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    Dossier: Sainte-Beuve Charles-Augustin

    Sainte-Beuve

    Henry Bidou
    "J'écris l'histoire d'un homme très malheureux. Ni les plaisirs de l'intelligence la plus vive, ni les honneurs qui suivent le succès n'ont apaisé son regret d'avoir rêvé ce qu'il n'a pu atteindre. Son second recueil de vers s'appelle les Consolations. C'est un titre qui en dit long."
    J'écris l'histoire d'un homme très malheureux. Ni les plaisirs de l'intelligence la plus vive, ni les honneurs qui suivent le succès n'ont apaisé son regret d'avoir rêvé ce qu'il n'a pu atteindre. Son second recueil de vers s'appelle les Consolations. C'est un titre qui en dit long.

    Un enfant laid, avec une grosse tête rousse, né de parents trop vieux, orphelin avant sa naissance, élevé entre deux femmes, trop sensible et trop intelligent; de grands rêves, et une place au second plan; des amours douloureuses, malheureuses, dont la seule qui s'accomplit fut une trahison; l'ambition toujours déçue d'être meilleur, le vide du cœur, la pauvreté et le mérite amer de servir la gloire des autres sans travailler à la sienne; enfin, proche la cinquantaine, une renommée de critique, prix d'un labeur immense, faible compensation à qui a espéré le laurier des poètes; dix-huit ans encore d'une vie merveilleusement lucide de l'esprit, avec le cœur vide et les sens encore travaillés; de l'autorité, sans doute, et une haute situation, mais avec de la tristesse secrète et du dégoût; après bien des tergiversations religieuses, un endurcissement irritable et une hostilité combative; enfin, pour achever sa vie, quelques mois de souffrance aiguë et de sérénité: tel fut Sainte-Beuve. Étant curieux, il a paru inconstant; étant ombrageux, il a paru perfide; étant clairvoyant, il a paru faux; étant faible, il a paru tortueux. Il a été profondément poète, et on lira des vers de lui d'une beauté pénétrante; mais c'est une beauté secrète et sans éclat; il a profondément aimé les femmes, qui l'ont presque toujours rejeté dans l'amitié ou dans le libertinage; il était assez laid pour déplaire, assez séduisant pour plaire à demi. Sauf dans le règne de l'intelligence, il a mêlé les qualités douloureuses aux défauts paralysants; son intelligence lui a servi à connaître sa misère intérieure et à mieux en souffrir. Il a été sans cesse déçu et il est lui-même décevant. Mais, à la distance où nous sommes, il n'est guère d'âme plus attachante que cette âme tourmentée.

    Il n'en est guère de plus difficile à peindre. Non seulement il est instable et inquiet, mais il est doué — don ou malheur — d'un mimétisme authentique. C'est ce qui fait son mérite d'historien. L'histoire est pour lui une véritable substitution de personnes. Il se confond par degrés avec son modèle. A la fin de son étude sur mademoiselle de la Vallière, il dit des choses si édifiantes, qu'on se demande s'il ne se convertira pas lui-même. L'amitié le transforme pareillement; Hugo l'entraîne dans le romantisme, Guttinguer dans le christianisme. Dans cette âme aux mille reflets, il est trop facile de signaler les contradictions. Seulement elles ne prouvent rien. Les explications qu'il donne lui-même sont suspectes, si elles sont données après coup. Car il lui arrive de projeter le présent sur le passé.

    Sur l'exemplaire de Volupté qui appartenait à la princesse Julie Bonaparte, il a expliqué comment il s'était montré chrétien dans ce roman. «J'ai en effet, dit-il, la sensibilité volontiers chrétienne, comme d'autres, sans être croyants, ont l'imagination volontiers catholique. De plus, il faut faire la part, chez l'artiste, des différentes phases morales de la vie et des dispositions particulières où nous mettent les passions. Et enfin, si l'on me serrait de trop près, je dirais: Les anciens poètes s'adressaient à une mythologie deux fois morte; j'ai mieux aimé m'adresser à une mythologie à moitié vivante, et qui était encore une religion.» Les deux premières propositions sont exactes. La seconde ne correspond nullement à ce qui se passait dans son esprit en 1834. Au surplus il nous avertit lui-même qu'il se retrouvait à peine dans le monde mouvant de son âme. «Quant à ce qui m'arriva, après juillet 1830, de croisements en tous sens et de conflits intérieurs, je défie personne, excepté moi, de s'en tirer et d'en avoir la clef; encore se pourrait-il bien que, si je voulais tout repasser nuance par nuance, j'en donnasse ma langue aux chiens.»

    Au cours de ce livre, je citerai beaucoup de vers. J'aurais pu sans doute mutiler les citations; et faire dé leur marbre un poudingue de prose. Si je ne l'ai pas fait, c'est que le vers était le langage naturel des hommes de 1830, et que c'est dans cette langue qu'il faut les entendre. Dans toute cette douloureuse aventure, la poésie et la réalité sont mêlées et confondues: qui voudrait les séparer se condamnerait à ne plus rien comprendre.

    I

    «Je suis né à Boulogne-sur-Mer le 23 décembre 1804. Mon père était de Moreuil, en Picardie, mais il était venu jeune à Boulogne, comme employé des aides avant la Révolution, et il s'y était fixé. Les annales boulonnaises ont tenu compte des services administratifs qu'il y rendit. Il y avait, en dernier lieu, organisé l'octroi et il était contrôleur principal des droits réunis lorsqu'il mourut. Il était marié à peine, quoique âgé de cinquante-deux ans. Mais il avait dû attendre, pour épouser ma mère, qu'il aimait depuis longtemps et qui était sans fortune, d'avoir lui-même une position suffisante. Ma mère était de Boulogne même et s'appelait Augustine Coilliot, d'une vieille famille bourgeoise de la basse ville, bien connue. Elle était enceinte de moi et mariée depuis moins d'un an lorsque mon père mourut subitement d'une esquinancie. Ma mère sans fortune, et une sœur de mon père qui se réunit à elle, m'élevèrent. Je fis mes études à la pension de M. Blériot, à Boulogne même. J'avais terminé le cours entier des études, y compris ma rhétorique, à treize ans et demi. Mais je sentais bien tout ce qui me manquait et je décidai ma mère à m'envoyer à Paris, quoique ce fût un grand sacrifice pour elle, en raison de son peu de fortune.»

    Ainsi parle Sainte-Beuve. Avant d'avoir été picarde, sa famille avait été normande. Il y a deux villages de Sainte-Beuve, près de Neufchâtel, en Haute-Normandie. Ils sont ainsi nommés de leur église, où sont des reliques de la sainte, laquelle fut abbesse de Reims au VIIe siècle.

    «Lorsque, par la suite, écrit François Bournon, des individus natifs de l'un ou de l'autre de ces deux villages émigrèrent vers d'autres pays du voisinage, ils se firent désigner tout naturellement par leur nom d'origine; on les appela Jean de Sainte-Beuve, Louis de Sainte-Beuve, Marie de Sainte-Beuve, etc. Telle était encore la coutume au moyen âge.»

