À l’intérieur du cours classique, les Belles-Lettres représentaient un clivage. Avant, c’étaient l’enfance, l’adolescence. Avec elles, l’adolescent devenait un jeune homme. Il accédait à la vérité de l’écriture, aux aveux des grands hommes. On dévoilait devant lui des mystères de l’âme humaine. Le professeur cessait d’imposer ses idées. Il les discutait devant son auditoire, peu habitué à ces fluctuations de l’esprit. Il disait ce qu’il pensait, parlait de lui, au risque de surprendre et de choquer, établissait avec ses élèves un contact privilégié, d’amitié et de confiance. Nous n’étions plus des enfants qu’on dressait, en principe, à la baguette. Comme par enchantement, au cours des vacances qui séparaient la Versification des Belles-Lettres, nous étions devenus des hommes. Était-ce vrai? Je ne sentais en moi aucun changement. Le collège, lui non plus, n’avait pas changé. Les même couloirs, les mêmes salles d’étude, le même réfectoire, la même chapelle. Tout au plus couchais-je ailleurs, dans un dortoir qui prolongeait la salle de répétitions de la fanfare, dit des philosophes. Nous y étions soixante à n’avoir plus à monter les étages pour la nuit. Le dortoir était adossé à la montagne, nous avions l’impression d’être de plain-pied avec la ville, de nous rapprocher du monde extérieur. Ainsi les pères, par d’insensibles répartitions géographiques, entretenaient-ils l’espoir en plusieurs de mettre bientôt un terme à leur vie de pensionnaire. À seize ans, le jeune homme commence à soupirer après la liberté. Au collège, nous étions, jusqu’à la fin, tributaires des règlements. Il fallait se lever lorsque sonnait la cloche, faire son lit d’une certaine façon, observer la règle du silence, celle de la propreté. Tout, dans un tel régime, devient important et cesse de l’être. Tout se confond en insignifiance. Étant tout à nous-mêmes, nous ne sommes rien aux autres. L’entrée en Belles-Lettres nous donnait le sentiment que cela avait changé, que nous existions, autonomes.
