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    Dossier: Cornélie

    La vie des Gracques - 2e partie

    Plutarque
    - XXIX. Comment il est engagé à marcher sur les traces de Tibérius. - XXX. Il engage les villes de Sardaigne à fournir des vêtements aux soldats romains. - XXXI. Il revient à Rome, et se justifie de l'accusation que son retour lui avait fait intenter. – XXXII. Il est nommé tribun. - XXXIII. Premières lois proposées par Caïus.- XXXIV. Plusieurs autres lois qu'il propose. - XXXV. Propositions sages et utiles faites par Caïus au sénat. - XXXVI. Comment il fait construire de grands chemins. - XXXVII. Il est nommé tribun pour la seconde fois. - XXXVIII. Le sénat suscite Livius Drusus pour détruire, par des concessions excessives faites au peuple, le crédit de Caïus. - XXXIX. Réflexions sur cette conduite du sénat. - XL. Caïus nommé commissaire pour le rétablissement de Carthage. Mort de Scipion. - XLI. Présages funestes. Caïus retourne à Rome. – XLII. II échoue dans la demande d'un troisième tribunat .- XLIII. Un licteur du consul Opimius est tué par des gens du parti de Caïus. - XLIV. Indignation du peuple sur l'intérêt que le sénat prend à cette mort. - XLV. Le peuple fait la garde pendant la nuit à la maison de Caïus. - XLVI. La femme de Caïus le conjure de ne pas aller à la place publique. - XLVII. Mort de Fulvius. - XLVIII. Mort de Caïus. - XLIX. Leurs corps sont jetés dans le Tibre. - L. Opimius meurt, convaincu de s'être vendu à Jugurtha. - LI. Honneurs rendus par le peuple à la mémoire des Gracques.
    M. Dacier ne donne que l'époque des lois de Caïus Gracchus, qu'il fixe à l'an du monde 3827, la 2e année de la 164e olympiade, l'an de Rome 636, 121 ans avant 7.-C.
    Les éditeurs d’Amyot renferment l'espace de leur vie depuis l'an 591, jusqu'à l'an 633 de Rome, avant J.- C. 121.
    XXIX. II défendit dans les tribunaux un de ses amis, nommé Vettius; et le peuple fut si ravi de l'entendre, que les transports de sa joie tenaient de l'enthousiasme et de la fureur. Il est vrai que, dans cette occasion, les autres orateurs ne parurent que des enfants auprès de Caïus. Ce début inspira de la crainte aux riches , qui se concertèrent entre eux pour l'empêcher de parvenir au tribunat. Il arriva qu'il fut nommé par le sort pour aller en Sardaigne en qualité de questeur avec le consul Oreste. Cette commission fit plaisir à ses ennemis, et ne déplut pas à Caïus. Né avec des talents pour la guerre, également exercé au métier des armes et à l'éloquence, n'envisageant d'ailleurs qu'avec horreur l'administration des affaires et la tribune, il fut charmé d'avoir dans ce voyage un moyen de résister au désir du peuple et de ses amis, qui l'appelaient au gouvernement. C'est une opinion presque générale, qu'il était plus ardent démagogue que son frère, et qu'il recherchait, avec plus d'ambition que lui, la faveur populaire. Mais cette opinion n’est pas fondée; et il paraît que ce fut par nécessité plutôt que par choix qu'il se jeta dans l'administration. Cicéron lui-même raconte que, pendant qu'il fuyait toute espèce de charges, et qu'il avait pris la résolution de vivre tranquille loin des affaires, son frère lui apparut en songe et lui dit : « Pourquoi, Caïus, différer si longtemps? tu ne saurais éviter ton sort. Les destins nous ont marqué à tous deux une même vie et une même mort; elles doivent être consacrées à l'utilité du peuple. »
    XXX. Caïus, arrivé en Sardaigne, y donna les plus grandes marques de valeur, et se montra supérieur à tous les autres jeunes gens par son courage contre les ennemis, par sa justice envers ses inférieurs, par son affection et son respect pour son général; il surpassa même ceux qui étaient plus âgés que lui par sa tempérance, sa simplicité et son amour pour le travail. L'hiver rigoureux et malsain qu'on éprouva cette année en Sardaigne ayant obligé le consul Oreste de demander, aux villes de son gouvernement, des vêtements pour ses soldats, elles députèrent à Rome pour solliciter la décharge de cette contribution: leur demande fut accueillie du sénat, qui enjoignit au consul de se pourvoir ailleurs d'habillements pour ses troupes. Le général ne sachant où en prendre et les soldats souffrant beaucoup de la rigueur du froid , Caïus alla de ville en ville et détermina les habitants à venir au secours des soldats et à leur envoyer des habits. La nouvelle de ce succès, apportée à Rome, parut comme l'essai et le prélude de Caïus pour gagner la faveur populaire, et le sénat en fut alarmé.