    Ces Sainte-Beuve essaimèrent sur 1'Ile-de-France, vers Belloy ou Luzarche, où ils existent encore, et sur la Picardie. Il en vint à Moreuil, au sud d'Amiens, au XVIe siècle. C'est d'eux qu'est issu l'écrivain. Son bisaïeul, Jean-François de Sainte-Beuve, né en 1682, fut lieutenant et receveur à Moreuil. Le fils de celui-ci, nommé pareillement Jean-François, fut contrôleur des actes dans la même ville. Un des enfants de ce second Jean-François, Charles-François, vint à Boulogne, à l'âge de vingt-cinq ans environ, c'est-à-dire vers 1777, pour gagner sa vie dans l'administration des aides. La Révolution, en réduisant son traitement de moitié, le fit renoncer à un premier projet de mariage avec une demoiselle Louise David. On le trouve administrateur du département, fonction gratuite, comme celle de nos conseillers généraux. Enfin, le 19 ventôse an VIII (20 mars 1800), il est préposé en chef de l'octroi de Boulogne, aux appointements de 1500 francs.

    Comme l'un des deux inspecteurs qui lui furent adjoints se nomme Martinet Coilliot, on suppose que Charles-François Sainte-Beuve, en épousant quelques années plus tard Augustine Coilliot, épousa la sœur de son collègue.

    Charles-François Sainte-Beuve est à Boulogne un personnage notable. Il possède rue du Pot-d'Étain une maison à deux étages, de bonne apparence, à sept fenêtres de façade, qui existe encore. Il est conseiller municipal. La dernière séance où il paraisse est celle du 1er messidor an XIII (20 juin 1804). Il manque à celle du 20 thermidor et il meurt le 12 vendémiaire (4 octobre), à cinquante-deux ans. L'acte de décès est signé par son beau-frère, Augustin Hibon, négociant, et par un ancien juge au tribunal d'appel de Douai, maintenant magistrat de sûreté auprès du tribunal de Boulogne, Wissocq, qui était devenu par son mariage le cousin des Coilliot.

    Trois mois plus tard, les mêmes témoins signaient l'acte de naissance de l'enfant posthume, Charles-Augustin, né le 2 nivôse an XIII (23 décembre 1804).

    ***



    Sa mère et une tante paternelle se réunirent pour vivre ensemble. Sainte-Beuve a évoqué cette tante dans les Consolations: Elle m'y racontait souvent, pour me distraire,
    Son enfance et les jeux de mon père, son frère
    Que je n'ai pas connu, car je naquis en deuil,
    Et mon berceau posé d'abord sur un cercueil.
    Elle me parlait donc et de mon père et d'elle;
    Et ce qu'aimait surtout sa mémoire fidèle,
    C'était de me conter leurs destins entraînés
    Loin du bourg paternel où tous deux étaient nés:
    De mon antique aïeul je savais le ménage,
    Le manoir, son aspect et tout le voisinage... En 1813, l'enfant fut mis comme externe libre à la pension Blériot, qui occupait le magnifique hôtel des ducs d'Aumont, lequel existe encore, défiguré, à l'entrée de la haute ville, du côté de Bréquerecque. Louis Blériot était un paysan picard, né à Maurepas, en 1769, orphelin de bonne heure, élevé par son curé, et qui, frère de la Doctrine chrétienne, rejeté par la Révolution dans la vie civile, s'était marié en 1791, et avait ouvert une école, laquelle figure sur la liste des établissements déclarés au conseil municipal le 17 février 1798. La petite école était devenue une sorte de collège secondaire. E.-T. Hamy, qui en a été l'élève trente-six ans plus tard, décrit Blériot octogénaire, en 1849. «Le teint frais encore, mais les joues pendantes; le nez épais, les cheveux longs tout blancs, renvoyés en arrière; de petits yeux gris, demi clos derrière de lourdes lunettes de corne, le père Blériot... était le véritable type du vieux paysan bas-picard. Une casquette à oreilles, une longue casaque en drap beige, complétaient son signalement, et lorsqu'on voyait au loin dans l'herbe du jeu de Paume, au milieu des écoliers, s'agiter en manches de chemise le vieillard ainsi façonné, suivi de son fidèle Azor, on ne pouvait s'empêcher de penser à quelque berger archaïque paissant son remuant troupeau.» Le bonhomme se reconnaît aisément au début de Volupté, sous les traits de M. Ploa. «J'avais eu pour maître, dit Amaury, pour professeur de latin, jusqu'à treize ans environ, un homme d'une simplicité extrême, d'une parfaite ignorance du monde, d'ailleurs fort capable de ce qu'il se chargeait de m'enseigner. Le bon M. Ploa, retardé par un événement de famille au moment d'entrer dans les ordres, n'avait jamais été que tonsuré. Un esprit, en mœurs, en savoir, il s'était arrêté justement à cette limite qu'il est dans la loi de toute organisation humaine de franchir, afin que l'épreuve humaine ait son cours. Lui, par une exception heureuse, depuis des années qu'un simple contretemps l'avait retenu, il demeurait sans effort à la modestie de ses goûts, à ses auteurs de classe, à ses vertus d'écolier, à son plain-chant dont il ne perdait pas l'usage, aux jugements généraux que l'enseignement de ses maîtres lui avait transmis. Nul doute ne lui était jamais venu, nulle passion ne s'était éveillée en cette âme égale où l'on ne pouvait voir d'un peu remuant qu'une chatouilleuse et bien justifiable vanité dès qu'il s'agissait d'un sens de Virgile ou de Cicéron.»

    Si le témoignage du roman est fidèle, l'esprit le plus subtil du XIXe siècle a été l'élève d'un vieil enfant innocent, si innocent que parfois l'élève, tout ingénu qu'il fût lui-même, dépassait le maître. Celui-ci n'avait jamais osé lire le quatrième livre de l'Énéide, où sont les amours de Didon. Il imagina de les faire traduire et réciter par l'enfant. «Je traduisis de la sorte, avec lui, les odes voluptueuses d'Horace à Pyrrha Lydé; je connus les Tristes d'Ovide, et, comme il s'y rencontre fréquemment certaines expressions latines que M. Ploa rendait en général par privautés, moi, qui ne savais pas la signification de ce mot, je la lui demandai un jour à l'étourdie; il me fut répondu que j'apprendrais cela plus tard, et je me tins coi, rougissant au vif. Après deux ou trois questions pareilles où se mordit ma langue, je n'en fis plus. Mais quand j'expliquais tout haut devant lui les poètes, il y avait des passages obscurs et suspects pour moi de volupté qui me donnaient d'avance la sueur au front, et sur lesquels je courais comme sur des charbons de feu.»

    Des condisciples de Sainte-Beuve chez Blériot, le plus cher fut un enfant nommé Eustache Barbe, et qui devint prêtre: «Le prêtre philosophe, dit E.-T. Hamy, dont j'ai contemplé si souvent, avec une sorte de terreur, la silhouette redoutée sur les vieux remparts de Boulogne où il promenait de long en large sa misanthropie agitée.» Sainte-Beuve lui-même a rappelé cette amitié. «Une grande intimité, dit-il, s'était établie entre ce jeune homme et moi, et même après qu'il fut entré dans l'institution Haffreingue, nous allions d'ordinaire faire ensemble de longues promenades, les après-midi des jeudis, dans les allées des environs ou le long des rivages et des grèves.»


