    J'entends immédiatement l'objection: mais qui, et les enfants de qui, seront les cobayes? Je vous dis que la réponse à ceci est: beaucoup de volontaires, car il y aurait des mécanismes de sécurité. Ils les désigneraient, comme l'expérience, eux-mêmes. Si je suis si sûr de tout cela, c'est qu'il y a déjà beaucoup de gens qui le font - sans permission, sans sécurité et aussi sans faire appel à des fonds auxquels, je pense, ils ont droit. C'est cela la libération.

    Bateson confirme avec son célèbre théorème: "Tout ce qui n'est ni information, ni redondance, ni forme, ni contraintes, est du bruit, la seule source possible de nouveaux patterns."


    Fils perdus et envoi

    Pourquoi poursuivre? La cybernétique des systèmes, qui essaie de comprendre, comme toute bonne analyse, n'en finira jamais. D'un dernier coup de balai, donc, réunissons les fragments épars et ce dont on aurait voulu parler.

    La grandeur optimale des groupes qui peuvent fonctionner. L'équation harmonique. Lée méga-Etat est-il par définition un monstre évolutif qui ne survivra pas à son environnement? - Calcul intégral des intentions, des malentendus; calcul intégral des intérêts, et analyse différentielle des besoins réels et des besoins factices.

    Redéfinir l'obéissance volontaire, la sortir de la prison fictive où la pseudo-morale torture cette disposition opératoire du bio-ordinateur humain à fonctionner selon un métasystème de référence. On ne se moque pas impunément des lois de l'écologie. Quelle attitude prendre devant la bouleversante harmonie de notre biosphère? Est-ce s'avilir que de s'agenouiller devant elle, instance souveraine de nos vies?

    Définir les outils physiques, sociaux et symboliques de décentralisation. Intégrer la révolution épistémologique des cinquante dernières années. Le théorème d'incomplétude de Godel: tout système ne peut achever sa cohérence que par symbiose avec un métasystème de référence qui lui tient lieu de contexte, d'environnement, de matrice. - Comprendre la Seconde Loi des Systèmes: les choses, laissées à elle-même, tendent à se rassembler et à se complexifier. Dénouer le paradoxe de l'efficacité, qui est exigé par le bonheur matériel des humains mais va contre leur bonheur spirituel.

    Et finir avec Valéry:

    Si tu comptes des hommes, tu comptes des sacs. Si tu parles a une foule, tu parles à un enfant. Si tu convertis un peuple, tu dresses un chien. Si tu prêches par l'exemple, tu engendres du mouton.

    Mais si tu procèdes un par un et séparément, tu agis dans la différence et tu peux enrichir chacun, et tu t'enrichis toi-même avec certitude. Celui que tu veux convaincre te convaincra quelquefois, et celui que tu veux séduire, te séduira.

    Mais si tu t'appliques à la multitude indistincte, prends garde qu'elle ne te réduise à ne plus penser que ce qu'elle peut subir.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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