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    Dossier: Culture

    Culture générale et politique

    Allan Bloom

    Texte de la conférence prononcée par Allan Bloom, le vendredi 29 avril 1988 à l'occasion du colloque Éducation : le temps des solutions organisé par l'Agora au Centre d'Arts Orford, les 29, 30 avril et 1 er mai 1988.

    C'est un grand plaisir pour moi que d'être ici, à cette rencontre inspirante de l'Agora, en réponse à l'invitation de Jacques Dufresne que j'ai connu pendant mes années passées à Toronto et dont j'admire beaucoup la vitalité et l'enthousiasme.
    Cette rencontre sera pour moi une occasion de réfléchir sur la culture générale. En quoi consiste-t-elle exactement? Qu'est-ce qui la distingue de la simple formation? Ai-je tort de penser que plusieurs d'entre vous pourraient avoir de la difficulté à répondre à cette question? Une difficulté qui ne serait pas seulement technique, une difficulté telle qu'on ne saurait la surmonter en se contentant de chercher dans un dictionnaire une définition permettant de faire la distinction entre la culture générale et les autres types de formation. Il y a dans la notion même de culture générale quelque chose qui nous échappe aujourd'hui, quelque chose qui, en réalité, nous échappe depuis un certain temps mais qui prend désormais les proportions d'une crise. Loin d'être simplement académique, ce quelque chose affecte en profondeur la totalité de nos vies. Nous tenions pour acquis que la formation générale était toujours là derrière nous, liée à la substance même de la tradition, mais nous nous sommes retournés et elle avait disparu.

    Où en est la formation générale?

    Aux États-Unis, avant la seconde guerre mondiale, la distinction entre un collège d'enseignement général et tout autre type d'institution pouvait facilement être faite par la négative. Un collège d'enseignement général était le contraire des écoles professionnelles d'état où l'on formait les ingénieurs, les professeurs ou les experts en agriculture. Il reste des traces de ces écoles professionnelles, sur les registres des joutes de football du dimanche, où l'on apprend que telle école professionnelle a battu telle autre. Ces écoles ont été fondées dans un but clairement pratique, en vue de rendre certaines personnes aptes à remplir certaines fonctions nécessaires et utiles dans la société, mais il allait de soi que leurs diplômés allaient être considérés comme différents de ceux des autres écoles, où l'on était sensé former des personnes cultivées, civilisées. Il arrive toutefois que ces collèges d'état sont maintenant devenus des universités tandis que de leur côté les écoles d'enseignement général, ont, comme l'expliquent leurs dirigeants, « satisfait les besoins divers d'une société diverse ». Aujourd'hui, le président de Harvard - et je ne parle pas dans l'abstrait, je le nomme, il s'appelle Dereck Bok - n'a rien à dire de son institution qui diffère de ce que le président de Texas A & M aurait à dire de la sienne. Ou bien tout le monde reçoit une formation générale, ou bien personne. Voilà la question! Se pourrait-il que l'éducation spécialisée soit la seule à laquelle nous puissions faire correspondre une conception précise et un contenu?

    Une réanimation peut-être possible

    C'est en réfléchissant sur ces questions que je suis devenu par hasard l'auteur d'un best-seller, de ce qu'on est convenu d'appeler un best-seller surprise. (...) De certaines réactions à mon étrange et bref passage sur la scène publique, j'ai tiré quelques leçons au sujet de la formation générale à notre époque. J'ai d'abord découvert que de nombreux Américains ont encore du respect pour l'enseignement supérieur, et pas seulement quand ils le considèrent sous son aspect utilitaire. Ils reconnaissent que la culture est déterminante pour un peuple comme le nôtre, ils se sentent concernés par 1a qualité de la formation donnée par les écoles et les collèges. Peut-être même sont-ils hantés par des doutes au sujet de la qualité de leur propre vie spirituelle et de ce qu'ils peuvent offrir sur ce plan à leurs enfants. Cette situation, qui évolue, autorise quelque espoir quant à une éventuelle discussion sérieuse, et peut-être quant à une réanimation de nos institutions d'enseignement.
    Cependant quand nous abordons la grande question que posent les activistes « que faut-il faire? », le véritable problème de notre enseignement apparaît au grand jour; non seulement il n'y a pas de consensus sur le contenu de la culture générale mais il n'y a même pas de débat sur 1a question.