    ***


    Sainte-Beuve à la pension Blériot fait des études d'enfant prodige. Il termine sa cinquième en 1813, à huit ans et demi, en emportant tous les prix de sa classe, et il finit triomphalement sa rhétorique en 1818, à treize ans et demi.

    C'étaient des succès de province. Il décida sa mère, comme il nous le dit, à l'envoyer à Paris, à la pension Landry, rue de la Cerisaie, dans le quartier de l'Arsenal. C'est une petite rue parallèle à la rue Saint-Antoine, et qui a été coupée en deux tronçons, en 1877, par la percée du boulevard Henri TV. Landry était un ancien professeur de sciences à Sainte-Barbe, et sa pension occupait l'hôtel Lesdiguières, qui est le même que l'hôtel d'Ormesson, entre la rue de Petit-Muse et la rue Castex. Les élèves suivaient les cours du lycée Charlemagne. En 1821, l'institution fut transportée rue Blanche, qui montait à travers des espaces vides vers la Barrière Blanche, et Sainte-Beuve suivit les cours du collège Bourbon, qui est aujourd'hui le lycée Condorcet. A son arrivée à Paris, on lui avait fait recommencer ses études à partir de la troisième. Ce vétéran était distingué des élèves ordinaires. Il dînait à la table de Landry. «On me traitait, dit-il, comme un grand garçon, comme un petit homme.» Dès 1819, il avait au concours général le premier prix d'histoire, et en 1822, où il achevait ses études, celui de vers latins.

    Il lisait prodigieusement. «J'avais seize ans, écrira-t-il, on nous laissait assez libres, à la pension Landry, de lire tout ce que nous voulions, nous n'étions pas, comme les écoliers d'aujourd'hui, obligés de nous cacher pour connaître ce qui se publiait au dehors de beau et de grand.» Il avait déjà accoutumé de prendre beaucoup de notes. Quelques-uns de ses carnets sont aujourd'hui entre les mains de madame Pailleron. L'un est en maroquin rouge; l'autre a la forme d'un minuscule portefeuille ministériel, son fermoir est d'acier bruni et le mot Souvenir est écrit dessus en lettres dorées. Madame Pailleron donne des extraits du carnet de 1820, l'année des quinze ans. L'adolescent lit les grands classiques du XVIIIe siècle, Montesquieu, Voltaire, Rousseau; et aussi Parny, Demoustier, Bernardin de Saint-Pierre, Delille, Gresset, Malfilâtre, Chamfort. Parfois il fait un retour sur lui-même. Il écrit, le 21 janvier:

    «Il n'est rien de plus terrible, je pense, pour l'âme douée d'une imagination vive, qui se sent même embrasée d'une étincelle de génie, que cet âge qui sépare l'enfance de la virilité, je veux dire l'adolescence, et même une partie de la jeunesse. Cette âme sensible à toutes les beautés qui l'environnent brûle de les reproduire au dehors, mais le terme de l'enfantement n'est pas venu, et elle en éprouve déjà toutes les douleurs; de là ces mélancolies fréquentes et profondes, ce vague de pensées qui ne sachant où se reposer s'envolent au pays des chimères, de là cette inquiétude jalouse à la vue des ouvrages sublimes, ces nobles larmes d'envie et d'émulation...» Sensibilité aux impressions, désir vain de créer, jalousie envers les créateurs et larmes d'envie, qui ne reconnaît déjà Sainte-Beuve?

    Le 25 mai, il lit René. «J'ai lu René et j'ai frémi. Je ne sais si tout le monde a reconnu dans ce personnage quelques-uns de ses traits; pour moi, je m'y suis reconnu tout entier...» Combien d'adolescents, dans les premières années du siècle, se sont vus dans ce miroir! Le trait propre à Sainte-Beuve, c'est qu'il se conforme aussitôt à l'image qu'on lui présente; la suite de la note semble dictée par Chateaubriand: «... et ce souvenir, lorsque j'y pense, seul à la clarté de la lune, ou dans les ombres de la nuit, me jette dans une mélancolie profonde, à laquelle je ne tarderais pas à succomber si elle était continuelle, et si quelque importun ne venait fort à propos m'arracher à ces sombres et funestes délices que je savoure.» N'est-ce pas René lui-même qui parle? Et quel don plein d'aventures que ce pouvoir de devenir aussitôt le fantôme entrevu. Cet enfant a une âme de médium.

    Dans le cahier de 1822, les notes ne sont pas datées. Elles sont un fouillis de faits caractéristiques qu'il sait déjà choisir, de citations, de maximes et même de jugements. Cet adolescent timide et doux a de terribles, silencieuses et invisibles rancunes. En 1821, il écrit en latin un serment de haine contre le maître de pension Landry et son fils; il s'oblige à le réciter tous les jours. Il s'était promis de se rendre libre dans six mois; le 5 avril 1822, il se donne un délai, mais il renouvelle son serment. «Je l'imagine alors, dit madame Pailleron, replié sur lui-même, notant chaque grief nouveau qu'il transforme en injure,... aspirant à cette liberté qu'il commence à entrevoir et à désirer... Malgré cela il sera respectueux de ses maîtres, se souviendra des égards qu'il leur doit, il attendra en observant, en travaillant, tout en entretenant sa rancune.»

    N'oublions pas qu'au moment où il renouvelle son serment de devenir libre, il a dix-sept ans. A cet âge-là, beaucoup d'adolescents supportent le frein avec impatience. Le serment fut d'ailleurs tenu, puisqu'il quitta la pension quelques mois plus tard, à la fin de l'année scolaire. Ses maîtres ne paraissent pas s'être doutés des sentiments qu'ils lui inspiraient. Le père Landry écrivit à madame Sainte-Beuve: «...Vous avez la bonté de m'écrire que jamais vous n'oublierez notre maison. Soyez persuadée que nous n'oublierons jamais la bonne mère et le bon fils qu'elle nous a confié. Votre enfant n'est point un de ces élèves dont on peut perdre le souvenir. Nous avons appris avec grand plaisir que vous venez de vous installer à Paris auprès de ce cher fils, et vous espérez, dites-vous, que l'occasion se présentera de venir jusqu'à nous; il y aura bien des heureux par ce moyen et la chose ne se passera pas en simples souvenirs. Ce bon ami et la maman ne pourront nous faire de plus grand plaisir, et le plus souvent sera le mieux.»

    ***


    Faut-il nous représenter Sainte-Beuve, de treize à dix-sept ans, tel qu'il a décrit Amaury à quinze ans? «Un séjour de six semaines que je fis vers quinze ans au château du comte de ..., ancien ami de mon père, et durant lequel je me trouvai tout à coup triste et dépaysé, développa en moi ce penchant dangereux à la tendresse, que mes habitudes régulières avaient jusque-là contenu.» Dégoûté du logis natal, Amaury se cache au fond des bosquets, y pleure de nostalgie, y oublie l'heure. De retour à la maison, il s'enivre des élégiaques latins. Un monde nouveau et inconnu remue dans son cœur. Élevé loin de toute jeune femme, il est d'une pudeur farouche; le moindre propos qui touche à la volupté le déconcerte; l'idée qu'il va perdre ainsi contenance l'obsède et empoisonne les causeries. Mais cette sauvagerie même n'est que le masque du désir. «Si, devant l'univers, je refoulais ces vagues et inquiétantes sources d'émotion jusqu'au troisième puits de mon âme, j'y revenais ensuite trop complaisamment en secret; j'appliquais une oreille trop curieuse et trop charmée à leurs murmures.»

