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    Dossier: Charles-Maurice de Talleyrand - Périgord

    Biographie de Talleyrand: 3. la Restauration

    Jean-Baptiste Honoré Raymond Capefigue
    Troisième partie de la biographie de Talleyrand par Jean-Baptiste H. R. Capefigue, parue dans la Biographie Michaud (1849).
    Biographie de Talleyrand, par Jean-Baptiste H. R. Capefigue

    1. La Révolution (de 1754 à 1797)
    2. Le Consulat et l'Empire (de 1797 à 1813)
    3. La Restauration (de 1813 à 1834)
    4. Les derniers années (de 1834 à 1838)


    Troisième partie: la Restauration

    Les tentatives d'opposition sous l'Empire conduites avec une extrême prudence par Fouché et de Talleyrand dataient de 1809 et avaient pour point de départ le sénat. Il ne faut pas se fier aux corps politiques trop obéissants, trop abaissés; ils se vengent, comme l'a dit Tacite, au jour venu, de toute leur lâcheté, par l'ingratitude et la violence. Ainsi fut la conduite du sénat sous le premier empire: il avait voté les levées d'hommes, les actes les plus inflexibles! Le maître alors dominait tous ces fronts abaissés; néanmoins il y avait dans le sénat un petit groupe de républicains. Fouché ne l'ignorait pas; de Talleyrand, sans se compromettre, étudiait ces éléments d'opposition; il apercevait le commencement de la fin, paroles qu'il avait jetées avec quelque légèreté à ses intimes, le duc de Dalberg, l'abbé Louis, de Pradt, Montrond et André d'Arbelles. Si nous en croyons le témoignage du due de Dalberg, dès 1811 de Talleyrand aurait dit: «Tout cela finira par un Bourbon.» Il eût été bien hardi de prononcer de telles paroles; ce qu'il peut y avoir de vrai, c'est que de Talleyrand s'était mis en rapport avec son oncle, l'ancien archevêque de Reims, grand aumônier de Louis XVIII. L'empereur avait connu quelques-unes de ces intrigues, et dans une conversation très-colère, accusant de Talleyrand de le trahir, il l'avait même menacé d'un procès d'État. Le prince avait pour habitude de ne laisser aucune trace de ses négociations secrètes; il put donc nier et demanda même des juges dans la haute cour impériale comme grand officier de la couronne. De Talleyrand avait cette supériorité sur l'empereur Napoléon qu'il opposait le visage le plus impassible à ces emportements de l'esprit du Midi qui éclataient comme la foudre: il savait qu'après la colère et le bruit venait le calme et presque l'abattement. Jamais la figure de Talleyrand ne changeait, son masque immobile était impatientant; joignant à cela une grande justesse d'expression, un esprit d'à-propos qui opposait une dénégation spirituelle, raisonnée ou mordante à toutes les invectives jetées contre lui, il se sauvait toujours des positions qui pour d'autres eussent été désespérées. Ainsi se passèrent la fin de 1813 et le mois de janvier 1814. De Talleyrand n'avait pas plus de confiance dans les négociations de Châtillon qu'il n'en avait eu dans le congrès de Prague; il avait un certain dédain pour l'insuffisance du duc de Bassano; M. de Champagny lui était antipathique, et il voyait dans M. de Caulaincourt une âme honnête, profondément démoralisée par le souvenir de la catastrophe du duc d'Enghien. Le défaut de M. de Talleyrand était de trop railler les consciences à scrupules. Quoiqu'il eût la conviction profonde de la chute de l'empire et que, peut-être, il se proposât de la hâter, il n'en accepta pas moins une place dans le conseil de régence après le second départ de l'empereur pour l'armée (janvier 1814); il s'y montrait avec assiduité, tout en préparant dansl le sénat les voies à un changement. Il y avait une ligne imperceptible entre une telle duplicité et la trahison. Enfin, lorsque le cercle des ennemis se resserra autour de la capitale, l'impératrice Marie-Louise et son gouvernement de la régence quittèrent Paris pour Blois; de Talleyrand fit le semblant d'aller rejoindre le conseil de régence, et l'on dit qu'il se fit arrêter par un parti ennemi hors barrière et reconduire dans son hôtel. La capitulation de Paris était signée; les alliés sillonnaient les rues et tous les partis politiques s'agitaient; l'empereur Alexandre allait devenir le centre d'un grand mouvement, l'arbitre des destinées de la France, et de Talleyrand, qui avait deviné les tendances des alliés, lui offrit l'hospitalité à l'hôtel de l'Infantado. Alexandre était presque chez lui; la comtesse Edmond de Périgord, duchesse de Courlande, était sa sujette. Jamais de Talleyrand ne déploya plus d'activité que dans ces journées d'avril 1814; rajeuni de vingt ans, partout il se multipliait, soit pour faire accepter par les alliés les idées de restauration de l'ancienne dynastie, soit pour mettre en mouvement le sénat jusqu à ce qu'il eût obtenu la formation d'un gouvernement provisoire sous sa présidence, et ce était pas sans inquiétude. Alexandre avait reçu avec bienveillance la députation des maréchaux qui venait stipuler pour Napoléon; le sénat hésitait à se prononcer pour l'ancienne dynastie; de Talleyrand formula, comme toujours, son opinion dans un seul axiome politique: «Les Bourbons sont un principe, tout le reste est une intrigue.» Après les plus persévérants efforts, la restauration l'emporta et Alexandre signa cette déclaration solennelle, répandue partout à Paris, qu'il «ne traiterait plus avec l'empereur Napoléon et a sa famille.»