    Un débat à faire

    Une analogie pourrait nous aider voir plus clair dans cette situation. Représentons-nous une grande église très puissante - en train de traverser une crise de la foi - où il serait impossible de méditer sur des questions comme celles-ci : Qu'est-ce que Dieu? Que savons-nous de lui? Qu'exige-t-il de nous?, mais où l'on trouvera toujours du temps pour discuter de l'état des immeubles, de la façon d'organiser des écoles confessionnelles, de recruter des prêtres ou de prêcher aux fidèles. Toutes ces choses sont importantes, mais elles sont accessoires par rapport au coeur même de la foi. Si ce coeur devait s'atrophier ou disparaître, tout le reste serait un corps mort; peut-être les membres auraient-ils encore quelques spasmes, mais l'âme, la source de vie, aurait disparu. Les fonctionnaires de tous genres - les leveurs de fonds, les préposés aux relations avec les collectivités locales, les directeurs d'écoles - qui tiennent toujours ce coeur pour acquis et auxquels la discussion centrale paraît dénuée de pertinence, mystérieuse, ésotérique - les fonctionnaires dis-je, entendent poursuivre leur travail et n'ont ni la capacité ni le désir de s'engager dans la théologie.
    Le parallèle avec la situation de la culture générale dans ses rapports avec l'ensemble du système d'éducation est bien réel; les réformateurs, les promoteurs de l'excellence réagissent à notre décadence avec une totale indifférence à l'égard du problème central, prétextant qu'ils ont affaire à des millions d'étudiants, qu'ils doivent transmettre certaines formes de savoir utile aux minorités, aux pauvres, aux handicapés. De vaines disputes dans le secteur général de quelques vieilles et coûteuses maisons d'enseignement supérieur, collèges ou universités, qu'est-ce que cela a à voir avec les affaires courantes importantes?

    Dieu et culture générale

    Dans le cadre de mon analogie, je répondrais qu'elles ont tout à voir. C'est là qu'ont lieu les discussions et les disputes, théologiques ou philosophiques, au sujet du sens ou de la finalité de la vie, sans lesquelles la vie consiste à avancer sans but, dans l'ignorance de soi-même, en se concentrant désespérément sur des moyens coupés des fins qui leur donnent un sens. L'analogie avec une église dépasse le stade de l'analogie quand on a compris que l'être et l'essence de Dieu doit être le thème central de la culture générale si cette expression signifie, comme je le soutiens, apprendre à aborder des questions comme celles-ci : comment devrais-je vivre? En quoi consiste la vie tournée vers le bien? L'âme de l'éducation, de toute éducation, est la recherche du bien, la santé en médecine, l'argent dans les affaires, la justice en politique, et, dans la vie en général, le bonheur, le bien dans toute sa compréhension. C'est ce dernier qui est l'objet de la formation générale. Tous sont à la poursuite du bonheur. La Déclaration d'Indépendance affirme que cette quête est l'un de nos droits naturels inaliénables. Et la culture générale est sensée nous permettre de réfléchir à l'objet du bonheur. Ce qui a disparu, c'est la différence entre la recherche brute et la recherche réfléchie du bonheur et c'est là, je le pressens, la cause première du désarroi de notre éducation. Il y a toujours des problèmes en éducation, mais ces problèmes sont maintenant aggravés par une ignorance profonde et volontaire des finalités de l'éducation.

    L'élitisme, un crime?

    Je dis volontaire parce que, de plus en plus, j'observe des signes indiquant que si l'on néglige la formation générale ce n'est pas seulement en raison d'une propension à l'oublier, à la laisser pour compte, mais parce qu'une conscience morale et politique bien précise est en cause. Plusieurs d'entre vous allez comprendre immédiatement ce que je veux dire si vous réfléchissez à votre propre situation. Vous êtes fiers de la formation que vous avez reçue, mais au même moment, pour peu qu'on vous pousse à le faire, vous considérez comme injustes les privilèges que vous avez eus par rapport à d'autres, vous y voyez la trace d'une façon odieuse de vous distinguer, de marquer votre supériorité. Le mot à l'oeuvre ici est le mot élitisme. Il désigne un vice ou un crime et va à l'encontre de nos sentiments démocratiques. Nous sommes ainsi placés dans une situation difficile. Nous réclamons l'excellence, mais nous ne pouvons pas nous accommoder de l'exclusivité qu'implique le mot lui-même. Il s'ensuit une tendance à nous mentir à nous-mêmes, à nier que l'excellence soit vraiment l'excellence ou, sous un autre angle, une tendance à détruire l'excellence ou à la niveler. Dans les deux cas, la supériorité intellectuelle ou ce qui y conduit - est négligée ou attaquée. C'est un problème réel dans une démocratie. Le fait que tous les hommes soient nés égaux signifie-t-il que toutes les pensées et toutes les manières de vivre sont égales? Une telle conception est-elle au contraire une radicalisation ou une perversion de la démocratie? Les deux interprétations sont possibles. Je ne sais pas avec certitude laquelle est la vraie.

    Les grandes questions

    Quoiqu'il en soit, cette question soulève de grandes difficultés pour nous et elle doit faire l'objet d'une étude approfondie. Ce sont précisément les questions de ce genre qui ne peuvent être abordées que dans le cadre d'un programme de formation générale. Nous sommes ramenés à la plus vieille des histoires, celle du procès de Socrate et de son exécution par le peuple de la démocratique Athènes, et à beaucoup d'autres choses. L'étude de cette question est essentielle et excitante en même temps, si nous la mettons en relation avec les problèmes réels que nous sentons dans nos coeurs et que nous voyons dans nos esprits. Mais une certaine honte nuit plus à cette étude que les suspects habituels : le matérialisme et la spécialisation. Ces derniers ne font que susciter nos désirs égoïstes tandis qu'il est d'autres attaques qui nous intimident moralement : elles consistent à insinuer que nous prenons plaisir à jouer avec des questions relatives à Dieu, à la liberté et à l'immortalité (liste kantienne des grandes questions que se pose l'homme), alors que la pauvreté, le racisme et le sexisme sont à l'état endémique. De telles attaques ont sur notre enthousiasme intellectuel le même effet réfrigérant que les accusations d'athéisme avaient jadis.