    Il revenait en vacances à Boulogne. Il était à l'âge ou le cœur est le plus sensible. «De jolis yeux, écrit M. Alphonse Lefebvre, un frais minois, un grain de coquetterie naturel aux filles d'Ève, et le cœur de notre collégien était pris, la tête se montait et il voguait en plein dans les régions éthérées... C'était l'âge heureux de la jeunesse, rempli d'illusions, passant sans transition des joies les plus vives à un abattement profond, à une tristesse sans objet pour la moindre contrariété ou la plus légère déception.»

    Enfant, il était déjà amoureux. Il écrivit, à propos de Dante: Que n'ai-je eu, comme lui, mes amours, à neuf ans?
    Mais quoi! n'en eus-je pas? n'eus-je pas ma Camille,
    Douce blonde au front pur, paisible jeune fille
    Qu'au jardin je suivais, la dévorant des yeux?
    N'eus-je pas Nathalie au parler sérieux,
    Qui remplaça Camille, et plus d'une autre encore... Natalie, c'est la fille du général Oudot, qui devint madame Vertel. C'est elle que Sainte-Beuve a chantée dans le charmant poème: Toujours je la connus sérieuse et pensive... qu'il vint lui lire, quand elle était déjà mariée, le 3 janvier 1829 et qu'elle envoya le lendemain à son mari.

    Quand il revenait de Paris pendant les vacances, il allait faire des séjours chez les Bonnières, qui habitaient le château de Wierre-aux-Bois. Il en a fait, dans le roman d'Arthur, le château de Villers-aux-Bois: «Nous passions les étés dans la terre de Villers-aux-Bois (à trois lieues d'A...). Je n'y revenais jamais sans émotion et la vue de l'énorme tour ronde et à toit pointu qui dominait le bâtiment me faisait palpiter le cœur chaque fois que je la découvrais d'un peu loin, à travers les hautes futaies d'alentour.»

    Il fera revivre, au début de Volupté, ce coin familier du Boulonnais. Il existe à quelques lieues de Boulogne, dit M. Alphonse Lefebvre, «un charmant village, autrefois entouré de forêts, d'où son nom de Wierre-au-Bois (canton de Samer) et un hameau, La Wattine, qui en dépend, le tout occupé par de nombreux manoirs et métairies. Près de là, la rivière de Liane, et plus loin une chapelle de marins à Equihen. Dans ces campagnes vivaient les descendants d'une famille noble de la vieille roche, les du Wicquet, et dont un membre, ami du père de Sainte-Beuve, s'était trouvé inculpé dans le procès de Cadoudal pour lui avoir donné asile ainsi qu'à plusieurs de ses compagnons. Auprès d'eux, un savant bibliophile avait planté sa tente; il se nommait Degars, ayant pris part ici à la politique modérée du début de la Révolution... Comme compagnie de bon voisinage, les de Guémy et les de Lignières étaient bien connus dans la région.»

    Ainsi parle le savant boulonnais. Ouvrons le roman. Amaury, dans ses courses à cheval, s'est accoutumé à rabattre par la Gastine, grande et vieille ferme à deux lieues de chez lui. Là vivent Monsieur et madame de Greneuc, avec leur petite fille, Amélie de Liniers, et une cousine de celle-ci, là petite Madeleine de Guémio. Il devient amoureux d'Amélie, mais à une chasse il rencontre le marquis de Couäen, chez qui il rencontre Georges Cadoudal. Le petit monde breton créé par Sainte-Beuve est évidemment calqué sur le petit monde picard qu'il a connu. La chapelle d'Equihen est devenue Saint-Pierre de la Mer. Enfin le manoir de Couäen ressemble trait pour trait à la propriété des Bonnières, mais transportée au bord de la mer, avec un air de Bretagne dans le paysage. On y accède «tantôt par de longs et étroits sentiers, au bord des haies, tantôt par des espèces de chemins couverts et creux, vrais ravins, séchés à peine en été, impraticables en hiver», ce qui me paraît plus breton que picard. Un mouvement de terrain, large d'une lieue, sépare le château de la mer, et finit au-dessus des flots par une falaise. Le château est tel que nous l'avons déjà vu dessiné dans Arthur. «Une tour en brique, ronde, massive, au toit pointu écaillé d'ardoises, perçait d'abord au-dessus du rideau de grands arbres, dont s'entouraient les jardins. La cour de la ferme traversée, et à la seconde barrière, la maison, principalement sur la gauche, était devant nous: on passait une espèce de pont qui, à vrai dire, n'en était plus un, puisque sur le côté on avait la grille du jardin avec lequel il correspondait de plain-pied; mais à droite le fossé moins comblé, converti simplement en loge à pourceau ou en chenil, attestait l'ancienne forme. Au haut du pont, la voûte franchie, qu'une tourelle dominait encore, on entrait dans la cour intérieure, vaste, partagée en deux par une clôture vive, et dont la première moitié, dépendant des domesticités, servait aux décharges utiles; dans la moitié libre et séparée, un tapis de gazon brillant se déroulait sous les fenêtres du corps de logis sans étage et de la grosse tour du coin, au centre d'une plate-forme à peu près carrée, d'où la vue découvrait toute cette côte qui se dirigeait vers la mer, et l'avenue qui en garnissait la montée jusqu'au sommet. En approchant du bord de la plate-forme et des murs à hauteur d'appui, on s'apercevait qu'on était sur un rempart, sur un rempart tapissé de pêchers et de vignes, régnant sur des prés, des pépinières au bas de la côte et sur des jardins, fossés autrefois, mais qu'on n'avait pas jugé à propos d'exhausser comme ceux du devant, de sorte que par cet endroit l'ordonnance primitive s'était conservée.»

    Le château de Wierre existe encore. Madame Pailleron, qui en a vu les dessins, atteste l'exactitude de la description. Même sans cette preuve, elle serait évidente. Il est impossible de peindre avec plus de vigueur et de relief une maison picarde, moitié gentilhommière, moitié ferme. Tout y est, jusqu'au rideau d'arbres au bout du jardin, caractéristique du pays. Balzac n'a rien de plus saisissant.

    II


    Dans les derniers mois de 1822, madame Sainte-Beuve vint se fixer à Paris. Elle habita avec son fils 94, rue de Vaugirard. La maison, démolie sous le second Empire, occupait l'emplacement de la rue de l'Abbé-Grégoire. Madame Sainte-Beuve avait une petite fortune. On en a deux états dressés par elle, l'un en 1834, l'autre de 1839. Ces états diffèrent un peu, parce que l'estimation des immeubles varie. Mais le total oscille autour de 60 000 francs. L'intérêt étant calculé à 5 p. 100, ce capital suffisait pour vivre modestement. Il consistait en deux maisons, l'une à Boulogne (7 à 8 000 francs), l'autre à Paris (18 à 20 000 francs), et en prêts offrant toutes garanties.

