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    Dossier: Commémoration

    Considérations inactuelles sur le culte des anniversaires

    Marc Chevrier
    Compte rendu de l'ouvrage de William Johnston: Post-modernisme et Bimillénaire, Le culte des anniversaires dans la culture contemporaine, Presses universitaires de France, Paris, 1992. Publié dans Les Cahiers d'histoire du Québec au XXe siècle, no 4, automne 1995, p. 146-149
    «Dis-moi ce que tu célèbres, et je te dirai qui tu es.» Par cette formule pourrait se résumer l'importance de la commémoration dans notre culture d'aujourd'hui, en Amérique comme en Europe. En fait, le culte des anniversaires est devenu l'un des traits de la culture portmoderne; il n'est pas d'année qui s'écoule sans qu'on ne souligne un quelconque anniversaire. Le Québec, qui n'a pas échappé à la fièvre de commémoration qui s'est emparée de l'Occident depuis le début des années 1980, a pris l'habitude de ponctuer son calendrier d'anniversaires célébrant ses artistes, ses institutions sociales et culturelles et, quand le cycle du temps s'y prête, la fondation de ses villes.

    Nous devons à l'historien américain William Johnston, auteur d'un ouvrage remarquable sur la vie culturelle et sociale de la fin de l'empire austro-hongrois, L'esprit viennois (1), une étude de l'importance et du sens du culte contemporain des anniversaires (2). L'apogée des anniversaires à laquelle nous avons assisté au cours des années 1980, marquées par la célébration du bicentenaire de la révolution française, a coïncidé selon Johnston avec l'essor de la mentalité dite «postmoderne». En une époque soi-disant de fin des idéologies et des grandes croyances, rien ne sert mieux le postmoderne que le recours au calendrier pour réévaluer les autorités passées et nourrir ses préoccupations. Au fond, note avec ironie Johnston, nous commémorons ce que nous avons cessé de vénérer.

    Tenant son charme de l'impartialité du calendrier, le culte des anniversaires rappelle aux hommes leur soumission à l'inéluctabilité du temps. Ce culte s'est substitué aux fêtes religieuses comme moyen de satisfaire le besoin de l'homo rythmicus d'ordonner l'écoulement du temps et la vie en société. Ce culte a été récupéré par une industrie de la commémoration, que Johnston nomme le complexe «culturo-industriel», qui emballe l'histoire dans des paquets prêts à consommer. Devenu un outil de formation et de propagation de l'identité nationale, ce culte constitue aussi, surtout en Europe, une survivance des pratiques de cours. Substitut moderne au culte des ancêtres, le culte des anniversaires entretient la tradition humaniste européenne en proposant au public des oeuvres qui ont ravi la sensibilité ou augmenté la sagesse. Johnston voit dans l'essor des commémorations non un signe de vitalité de la culture mais la conséquence du déclin de l'esprit d'avant-garde. Les artistes les plus en vue accueillent aujourd'hui d'autant mieux les commémorations qu'ils ne se sentent pas obligés de surpasser les gloires passées. La popularité des anniversaires s'explique aussi par le scepticisme de la culture postmoderne; dans un monde aux valeurs incertaines et changeantes, seul le Grand Calendrier a l'autorité requise pour imposer le programme des célébrations civiles.

    Plus enclin à célébrer sa culture et ses institutions sociales que les grandes dates de son histoire politique, le Québec, curieusement, se rapproche de l'Allemagne, qui préfère la commémoration du génie de ses créateurs et de la longévité de ses villes à celle d'une unité politique tardive et brisée par la guerre. La religion civile de la Kultur fournit un modèle de commémoration qui se distingue de celui adopté par la France, qui encense les événements fondateurs de l'État-nation et les Lumières qui ont contribué à sa gloire. Au Québec, la célébration de la culture par les anniversaires n'atteint peut-être pas les proportions de la religion civile décrite par Johnston à propos de l'Allemagne. Et nous sommes très loin d'égaler la France : notre histoire politique, très étudiée mais peu enseignée, donne rarement lieu à des réjouissances commémoratives. Certes, nous avons su souligner le 200e anniversaire du Parlement de Québec en 1991 mais saurons nous célébrer une date encore plus significative, soit le 150e anniversaire du gouvernement responsable en 1996-1997? La célébration apolitique de la fondation de Montréal ou des universités McGill et Laval est une aventure plus aisée à entreprendre que la commémoration d'une histoire qui n'a pas encore su fournir aux Québécois d'événements politiques formateurs, d'expériences passées leur inspirant une vision constructive de leur liberté collective.