    Tout est égal donc tout est relatif

    La thèse que je développe dans mon livre, c'est que notre égalitarisme radical nous a conduit à ériger le relativisme culturel en philosophie nationale, si l'on peut s'exprimer ainsi sans ironie. Il y a d'innombrables cultures dans le monde, chacune produit les valeurs qui lui convient, et aucune ne peut se dire supérieure à une autre, ne peut prétendre qu'en elle la nature humaine s'accomplit plus adéquatement que dans les autres. En fait on doit sacrifier l'idée même de nature humaine si l'on veut libérer les hommes des contraintes de la nature. « Qui êtes-vous pour juger? » « Qui va trancher? » « À chacun sa manière de vivre! », etc. Tels sont les slogans populaires de cette philosophie. J'ai aussi soutenu que la dite philosophie n'est pas le résultat d'une réflexion philosophique, de l'étude, mais constitue une prise de position morale ou politique adoptée pour promouvoir l'égalité. Le relativisme est l'épicentre de l'ouragan qui frappe notre éducation, non pas pour l'évidente raison qu'il semble impliquer qu'il n'y pas de moralité, que tout est permis, mais parce qu'il étouffe la plus puissante des raisons de se cultiver : le désir naïf de découvrir ce qui est bon pour vivre bien.
    La recherche du bonheur est toujours, je le répète, la chose la plus importante, et si notre éducation ne nous éclaire pas dans cette recherche, si s'estompe le lien entre notre passion la plus profonde et notre vie intellectuelle, l'éducation cesse d'être essentielle pour nous. Lorsque l'histoire nous dit que toutes les croyances sont tributaires de l'époque où elles sont apparues, la sociologie, qu'on ne peut pas tirer des valeurs des faits, l'anthropologie, que les valeurs ne sont rien d'autre que les produits des cultures, lorsque la philosophie est réduite à une simple méthode, qui ne nous donne même pas l'espoir de trouver la vérité, alors nous désespérons de l'éducation avant même de nous y engager. Cela ne veut pas dire que nous désespérons de la vie, cela veut dire que nous ne nous attendons pas à en apprendre beaucoup à son sujet au collège, que notre vie intérieure profonde est vécue ailleurs que sur le campus où l'on se trouve. Le relativisme est mortel pour l'enseignement supérieur.

    Relativisme du relativisme

    Ce qu'il y a de nouveau dans notre relativisme c'est, je l'ai dit, qu'il est pour nous un dogme moral. Le relativisme en lui-même est une très vieille école de pensée, une parmi d'autres, ayant toujours fait partie du grand débat sur la manière d'être des choses et sur la nature de la vérité. Il n'a jamais été associé à l'hédonisme par un rapport nécessaire; personne n'a même jamais cru qu'une collectivité puisse survivre avec une philosophie publique relativiste. Les anciens relativistes n'étaient pas démocrates, ils vivaient plutôt à l'écart, gardant pour eux les opinions selon lesquelles les lois et croyances de la société étaient sans fondement. Le relativisme comporte un fardeau d'incroyance que peu d'hommes peuvent supporter s'ils sont vraiment conscients de son poids. Notre relativisme repose en équilibre instable sur la conviction que la démocratie est bonne -et qu'elle gagnera la partie sans avoir à être soutenue par la nature ou la raison. Le premier de ses effets n'est pas de nous faire croire en rien, mais plutôt de nous faire croire en n'importe quoi, de nous mettre à l'aise dans cette vie non réfléchie dont Socrate disait qu'elle était invivable. En d'autres termes, elle rend la culture générale superflue et même impossible. Notre relativisme est compatible avec le moralisme et fanatisme extrêmes. Il peut même les encourager.

    Nihilisme à l'américaine

    Mon analyse de ce phénomène, que j'appelle le nihilisme débonnaire ou le nihilisme à l'américaine, a suscité de nombreuses réactions, la plupart du même genre : « Bloom déteste le relativisme. Il est pour les valeurs absolues ». Plusieurs ont trouvé cela merveilleux et ont commencé à utiliser ma pensée comme argument en faveur du renouveau moral. « Faites entrer les valeurs à l'école! » D'autres ont craint que les valeurs ne soient dangereuses, qu'elles ne constituent une menace pour notre tolérance et notre liberté. Tout le monde a admis d'une manière ou d'une autre que les valeurs avaient été négligées et que nous devions faire quelque chose à ce sujet. « Les valeurs contre le pragmatisme! » telle semble être la façon dont la question est formulée, les valeurs remportant bien entendu la victoire. Même le président Bock s'est senti obligé d'ajouter les valeurs au menu de sa cafétéria, claironnant qu'il était rassuré par les milliers de cours d'éthique surgissant à travers le pays, sans toutefois préciser en aucune manière ce que pourrait bien être leur contenu. J'ai l'impression que le discours sur les valeurs est aussi vide que le relativisme qu'il est sensé contrer; à moins qu'il ne fasse partie de ce relativisme. Comment prendre au sérieux le consensus sur l'importance des valeurs? Il est trop facile, trop vaste, il couvre la totalité du spectre idéologique; il est aussi trop dénué de contenu; chaque personne, chaque groupe ou institution met sous le couvert de ce mot vague tout programme, tout projet auxquels il peut servir de prétexte. Nous sommes entrés soudainement dans l'âge des valeurs.