    Le jeune homme fut inscrit à l'École de médecine le 3 novembre 1823, et devint externe à l'hôpital Saint-Louis. Il était déjà en plein désarroi moral. Il avait été un enfant pieux. A quatorze ans, le 11 janvier 1819, il écrit à Barbe que la religion contribue beaucoup à le consoler. S'il a quelque petit chagrin, il prie intérieurement le bon Dieu, et par là il s'ouvre une ressource pour dissiper sa peine. «J'observe le plus exactement que je peux tous mes devoirs.» Mêmes maximes un an plus tard. A seize ans, dit M. Morand, «il se confesse encore. Et lorsque les vacances le ramènent à Boulogne, on voit à l'église, le dimanche, sa grosse tête rousse. Il assiste à la messe de huit heures, avec sa mère, dans un parfait recueillement».

    La crise religieuse coïncide avec ses études de philosophie et de médecine. Son maître Dubois le verra, l'année suivante, dévoré par les doctrines d'Helvétius et de Hobbes. Son compatriote, le vieux Daunou, qu'il fréquentait, était matérialiste. Lamarck, dont il suivait les cours au Muséum, était furieusement antireligieux. Dix ans plus tard, dans Volupté, Sainte-Beuve rappellera l'enseignement de Lamarck. Il avait pour moi, dit-il, «un attrait puissant par les graves questions primordiales qu'il soulevait toujours, par le ton passionné et presque douloureux qui s'y mêlait à la science». Sainte-Beuve aimera toujours, en métaphysique, les solutions sombres et les doctrines douloureuses. «Sa conception des choses, ajoute-t-il, avait beaucoup de simplicité, de nudité, et beaucoup de tristesse. Il construisait le monde avec le moins d'éléments, le moins de crises, et le plus de durée possible. Selon lui, les choses se faisaient d'elles-mêmes, toutes seules, par continuité, moyennant des laps de temps suffisants... Une longue patience aveugle, c'était son Génie de l'Univers... M. de Lamarck séparait la vie d'avec la nature. La nature, à ses yeux, c'était la pierre et la cendre, le granit de la tombe, la mort! La vie n'y intervenait que comme un accident étrange et singulièrement industrieux, une lutte prolongée, avec plus ou moins de succès et d'équilibre çà et là, mais toujours finalement vaincu; l'immobilité froide était régnante après comme devant. J'aimais ces questions d'origine et de foi.»

    En même temps que les idées religieuses le quittaient, Sainte-Beuve changeait de doctrine politique. Après avoir été royaliste comme sa mère, il se prenait de passion pour les Girondins. Enfin, probablement à cette époque, dit M. Choisy, «remontent les habitudes libertines qui furent son tourment jusque dans la vieillesse». Tout cela accompagné de beaucoup de trouble et de pessimisme.

    Il alla voir son ancien professeur de rhétorique à Charlemagne, Louis Dubois, lequel, destitué pour ses opinions libérales, avait fondé, avec le typographe Pierre Leroux, un magazine à caractère littéraire, qui paraissait trois fois par semaine, le Globe. Dubois, esprit actif et pailleté, surabondant en idées, fécond en improvisations, a raconté cette visite. Sainte-Beuve avoua sa mélancolie, son goût pour la volupté qui le laissait plus triste, sa passion pour la poésie, le desséchement de son esprit. Dubois, pour le distraire, lui demanda des articles. «Je lui demandai de suivre dans des esquisses géographiques, mais littéraires et pittoresques sans recherche, les événements quotidiens de cette guerre de l'Indépendance (grecque) que racontaient les grands journaux politiques et dont le récit était interdit au Globe à cause de son caractère purement littéraire.» Le premier article parut le 10 octobre 1824. Ce sont les débuts de Sainte-Beuve. Il n'avait pas vingt ans. Pendant deux ans il fut comme en apprentissage. Enfin, un certain jour, Dubois lui dit: «Maintenant vous savez écrire et vous possédez votre instrument.» C'était dans l'été de 1826. Le 8 juillet, paraissait l'article sur le Cinq-Mars de Vigny, le premier, dit M. Bellessort, où il marque son autorité. L'intérêt de cet article, c'est que l'historien, c'est-à-dire le plus vrai et le plus permanent des Sainte-Beuve, se révèle et s'insurge. Il accuse Vigny d'avoir entassé les anachronismes et d'avoir mis un masque enluminé à ses personnages.

    En octobre de la même année, Victor Hugo «publia une réimpression de ses premières Odes, augmentée d'Odes nouvelles et de Ballades, avec une préface qui arborait résolument le drapeau de la liberté littéraire. Les partisans des règles établies se jetèrent avec violence sur la préface et sur les vers, qui eurent aussi leurs partisans, moins nombreux, mais aussi énergiques». Ainsi parle le Témoin de la vie de Victor Hugo. Sainte-Beuve raconte à son tour: «Un matin que j'allais voir M. Dubois, il me montra sur sa table les deux volumes d'Odes et Ballades qu'il venait de recevoir et dont il me proposa de rendre compte: «C'est de ce jeune barbare, dit-il, Victor Hugo, qui a du talent et qui de plus est intéressant par sa vie, par son caractère; je le connais et je le rencontre quelquefois.» J'emportai les volumes et, quelques jours après, je vins lire à M. Dubois mon article, en lui disant que je n'avais pas trouvé l'auteur si barbare. L'article parut dans le Globe du 2 janvier 1827, et c'est même à cette occasion que Gœthe, qui recevait le Globe, disait le jeudi soir 4 janvier, à Eckermann qui l'a noté dans son journal: «Victor Hugo est un vrai talent sur lequel la littérature allemande a exercé de l'influence. Sa jeunesse poétique a été malheureusement amoindrie par le pédantisme du parti classique, mais maintenant le voilà qui a le Globe pour lui: il a donc partie gagnée.»

    Deux articles de Sainte-Beuve sur les Odes et Ballades parurent le 7 et le 9 janvier. Ils définissaient d'abord l'école romantique qui, du platonisme en amour, du christianisme en mythologie et du royalisme en politique, s'était formé un système complet de poésie. «De tous ceux qui formaient la tribu sainte et militante à ses beaux jours d'ardeur et d'espérance, le plus indépendant, le plus inspiré et aussi le plus jeune était M. Victor Hugo.» Le jeune critique admire le génie pittoresque et fantastique, qui scandalisait alors. Avec une singulière perspicacité, il signalait le péril. «En poésie, comme partout ailleurs, disait-il, rien de si périlleux que la force: si on la laisse faire, elle abuse de tout; par elle, ce qui n'était qu'original et neuf est bien près de devenir bizarre: un contraste brillant dégénère en antithèse précieuse; l'auteur vise à la grâce et à la simplicité, et il va jusqu'à la mignardise et à la simplesse; il ne cherche que l'héroïque et il rencontre le gigantesque; s'il tente jamais le gigantesque, il n'évitera pas le puéril.» Au fond, ce que Sainte-Beuve préfère, ce sont les passages où Hugo tire de son âme des accents sincères. «Qu'on imagine tout ce qu'il y a de plus pur dans l'amour, de plus chaste dans l'hymen, de plus sacré dans l'union des âmes sous l'œil de Dieu, qu'on rêve en un mot la volupté ravie au ciel sous l'aile de la prière, et l'on n'aura rien imaginé que ne réalise et n'efface encore M. Hugo dans les pièces délicieuses intitulées Encore à toi et Son nom

    M. Bellessort s'étonne de cette préférence. Il me semble que Sainte-Beuve a simplement préféré les vers qui s'accordaient le mieux à son tempérament. Ces vers sont d'ailleurs parmi les plus beaux, les plus profonds et les plus purs qu'un poète ait écrits: Quand ton œil noir et doux me parle et me contemple,
    Quand ta robe m'effleure avec un léger bruit,
    Je crois avoir touché quelque voile du temple,
    Je dis comme Tobie: Un ange est dans la nuit...