    Le sénat se mit alors en gouvernement; le parti républicain, dirigé par l'abbé Grégoire, Destutt de Tracy, Lambretch, savourant le plaisir de la vengeance, prononça la déchéance de Napoléon. L'acte du Sénat était d'une cruelle ironie; tous les griefs qu'il reprochait à Napoléon n'étaient-ils pas également son ouvrage? Il importait peu à de Talleyrand que le sénat se déshonorât, pourvu qu'il servit ses desseins: il lui laissa faire très-paisiblement une constitution presque républicaine qui appelait au trône Stanislas Xavier; frère du dernier roi des Français.

    Les actes du Sénat n'étaient pas la seule préoccupation de Talleyrand: quelle allait être le caractère de cette restauration soudaine, inattendue? Le prince connaissait Louis XVIII de longue date; il le savait un esprit sage, habile, mais n'oubliant rien et peu sympathique à sa personne; seulement il savait que le vieux roi voulait reprendre sa couronne, qu'il l'avait demandée avec passion à tous, à Barras, au Premier consul: les antécédents des hommes le touchaient peu dans ces circonstances. Louis XVIII n'aimerait pas de Talleyrand, mais il l'accepterait; le parti royaliste ne pouvait assurément méconnaître les immenses services qu'il avait rendus: sous sa main s'était faite la Restauration; président du gouvernement provisoire, il s'était montré plein d'une respectueuse déférence pour Monsieur, comte d'Artois; caractère aimable, confiant, il avait dit en accueillant Son Altesse Royale:
    Monseigneur, le bonheur que nous éprouvons sera à son comble, si monseigneur reçoit avec la bonté divine qui distingue son auguste maison, l'hommage de notre tendresse religieuse.
    Ces formes d'un gracieux respect, Talleyrand les poussait à un degré suprême; le comte d'Artois l'accueillit d'une façon charmante et le laissa maître des négociations avec les alliés. Par son ascendant, le prince obtint de l'empereur Alexandre le retour de 150,000 Français prisonniers en Russie, débris de la grande armée. Quand les conférences s'ouvrirent pour le traité de Paris, de Talleyrand déclara qu'il renonçait spontanément au titre de prince de Bénévent, par déférence pour le Saint-siège, antique possesseur de ce grand fief; il signa désormais Charles-Maurice Talleyrand tout court; il croyait ce nom assez antiquement noble. Les négociations pour le traité de Paris furent conduites avec succès et habileté; les ministres alliés voulaient partir des bases de l'uhimaraw accepté par M, de Caulaincourt au congrès de Châtillon; de Talleyrand répondit «que cet ultimatum ne pouvant être opposé à Louis XVIII; les bases du nouveau traité devaient être l'ancien territoire avec l'ancienne dynastie.» Les conventions du 31 mai 1811 firent beaucoup d'honneur à de Talleyrand: il est si difficile de stipuler pour un pays envahi! Le territoire de la France fut agrandi, au nord et au midi, d'un million d'âmes, par le traité du 30 mai 1814.