    XXXI. Dans le même temps il arriva d'Afrique des ambassadeurs du roi Micipsa, qui venaient faire part au sénat d'un envoi de blé que ce prince avait fait en Sardaigne au général romain, par considération pour Caïus Gracchus. Les sénateurs, de dépit, chassèrent les ambassadeurs et ordonnèrent que les troupes qui servaient en Sardaigne seraient relevées; mais que le consul Oreste serait continué dans le commandement; car il ne doutaient pas que Caïus n'y restât aussi pour exercer la questure. Mais, à la première nouvelle de ce décret, n'écoutant que sa colère, il s'embarqua et parut à Rome, contre l'attente de tout le monde. Ses ennemis lui en firent un crime, et le peuple lui-même trouva fort extraordinaire qu'un questeur eût quitté l'armée avant son général. Cité devant les censeurs, il demanda à se défendre et changea tellement les dispositions de ceux qui l'écoutaient, qu'il fut absous, et qu'il n'y eut personne qui ne sortît de l'audience persuadé qu'on lui avait fait la plus grande injustice. II dit aux censeurs qu'obligé seulement par les lois à dix campagnes, il en avait fait douze; qu'il était resté trois ans questeur auprès de son général, tandis que la loi lui permettait de se retirer après un an de service. « Je suis le seul de toute cette armée, ajouta-t-il, qui étant parti de Rome ma bourse pleine, l'ai rapportée vide; et tous les autres, après avoir vidé leurs amphores , les ont rapportées pleines d'or et d'argent. »
    XXXII. On lui suscita depuis plusieurs autres procès; on l'accusa d'avoir fait révolter les alliés, d'avoir trempé dans la conspiration découverte à Frégelles: mais il se justifia de ces accusations, jusqu'à détruire tout soupçon; et, plein de confiance en la pureté de sa conduite, il se mit sur les rangs pour le tribunat, sans être arrêté par l'opposition que tous les nobles firent éclater contre lui. Mais il vint de toute l'Italie une multitude de citoyens pour prendre part à son élection; et l'affluence fut telle dans Rome, qu'un très grand nombre n'y put trouver de logement. Le champ de Mars même ne pouvant contenir cette foule immense, plusieurs donnèrent leur voix de dessus les toits des maisons. Tout ce que les nobles, par leurs intrigues, purent arracher au peuple et rabattre des espérances de Caïus, c'est qu'au lieu d'être déclaré premier tribun, comme il s'y attendait, il ne fut nommé que le quatrième. Mais il n'eut pas plus tôt prix possession de sa charge, qu'il fut réellement le premier, et par la force de son éloquence, qui effaçait celle de tous ses collègues, et par la confiance que lui donnait l’accident funeste de son frère, dont il déplorait la mort devant le peuple. Il l’y ramenait en toute occasion; il le faisait ressouvenir de tout ce qui s'était passé, et opposait à la conduite du sénat celle de leurs ancêtres. « Vos pères, disait-il, déclarèrent la guerre aux Falisques, pour avoir insulté le tribun du peuple Génucius; ils condamnèrent à mort Caïus Véturius, parce qu'un tribun traversant la place publique, il avait refusé seul de se ranger devant lui: et ces hommes ont sous vos yeux mêmes assommé Tibérius à coups de bâtons; son corps a été traîné du Capitole dans les rues de la ville et jeté dans le Tibre. Tous ceux de ses amis qu'on a pu arrêter ont été mis à mort sans aucune formalité de justice; cependant c’est une des plus anciennes lois de Rome, que lorsqu'un citoyen, accusé d'un crime capital, ne se présente pas au jugement, un officier public aille, dès le matin, à la porte de sa maison, le sommer, à son de trompe, de comparaître; et les juges ne vont jamais aux opinions que cette formalité n'ait été remplie; tant nos ancêtres portaient loin les précautions et les formes conservatrices de la vie des citoyens ! »


    XXXIII. Caïus, dont la voix forte et étendue se faisait aisément entendre de toute la multitude, ayant ému le peuple par ces discours, propose deux lois, dont l’une portait que tout magistrat déposé par le peuple ne pourrait plus exercer d'autre charge; la seconde, qu'un magistrat qui aurait banni un citoyen sans observer les formalités ordinaires de la justice serait traduit en jugement devant le peuple. La première de ces deux lois dégradait ouvertement Marcus Octavius, que Tibérius avait fait déposer du tribunat; et la seconde frappait directement sur Popilius, qui, dans sa préture, avait banni les amis de Tibérius : aussi, sans attendre l’issue du jugement, Popilius s'exila de l’Italie. Pour l’autre loi, Caïus lui-même la révoqua et en donna pour motif: sa condescendance aux prières de sa mère Cornélie, qui lui avait demandé la grâce d'Octavius. Le peuple approuva avec joie cette révocation, par égard pour Cornélie , qu'il n'honorait pas moins par rapport à ses enfants qu'à cause de Scipion son père; et, lorsque dans la suite il lui éleva une statue de bronze, il y mit cette inscription: Cornélie, mère des Gracques. On cite plusieurs mots remarquables que Caïus dit publiquement et avec emphase d'un de ses ennemis, au sujet de sa mère: « Oses-tu biens médire de Cornélie , de la mère de Tibérius ? » Et comme ce calomniateur était décrié pour un vice infâme: « Sur quel fondement, lui dit-il , as-tu l’audace de te comparer à Cornélie? as-tu enfanté comme elle? Cependant tous les Romains savent qu'elle a été plus longtemps sans mari que toi, tout homme que tu es. » Tel était le sel piquant de ses discours, et je pourrais en extraire de ses écrits plusieurs du même genre.
    XXXIV. Des lois qu’il proposa ensuite pour augmenter le pouvoir du peuple et affaiblir celui du sénat , l’une avait pour objet l’établissement de colonies et la distribution, aux pauvres citoyens qu'on y enverrait, des terres domaniales. La seconde était en faveur des soldats; elle ordonnait qu'ils fussent habillés aux frais du trésor public, sans que pour cela leur solde fût diminuée; elle ajoutait qu’aucun citoyen ne serait enrôlé avant qu'il eût dix-sept ans accomplis. La troisième regardait les alliés, et donnait à tout le peuple de l' Italie le même droit de suffrage qu'aux citoyens de Rome. La quatrième fixait à un bas prix le blé qu’on distribuerait aux citoyens pauvres. La cinquième enfin, relative aux tribunaux, diminuait beaucoup en cette partie l’autorité des sénateurs. Chargés seuls du jugement de toutes les affaires, ils se faisaient redouter du peuple et des chevaliers. La loi de Caïus ajoutait, aux trois cents sénateurs qui occupaient alors tous les tribunaux, autant de chevaliers romains, et attribuait indistinctement à ces six cents juges la connaissance de tous les procès. En proposant cette loi, il eut soin d'observer toutes les formalités nécessaires; mais, au lieu que les orateurs , avant lui, lorsqu’ils parlaient devant le peuple, se tournaient vers le sénat et vers le lieu des comices, lui, au contraire, commença à se tourner vers la place publique, qui était du côté opposé, et conserva depuis cet usage : ainsi, par un léger changement de situation et de direction de ses regards, il produisit un très grand effet ; et d'aristocratique qu'était le gouvernement, il le rendit, en quelque sorte, démocratique , en faisant voir aux orateurs que c'était au peuple et non au sénat , qu'ils devaient adresser la parole.