    Valeur : un mot créé récemment

    Dans toutes ces discussions, on semble oublier de noter que le mot valeur est la cible centrale de ma critique, que je ne l'emploie jamais si ce n'est pour expliquer pourquoi on ne devrait pas l'employer. Le mot valeur au sens actuel a été forgé récemment et s'inscrit dans le relativisme moderne. En termes simples, le relativisme moderne est un relativisme portant sur les valeurs : les valeurs sont les produits ou plutôt les créations des cultures et n'ont aucun statut au-delà de ces cultures. Elles ne sont pas. Elles ne sont pas naturelles. Elles ne peuvent pas être vraies ou fausses. Avoir certaines valeurs ou ne pas les avoir est un acte de la volonté et rien de plus. Utiliser le langage des valeurs c'est dire tout cela. Nous le disons, mais nous ne savons pas que nous le disons. Telle est ma critique. Nous sommes intellectuellement démunis face à cette question, et ce devrait être le but de la formation générale que de nous préparer à l'aborder. Il n'y a pas un mot dans mon livre sur les absolus; c'est un vocabulaire que j'ai délibérément proscrit.
    Ma thèse, c'est que nous utilisons ce langage sans avoir conscience du fait qu'il est nouveau et problématique et qu'il existe d'autres solutions que nous devrions connaître. Nous vivons un moment de l'histoire où le vocabulaire du bien et du mal a été remplacé par celui des valeurs. On vous dira qu'il ne s'agit là que d'une question de terminologie, d'une querelle de mots entre intellectuels. Gardez-vous bien de le croire! Dans la sphère morale, ces mots sont l'équivalent des mots gravité et relativité en physique. Seul un préjugé anti-rationnel ou anti-intellectuel peut expliquer l'opinion selon laquelle la pensée ne peut pas changer le monde. Je vous invite à considérer que nous sommes dans une large mesure des produits de la pensée et que, à moins que nous ne pensions nous-mêmes, nous serons les victimes des pensées des autres. Aujourd'hui la première chose que nous faisons quand nous entendons dire que les valeurs sont importantes, c'est de nous demander comment nous pourrons les transmettre à tous les étudiants de première année collégiale, aux défavorisés, aux handicapés, tout en veillant à ce qu'elles ne soient pas infectées de préjugés sexistes ou culturels. Je vous propose une chose plus modeste, mais plus logique et plus primordiale: que nous méditions sur ce que sont les valeurs.

    Connaissance du bien et du mal

    Aussi bien du côté de la gauche que du côté de la droite, on considère comme parole d'évangile la thèse selon laquelle la raison n'est apte ni à connaître le bien et le mal, ni à trouver son accomplissement dans cette connaissance. De cela il découle que ce n'est pas de réflexion dont nous avons besoin mais de formation du caractère et d'autres choses du genre. Quelle différence la raison peut-elle faire? Et. cette conception de la raison aide à comprendre pourquoi la culture générale a connu des temps si durs, car, encore une fois, la culture générale consiste à apprendre à penser le bien et le mal. Tout être qui applique sa pensée à de telles choses est un homme ou une femme théorique (note du traducteur. au sens premier de ce mot qui, en grec, signifie à la fois penser et contempler). L'idée fondamentale de la vie théorique est qu'une telle pensée est elle-même une des plus hautes vertus. C'est de la vie théorique dont je fais l'éloge, non des absolus, et cela, mes supporteurs aussi bien que mes détracteurs ont souvent de la difficulté à le saisir. Socrate est l'illustration la plus vivante de la vie théorique. Nietzsche l'a attaqué en profondeur dans sa personne et dans sa vie. Cette attaque était au centre de la philosophie de Nietzsche, qui fut à l'origine du relativisme des valeurs. Vous voyez ainsi comment les pièces se rassemblent; cette histoire est passionnante pour peu qu'on se donne la peine de l'étudier. Le besoin que nous avons de croire - sans pourtant y parvenir - qui est une caractéristique de notre époque, devrait nous orienter vers la vie théorique et pourtant ne nous y oriente pas. Nos collèges et universités avaient pour mission de nous aider à opérer ce changement d'orientation, mais ils ne le font plus guère. Une certaine tendance de la démocratie renforce fortuitement les analyses de Nietzsche de façon à présenter la vie théorique sous un mauvais jour. Elle a un arrière-goût d'élitisme dans une société égalitaire, d'inutilité dans une société utilitariste. Elle n'est pourtant ni élitiste, ni inutile.