    Déjouer le culte des anniversaires pour préparer le bimillénaire

    Johnston ne croit pas que le culte des anniversaires soit un phénomène passager. La vague des anniversaires culminera avec la célébration du bimillénaire qui, d'après Johnston, pourra être l'occasion d'une révolution des mentalités. Le Post-modernisme et Bimillénaire de Johnston pourrait s'intituler ainsi: Comment sortir du post-modernisme. L'historien américain croit que les gigantesques célébrations à venir dans les années 2000 et 2001 nous libéreront suffisamment de l'esprit de méfiance et de syncrétisme du postmodernisme pour envisager de nouvelles formes de commémoration. Grâce à l'avènement de la technologie informatique, les anniversaires pourront s'affranchir de l'industrie culturelle et du mécénat étatique et concerner d'autres problèmes que ceux de l'identité nationale, de la religion civile et de la continuité humaniste. Érigés jusqu'à maintenant en cultes officiels et publics, les anniversaires pourront dorénavant servir des recherches plus individuelles. Le Grand Calendrier possède des ressources infinies, que la programmation des gestionnaires de la culture ne parvient pas à épuiser. Il agira comme un grand synthétiseur, qui combinera des possibilités inattendues de commémoration. Johnston espère ainsi que le bimillénaire s'avérera une expérience libératrice et capitale. «Le Bimillénaire, nous dit-il, obligera les citoyens à réaliser qu'il leur appartient de choisir qui vénérer. Ils ne peuvent plus longtemps en abandonner le choix aux entrepreneurs-courtisans, car l'enjeu est trop important: il s'agit ni plus ni moins que de transmettre l'héritage de l'humanité au-delà de l'an 2000.»
    Le bimillénaire arrive à grands pas; si nous ne voulons que l'industrie culturelle n'en commercialise à l'excès l'événement, il faudra alors le préparer, en concevant une nouvelle stratégie de la commémoration. Johnston préconise un usage plus libre de l'anniversaire; des anti-commémorations, tenues en parallèles aux cérémonies officielles, contribueraient à élargir les débats. Dans le cadre du bicentenaire de naissance de Jules Michelet en 1998, une conférence sur les interprétations qu'aurait données l'illustre historien des années 1900 ou 2000 pourrait préparer la voie à la célébration de 2000 années d'histoire de l'humanité. L'idée est intéressante; nous pourrions aussi interroger chacun à leur tour François-Xavier Garneau et Lionel Groulx et les faire se prononcer sur le futur de l'Amérique.


    La grande commémoration

    La célébration du bimillénaire sera pour l'Europe une expérience jubilatoire; la vague des anniversaires culturels dont l'Europe est agitée coïncidera en l'an 2000 avec son unification, qui ne sera certes pas encore achevée, comme en témoignent les lents progrès du volet politique de l'Union européenne, mais assez présente pour faire rêver le continent. Le bimillénaire apparaîtra comme un couronnement de l'idée d'Europe, à la fois comme espace, allant des Alpes à l'Oural, comme communauté de nations et comme berceau de culture et de civilisation. Le bimillénaire sera le prétexte à de grandes récapitulations historiques, à de vastes synthèses qui restitueront 2000 ans d'histoire d'une idée, d'une oeuvre collective qui a survécu aux guerres, aux famines, aux schismes, aux exodes et à tous ces maux qui font et défont les peuples.

    Pour les Amériques, par contre, le bimillénaire se chargera peut-être d'une autre signification. Certes, la célébration de deux mille ans d'histoire de l'humanité n'est pas une petite affaire; elle s'accompagnera sans doute de grandes festivités. Qu'elle soit anglo-saxonne, latine ou française, l'Amérique possède un horizon historique différent de celui de l'Europe. S'étant définie en rupture avec l'Europe, ou comme une Europe recommencée, l'Amérique revendique un horizon temporel propre, qui dépasse à peine cinq siècles - si l'on excepte les cultures amérindiennes. Le bimillénaire mettra l'Amérique face à la culture d'origine dont elle est le prolongement et la recréation et l'obligera peut-être à sortir d'une certaine forme d'isolationnisme qui lui a fait embrasser sa seule histoire continentale.

    L'onde de choc qui risque de secouer l'Amérique en l'an 2000 n'épargnera pas le Québec. Engagés dans la célébration de 2000 ans d'histoire, les Québécois éprouveront peut-être un malaise. L'horizon historique auquel ils auront été habitués s'élargira soudain; ils s'apercevront qu'il existe un histoire avant 1534. Vraisemblablement, il y aura alors une grande demande d'histoire, une soif de savoir qu'il faudra satisfaire. Le succès d'un événement comme «Les médiévales de Québec» est peut-être déjà le signe que les Québécois se préparent inconsciemment à entrer dans le nouvel horizon d'histoire qui s'ouvrira dans quatre ans. Un tel événement a ceci de bénéfique qu'il prédispose les Québécois à s'approprier une histoire qui leur est lointaine et pour la plupart inconnue, qui participe néanmoins de leur héritage culturel au même titre que leur histoire nationale. En somme, pour faire un saut dans le troisième millénaire, les Québécois devront aussi faire le pont avec les siècles d'avant la découverte du Canada.

    Cet élargissement de l'horizon historique suscitera aussi au Québec une réflexion sur les choix de société qu'il a pris depuis quelques décennies. L'an 2000 incitera les Québécois à faire un retour sur eux-mêmes et à réévaluer cette Révolution tranquille au cours de laquelle ils ont progressivement rompu avec les Anciens, le christianisme et la tradition, bref à reconsidérer ces valeurs et cette sagesse qui ont plus de 2000 ans d'histoire. Pour sa réflexion, le Québécois de l'an 2000 aura à sa disposition les ressources du multimédia et de l'Internet et, se frayant un chemin dans la mémoire virtuelle, il pourra composer son propre itinéraire dans l'histoire de l'humanité. D'autres anniversaires continueront de célébrer des gloires passées; n'étant plus l'apanage de l'industrie et de la planification, ils seront davantage le fruit de la recherche aventureuse dans les lieux et les traces du temps. Nous pourrons alors commémorer ce que nous vénérons vraiment.


    Notes

    (1) L'esprit viennois, Presses universitaires de France, Paris, 1985

    (2) Post-modernisme et Bimillénaire, Le culte des anniversaires dans la culture contemporaine, Presses universitaires de France, Paris, 1992
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Marc Chevrier
    Collaborateur de L'Agora
    Mots-clés
    fêtes, festival, bimillénaire, an 2000, postmodernisme, religion civile, Québec, Europe, Amérique
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