    XXXV. Le peuple, non content de donner la sanction à cette dernière loi, lui conféra le droit de choisir lui seul les chevaliers romains qui seraient admis au nombre des juges, droit qui l’investit d’une autorité presque monarchique: aussi le sénat l’admit à ses délibérations et lui demanda souvent son avis. Il est vrai qu'il ne lui donnait jamais que des conseils convenables à la dignité de cet ordre. Tel fut le décret, aussi honorable que juste, qu'il proposa au sujet du blé que le propréteur Fabius avait envoyé d’Espagne : il détermina le sénat à faire vendre ce blé, à en renvoyer le prix aux villes de cette province, et à réprimander Fabius de ce qu’il rendait par ses exactions la puissance romaine odieuse et insupportable aux pays qu'il gouvernait. ce décret lui mérita les applaudissements et la bienveillance des provinces. Il fit aussi des lois pour le rétablissement de plusieurs colonies, pour la construction de grands chemins et de greniers publics.
    Il se chargea de diriger en chef toutes ces entreprises , et, loin de succomber à tant et de si grands travaux , il les fit exécuter avec une incroyable célérité, et mit à chacun autant de soin que si c'eût été le seul dont il eut la conduite: ceux même qui le haïssaient ou qui le craignaient le plus étaient étonnés de son intelligence et de son activité.
    XXXVI. Le peuple ne pouvait se lasser de l'admirer, en le voyant sans cesse entouré d'entrepreneurs, d'artistes, d'ambassadeurs, de magistrats, de soldats, de gens de lettres; leur parler avec douceur, sans rien perdre de sa dignité dans ses conversations familières, où il savait si bien s'accommoder au caractère de chacun d'eux, que ceux qui l'accusaient d'être violent, emporté, insupportable dans ses manières, étaient convaincus de la plus insigne calomnie; tant sa popularité éclatait dans le commerce ordinaire et dans les actions communes de la vie, bien plus encore que dans les discours qu'il prononçait du haut de la tribune! L'entreprise qu'il suivit avec le plus d'ardeur, ce fut la construction des grands chemins; il y réunit à la commodité la beauté et la grâce. Il les faisait tirer en ligne droite à travers les terres, et paver de grandes pierres de taille qu'on liait avec des tas de sable battu comme du ciment. Quand il se rencontrait des fondrières et des ravins formés par des torrents ou des eaux stagnantes, il les faisait combler ou couvrir de ponts; ce qui mettait les deux côtés du chemin à une hauteur égale et parallèle, et rendait tout l'ouvrage parfaitement uni et agréable à la vue. Il fit aussi mesurer tous les chemins par des intervalles égaux, que les Latins appellent milles; et chaque mille, qui fait un peu moins de huit stades, était marqué par une colonne de pierre qui en indiquait le nombre. II plaça, de chaque côté du chemin et à des distances plus rapprochées, d'autres pierres, qui donnaient aux voyageurs la facilité de monter à cheval sans le secours de personne.
    XXXVII. Comme il vit que le peuple le comblait de louanges pour tous ces travaux et paraissait disposé à lui donner toutes les preuves de bienveillance qu'il pourrait désirer, il dit un jour, dans une de ses harangues publiques, qu'il avait à demander au peuple une seule grâce, dont l’obtention lui tiendrait lieu de tout, et dont le refus n'exciterait de sa part aucune plainte. Tout le monde crut qu'il allait demander le consulat; on imagina même qu'il voulait le réunir avec la charge de tribun: mais le jour des comices consulaires, au milieu de l'attente générale , il parut au champ de Mars ; menant Fannius par la main, et, secondé de tous ses amis , il sollicita pour lui le consulat. Cette brigue emporta la grande pluralité des suffrages; Fannius fut élu consul, et Caïus nommé tribun du peuple pour la seconde fois, sans l'avoir ni sollicité ni demandé, et par le seul effet de l'affection du peuple. Mais, voyant que le sénat ne dissimulait plus sa haine contre lui, que le consul Fannius lui-même se refroidissait à son égard, il rechercha de nouveau, par d'autres lois, la faveur du peuple: il proposa d'envoyer des colonies à Tarente et à Capoue, et d'étendre à tous les peuples latins le droit de bourgeoisie.
    XXXVIII. Le sénat , craignant qu'il n'acquît enfin un pouvoir qui le rendrait invincible, essaya un moyen nouveau, et jusqu'alors sans exemple, de détourner la faveur du peuple: ce fut de flatter à son tour la multitude et de chercher à lui complaire dans les choses même les moins justes. Parmi les collègues de Caïus était Livius Drusus , qui, par la bonté de son naturel et l'excellente éducation qu'il avait reçue, n'était inférieur à aucun des Romains, et qui, par son éloquence et par ses richesses, pouvait le disputer aux plus puissants et aux plus estimés d'entre eux. Les principaux de Rome, s'adressant à lui, le conjurent de s'opposer à Caius et de s'unir avec eux contre lui, non en cherchant à forcer l’inclination du peuple ou en résistant à ses volontés, mais en employant toute l'autorité de sa charge à lui complaire, à lui accorder des choses dont le refus aurait pu attirer la haine à celui qui l'aurait fait, mais eût été bien plus honorable pour lui. Livius, abandonnant donc au sénat l'exercice de son tribunat, fit des lois qui, sans offrir aucun motif d'honnêteté et d'utilité, n'avaient d'autre but que de surpasser Caïus en complaisance et en flatterie pour le peuple, comme dans les comédies les poètes rivalisent entre eux à qui divertira le mieux le spectateur.
    XXXIX. Cette conduite fit voir évidemment que le sénat était irrité, non contre les lois de Caïus, mais contre sa personne, et qu'il voulait ou le faire périr, ou le réduire à un état de faiblesse dont ils n'eussent rien à craindre. Caïus avait proposé l'établissement de deux colonies, qu’il composait des citoyens les plus honnêtes, et les sénateurs l'avaient accusé de vouloir corrompre le peuple: Livius ordonna d'en établir douze, chacune de trois mille citoyens indigents, et les sénateurs appuyèrent sa loi. Caïus avait assujetti à une rente annuelle pour le trésor public les terres distribuées aux citoyens pauvres, et le sénat en avait pris sujet de le haïr, comme corrupteur de la multitude: Livius déchargea les terres de cette imposition, et le sénat lui en sut gré. Caïus avait accordé le droit de citoyen à tous les peuples du nom Latin, et cette concession avait déplu au sénat: Livius défendit qu'on frappât de verges tout soldat Latin, et sa loi fut vivement soutenue par le sénat. Aussi Livius, toutes les fois qu'il haranguait le peuple, avant de proposer ses lois, disait-il qu'elles avaient l'approbation du sénat, qui n’avait rien tant à cœur que l'intérêt du peuple. Le seul avantage qui en résulta, c'est que le peuple devint plus doux envers le sénat; qu'à cette haine ancienne qui rendait tous les nobles suspects à la multitude, Livius fit succéder des sentiments de modération, qu'il éteignit toute son animosité et lui persuada que c'était par les conseils du sénat qu'il proposait toutes ces lois , dont le seul but était de complaire au peuple et de le satisfaire. Ce qui donnait surtout à la multitude la plus grande confiance dans l'affection et dans la probité de Drusus, c'est qu'il n'était jamais pour rien dans ses lois et qu'il n'en retirait aucun avantage. Il nommait toujours d'autres commissaires que lui pour l'établissement des colonies, et il ne voulut jamais se charger de l’emploi des deniers publics; au lieu que Caïus s'attribuait la plupart et les plus importantes de ces commissions.
