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    Dossier: Corporation

    Suppression des corporations et déracinement

    Simone Weil
    Une autre espèce de déracinement encore doit être étudiée pour une connaissance sommaire de notre principale maladie. C'est le déracinement qu'on pourrait nommer géographique, c'est-à-dire par rapport aux collectivités qui correspondent à des territoires. Le sens même de ces collectivités a presque disparu, excepté pour une seule, pour la nation. Mais il y en a, il y en a eu beaucoup d'autres. Certaines plus petites, toutes petites parfois : ville ou ensemble de villages, province, région certaines englobant plusieurs nations ; certaines englobant plusieurs morceaux de nations.

    La nation seule s'est substituée à tout cela. La nation, c'est-à-dire l'État ; car on ne peut pas trouver d'autre définition au mot nation que l'ensemble des territoires reconnaissant l'autorité d'un même État. On peut dire qu'à notre époque l'argent et l'État avaient remplacé tous les autres attachements.

    La nation seule, depuis déjà longtemps, joue le rôle qui constitue par excellence la mission de la collectivité à l'égard de l'être humain, à savoir assurer à travers le présent une liaison entre le passé et l'avenir. En ce sens, on peut dire que c'est la seule collectivité qui existe dans l'univers actuel. La famille n'existe pas. Ce qu'on appelle aujourd'hui de ce nom, c'est un groupe minuscule d'êtres humains autour de chacun ; père et mère, mari ou femme, enfants ; frères et sœurs déjà un peu loin. Ces derniers temps, au milieu de la détresse générale, ce petit groupe est devenu une force d'attraction presque irrésistible, au point de faire oublier parfois toute espèce de devoir ; mais c'est que là seulement se trouvait un peu de chaleur vivante, parmi le froid glacé qui s’était abattu tout d'un coup. C'était une réaction presque animale.

    Mais personne aujourd'hui ne pense à ceux de ses aïeux qui sont morts cinquante ans, ou fût-ce vingt ou dix ans, avant sa naissance, ni à ceux de ses descendants qui naîtront cinquante ans, ou fût-ce vingt ou dix ans après sa mort. Par suite, du point de vue de la collectivité et de sa fonction propre, la famille ne compte pas.

    La profession, de ce point de vue, ne compte pas non plus. La corporation était un lien entre les morts, les vivants et les hommes non encore nés, dans le cadre d'un certain travail. Il n'y a rien aujourd'hui qui soit si peu que ce soit orienté vers une telle fonction. Le syndicalisme français vers 1900 a peut-être eu quelques velléités en ce sens, vite effacées.


    (…)


    Enfin l'État a également supprimé tous les liens qui pouvaient, en dehors de la vie publique, donner une orientation à la fidélité. Autant la Révolution française, en supprimant les corporations, a favorisé le progrès technique, autant moralement elle a fait de mal, ou du moins elle a consacré, achevé, un mal déjà partiellement accompli. On ne saurait trop répéter qu'aujourd’hui, quand on emploie ce mot, dans quelque milieu que ce soit, ce dont il s'agit n'a rien de commun avec les corporations.

    Une fois les corporations disparues, le travail est devenu, dans la vie individuelle des hommes, un moyen ayant pour fin correspondante l'argent. Il y a quelque part, dans les textes constitutifs de la Société des Nations, une phrase affirmant que le travail désormais ne serait plus une marchandise. C'était une plaisanterie du dernier mauvais goût. Nous vivons dans un siècle où quantité de braves gens, qui pensent être très loin de ce que Lévy-Bruhl nommait la mentalité pré-logique, ont cru à l'efficacité magique de la parole bien plus qu'aucun sauvage du fond de l'Australie. Quand on retire de la circulation commerciale un produit indispensable, on prévoit pour lui un autre mode de distribution. Rien de tel n'a été prévu pour le travail qui, bien entendu, est demeuré une marchandise.

    Dès lors la conscience professionnelle est simplement une modalité de la probité commerciale. Dans une société fondée sur les échanges, le plus grand poids de réprobation sociale tombe sur le vol et l'escroquerie, et notamment sur l'escroquerie du marchand qui vend de la marchandise avariée en garantissant qu'elle est bonne. De même, quand on vend son travail, la probité exige que l'on fournisse une marchandise d'une qualité qui réponde au prix. Mais la probité n'est pas la fidélité. Une très grande distance sépare ces deux vertus.

    Il y a un fort élément de fidélité dans la camaraderie ouvrière qui a été longtemps le mobile dominant de la vie syndicale. Mais plusieurs obstacles ont empêché cette fidélité de constituer un support solide de la vie morale. D'un côté, le mercantilisme de la vie sociale s'est étendu aussi au mouvement ouvrier, en mettant les questions de sous au premier plan ; or plus les soucis d'argent dominent, plus l'esprit de fidélité disparaît. D'autre part, dans la mesure où le mouvement ouvrier est révolutionnaire, il échappe à cet inconvénient, mais contracte les faiblesses inhérentes à toute rébellion.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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