    [Août 1814: Le Congrès de Vienne]
    De Talleyrand ne s'occupa du gouvemement intérieur que pour la formation de la nouvelle Chambre des pairs, difficile fusion des aristocrates de l'ancien et du nouveau régime; il laissa la rédaction de la charte à Louis XVIII, qui aimait ces sortes de travaux politiques, et dès le mois d'août, il se prépara pour le congrès qui, devait se réunir à Vienne. Naturellement le roi l'avait nommé son premier plénipotentiaire, en lui laissant le soin de composer le personnel de la légation française. il y fit entrer le duc de Dalherg, son ami si intime; il y conduisit deux premiers commis des affaires étrangères les plus habiles, la Resnardière et Bourjot pour la correspondance. Tout autre aurait hésité sur la place que devait prendre la France après ses revers et si récemment envahie. De Talleyrand s'assit au congrès souverainement, comme s'il n'y avait pas eu d'invasion. Les instructions du roi Louis XVIII étaient libres et fières, et de Talleyrand les fit pleinement triompher. On sauva la Saxe, on restaura la branche cadette des Bourbons sur le trône de Naples, et comme récompense, de Talleyrand reçut du roi Ferdinand le titre de duc de Dino, qu'il transmit presque immédiatement à son neveu, le comte Edmond de Périgord. L'auteur de cet article a dit ailleurs toute l'activité déployée par de Talleyrand pour assurer à la France une haute situation et des alliances diplomatiques; on se rapprocha de l'Autriche, de l'Angleterre pour combattre les prétentions extrêmes de la Russie sur la Pologne. De là le traité secret du 15 février 1815, signé entre les trois puissances, que jamais ne pardonna l'empereur Alexandre et qu'il considérait comme une suprême ingratitude après les services qu'il avait rendus à la maison de Bourbon, lors de la restauration de 1814. À Vienne, de Talleyrand écrivit cette correspondance sérieuse, spirituelle, adressée au roi, une des plus précieuses au département des affaires étrangères, Louis XVIII aimait les anecdotes: de Talleyrand en remplit ses dépêches les plus intimes; il cherchait par ce moyen à plaire au roi, qui avait pour lui bien des antipathies et qui supportait difficilement debout derrière son fauteuil comme grand chambellan l'ancien évêque d'Autun. La fierté aristocratique de Talleyrand le blessait quelquefois; il se vengeait par des mots sur ses prétentions carlovingiennes en raillant la généalogie de Talleyrand. Louis XVIII, un des érudits les plus forts en blason, disait au duc d'Escar, son ami: «La famille Talleyraud ne se trompe que d'une lettre: elle n'est pas de Périgord, mais seulement du Périgord.»

    Le congrès de Vienne délibérait encore lorsqu'on apprit le débarquement de Napoléon, et le congrès répondit par la déclaration du 13 mars 1815, qui mettait, comme on le disait alors Bonaparte au ban de l'Europe; lorsque Montrond vint à Vienne pour proposer à de Talleyrand une réoncillation avec l'empereur, le ministre se borne pour toute réponse à lui montrer la déclaration du 13 mars. Toute transaction devint impossible entre l'Europe et le génie militaire qui l'avait si longtemps troublée. Après la signature des actes définitifs du congrès, de Talleyrand se mit en marche lentement pour rejoindre Louis XVIII à Gand; il y arrivait assurément fort préoccupé, mais avec la conviction profonde de la chute des cent-Jours, et il se mit àl'œuvre pour préparer le retour de Louis XVIII avec le moins de réaction possible dans les idées et dans les intérêts. Le projet de Talleyrand était d'offrir de telles garanties aux hommes et aux choses de 1789, qu'une transaction se ferait seule et sans ébranlement entre eux et la maison de Bourbon.

    Arrivé à Gand. il dut attaquer ouvertement le ministre M. de Barras, tant aimé du roi Louis XVIII, et il réussit à l'éloigner des conseils. Après Waterloo, de Talleyrand fit adopter la déclaration de Cambrai, amnistie limitée qui avouait les fautes du gouvernement royal en 1814. De Talleyrand concerta avec le duc de Wellington la composition du nouveau ministère, afin de s'assurer l'appui de l'Angleterre. Ce ne fut pas de Talleyrand. mais le duc de Wellington qui fit entrer Fouché dans le cabinet de Louis XVIII: homme surtout de convenance, de Talleyrand croyait un régicide déplacé auprès du frère de Louis XVIII Telle était la souplesse de Fouché, qu'il était parvenu à séduire tout le parti royaliste, à ce point qu'on l'opposait à de Talleyrand dans le ministère.