    Je t'aime comme un être au-dessus de ma vie,
    Comme une antique aïeule aux prévoyants discours,
    Comme une sœur craintive, à mes maux asservie,
    Comme un dernier enfant qu'on a dans ses vieux jours. Ils sont délicieux, tous ces vers de 1823, écrits dans la première joie de l'amour content (Victor Hugo s'était marié le 14 octobre 1822), qui remplissent le cinquième livre des Odes. Qu'on imagine Sainte-Beuve, amoureux sans amour, sensible et d'imagination si prompte, lisant avec une sorte de volupté douloureuse: «Un ange sur mon cœur ploie aujourd'hui ses ailes...» M. Bellessort s'est étonné d'une phrase qui est en effet singulière. «Les citer, dit Sainte-Beuve, à propos des odes XII et XIII, c'est presque en ternir déjà la pudique délicatesse.» «On se demande, répond avec beaucoup de bon sens M. Bellessort, comment le fait de citer des pièces imprimées en ternirait la pudique délicatesse que l'impression a déjà ternie.» Évidemment, mais nous sommes devant un de ces traits de mimétisme qui expliquent toute la critique et la vie de Sainte-Beuve. Cette pudeur, c'est Victor Hugo qui l'a ressentie. Tout ce que la pensée a de plus doux encore,
    O lyre, est moins doux que son nom!
    Prononce-le tout bas ainsi qu'une prière... Ces beaux vers donnent à l'âme mobile du critique la forme pour un instant de l'âme du poète. Et il emprunte sa pudeur, sans songer qu'elle n'a plus de raison. Qu'il ait été ému et chatouillé par ces tableaux de bonheur, il s'en est souvenu plus tard, quand cette préférence prenait l'air d'un pressentiment. Dans une pièce du Livre d'amour, il rappellera à madame Hugo que c'est sa louange, à elle, qui Se répète dans mes échos ravis:
    De là je le connus, et de là je te vis.
    ***


    Ce qui suivit a été raconté ainsi par Sainte-Beuve lui-même: «Victor Hugo, étant allé remercier M. Dubois, sut de lui mon nom, mon adresse et vint pour me voir sans me rencontrer. Le hasard voulait que je demeurasse, sans le savoir, porte à porte avec lui: il habitait alors rue de Vaugirard au n° 90, et moi je demeurais avec ma mère, même rue au n° 94. Au vu de sa carte, je me promis bien de lui rendre sa visite, ce que je m'empressai de faire le lendemain, à l'heure du déjeuner. L'entrevue fut fort agréable...»

    Victor Hugo habitait à l'entresol, au-dessus de la boutique d'un menuisier. C'est le modeste et charmant réduit que Dubois a vu. «Là, dans l'entresol d'un atelier de menuiserie, j'avais vu dans un tout petit salon un jeune père et une jeune mère balançant dans leurs bras un enfant de quelques mois, et lui enseignant à joindre ses petites mains pour la prière en face de quelques jolies copies et gravures des madones et des enfants Jésus de Raphaël. Bien que toujours un peu arrangée, la scène, cependant naïve et sincère, car les traits du cœur y perçaient à tout moment, surtout chez la jeune mère, m'avait touché et ravi.» En janvier 1827, Charles avait treize mois et François-Victor en avait deux.

    Madame Victor Hugo était présente, un peu reine et déesse, en sarrau du matin. Son lourd regard fit baisser les yeux du visiteur. La conversation, dès les premiers mots, roula en plein sur la poésie. Madame Hugo demanda à brûle-pourpoint au visiteur de qui était l'article un peu sévère qui avait paru dans le Globe sur Cinq-Mars. «Je confessai qu'il était de moi. Hugo, au milieu de ses remerciements et des éloges pour la façon dont j'avais apprécié son recueil, en prit occasion de m'exposer ses vues et son procédé d'art poétique, quelques-uns de ses secrets de rythme et de couleur.

    Je faisais dès ce temps-là des vers 1 , mais pour moi seul et sans m'en vanter: je saisis vite les choses neuves que j'entendais pour la première fois et qui à l'instant m'ouvrirent un jour sur le style et la facture du vers.» Madame Hugo écouta, debout, quelque temps. Puis tout en s'occupant machinalement des soins du ménage, elle rêva, suivant sa coutume. En partant Sainte-Beuve la salua trois fois, sans qu'elle le remarquât. Son mari dut l'avertir.

    Dans la pièce VIII du Livre d'Amour, rappelant cette entrevue, Sainte-Beuve s'est peint tel qu'il était alors: Jeune sage,
    Austère et rougissant, cœur malade et sauvage, Poursuivant dès l'enfance un être inespéré,
    Mais sans désir certain, sans objet déclaré;
    Sensible à toute femme et ne rêvant pour mienne
    Que quelque belle vierge obscure et plébéienne
    Et pauvre comme moi; le rêvant par fierté,
    Par chimérique vœu de sainte égalité,
    Parce qu'ainsi l'avaient pratiqué dans leur vie
    Ces chastes Girondins qu'à vingt ans on envie;
    Tel j'étais, pur, ardent, idolâtre avant tout
    De ces âpres vertus, voisines du dégoût,
    En gravant dans mon sein l'image réservée,
    Pour opposer un culte à l'époque énervée;
    Trop à l'étroit moi-même et sans possible essor;
    Avide étudiant, poète à naître encore. Dès la seconde entrevue, Sainte-Beuve fut conquis au romantisme; il y résistait jusque-là, à cause du mysticisme et du royalisme, qu'il ne partageait pas. Victor Hugo avait une autorité impérieuse et séduisante, et Sainte-Beuve était, comme l'Amaury de Volupté, une de ces natures qui ont besoin de guides et de soutiens, et qui cherchent autour d'elles leurs pareilles et leurs supérieures. «J'étais un peu de ces natures-là, premièrement infirmes, implorantes et dépareillées au milieu d'une sorte de richesse qu'elles ont; j'avais hâte de m'attacher et de m'appuyer.» Avec Sainte-Beuve, il faut toujours se méfier de la réaction seconde. Il va s'embrigader parmi les romantiques, mais sans illusions. Son admiration même n'est pas aveugle, et l'amitié ne l'empêche pas de parler franchement. Il connaît Victor Hugo depuis un mois à peine, quand il est invité à entendre une lecture de Cromwell. Il donne librement son avis à l'auteur. «Toutes ces critiques, conclut-il, rentrent dans une seule que je m'étais déjà permis d'adresser à votre talent, l'excès, l'abus de la force, et passez-moi le mot, la charge... Plus le contraste produisait d'effet; plus il fallait le dispenser avec sobriété, et je crois que vous avez dépassé la mesure. Certains détails m'agaçaient, m'impatientaient, j'étais tenté de leur dire, comme Cromwell à ses fous: Paix! trêve! à bas! Pardon, mon cher monsieur, de ces formes si libres que je me permets avec vous, mais moins j'y mets de prétention, plus je serai excusé.»

