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    Dossier: Caravage

    Le Caravage

    Stendhal
    Michel-Ange Amerighi ou Merigi de Caravage est mémorable dans cette époque en ce qu'il rappela la peinture de la manière à la vérité, soit dans les formes qu'il copiait toujours d'après nature, soit dans la couleur dont il bannit presque les cinabres et les azurs et qu'il composa d'un petit nombre de teintes, mais vraies suivant l'usage de Giorgion, ainsi Annibal Carrache disait à sa louange que cet homme broyait des chairs et non pas des couleurs. Le Guerchin et le Guide l'admirèrent beaucoup et profitèrent de ses exemples.

    L'effort que fit le Caravage l'empêcha de prendre assez de la beauté idéale qu'il confondait avec la dégoûtante manière des peintres de son temps.

    Né dans les environs de Milan en... Il y apprit les premiers principes de la de la peinture. Étant allé de là à Venise pour étudier sous Giorgione, il conserva dans les commencements cette manière modérée d'ombres qu'il avait apprise de ce grand artiste. On a encore quelques tableaux du Caravage de ce style qui sont les plus estimés.


    CHAPITRE XLI


    Depuis, le Caravage, poussé par son caractère querelleur et sombre, s'adonna à représenter les objets avec très peu de lumière en chargeant terriblement les ombres, il semble que les figures habitent dans une prison éclairée par peu de lumière qui vient d'en haut.

    Ainsi ses fonds sont toujours sombres et ses acteurs posent sur un seul plan. Il n'y a presque pas de dégradation dans ses peintures et cependant elles enchantent par le grand effet qui résulte de ce contraste de lumière et d'ombre. Il ne faut chercher dans lui ni correction du dessin ni choix de beauté.

    Il se riait des raisonnements qu'il voyait faire aux autres peintres pour ennoblir un air de visage ou pour chercher un beau morceau de draperie, ou pour imiter une statue grecque. Pour lui tout ce qui était vrai était beau. On voit dans le palais Spada une Sainte Anne occupée à des travaux de femme et ayant à ses côtés la Vierge, l'une et l'autre ont les manières les plus vulgaires et sont vêtues suivant l'usage de la campagne de Rome. Ces figures furent certainement copiées d'après une femme et une jeune fille, les premières qui s'offrirent à sa vue, car c'est ainsi qu'il en usait ordinairement et même il paraît qu'il se plaisait le plus dans la nature la plus chargée qu'il pouvait rencontrer, tels que des armes rouillées, des vases rompus, des façons de vêtir hors d'usage (des habits gâtés par le temps), des formes de corps altérés. C'est pour cela que dans la suite plusieurs de ses tableaux furent enlevés des autels pour lesquels ils avaient été faits.

    C'est ainsi qu'on enleva le tableau de l'église Della Scalla qui représentait le passage de la Vierge et où il avait mis un cadavre enflé de la manière la plus révoltante.

    Rome a peu de tableaux de ce peintre. J'y ai vu la Sainte Vierge de Lorette dans l'église de Saint-Augustin. On y trouvait autrefois la superbe Déposition de croix, qui est au Musée Napoléon, à la Vallicella. Ce tableau qui y était placé près du riant Baroche et du suave Guide qui étaient dans d'autres autels y faisait une opposition merveilleuse.

    Le Caravage travailla en général pour les galeries. En arrivant à Rome il peignit des fleurs et des fruits qui alors étaient à la mode. Il fit ensuite des tableaux carrés longs de demi-figure, genre qui fut en usage depuis lui. Dans ces espèces de tableaux il exprima des histoires tantôt sacrées, tantôt profanes et particulièrement les mœurs du bas peuple comme des gens ivres, des marchands de comestibles, des diseurs de bonne aventure. On admirait dans la galerie Borghèse les Disciples d'Emmaüs, le Saint Sébastien au Capitole. Dans la Galerie Pamphili l'histoire d'Agar et d'Ismaël moribond et ce tableau de la Vendeuse de fruits très naturel dans la figure et dans les accessoires.

    Le Caravage eut encore plus de talent pour représenter les rixes, les homicides, les trahisons nocturnes, que d'après sa manière il put copier d'après nature, car ces sortes de choses rendirent sa vie agitée et son histoire infâme.