    XL. Rubrius, un des tribuns du peuple, ayant proposé par une loi le rétablissement de Carthage ruinée par Scipion, et cette commission étant échue par le sort à Caïus , il s'embarqua pour conduire cette nouvelle colonie en Afrique. Drusus, profitant de son absence, s'éleva plus ouvertement contre lui et s'attacha davantage à gagner le peuple, surtout par ses déclamations contre Fulvius, ami intime de Caïus , et nommé commissaire avec lui pour le partage des terres. C'était un esprit inquiet, mortellement haï du sénat et suspect même au parti contraire, parce qu'il passait pour pratiquer les alliés du peuple romain et exciter secrètement à la révolte les peuples de l’Italie. Ces soupçons n'étaient fondés sur aucune preuve certaine, ni même sur aucun indice; mais ils acquéraient de la vraisemblance par la conduite de Fulvius, qui ne prenait jamais de parti raisonnable et qui se montrait toujours l’ennemi de la paix. Ce fut la principale cause de la perte de Caïus; il partagea la haine qu'on portait à Fulvius; et lorsque Scipion l'Africain fut trouvé mort dans son lit, sans aucune cause apparente d’une fin si subite, les traces de coups qu'on aperçut sur son corps, suite de la violence qu'on avait exercée sur lui, comme je 1'ai dit dans sa Vie, en firent accuser Fulvius, qui s'était déclaré l’ennemi de Scipion, et qui, ce, jour-là même, l'avait insulté dans la tribune. Caïus lui-même ne fut pas à l'abri de tout soupçon. Un attentat si horrible, commis sur le premier et le plus grand des Romains, ne fut point vengé, et l’on ne fit aucune recherche pour en découvrir les auteurs. Le peuple s'y opposa et arrêta toute poursuite, de peur que les informations ne donnassent des preuves contre Caïus; mais cette mort était arrivée quelque temps auparavant.
    XLI. Caïus était encore en Afrique, occupé du rétablissement de Carthage, qu'il avait nommée Junonia, lorsque les dieux lui envoyèrent plusieurs signes funestes pour le détourner de cette entreprise. La pique de la première enseigne fut brisée par l’effort d'un vent impétueux et par la résistance même que fit l'officier pour la retenir. Cet ouragan dispersa les entrailles des victimes qu'on avait déjà posées, sur l'autel et les transporta hors des palissades qui formaient l'enceinte de la nouvelle ville. Des loups vinrent arracher ces palissades et les emportèrent fort loin. Malgré ces présages, Caïus eut ordonné et réglé en soixante-dix jours tout ce qui concernait l’établissement de cette colonies après quoi il s'embarqua pour Rome, où il avait appris que Fulvius était vivement pressé par Drusus et que les affaires exigeaient sa présence. Lucius Opimius, homme très attaché à l'oligarchie et puissant dans le sénat, qui, l'année précédente, avait été écarté du consulat par la brigue que Caïus avait faite pour Fannius; Opimius , dis-je, soutenu cette année par une faction nombreuse, ne pouvait manquer de l'obtenir; et l'on ne doutait qu'une pas fois consul, il ne renversât Caïus, dont la puissance commençait à s'affaiblir, parce que le peuple, environné de gens qui ne s'étudiaient qu'à lui plaire et dont le sénat approuvait toujours les propositions, le peuple, dis-je, était rassasié de ces lois populaires.
    XLII. Caïus, à peine rentré dans Rome, quitta la maison qu'il avait sur le mont Palatin pour aller prendre, au-dessous de la place, un logement qui annonçait plus de popularité, parce qu'il était dans un quartier habité par des citoyens pauvres et obscurs. II propose ensuite le reste de ses lois, résolu de les faire ratifier par les suffrages du peuple. Comme il se rassemblait autour de lui une foule nombreuse, le sénat engagea le consul à renvoyer tous ceux qui n'étaient pas naturels Romains. Cet ordre, aussi étrange qu'inusité, par lequel il était défendu à tous les alliés et amis du peuple romain de se trouver dans la ville pendant un certain nombre de jours, ayant été publié à son de trompe, Caïus fit afficher une protestation contre la défense du consul, dans laquelle il promettait aux alliés protection et secours, s'ils voulaient rester dans Rome: mais il ne fit rien pour eux; car, ayant vu un de ses amis et de ses hôtes traîné en prison par les licteurs du consul, il ne prit point sa défense et passa outre, soit qu'il craignît de faire connaître, par une tentative inutile, l'affaiblissement de son pouvoir, soit, comme il le disait lui-même, qu'il ne voulût pas donner à ses ennemis le prétexte qu'ils cherchaient de prendre les armes et d'en venir à des voies de fait. II eut cependant, à l'occasion suivante, une dispute avec ses collègues. On devait donner au peuple un combat de gladiateurs sur la place publique; et la plupart des magistrats avaient fait dresser, autour de la place, des échafauds qu'ils voulaient louer. Caïus leur ordonna de les ôter, afin que les citoyens eussent les places libres pour voir le spectacle sans payer. Aucun des magistrats n'ayant obéi à cet ordre, Caïus attendit à la veille des jeu; et, pendant la nuit, ayant pris avec lui tous les ouvriers dont il pouvait disposer, il fit enlever ces échafauds; et le lendemain il montra au peuple la place vide, d'où il pourrait voir les jeux à son aise. Cette action lui donna, dans le peuple, la réputation d'un homme de courage: mais ses collègues en furent offensés et le regardèrent comme un esprit audacieux et emporté. On croit même qu'elle lui fit manquer un troisième tribunat: non qu'il n'eût obtenu la pluralité des suffrages, mais on prétend que les autres tribuns en firent un rapport infidèle et faux ; mais le fait ne fut pas avéré dans le temps.