    Le gouvernement du roi trouva la France en tout point envahie: 700.000 baïonnettes pesaient sur son territoire, et c'était au milieu de toute espère de violences de l'ennemi que les négociations s'ouvrirent pour la conclusion d'un traité. De Talleyrand avait compté sur l'appui de l'Angleterre et sur le concours du duc de Wellington pour lutter contre les exigences de la Prusse, de l'Autriche et de l'Allemagne. Cet appui lui manqua tout à coup, soit impuissance, soit mauvaise foi; il ne pouvait invoquer l'appui de la Russie: l'empereur Alexandre gardait en sa mémoire les souvenirs du congrès de Vienne. De Talleyrand n'était plus maître d'un traité; cette situation lui paraissait si grave, qu'il se montrait presque indifferent à tous les détails, à tous les épisodes violents de l'occupation de Paris, sans penser à autre chose qu à un traité définitif si difficile, se contentant de dire: «Laissez les alliés se déshonorer.» On lui a reproché de ne pas avoir protesté contre le pillage des musées et des dépôts publics; quand des plaintes venaient à lui, le prince se bornait à dire: «Ce n'est pas une affaire.» À son point de vue, il s'agissait de sauver la France, de savoir si elle serait partagée, morcelée, le pillage d'un musée n'était pas une affaire. De Talleyrand se bornait à se venger par quelques mots acerbes et railleurs. Quand Canova vint le voir, il invoqua sa qualité, son titre d'ambassadeur du saint-père pour réclamer les objets d'art du Vatican; de Talleyrand le reçut avec un sourire narquois: «Dites donc emballeur, mon cher Canova.»

    Le temps n'était pas aux mots spirituels; on ne pouvait sauver la situation par une raillerie. De Talleyrand avait reçu l'implacahle ultimatum des alliés; pour obtenir une modification dans les bases, il s'adressa tour à tour au duc de Wellington et au prince de Metternich, car l'empereur Alexandre ne voulut pas entrer en négocialion avec l'homme d'État qui avait contrarié sa politique au congrès de Vienne. Le mouvement de la chambre royaliste convoquée par Louis XVIII donnait un prétexte parlementaire à la démission ou au renvoi de Talleyrand. il fut saisi avec empressement, car cette retraite laissait à un autre le pénible devoir de signer les traités de 1815. Si de Talleyrand pouvait jeter à l'aise quelques mots piquants sur l'ingratitude de la maison de Bourbon, il n'avait pas à se plaindre; Louis XVIII, sur la proposition du duc de Richelieu, le nommait grand chambellan. avec un traitement de cent mille francs et la suprématie sur les quatre premiers gentilshommes de la chambre. Le privilège et le devoir du grand chambellan était de se tenir debout derrière le fauteuil du roi, d'assister aux repas de Sa Majesté. De Talleyrand n'y manquait pas; on le voyait toujours impassible. narguant un peu la mauvaise humeur de Louis XVIII. À la table du roi, il ne prenait jamais qu'un biscuit trempé dans un vieux xérès de cinquante ans.