    Le point de vue de Tocqueville

    Alexis de Tocqueville qui est l'auteur d'un de mes livres favoris, un livre qui m'a conduit à la connaissance de moi-même après m'avoir irrité, La démocratie en Amérique, pose le problème de cette façon : « On rencontre chez une foule d'hommes un goût égoïste, mercantile et industriel pour les découvertes de l'esprit qu'il ne faut pas confondre avec la passion désintéressée qui s'allume dans le coeur d'un petit nombre; il y a un désir d'utiliser les connaissances et un pur désir de connaître ». Je ne doute point qu'il ne naisse, de loin en loin, chez quelques-uns, un amour ardent et inépuisable de la vérité, qui se nourrit de lui-même et jouit incessamment sans pouvoir jamais se satisfaire. C'est cet amour ardent, orgueilleux et désintéressé du vrai, qui conduit les hommes jusqu'aux joies abstraites de la vérité pour y puiser les idées mères.
    Si Pascal n'eût envisagé que quelque grand profit, ou si même il n'eût été mû que par le seul désir de la gloire, je ne saurais croire qu'il eût jamais pu rassembler, comme il l'a fait, toutes les puissances de son intelligence pour mieux découvrir les secrets les plus cachés du Créateur.
    Quand je le vois arracher, en quelque façon, son âme du milieu des soins de la vie, afin de l'attacher tout entière à cette recherche, et, brisant prématurément les liens qui la retiennent au corps, mourir de vieillesse avant quarante ans, je m'arrête interdit, et je comprends que ce n'est point une cause ordinaire qui peut produire de si extraordinaires efforts. L'avenir nous dira si ces passions, si rares et si fécondes, naissent et croissent aussi facilement au coeur des sociétés démocratiques qu'au sein des aristocraties. Je dois avouer que j'ai peine à le croire.

    Démocratie et intelligence

    Tocqueville aimait les États-Unis et bien qu'il fût aristocrate de naissance, il croyait en la justice de la démocratie. Il écrivit son livre pour montrer aux Européens sceptiques de son temps les bienfaits d'une démocratie bien ordonnée. Mais il savait aussi que tout régime a fatalement des inclinations qui peuvent détruire ou mutiler ses adeptes. La démocratie serait-elle compatible avec le plein développement des capacités intellectuelles de l'être humain? Il avait l'espoir que la liberté et l'égalité de l'homme pourraient être combinées avec le complet développement de sa puissance intellectuelle. Pascal, que nous devrions tous connaître, préconisait l'existence de quelques bons collèges : fidèles à eux-mêmes et respectés par la société.
    Du reste, Tocqueville est d'avis que ces collèges devraient enseigner les auteurs grecs et latins classiques, non pas parce qu'il pense qu'ils sont parfaits ou uniques mais parce qu'ils nous rappellent ce que les peuples démocratiques sont le plus enclins à oublier : leurs conceptions héroïques, leur grandeur et leur aptitude à décrire des êtres humains pénétrés du sens de leur liberté personnelle. Dans mon livre, j'ai adopté en partie cette thèse et c'est ce plaidoyer en faveur des textes classiques qui a déclenché les premières critiques franchement hostiles non pas, comme on pourrait le croire, de la part d'illettrés, de spécialistes ou d'hommes d'affaires mais d'un jeune professeur de littérature de la Ivy League (aux États-Unis, ce mot désigne le club des institutions d'élite) dans un article paru dans une revue intellectuelle tout à fait dans le vent.

    Les livres ennemis

    Cette critique n'est pas la seule. D'autres ont émané de sources semblables. C'est une chose qui peut surprendre ceux d'entre vous qui ne sont pas familiers avec les us et coutumes du monde intellectuel. Je n'en suis pas étonné pour ma part, ce qui m'étonne par contre, c'est la rapidité avec laquelle cette position partisane particulière s'est répandue, a pris une importance démesurée dans les universités et collèges, menaçant les programmes d'arts libéraux. Leur thèse est la suivante : sans doute les livres sont importants mais en tant qu'ennemis à abattre. Les livres que nous lisons sont tous écrits par des mâles occidentaux blancs (ainsi désigne-t-on l'ennemi à abattre) et sont des instruments de domination des femmes, des gens de couleur; ils représentent le pouvoir dominant du colonialisme et de l'impérialisme. Il faut les démonter pour en révéler les secrètes volontés de puissance de leurs auteurs. Les grands livres sont des canons (au sens de Droit Canon) engendrant des prêtres comme moi, lesquels sont les vrais dépositaires de l'antique structure du pouvoir qu'ils enseignent au moyen des textes sacrés. Le nouveau slogan fournit aux égalitaristes et aux féministes radicales l'argument moral fondamental pour se débarrasser des cours d'arts libéraux et les remplacer par les exercices de croissance personnelle maintenant à la mode et de préférence dans une perspective exotique.