    XLIII. Caïus ne sut pas supporter ce refus avec modération; et, voyant ses ennemis rire ouvertement de l’affront qu'il recevait, il leur dit, avec une arrogance déplacée, que c'était de leur part un ris sardonien, faute de sentir de quelles ténèbres ses lois les couvraient. Opimius, nommé consul, commença l’exercice de sa charge par abroger plusieurs des lois de Caïus et par faire des recherches sur l’établissement de la colonie de Carthage. On cherchait à l’irriter, afin que par ses emportements il donnât lieu à quelqu'un de le tuer. Il montra d'abord assez de patience; mais enfin ses amis, et surtout Fulvius, l’aigrirent tellement , qu'il rassembla de nouveau assez de monde pour tenir tête au consul. Sa mère, dit-on, entra dans ce projet séditieux et soudoya secrètement un certain nombre d'étrangers, qu'elle envoya à Rome, déguisés en moissonneurs: on trouve ce fait obscurément énoncé dans les lettres qu'elle écrivait à son fils. D'autres, au contraire, assurent que ce fut contre le gré de sa mère qu'il se rengagea dans cette lutte politique. Le jour qu'Opimius devait casser les lois de Caïus, les deux partis occupèrent le Capitole dès le matins ; après que le consul eut fait son sacrifice, un de ses licteurs, qui portait les entrailles des victimes, nommé Quintus Antyllius, dit à Fulvius et à ses partisans: « Faites place aux honnêtes gens, méchants citoyens que vous êtes! » Quelques historiens prétendent qu’en disant ces mots, il leur montra son bras nu, avec un geste malhonnête et insultant. A l’instant même Antyllius fut tué sur la place à coups de poinçons, qu'on avait faits exprès pour cet usage. Ce meurtre jeta le trouble parmi le peuple; mais les chefs des deux partis en furent différemment affectés. Caïus en eut un véritable chagrin, et reprocha avec aigreur à ceux qui l’environnaient d'avoir donné à leurs ennemis, contre eux-mêmes, un prétexte qu’ils cherchaient depuis longtemps. Opimius saisit avec complaisance l’occasion qui se présentait; il en prit plus de confiance et excita le peuple à la vengeance: mais il survint une pluie qui les sépara.
    XL1V. Le lendemain, à la pointe du jour, le consul assembla le sénat; et, pendant qu'on délibérait dans la salle, des gens disposés pour cela mirent sur un lit funèbre le corps d'Antyllius et le portèrent à travers la place jusqu'au sénat, en poussant de grands cris et des gémissements affectés. Opimius était instruit de tout ; mais il feignait de l’ignorer et en témoignait de l’étonnement. Les sénateurs étant sortis pour prendre connaissance du fait, et voyant ce lit posé au milieu de la place, quelques uns d'entre eux en parurent vivement tou-chés, comme d'un malheur qu'on ne pouvait trop déplorer. Mais cette vue ralluma la haine du peuple contre les nobles, qui, après avoir tué de leurs propres mains, dans le Capitole, Tibérius Gracchus, avaient fait jeter son corps dans le Tibre; et lorsque Antyllius, un misérable licteur, qui pouvait bien ne pas mériter la mort, mais qui du moins n'y avait que trop donné lieu par son imprudence , était exposé sur la place, le sénat du peuple romain environnait son lit funèbre, l’arrosait de ses larmes, honorait de sa présence le convoi d'un simple mercenaire; et cela, pour se ménager une occasion de faire périr le seul des protecteurs du peuple qui restât encore.
    XLV. Le sénat étant rentré chargea par un décret le consul Opimius d'employer tout ce qu'il avait de pouvoir à maintenir la sûreté publique, et à exterminer les tyrans. D'après ce décret, le consul ordonna aux sénateurs d'aller prendre leurs armes, et aux chevaliers d'amener, le lendemain matin, chacun deux domestiques armés. Fulvius, de son côté, se prépara à la défense, et rassembla autour de lui une foule nombreuse. Caïus, en se retirant de la place, s'arrêta devant la statue de son père; et, après l’avoir longtemps considérée sans proférer une seule parole, il s'en alla en versant des larmes et poussant de profonds soupirs. Le peuple, témoin de sa douleur, en fut vivement touché; et, se reprochant les uns aux autres leur lâcheté d'abandonner, de trahir un homme si dévoué à leur intérêt, ils le suivirent, et passèrent la nuit devant sa maison, qu'ils gardèrent avec bien plus de soin que ceux qui veillaient auprès de Fulvius. Ceux-ci ne firent. que boire, que pousser des cris de joie, et tenir dans la débauche les propos les plus audacieux; Fulvius lui-même, qui le premier s'était plongé dans l’ivresse, se permit des discours et des actions indignes de son âge et de son rang. Au contraire, ceux de Caïus gardaient un profond silence, comme dans une calamité publique; ils songeaient aux suites que pouvaient avoir ces premières démarches, et se relevaient tour à tour pour prendre quelque repos.
    XLVI. Le lendemain, à la pointe du jour, on eut bien de la peine à réveiller Fulvius , que l’ivresse avait plongé dans un sommeil profond: toute sa suite s'arma des dépouilles qu'il avait dans sa maison, et qui venaient de la victoire qu'il avait remportée sur les Gaulois l'année de son consulat ; elle se mit en marche en poussant de grands cris et faisant beaucoup de menaces, afin d'aller s'emparer du mont Aventin. Caïus ne voulut point s'armer; il sortit avec sa toge, comme il allait ordinairement sur la place, sans autre précaution que de porter un petit poignard. Il était sur le seuil de sa porte, lorsque sa femme l’arrêta et se jeta à ses genoux, en le prenant d’une main, et tenant de l’autre son fils encore enfant. « Mon cher Caïus, lui dit-elle, je ne te vois point partir aujourd'hui, pour aller à la tribune des harangues y proposer des décrets, comme tribun et comme législateur. Tu ne vas pas à une guerre glorieuse, qui pourrait, il est vrai , me priver de mon époux, mais qui me laisserait du moins un deuil honorable. C’est aux meurtriers de Tibérius que tu vas te livrer; et tu y vas sans armes , dans la disposition vertueuse de tout souffrir plutôt que de te porter à aucun acte de violence. Tu périras , et ta mort ne sera d’aucune utilité pour ta patrie. Déjà le parti des méchants triomphe; déjà c'est la violence et le fer qui décident de tout dans les tribunaux. Si ton frère fût mort devant Numance, on eût, par une trêve, obtenu son corps pour lui rendre les honneurs de la sépulture. Et moi, peut-être, je serai réduite à aller, sur les bords d'un fleuve ou d'une mer, leur redemander ton corps, que les eaux auront longtemps couvert : car, après le massacre de Tibérius, quelle confiance peut-on avoir dans les lois et dans les dieux eux-mêmes ?