    [Le salon de Talleyrand]
    Le salon de Talleyrand resta en 1816 un modèle de tenue et de grande compagnie; le prince se levait tard, restait une heure à sa toilette, aux mains de son valet de chambre, qui le poudrait comme sous l'ancien régime; il portait le costume moitié abbé, moitié directoire, habit de soie bleue ou grenat, culotte courte, souliers à boucles; à son cou une cravate blanche, un peu large, mais moins affectée que celle des incroyables de 1800. L'hôtel Talleyrand se distinguait par sa tenue parfaite; la domesticité était ancienne et choisie; son premier valet de chambre était un de ces fidèles serviteurs qu'on se transmettait autrefois comme un héritage; son suisse avait quelque chose de paroissial qui rappelait l'évêché d"Autun; on citait le cuisinier de Talleyrand comme un artiste précieux. Le prince aimait à jouer fort avant dans la nuit; la duchesse de Montmorency et la princesse de Vaudemont (la maison de Lorraine) étaient ses partenaires les plus assidues. «Le jeu, disait-il, occupe sans préoccuper et dispense de toute conversation trop vive.» De Talleyrand les évitait avant toute chose, car il n'était pas content de la Restauration; sa seule vengeance était celle-ci: quand il y avait grande compagnie, il ne manquait pss de dire: «C'est pourtant dans ce salon e que la Restauration a été faite.» Alors il racontait tous les obstacles qu'il avait eu à vaincre et les difficultés qu'il avait fallu surmonter pour le rétablissement de l'ancienne dynastie; tout cela était dit avec une extrême discrétion, sans oublier qu'il était grand chambellan de Louis XVIII. Le matin, le prince recevait du monde très-mêlé; les fidèles amis venaient lui porter des nouvelles: Montrond, André d'Arbelles, et surtout Roux Laborie, assurément le plus spirituel et le plus actif des causeurs politiques, fort bien d'ailleurs avec le parti royaliste et qu'on avait appelé le cabriolet jaune du gouvernement provisoire, dont il avait été le secrétaire, tant il était actif dans ses visites le matin en cabriolet à la porte de tous les hôtels. Des rapports de banque et de bourse avaient mis de Talleyrand en rapport avec Laffitte, trop mêlé à la politique pour qu'on n'en causât pas quelquefois avec lui. Laffitte s'était enthousiasmé d'une idée qu'il considérait comme une solution de la crise: la révolution anglaise de 1688 avec l'avènement de la dynastie d'Orléans; toutes ses combinaisons et ses intrigues étaient dirigées vers ce résultat, et il trouvait bien des complices: livres, journaux, brochures. Cette combinaison ne déplaisait pas au prince de Talleyrand, qui avait commencé sa vie politique avec Lauzun et les partisans du Palais-Royal; il n'en parlait toutefois que comme d'une thèse. S'il visitait peu M. le duc d'Orléans pour ne pas éveiller des soupçons, il restait, par Montrond, en bons rapports avec la princesse Adélaïde, esprit de haute activité, qu'il connaissait depuis 1793. À l'époque des luttes qui précédèrent les ordonnances de juillet, de Talleyrand vécut à Valençay, que les soins de madame de Dino avaient transformé en résidence royale, ou bien à Rochecotte, moins somptueux et plus modeste. En 1828, il fit un long voyage dans le Midi, où il résida pour respirer les tiédeurs embaumées d'Alres et de Toulon. En 1837, il avait été victime d'un abus de confiance; Perey, son secrétaire, disparut en enlevant une partie de ses papiers et même le commencement de ses mémoires. Le prince put faire quelques réflexions sur la nécessité de la fidélité et du dévouement, qu'il avait un peu trop légèrement traités dans sa vie. On commença à dire dans les salons quelques fragments de ses mémoires sur ses études et ses espiègleries de séminaire; on aurait dit un acte des Visitandines et les escapades d'Un abbé charmant de Picard. En général, les hommes politiques qui ont besoin de se faire oublier affectent de s'occuper de choses frivoles et chantent le vaudeville de leur vie. Les périls de la Restauration devenaient graves. Le prince de Polignac prenait le ministère avec des projets qui dépassaient ses forces; l'opposition était ardente et forte; la chambre protestait, le pouvoir était dans des conditions violentes. On dit à cette époque que de Talleyrand n'était pas resté étranger à la fondation du journal le National; nous croyons que le National fut soutenu surtout par Lafitte, à qui appartenaient les écrivains déclamateurs et révolutionnaires; quelques-uns des commissionnaires politiques de Talleyrand purent bien s'y intéresser, mais le prince était trop précautionneux de sa personne, trop réfléchi dans la moindre de ses démarches pour avouer une opposition aussi directe, aussi ardente contre Charles X.