    Une attaque contre la raison

    Une fois passé dans les moeurs, cela s'appelle diversité et ouverture, des slogans qui nous font oublier notre humanité commune et constituent une attaque sans précédent contre la raison. Au coeur même de la pensée contemporaine se cache un doute sur la pensée; le relativisme populaire a comme fondement intellectuel l'idée que la volonté est plus importante que la connaissance, la création personnelle plus importante que l'étude de la nature. Ce même critique dont je parlais m'accuse d'agir comme si les idées étaient indépendantes, comme si nous n'avions pas appris qu'elles ont leur source dans les contextes historiques et culturels et dans les conditions économiques et psychologiques. Je n'expliquerai ni n'interpréterai cette accusation, je désire simplement attirer votre attention sur la panoplie imposante d'armes déployée pour détourner les étudiants du contact innocent et direct avec les livres, des armes sophistiquées qui les persuadent qu'il est ou bien impossible ou bien indésirable de rencontrer les grands sur leur propre terrain. De telles critiques ont pour effet, et en partie pour intention, de nous faire vivre entièrement à notre époque et accepter comme incontestables ses idées et ses orientations.
    Mais reprenons courage. Pour simplifier la difficile relation entre les livres et la vie, souvenons-nous de ce que représentaient Locke et Hume pour les Pères de notre république. Relisons les Federalist Papers et redécouvrons le niveau de pensée requis pour établir ce régime politique. Partant de là, on peut, si on le désire, établir la liste des lectures dont a besoin toute personne qui veut faire une vraie révolution. Et oublions pour le moment le structuralisme, le constructivisme, l'herméneutique -ou toute autre catégorie. Les étudiants les découvriront bien tout seuls s'ils en ont réellement besoin. Mais j'espère qu'ils arrêteront plutôt leur esprit sur Machiavel, qui travaillait autant que n'importe qui à changer le cours des choses, mais distrayait également quelques heures d'une journée laborieuse pour revêtir d'élégants vêtements et aller faire sa cour aux Anciens et converser avec eux.

    Apologie de Socrate

    C'est dans les Mémorables de Xénophon (qui sont la chronique des discours et des actions de Socrate) que l'on trouve le meilleur argument en faveur de la lecture des grands livres. Xénophon nous apprend ce que Socrate répondit à Antiphon le Sophiste qui cherchait à détourner de Socrate ses compagnons et ses disciples, sous prétexte que sa vie n'était pas heureuse en raison principalement de sa très grande pauvreté. Il faisait allusion à cette vie que nous connaissons si bien grâce à l'Apologie de Socrate par Platon, cette vie passée en d'interminables conversations sur la vertu par quelqu'un qui se disait ignorant, jouissait de la conversation et de la recherche de la connaissance du bien, était soupçonné d'impiété et mis en accusation par les poètes et les hommes politiques; en résumé, la vie du fondateur des arts libéraux. Socrate donc répondit : « Antiphon, alors qu'un autre homme tire son plaisir d'un bon cheval, d'un chien ou d'un oiseau, moi j'en tire un plus grand de mes bons amis. Et si je sais quelque
    chose de bien, je le leur enseigne et je les présente à d'autres amis qui leur seront utiles tout en respectant la vertu. Et en compagnie de mes amis j'explore le trésor de la sagesse des Anciens qu'on trouve dans les livres qu'ils nous ont laissés, et nous le scrutons. Si nous voyons quelque chose de bon, nous nous en emparons et le considérons comme un grand profit, si nous sommes capables de prouver son utilité les uns pour les autres ». Commentaire de Xénophon :

    « En entendant cela, je tins Socrate pour un homme très heureux...»

    Retrouver la naïveté!

    Quelle naïveté! Mais je tiens ce commentaire pour l'une des plus révélatrices et pourtant des plus profondes descriptions de Socrate et il me semble que ce qu'une éducation libérale pourrait faire de mieux à notre époque serait de nous aider à retrouver une telle naïveté. J'insiste sur le mot retrouver car le monde dans lequel nous vivons est caractérisé par une telle sophistication que personne ne peut plus être naïf. Dans le simple témoignage que je viens de vous lire sur Socrate, il y a plusieurs mots très forts : le bien, le plaisir, l'ami, le profit et les livres, lesquels semblent se rassembler spontanément autour de Socrate et de son art de vivre. Même un enfant sait que, d'une manière ou d'une autre, les quatre premiers mots sont l'objet du désir de tous les êtres humains. Les jeunes cherchent à savoir ce que sont ces réalités et à les posséder. Mais les universités se gardent bien de dire que ces préoccupations primordiales devraient être celles de l'éducation ou même qu'elles seraient en mesure de fournir les livres pour répondre aux besoins des étudiants, comme le fit Socrate. Si nous n'essayons pas, en premier lieu, d'établir une relation entre ces livres et les questions primordiales que nous nous posons tous et, en second lieu, d'utiliser ces livres pour une recherche rationnelle, il ne faut pas croire que ces questions disparaîtront pour autant; nous serons simplement réduits à trouver une réponse dans tout ce qui se trouve à notre portée, les dogmatismes les plus vulgaires fabriqués par les charlatans de la culture pour le compte des mass médias. Cette absence de pensée, cette opposition barbare entre la passion et la raison, le sentiment qu'on n'a rien à apprendre ou qu'il n'y a rien qu'on puisse apprendre au collège sur les choses qui nous touchent le plus -et ici j'introduis la politique dans le débat - est la pire menace pour notre liberté. Une tyrannie nue provoque la rébellion de l'âme; l'absence de choix, de modèles riches et variés rendant possible une action humaine, finit par épuiser l'âme et par ne lui laisser d'autre solution que l'adoption d'un des conformismes disponibles sur le marché.