    XLVII. Pendant que Licinia exprimait ainsi ses tristes plaintes, Caïus se tira doucement d'entre ses mains , et sortit en silence avec ses amis. Sa femme, en voulant le retenir par sa robe, tomba sur le seuil de la porte, et y resta longtemps étendue sans mouvement et sans voix. Ses enclaves vinrent enfin l’enlever; et, la voyant privée de connaissance, ils la portèrent chez son frère Crassus. Quand Fulvius eut rassemblé tous ceux de son parti, il envoya sur la place, par le conseil de Caïus, le plus jeune de ses fils, avec un caducée à la main. Ce jeune homme était d’une beauté ravissante, plus intéressant alors par sa contenance modeste, par la rougeur qui couvrait son front, et par les pleurs dont son visage était baigné; il fit au sénat et au consul des propositions d’accommodement. La plupart des sénateurs n'étaient pas éloignés de les accepter; mais Opimius leur représenta que ce n'était point par des hérauts que des citoyens coupables devaient traiter avec le sénat. « Il faut, ajouta-t-il , qu'ils descendent de leur montagne et viennent en personne subir leur jugement, et, en se livrant à la discrétion du sénat, désarmer sa juste colère. » Il défendit au jeune Fulvius de revenir, à moins que ce ne fût pour accepter ces conditions. Caïus, dit-on, voulait aller au sénat, pour l'amener à des sentiments de paix; mais personne n'y ayant consenti , Fulvius envoya une seconde fois son fils aux sénateurs, pour leur faire les mêmes propositions. Opimius, qui ne demandait qu'à combattre, fit sur-le-champ arrêter le jeune homme; et, l'ayant remis à des gardes, il marcha contre Fulvius avec une infanterie nombreuse, et un corps d'archers crétois qui tirèrent sur les factieux, et, après en avoir blessé plusieurs, mirent les autres en désordre et les obligèrent de prendre la fuite. Fulvius se jeta dans un bain public qui était abandonné, où il fut découvert peu de temps après , et massacré avec l'aîné de ses enfants.
    XLVIII. Caïus ne fut vu, par personne les armes à la main : vive ment affligé de tout ce désordre, il s'était retiré dans le temple de Diane, résolu de se donner la mort; mais il en fut empêché par ses deux amis les plus fidèles, Pomponius et Licinius, qui lui arrachèrent le poignard des mains, et lui conseillèrent de prendre la fuite. Alors s étant mis, dit-on , à genoux , il tendit les mains vers la déesse, et la pria de punir par une servitude perpétuelle cette ingratitude et cette trahison des Romains, qui l'avaient presque tous abandonné dès l'instant que l’amnistie avait été publiée. Caïus avait pris la fuite; mais il fut atteint près du pont de bois par quelques uns de ses ennemis. Ses deux amis le forcèrent de prendre les devants; et, s'étant tournés contre ceux qui le poursuivaient, ils tinrent ferme à la tête du pont, et combattirent avec tant de courage, que personne ne put passer jusqu'au moment où ils tombèrent morts sur la place. Caïus avait pour compagnon de sa fuite un enclave nommé Philocrate : tous les autres l'encourageaient, comme s'il eût été question de disputer le prix des jeux ; mais personne ne lui donnait du secours, et ne lui présentait un cheval , quoiqu'il le demandât avec instance ; car les ennemis les suivaient de très près. Il les devança néanmoins un peu, et il eut le temps de se jeter dans un bois consacré aux Furies, où il reçut la mort de la main de son esclave Philocrate, qui se la donna ensuite lui-même. Quelques historiens racontent qu'ils furent arrêtés tous deux en vie, et que l’esclave serra si étroitement son maître dans ses bras, qu'on ne put porter aucun coup à Caïus avant que son enclave eût péri des blessures qu'il avait reçues.
    XLIX. On dit qu'un homme, qu'on ne nomme pas, coupa la tête de Caïus , et qu’il la portait au consul, lorsqu'elle lui fut enlevée par un ami d'Opimius, nommé Septimuléius, parce qu'avant le combat le consul avait fait une proclamation dans laquelle il promettait, à quiconque apporterait les têtes de Caïus et de Fulvius , leur pesant d'or. Septimuléius apporta au consul celle de Caïus au bout d’une pique : on prit des balances, et elle se trouva peser dix-sept livres huit onces. Septimuléius, non content de s'être souillé d'un crime, avait encore commis la fraude d'en ôter la cervelle, et de faire couler dans le crâne du plomb fondu. Ceux qui avaient apporté la tête de Fulvius n'eurent aucune récompense, parce que c'étaient des gens d’une condition obscure. Les corps de Fulvius et de Caïus, et ceux de tous leurs partisans qui avaient été tués, au nombre de trois mille, furent jetés dans le Tibre, et leurs biens confisqués au trésor public; on défendit à leurs femmes d'en porter le deuil, et Licinia fut en outre privée de sa dot. Les ennemis de Caïus , par la plus cruelle inhumanité, firent périr le plus jeune des fils de Fulvius, qu'ils avaient arrêté avant le combat, qui n'avait point pris les armes, ne s'était point mêlé parmi les combattants, et n'avait été envoyé vers le consul que pour offrir un accommodement.
    L. Mais ce qui offensa , ce qui affligea bien plus le peuple que tous ces actes de cruauté, c'est qu'Opimius eût élevé un temple à la Concorde. C'était s'enorgueillir et tirer vanité de ce qu'il venait de faire, et regarder, en quelque sorte , comme un sujet de triomphe le meurtre de tant de citoyens. Aussi, la nuit qui suivit la dédicace de ce temple, on écrivit ce vers au-dessous de l'inscription :
    La fureur éleva ce temple à la Concorde.