    Quand le coup de tonnerre de juillet éclata sur l'horizon embrasé, de Talleyrand demeura tout à fait en dehors de la lutte armée, persuadé qu'il serait consulté une fois le résultat accompli. Il y avait pour M. le duc d'Orléans un moment solennel, décisif, la transition de la lieutenance générale du royaume (titre légal reconnu par Charles X) à la royauté dynastique, véritable révolution de 1688. Sur ce point, de Talleyrand fut sérieusement consulté par Louis-Philippe; il fallait examiner si le temps était venu de réaliser cette révolution, depuis longtemps pressentie dans les idées de Talleyrand. Avant de donner un avis définitif, il dut consulter le corps diplomatique. Le nouveau roi des Français serait-il reconnu par l'Europe? De Talleyrand était sûr de l'assentiment de l'Angleterre. Dans les quarante-huit heures, le duc de Wellington avait répondu: «Oui, nous reconnaîtrons.» À Paris résidait le comte Pozzo di Borgo, ambassadeur de l'empereur Nicolas; esprit libéral, mécontent du ministère de M. de Polignac, il crut pouvoir promettre que l'empereur de Russie ne s'opposerait pas à la marche irrésistible des événements, et que le roi Louis-Philippe serait reconnu, pourvu que les traités existants fussent respectés. Sûr d'éviter ainsi la guerre, de Talleyrand put conseiller à Louis-Philippe d'accepter la couronne; il lui offrit d'aller lui-même à Londres pour prendre part aux actes ultérieurs de la diplomatie. C'était avec joie que le prince quittait Paris: l'aspect des tumultes populaires ne lui avait jamais plu, et moins encore alors, à cause de son grand âge. L'Angleterre avait toujours été le pays de sa prédilection; il en aimait les manières, les formes d'aristocratie; il y allait pour représenter et réaliser en quelque son l'idée de sa jeunesse, le triomphe du parti d'Orléans qu'il avait si ardemment secondé en 1792. Sa vie formait ainsi un grand tout dont il joignait les deux extrémités. À Londres, le rôle de Talleyrand grandit à la suite de la révolution belge, qui vint tout à coup compliquer la situation; on n'eut plus seulement à traiter les affaires de 1830, mais encore à examiner les traités de 1815, pour en modifier une des conditions les plus considérables, la constitution du royaume des Pays-Bas, œuvre spéciale de l'Angleterre. Il y a ceci d'admirable dans le gouvernement britannique, qu'il ne s'entête jamais devant un fait accompli; il l'accepte toujours quand la nécessité l'impose, en se réservant de le faire tourner à l'avantage de sa politique. Le royaume des Pays-Bas détruit, le duc de Wellington, qui l'avait formé avec tant de soin en 1816, accepta la neutralité du royaume belge, reconnue par l'Europe, avec un prince uni à la dynastie anglaise, neutralité préférable au système des villes fortifiées qui garantissaient les frontières belges depuis 1815. De Talleyrand se réunit sur tous ces points au duc de Wellington, en renonçant même à l'élection du duc de Nemours comme roi des Belges; en vertu de cette conviction profonde qu'avec l'appui de l'Angleterre la paix du monde serait maintenue. Cette idée pacifique, Talleyrand la poussa trop loin peut-être; il céda tout à l'infuence anglaise; elle fut même le principe de la quadruple alliance entre l'Angleterre, la France et le Portugal, formule plutôt écrite sur le papier que réalisable dans la pratique, sorte de menace jetée à la Russie, à l'Autriche qui avaient essayé leur rapprochement. La quadruple alliance resta en projet sans aucune application pratique. Durant cette ambassade à Londres, de Talleyrand suivait une correspondance personnelle avec Louis-Philippe et spécialement avec la princesse Adélaïde, à qui de Talleyrand reconnaissait une sagacité, une aptitude supérieure. L'homme d'État examinait non-seulement les affaires extérieures, mais encore la politique suivie en France par le cabinet de Louis-Philippe; les dépêches de Talleyrand étaient encore aux Tuileries lors du pillage de 1858; détournées un moment, elles furent depuis rachetées, échappant ainsi à cette publicité qu'une revue, dirigée par un nom familier au comité de sûreté générale sous Robespierre, donnait aux pièces de famille et d'intimité entre le roi et ses fils.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Jean-Baptiste Honoré Raymond Capefigue
    Journaliste, homme d'État et historien français (1801-1872). Polémiste intolérant, il collabora, sous le pseudonyme de «Un homme d'État», à toutes les tribunes politiques. Sous la monarchie de Juillet, il travailla aux Affaires étrangères et eu accès aux archives de certains ministères gardées secrètes jusque-là. Historien extrêmement prolifique, dont l'oeuvre couvre pratiquement toutes les périodes de l'histoire de France, avec une prédilection pour le Moyen-Âge et la Restauration, on fait peu de cas, depuis le XIXe, de la valeur historique de ces ouvrages.
    Mots-clés
    Vie de Talleyrand, le commencement de la fin pour Napoléon, la restauration des Bourbons, Louis XVIII, le salon de Talleyrand
    Extrait
    «À Vienne, de Talleyrand écrivit cette correspondance sérieuse, spirituelle, adressée au roi, une des plus précieuses au département des affaires étrangères, Louis XVIII aimait les anecdotes: de Talleyrand en remplit ses dépêches les plus intimes; il cherchait par ce moyen à plaire au roi, qui avait pour lui bien des antipathies et qui supportait difficilement debout derrière son fauteuil comme grand chambellan l'ancien évêque d'Autun. La fierté aristocratique de Talleyrand le blessait quelquefois; il se vengeait par des mots sur ses prétentions carlovingiennes en raillant la généalogie de Talleyrand. Louis XVIII, un des érudits les plus forts en blason, disait au duc d'Escar, son ami: "La famille Talleyraud ne se trompe que d'une lettre: elle n'est pas de Périgord, mais seulement du Périgord."»
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