    On reconnaît ici, chez cet étudiant de vingt-deux ans, une étrange complexité, une franchise invincible en matière littéraire et une espèce de réticence qui est encore de l'honnêteté, mais envers soi-même. C'est ce qui lui donnera son aspect double. Comment passe-t-il au romantisme, quand tant de caractères de son esprit y répugnaient? M. l'abbé Bremond a cité là-dessus une curieuse page d'un critique qui était en même temps un témoin, Jules Levallois. «Les théories littéraires de Sainte-Beuve, dit Levallois, recouvrent, abritent toujours des noms propres. Il est l'homme des individus, non celui des idées. Les doctrines générales par elles-mêmes le rebutent, quand elles ne l'épouvantent pas, mais, s'il faut inventer une formule pour expliquer, rendre accessible et populaire le talent de telle individualité éminente, sous le charme de laquelle il est momentanément, on le verra toujours trouver avec une rare décision, exposer avec une lucidité merveilleuse tout un système, appuyé au besoin sur les raisonnements les plus abstraits. Toute sa vie, mais plus expressément pendant sa jeunesse, sa poétique, son esthétique, a été celle de ses relations et de ses amitiés. Il s'inféodait à ses amis; il ne les embrassait pas seulement, ç'eût été trop peu, il les épousait, eux, leur talent, leurs convictions, leurs théories et leurs erreurs. Il ne voyait, ne jurait, ne vivait que par eux.»

    Dans l'été de 1826, Daunou avait conseillé à Sainte-Beuve de concourir pour un prix de l'Académie. Le sujet proposé pour 1828 était l'histoire de la langue et de la littérature française depuis le commencement du XVIe siècle jusqu'en 1610. Entraîné par le sujet, Sainte-Beuve renonça au concours, mais il fit de son travail les deux volumes du Tableau historique et critique de la poésie française et du Théâtre français au XVIe siècle, publié en 1828 chez Santelet. Il ne faut donc pas dire, comme M. d'Haussonville, qu'il a composé le Tableau pour donner des ancêtres aux romantiques. «Ce qui est exact, rectifie M. E. Benoit-Lévy, c'est qu'après avoir fait la connaissance de Victor Hugo et de ses amis, il apporte à son Tableau quelques modifications.» Quel qu'en ait été le dessein, le livre donne l'impression que les poètes de la Pléiade sont les aïeux des poètes du Cénacle. Ce n'est pas entièrement faux. «Certes, écrit M. Choisy, les poètes du XVIe siècle, érudits et imitateurs de l'antiquité, sont très éloignés des poètes personnels, sentimentaux et amis du moyen âge qui débutaient à la veille de 1830. Toutefois les Ronsard et les du Bellay avaient un point commun avec les Victor Hugo et les Lamartine: tous ils s'insurgeaient contre le despotisme d'une littérature vieillie et artificielle; les uns comme les autres cherchaient à créer une poésie noble, émue et colorée.» Quoi qu'il en soit, le service rendu par Sainte-Beuve aux romantiques n'est pas douteux.

    Le second volume du Tableau était un choix de poésies de Ronsard, avec notices, notes et commentaires. Sainte-Beuve s'était servi d'un magnifique exemplaire in-folio, à grandes marges, relié en vélin blanc, de l'édition de 1619. Cet exemplaire avait appartenu à Henri-Louis Habert, seigneur de Montmort, maître des requêtes au Parlement de Paris, doyen de l'Académie française, mort le 21 janvier 1679, et il portait ses armes. Sainte-Beuve lui-même a raconté, dans l'édition de 1843 comment, son choix,de poèmes terminé, il avait dit adieu au vieux poète, et, comme le navigateur antique qui, la course finie, dédiait son bateau à Neptune, il avait donné son exemplaire à Victor Hugo. Il inscrivit sur le faux titre cette dédicace: «Au plus grand Inventeur Lyrique que la poésie française ait eu depuis Ronsard. Le très humble commentateur de Ronsard. S.-B.»

    Cet exemplaire devint une sorte d'album où les poètes amis écrivirent chacun quelques vers en souvenir. A la page 3, Ernest Fouinet, qui fournit au poète des traductions du persan pour les Orientales, a écrit un sonnet, A deux heureux, du 5 juillet 1829, où il célèbre le mariage des Hugo. ... Mais la beauté, la grâce alliée au génie,
    La colombe de l'aigle accompagnant l'essor,
    C'est l'accord le plus beau; c'est là votre harmonie. Alexandre Dumas a écrit sur les pages 5 et 6 un poème adressé à Victor Hugo, voici dans quelles circonstances. Marion Delorme, écrite en juin 1829, ayant été interdite, le roi Charles X fit offrir au poète d'augmenter sa pension. Hugo refusa, et Dumas lui dédia sur ce sujet un poème, daté du 17 août, et qui parut dans le Sylphe du 20. — A la page 473, le même Dumas a recopié une réplique de sa Christine, qui paraît bien être de celles que Vigny et Hugo avaient corrigées. — A la page 175, Fontaney écrivit un sonnet, sur le même sujet que les strophes de Dumas, une pension plus forte en compensation d'une œuvre interdite, ... Quoi! sur ton char de gloire en te voyant passer
    Par cet appât vulgaire ils pensaient te séduire,
    Et que, dans ton chemin, cet or qu'ils faisaient luire
    Comme un prix de tes chants tu l'irais ramasser.

    Majesté du génie, à toi le diadème,
    Radieux, éternel; tu l'as conquis toi-même,
    Et tu sais le porter et tu ne le vends pas... Lamartine a transcrit sur la page 453 les quatre derniers vers de la Quatorzième Harmonie, et Vigny a copié à la page 513 dix-sept vers tirés d'Éloa. Madame Amable Tastu a pareillement inscrit à la page 753 un passage du Cabinet de Robert Estienne qu'elle composa en 1829, et qui commence par ce vers: Les travaux des humains sont les feuilles d'automne... Le peintre Louis Boulanger a écrit douze vers d'une facture singulièrement forte.