    Opimius fut le premier Romain qui porta dans le consulat toute l'autorité de la dictature, en faisant mourir, sans aucune des formalités de la justice, trois mille citoyens, et avec eux Caïus Gracchus et Fulvius : l'un , personnage consulaire, honoré du triomphe; l'autre, jeune encore, et supérieur à tous ceux de son âge par sa gloire et par sa vertu. Mais Opimius finit lui-même par prévariquer: envoyé en ambassade vers Jugurtha, il se laissa corrompre à prix d'argent; et, condamné pour ce crime par la sentence la plus flétrissante, il vieillit dans l'ignominie, objet de la haine et du mépris du peuple, que la cruauté de ce consul avait jeté dans l'abattement et dans la consternation.
    LI. Mais le peuple ne tarda pas à faire connaître tout le regret que lui causait la mort des Gracques ; il leur fit faire des statues qui furent exposées publiquement ; il consacra les lieux où ils avaient péri, et il allait y porter les prémices des fruits de chaque saison. Un grand nombre même d’entre eux y offraient chaque jour des sacrifices, et s'y acquittaient des mêmes devoirs religieux que dans les temples. Leur mère, Cornélie , supporta son malheur avec beaucoup de courage et de grandeur d’âme; elle dit , en parlant des édifices sacrés qu'on avait construits sur les lieux mêmes où ils avaient été tués : « Ils ont les tombeaux qu'ils méritent. » Elle vécut le reste de ses jours dans une maison de campagne qu'elle avait près du mont Misène, sans rien changer à sa manière ordinaire de vivre. Comme elle avait un grand nombre d'amis, et que sa table était ouverte aux étrangers, elle avait toujours auprès d’elle beaucoup de Grecs et de gens de lettres; les rois même lui envoyaient et recevaient d'elle des présents. Ceux qu'elle admettait dans sa maison étaient charmés de l'entendre raconter la vie et les actions de Scipion l'Africain, son père; mais ils étaient ravis d'admiration lorsque, sans témoigner aucun regret, sans verser une larme, elle rappelait tout ce que ses deux fils avaient fait, tout ce qu'ils avaient souffert, comme si elle parlait de quelques personnages anciens qui lui auraient été étrangers. Plusieurs de ceux qui 1’entendaient croyaient que la vieillesse lui avait affaibli l'esprit, ou que la grandeur de ses maux lui en avait été le sentiment; mais ils manquaient plutôt eux-mêmes de sens, de ne pas savoir combien un heureux naturel et une bonne éducation donnent de ressources à l'homme pour surmonter ses chagrins; et d'ignorer que si la vertu heureuse est souvent vaincue par la fortune, elle ne perd pas dans l'adversité le courage de supporter ses malheurs.
    PARALLÈLE D'AGIS ET CLÉOMÈNE AVEC TIBÉRIUS ET
    CAÏUS GRACCHUS.

    I. Après avoir terminé le récit des actions de ces quatre personnages, il ne nous reste qu'à considérer leurs vies d’une vue générale, pour en faire le parallèle. Les plus grands ennemis des Gracques, ceux qui en ont dit le plus de mal, n'ont jamais osé nier qu'ils ne fussent, de tous les Romains, les plus heureusement nés pour la vertu, et qu'une excellente éducation n'eût encore ajouté à ces dispositions naturelles. Agis et Cléomène paraissent avoir eu une nature plus forte que les Gracques; car, privés d’une éducation vertueuse, et élevés dans une discipline et dans un genre de vie qui avaient corrompu leurs prédécesseurs, ils n'eurent point d'autres guides et d'autres maîtres qu'eux-mêmes dans la pratique de la sagesse et de la frugalité. D'ailleurs les Gracques vécurent dans un temps où la grandeur et la dignité de Rome étaient dans leur plus grand éclat, où, une noble émulation pour le bien enflammant tous les esprits, ils auraient rougi d'abandonner cette succession paternelle qui leur était transmise par une longue suite d'ancêtres. Agis et Cléomène, dont les pères avaient suivi des principes tout différents, qui trouvèrent leur patrie malade et corrompue, n'en furent pas moins ardents à embrasser la vertu. Le plus grand bien qu'on puisse dire du désintéressement des Gracques, et de leur mépris pour les richesses, c'est que, dans l'exercice de leurs charges et dans leur administration politique, ils conservèrent toujours leurs mains pures et ne se souillèrent par aucun gain injuste: mais Agis aurait repoussé avec indignation les éloges qu'on lui aurait donnés pour n'avoir rien pris du bien d'autrui, lui qui fit don de tout le sien à ses concitoyens; qui, outre des possessions considérables qu'il leur abandonna, mit en commun une somme d'argent de six cents talents. Quel crime n'aurait donc pas vu dans tout gain illicite celui qui regardait comme une avarice de posséder, même légitimement, plus de bien que les autres?
    II. Il y eut entre les deux Grecs et les deux Romains une grande différence de grandeur et d'audace dans les innovations qu'ils entreprirent. Les Gracques se bornèrent presque à faire construire des grands chemins, et à rétablir des villes: le trait le plus hardi de Tibérius fut le partage des terres, et celui de Caïus, le mélange des chevaliers avec les sénateurs dans les tribunaux. Agis et Cléomène, persuadés que d'entreprendre en détail de petites réformes, c'était, suivant la pensée de Platon, vouloir couper la tête de l’hydre, firent un changement qui pouvait remédier à tous les maux publics; ou, pour parler plus vrai, ils proscrivirent les innovations que leurs prédécesseurs avaient faites, et qui étaient devenues la source de tous les maux, et rétablirent dans Sparte l’ancienne forme de gouvernement, la seule qui lui convînt.
    III. On peut encore ajouter que l’administration des Gracques fut combattue par les principaux d'entre les Romains: mais la réforme commencée par Agis et consommée par Cléomène avait la base la plus honnête et la plus respectable; ils s'étaient proposé pour modèle les anciennes lois de leurs pères sur la tempérance et l’égalité, dont les unes avaient été établies par Lycurgue, et les autres données par Apollon lui-même. Une différence plus grande encore, c'est que les changements introduits par les Gracques n'ajoutèrent rien à la puissance de Rome: mais ceux que Cléomène exécuta firent voir à la Grèce Sparte, devenue en peu de temps maîtresse du Péloponnèse, combattre contre les peuples les plus puissants pour l’empire de la Grèce; combat dont le but principal était de délivrer les Grecs des Illyriens et des Gaulois, pour les remettre sous le gouvernement sage des descendants d'Hercule.