    Silence des universités

    Mais pourquoi les universités ont-elles si peu à dire sur ce qu'elles ont à offrir à leurs étudiants de premier cycle? Ce sont pourtant des institutions riches et puissantes qui ont une influence déterminante sur les années les plus importantes des jeunes qui sont l'élite. On entend parler de leurs campus, de leurs bibliothèques, des cours offerts et de la façon dont ils peuvent être combinés, mais on ne sait rien de substantiel sur ce qu'ils essaient de faire, sur ce que sera le produit final, sur ce qu'un être humain devrait savoir en tant qu'être humain. On peut bien sûr traiter ces questions de telle manière qu'on ne voit là aucun problème et même plutôt, un avantage - le signe d'une société libre où les gens peuvent se développer librement conformément à leurs propres lumières ou obscurités. De cette façon on peut échapper à ses responsabilités sous couleur de morale démocratique.
    Cette échappatoire met à jour la source la plus profonde de l'incapacité des universités à définir leurs finalités. Le problème, ce n'est pas tant que les universités, ou les gens qui y sont rattachés, sont trop spécialisés ou trop envahis par les questions d'argent, ou encore trop occupés à répondre aux besoins et aux désirs du moment, bien que tout cela soit vrai. C'est qu'elles souffrent toutes de la radicalisation du principe d'égalité sur lequel elles ont été fondées. Cette forme radicale d'égalité leur fait en définitive défendre l'idée que toutes les opinions, qu'elles soient ou non soumises à l'analyse, s'équivalent. De telle sorte que l'étude des opinions est terminée avant d'avoir même commencé. C'est une façon d'agir propre à l'homme démocratique que Socrate a très bien décrite dans la République de Platon. En d'autres termes, il n'y a pas de grands livres; il n'y a que des livres.

    Les grands livres

    Toute l'entreprise d'éducation supérieure repose sur le postulat qu'il y a de grands livres, et par suite, sur notre aptitude à rendre compte à long terme des raisons qui font qu'un livre est grand ou qu'un livre est ordinaire. Celui qui peut relever ce défi est déjà sage et son éducation a été réussie. Celui qui est convaincu que personne ne peut relever ce défi a appris par là même qu'il a perdu son temps à l'école. Celui qui croit avoir fait des progrès en direction de ce but est dans le clair-obscur socratique; il a besoin d'amis et de livres pour l'aider dans sa découverte du bien. Celui-là a appris que l'éducation est utile et sait ce qu'il lui reste à faire : garder ses amis, ses livres et continuer le dialogue quand il aura quitté le monde enchanté du collège, lequel, s'il est bien compris, n'est rien d'autre qu'un beau rêve permettant à un étudiant de s'imaginer qu'il pourra pendant toute sa vie se consacrer à une activité si agréable et si gratifiante.
    Ceux qui sont dans cette situation sont en mesure de tirer quelques conclusions politiques dérivant immédiatement du besoin impérieux d'une éducation continue : on doit bénir le régime politique qui permet la recherche et l'examen de soi-même et reconnaître que bien peu de régimes le font ou l'ont fait; et on doit pardonner à ce régime de permettre toutes sortes de pratiques vulgaires; ces pratiques sont répugnantes à première vue certes, mais comment les extirper - pour permettre à la nation de se réorienter vers de nouvelles finalités - sans extirper du même coup le doute et le scepticisme socratiques, sous prétexte que le doute socratique exige la remise en question des engagements les plus hauts que la nation exige. On doit reconnaître que la démocratie athénienne était là où Socrate florissait, mais on doit également reconnaître que c'est le peuple de cette même démocratie qui l'a mis à mort. Quand on sait que la vie philosophique est une vie tournée vers le bien on sait aussi au sujet de la politique, au sujet de la bonne et de la mauvaise politique, beaucoup de choses qu'on ne saurait pas autrement.

    Une démocratie vulnérable

    On admirera cette démocratie, particulièrement parce que c'est une forme de démocratie améliorée ayant pour but de protéger Socrate en remplaçant la simple tolérance par le droit et en mettant en place les mécanismes requis pour assurer ce droit. Mais on se montrera aussi plein de sollicitude pour la démocratie parce qu'elle est vulnérable, comme le sont tous les régimes, et parce qu'elle a ses penchants et ses imperfections comme tous les régimes. La menace dont je parle ici spécifiquement est la tendance de la démocratie à substituer à sa glorieuse liberté des dogmes sur l'égalité ayant pour effet de limiter la liberté, plus particulièrement la liberté de pensée. L'exemple de Socrate prouve que, pour être philosophe, vous n'avez pas à être riche, noble ou beau, ni à être né dans un pays déterminé. Chacun peut devenir Socrate. L'erreur fatale est de penser que chacun est Socrate. Et quand une telle croyance acquiert la force d'un postulat moral, ou d'un impératif catégorique, nous n'avons pas la force intérieure requise pour nous y opposer. Ne vous y trompez pas, c'est là une tendance puissante de la démocratie que les grands livres, dans leur essence même, ont pour mission de contrer, même si plusieurs de ceux qui fréquentent ces grands livres n'en viennent pas à cette conclusion.