    Guttinguer a écrit aux folios liminaires 3, 5 et 6 une élégie dédiée A mon ami Victor Hugo, datée du 23 mai 1829, et où il se compare à un arbre mort, comme il convient à ce parfait romantique. La pièce se retrouve dans les Deux Âges du Poète. Victor Hugo lui-même sur le folio liminaire 3 a tracé, en la datant du 4 novembre 1828, la pièce qui sera la vingt et unième des Feuilles d'Automne. Souvent, lorsque tout dort, je m'assieds plein de joie
    Sous le dôme étoilé qui sur nos fronts flamboient... La contribution de Sainte-Beuve lui-même est de quatre pièces. L'une, à la fin de la première partie (p. 1215), est un sonnet à Ronsard, écrit en mars 1828, et recueilli dans Joseph Delorme. Les trois autres se rapportent à l'amitié de Sainte-Beuve pour le ménage Hugo. A la fin du livre, il a copié un passage du Cénacle, poésie qui figure dans Joseph Delorme, et qu'il date d'avril 1829. A la page 132 de la seconde partie, il a inséré un sonnet à Victor Hugo, écrit le 7 novembre 1829, sur la route de Liège à Namur et qu'on peut lire dans les Consolations. Il est question de la délicatesse de Hugo en amitié et aussi de la sensibilité ombrageuse de Sainte-Beuve. ... Nous sommes devant vous comme un roseau qui plie;
    Votre souffle en passant pourrait nous renverser;

    Mais vous prenez bien garde, ami, de nous blesser;
    Noble et tendre, jamais votre amitié n'oublie
    Qu'un rien froisse souvent les cœurs et les délie;
    Votre main sait chercher la nôtre et la presser... Enfin, après le permis d'imprimer, Sainte-Beuve a copié de son écriture liée, régulière; bien tracée, droite et un peu grasse, sous le titre A madame la Baronne V... H..., la pièce émouvante qui ouvre les Consolations et qui raconte son intimité dans la maison du poète. Ce poème inquiétant, où l'on voit si clairement madame Hugo mal satisfaite jusque dans son bonheur, est daté du 18 mai 1829.

    Amédée Duquesnel a raconté que Lamartine, ayant lu cette pièce sur le Ronsard, la trouva remarquable et demanda le nom de l'auteur. «Il ne pouvait croire que ce fût le même qui avait écrit les poésies de Joseph Delorme, tant il trouvait de distance de l'un à l'autre. Ce jugement rapporté à M. Sainte-Beuve l'encouragea, et, dans moins d'une année, le volume des Consolations fut écrit et publié.»

    Quand Victor Hugo partit pour l'exil, ses meubles et ses livres furent vendus, le 8 juin 1852. Le Ronsard fut adjugé pour 120 francs à mademoiselle Blaizot, marchande d'objets d'art, qui le revendit à un libraire du quai Malaquais. Le livre passa de là dans la bibliothèque de Charles Giraud, membre de l'Institut. Jules Janin, qui l'y vit, écrivit le 2 juillet 1852, à la page 456, les dernières lignes des Annales de Tacite, en les dédiant à la mémoire de Victor Hugo. Le passage se termine par ces mots, dont l'allusion est assez claire: In ea tempora natus es, quibus firmare animum expediat constantibus exemplis.

    En 1855, le livre fut acquis pour 900 francs par Maxime du Camp qui le donna à madame Gabriel Delessert. A la vente de celle-ci, le 25 avril 1895, l'ouvrage passa pour 1100 francs entre les mains d'un bibliophile qui demeura longtemps inconnu, et qui était le vicomte de Spœlberch de Lovenjoul. Celui-ci le légua, avec toute l'Archive, à l'Institut de France, et le Ronsard de Sainte-Beuve est aujourd'hui à Chantilly. M. Chesnier de Chesne en a donné une description détaillée.

    ***


    La transformation que l'amitié des Hugo imposa à Sainte-Beuve ne se borna pas aux opinions littéraires. Pendant ses années d'études, il était devenu matérialiste. Et voici qu'il se laisse gagner par les sentiments religieux de ses amis. Il écrit à l'abbé Barbe: «Mes idées qui, pendant un temps, avaient été fort tournées au philosophisme, et surtout à un certain philosophisme, celui du XVIIIe siècle, se sont beaucoup modifiées, et ont pris une tournure dont je crois déjà sentir les bons effets. Je dois te dire, encore, que ma vie est loin d'être conforme à ce que je voudrais et que je croirais le bien; mais c'est déjà quelque chose que je le sente et que je tâche d'être plus d'accord avec moi-même.»

    C'est à cette époque qu'il lit le théosophe Saint-Martin, le philosophe inconnu, que Chateaubriand a décrit comme un burlesque, mais qui fut le maître de Joseph de Maistre. «Il a beaucoup influé sur moi», dit Amaury, dans Volupté. Lisons tout le passage: nous y verrons au vif comment Amaury, c'est-à-dire Sainte-Beuve, si tendre aux influences de la lecture, est séduit et conquis, d'autant mieux que cette musique nouvelle éveille en lui des échos endormis.

    «Le livre des Erreurs et de la Vérité, dit Amaury, et l'Homme du désir m'apportèrent avec obscurité plusieurs dogmes précieux, mêlés et comme dissous au milieu de mystiques odeurs. Une réponse de Saint-Martin à Garat, que j'avais trouvée dans le Recueil des Écoles Normales, me renvoya à ces deux ouvrages, dont j'avais déjà feuilleté le premier à Couaën, mais sans m'y arrêter. Cette réponse elle-même où le sage énonce ses principes le plus simplement qu'il a jamais fait, cette manière calme et fondamentale..., ce ton prudent, toujours religieux à l'idée, me remettaient aisément en des voies de spiritualisme; car, sur ce point, j'étais distrait et égaré plutôt que déserteur. Une vérité entre autres m'y toucha sensiblement, et fit révélation en moi; c'est l'endroit où il est dit que «l'homme naît et vit dans les pensées»... Ce mot opéra à l'instant sur moi, comme si j'avais les yeux dessillés. Toutes les choses visibles du monde et de la nature... me parurent acquérir la signification morale d'une pensée, de quelque pensée d'harmonie, de beauté, de tristesse, d'attendrissement, d'austérité ou d'admiration... La Création, comme un vestibule jadis souillé, se rouvrait à l'homme, ornée de vases sonores, de tiges inclinées, pleine de voix amies, d'insinuations en général bonnes, et probablement peuplée en réalité d'innombrables Esprits vigilants. Au-dessous des animaux et des fleurs, les pierres elles-mêmes, dans leur empêchement grossier, les pierres des rues et des murs n'étaient pas dénuées de toute participation à la parole universelle. Mais plus la matière devenait légère, plus les signes volatils et insaisissables, et plus ils étaient pénétrants. Pendant plusieurs jours, tandis que je marchais sous cette impression, le long des rues désertes, la face aux nuages, le front balayé des souffles de l'air, il me semblait que je sentais en effet, au-dessus de ma tête, flotter et glisser les pensées.»

    Cet univers est tout juste le contraire «du monde désolant de Lamarck, dont la base était muette et morte». Sainte-Beuve avec son étonnante faculté d'adaptation passe d'un univers à l'autre. Mais sur tout cela, si on veut le voir au vrai, il faut laisser, comme une ride sur l'eau, le frémissement de son éternelle inquiétude. L'esprit religieux lui revient sous la forme de l'anxiété. Il écrit à Barbe: «...Quoique je voie assez de monde et de gens distingués que j'aime et qui ont de la bonté pour moi, j'ai souvent et même toujours un grand vide, de grandes défaillances d'âme, des ennuis, des désirs. Les doutes religieux y sont sans doute pour quelque chose; et quoique cet état d'esprit tienne aussi à d'autres causes presque impossibles à analyser, les grandes et éternelles questions y interviennent fréquemment.»


    1. Il dit le contraire dans Le Livre d'amour: ... Poète à naître encore,
    Et n'ayant jusque-là fait d'ode ou d'élégie
    Qu'en article au journal, après ma chirurgie.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Henry Bidou
    Mots-clés
    critique littéraire, Victor Hugo, romantisme
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