    IV. II me semble aussi que la différence de leur mort prouve qu'il y en avait dans leur vertu. Les Gracques, après avoir combattu contre leurs concitoyens, prirent la fuite et périrent misérablement. Des deux Spartiates, Agis, pour ne faire mourir aucun de ses concitoyens, se sacrifia par une mort qu'on peut regarder comme volontaire; Cléomène, poussé à bout par les injustices et les outrages qu'il essuyait, voulut enfin s'en venger; mais les circonstances n'ayant pas secondé son courage, il termina sa vie par une mort généreuse. Si on les considère les uns après les autres sous un nouveau rapport, on pourra dire qu'Agis, prévenu par la mort, n'eut aucune occasion de signaler son courage; et qu'aux victoires aussi nombreuses que brillantes de Cléomène, on peut opposer l’action glorieuse de Tibérius, lorsqu'au siége de Carthage il monta le premier sur la brèche; et son traité de Numance, qui sauva la vie à vingt mille Romains privés de tout espoir de salut. Caïus, de son côté, donna, soit dans cette guerre de Numance, soit en Sardaigne, de grandes preuves de valeur; et si ces deux frères n'eussent pas péri si jeunes, ils auraient égalé les plus grands généraux romains.
    V. Si nous passons à leur conduits politique, nous verrons Agis montrer trop de mollesse, et, se laissant duper par Agésilas, frustrer ses concitoyens du partage des terres qu'il leur avait promis; en général, sa timidité, suite ordinaire de la jeunesse, l’empêcha de conduire à leur terme les changements dont il avait donné l’espérance. Cléomène, au contraire, mit dans l’exécution de son projet trop de violence et d'audace; il fit égorger, contre toute justice, les éphores, que la force dont il disposait le mettait en état de gagner, ou qu'il pouvait chasser de la ville, comme on en avait déjà banni un grand nombre de citoyens. Il n’est ni d'un habile médecin, ni d'un sage politique, d'employer le fer sans une extrême nécessité: c'est dans l’un et dans l’autre une preuve d'ignorance; et dans l’homme d'état, la cruauté est toujours jointe à l’injustice. Aucun des Gracques ne fut le premier à verser le sang des citoyens: Caïus même, dit-on, quoique assailli d’une grêle de traits, ne songea pas à se défendre; et cet homme, d’une valeur si bouillante dans les combats, se montra froid et tranquille dans la sédition. Il sortit de chez lui sans armes; il se mit à l’écart lorsqu'il vit le combat s'engager, et il s'abstint beaucoup plus de faire du mal qu'il ne craignit d'en souffrir. Ainsi la fuite des Gracques ne fut point l’effet de la lâcheté, mais de la précaution ; car il fallait nécessairement ou céder par la fuite, ou, en attendant ceux qui les poursuivaient, combattre pour leur propre défense et repousser leurs attaques.
    Vl. Le plus grand reproche qu'on puisse faire à Tibérius, c'est d'avoir déposé du tribunat un de ses collègues et d'en avoir brigué pour lui-même un second ; mais c'est une imputation aussi fausse qu'injuste de charger Caïus de la mort d'Antyllius, qui fut tué malgré lui, et dont la mort l’affecta vivement. Cléomène, sans parler du meurtre des éphores, donna la liberté à tous les esclaves et régna réellement tout seul, en se donnant, pour la forme, un collègue dans son frère Euclidas, qui était de la même maison. Il fit revenir de Messène Archidamus, à qui le trône appartenait, comme étant de l’autre maison royale, et qui fut tué en arrivant à Lacédémone. L'indifférence de Cléomène à venger sa mort confirma le soupçon qu'on eut qu'il en était l’auteur: bien différent en cela de Lycurgue, qu'il paraissait vouloir imiter, et qui rendit volontairement à Charilaüs, le fils de son frère, la couronne dont il était le dépositaire; et, dans la crainte que, si cet enfant venait à mourir naturellement, on n'en fît retomber sur lui le soupçon, il s'exila pour longtemps de sa patrie et n'y revint que lorsque Charilaüs eut un fils qui pût lui succéder. Mais aussi quel autre homme trouverait-on dans la Grèce qu'on pût comparer à Lycurgue ? Nous avons déjà fait voir, dans la conduite politique de Cléomène, de grandes innovations et des transgressions formelles des lois.
    VII. Ceux qui blâment les caractères des uns et des autres disent que Cléomène montra dès les commencements un esprit tyrannique, et qui ne respirait que la guerre: mais les envieux de la gloire des Gracques ne leur reprochent qu'une ambition démesurée; ils avouent qu'emportés hors de leur naturel par la chaleur des disputes et par la colère que leur inspira la résistance de leurs adversaires, comme par des vents qui les maîtrisaient, ils s'étaient livrés, dans leur administration, aux plus grands excès. Quoi de plus beau, quoi de plus juste que leur premier plan, si les riches, en mettant tout ce qu'ils avaient de force et de puissance à faire rejeter la loi, ne les eussent forcés à combattre, Tibérius pour défendre sa vie, et Caïus pour venger la mort d'un frère qu'on avait fait périr sans suivre aucune forme de jugement, sans rendre seulement un décret ! Vous voyez donc, par ce qui vient d'être dit, les différences qui se trouvent entre ces quatre personnages : que s'il faut les caractériser chacun en particulier, je puis dire que Tibérius l'emporte sur les trois autres par sa vertu; qu'Agis est, malgré sa jeunesse, celui qui a fait le moins de fautes; et que Caïus est bien inférieur à Cléomène en audace et en activité.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Plutarque
    Extrait
    On cite plusieurs mots remarquables que Caïus dit publiquement et avec emphase d'un de ses ennemis, au sujet de sa mère: « Oses-tu biens médire de Cornélie , de la mère de Tibérius ? » Et comme ce calomniateur était décrié pour un vice infâme: « Sur quel fondement, lui dit-il , as-tu l’audace de te comparer à Cornélie? as-tu enfanté comme elle? Cependant tous les Romains savent qu'elle a été plus longtemps sans mari que toi, tout homme que tu es. » Tel était le sel piquant de ses discours, et je pourrais en extraire de ses écrits plusieurs du même genre.
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