    Le bonheur de Socrate

    Pour développer un peu ma pensée, je vous invite à faire une légère entorse à l'interprétation textuelle du passage sur Xénophon, chose inhabituelle dans le cadre d'une conférence publique, mais appropriée à une rencontre comme celle-ci. Socrate nous dit que d'autres hommes tirent leur plaisir d'un bon cheval, d'un bon chien, ou d'un bon oiseau, mais que, pour sa part, c'est de ses bons amis qu'il tire son plaisir. En dépit de l'envahissement du relativisme, nous avons tous le sens de ce qui est agréable et nous pensons qu'il s'agit là d'une chose qui, d'une quelconque manière, est bonne. Mais Socrate fait quelque chose de plus, que d'une manière générale nous ne faisons pas : il établit un lien entre son plaisir et le bien. Quand c'est un cheval ou un chien qu'on aime, on ne proclame pas qu'il s'agit là d'une bonne chose. Le plaisir vient alors de la bonté du cheval; c'est pourquoi il faut partir du bien pour comprendre l'agréable. Le plaisir subjectif et arbitraire n'est pas la norme. Socrate nous donne à entendre qu'une vie tournée vers le bien doit être agréable pour être heureuse, mais qu'elle n'est agréable que parce qu'elle est bonne. Qu'est-ce qui fait qu'un cheval ou un chien est bon? C'est une question à laquelle il faut s'arrêter. Tel cheval est-il bon parce qu'il transporte l'homme, parce qu'il porte ses fardeaux ou parce qu'il est le meilleur représentant de son espèce? Tel chien est-il bon parce qu'il garde les troupeaux de son maître ou parce qu'il est le meilleur de sa catégorie à l'exposition canine de Westminster? Cette ambiguïté du bien eu égard aux chevaux et aux chiens montre deux choses : que nous devons réfléchir sur le bien et que nous en savons beaucoup à son sujet. C'est là un point de départ naïf, un point de départ interdit à la plupart de nos contemporains en raison d'un préjugé, déguisé en intuition scientifique, selon lequel le bien et le mal sont des valeurs, qu'ils sont par suite subjectifs et hors du champ de la science. Socrate s'en va racontant qu'il a plus de plaisir que ces autres hommes parce qu'il se réjouit de ses bons amis, donnant à entendre que de bons amis sont intrinsèquement meilleurs pour lui que de bons chiens, une affirmation qui, n'étant ni évidente par elle-même ni intrinsèquement absurde, est discutable et a été manifestement le thème de beaucoup de dialogues socratiques. Souvenez-vous de l'affirmation qui sous-tend implicitement tout cela : Socrate veut vivre de la façon la plus agréable. Pour ce faire, il devait découvrir le bien; il y parvint et, si l'on en croit Xénophon, il en fut heureux.

    Au-delà de l'obscurité

    Se pose ensuite le problème des bons amis, toujours par analogie avec les chevaux et les chiens : sont-ils bons parce qu'ils sont utiles à Socrate ou parce qu'ils sont de bons représentants de l'espèce humaine? Le centre de la vie de Socrate est l'amitié; bien que nous faisions tous le plus grand cas de l'amitié, cette dernière n'est pas un thème qui nous est familier à nous, modernes. II est difficile de trouver une discussion sur cette question qui soit à la fois profonde et récente. Mais nous avons enfin ici des indices de ce que sont de vrais amis, loin de ces caricatures de l'amitié basées sur le plaisir et l'utilité qui ne sont pas durables et tendent à constituer la plus grande partie de ce qu'on appelle ordinairement l'amitié. L'ami est l'homme avec qui Socrate peut parler d'un intérêt commun pour le bien, chose qui n'est possible qu'avec un être humain. C'est là un véritable terrain commun. Un goût et un intérêt partagés. L'amitié - nous arrivons au coeur de ce qui nous préoccupe - suppose aussi la conscience que cet intérêt partagé, et ce qui l'alimente, provient de livres écrits par de vieux sages. On ne peut mieux cerner l'objet de la culture générale des amoureux du bien qui deviennent amis parce qu'ils réfléchissent sur ce même bien avec l'aide des vieux livres sages. Soudainement et simplement 1a possibilité de l'amitié et son contenu nous deviennent clairs. Des amis passent leur vie ensemble faisant de la vie qu'ils aimeraient mener, au moment même où ils la mènent, le sujet de leurs lectures et de leurs conversations.
    Ce salut que l'on peut trouver dans les livres, le penseur et leader noir W.E.B. DuBois en a donné une très belle évocation :
    « Je suis assis avec Shakespeare et il ne sourcille pas. Par delà les frontières, je marche bras-dessus bras-dessous avec Balzac et Dumas, là où des hommes souriants et des femmes consentantes avancent avec grâce dans des salles dorées. Des cavernes de la nuit, oscillant entre la terre bien découplée et les circonvolutions des étoiles, j'appelle Aristote, Marc-Aurèle et tout autre dont je souhaite la présence, et ils viennent de bonne grâce, sans mépris ni condescendance. Ainsi, marié à la vérité, j'habite par delà ce qui la voile ».
    DuBois voyait la source de notre commune humanité dans la culture et l'exercice de la raison, par delà notre nature qui nous pousse vers une culture multiforme et destructrice. Aujourd'hui la raison est menacée; si vous avez quelque conscience du caractère précieux de la libération en éducation, vous serez à la fois inspiré par elle et vous veillerez sur elle.
    La culture générale, voyez-vous, est une affaire sérieuse certes, mais amusante aussi. Peut-être est-ce la définition la plus proche d'une vie tournée vers le bien : une incroyable combinaison de gravité et de légèreté

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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