    Il partit de Rome pour fuir le châtiment d'un assassinat et demeura quelque temps à Naples, de là il passa à Malte où le grand maître de l'ordre lui donna la croix de chevalier, pour récompenser le talent qu'il avait déployé dans le superbe tableau de la Décollation de saint Jean qui se voit à Malte dans la chapelle du grand maître. Mais le Caravage ayant pris querelle avec un chevalier y fut mis en prison, il s'échappa au péril de sa vie et après être resté quelque temps en Sicile il crut pouvoir retourner à Rome, mais il n'alla pas plus loin que Porto Ercole où il mourut de fièvre maligne en 1609.


    CHAPITRE XLII


    Vie du Caravage
    Né en 1569, mort 1609.
    Le même bourg de Caravaggio, en Lombardie, qui avait donné naissance à Polydore, un des élèves de Raphaël, dont il s'est servi le plus souvent, a aussi produit Michel-Ange Morigi, qui y naquit en 1569, dans les derniers rangs du peuple. Son père était maçon et Michel-Ange passa les premières années de sa vie à Milan, à porter des hottes (schifo) pleines de chaux, pour le service des maçons. Il y avait loin de là à se faire connaître de toute l'Europe.

    Michel-Ange fut chargé de faire certaine colle pour des peintures à fresque. Ce métier lui plut; il le suivit, s'appliqua en entier à la peinture et vécut quatre ou cinq ans en faisant des portraits d'après nature. Il eut une querelle à Milan qui l'obligea à quitter cette ville. Il alla à Venise. Il y vit les ouvrages des grands peintres de ce pays et, abandonnant tous les autres styles, il chercha à imiter la nature sur les traces de Giorgion. Et, comme Giorgion est de tous les peintres de Venise le plus pur et celui qui a employé le moins de teintes pour représenter la nature, c'est aussi de cette manière que le Caravage la peignit d'abord et l'on ne voit point dans ses ouvrages de ce temps-là, cette grande quantité d'ombres dont il fit usage dans la suite.

    Le Caravage se rendit à Rome; mais les modèles étant trop chers pour lui, qui ne savait pas tracer une ligne s'il n'avait la nature sous les yeux et ne trouvant pas à vendre ses ouvrages ce qu'ils lui coûtaient, il fut obligé à se placer chez le cavalier d'Arpin qu'une méthode tout à fait opposée avait mis alors en grande vogue. Le chevalier s'était aperçu que Michel-Ange était un excellent naturaliste et il l'employa à peindre des fleurs et des fruits qui eurent un grand succès. Mais Michel-Ange ne pouvait supporter de se voir entièrement éloigné de la figure et de sentir périr son génie dans les petits soins d'un tel travail. Il quitta le chevalier d'Arpin, dont le style entièrement de pratique, l'avait confirmé de plus en plus dans la résolution de ne pas tracer une ligne d'après un autre modèle que la nature. Il ne voulut étudier ni l'autre Michel-Ange, ni Raphaël, ni les statues antiques.

    Un jour qu'au milieu d'une foule un de ses amis lui montrait une statue antique, en l'invitant à l'étudier, Michel-Ange se retourne brusquement vers la foule, en l'indiquant de la main, comme présentant assez de modèles.

    Il appela une bohémienne qui se trouvait là, par hasard, et l'ayant conduite chez lui, il la peignit, disant la bonne aventure à un jeune homme, d'après les lignes de sa main qu'elle observait. Ces deux demi-figures reproduisaient la nature avec tant de fidélité que ce tableau donna un avantage apparent à sa manière de penser. Dans ce temps il cherchait uniquement une couleur vraie, sans s'embarrasser des autres buts que l'art peut atteindre. Il ne songeait qu'à une chose: c'est que ses ouvrages fussent dans la nature. Il vit dans une rue de Rome une jeune fille assises occupée à sécher ses cheveux mouillés, Il la peignit telle qu'elle était, la plaça dans une chambre, mit à côté d'elle quelques vases de parfums et la vendit pour une Madeleine. Ce tableau est peint avec un petit nombre de teintes. Il peignit ensuite trois jeunes gens jouant ensemble, l'un d'eux tire une carte de sa ceinture et est aidé par l'autre à tromper le troisième. C'est le le premier style du Caravage; il suit la manière pure de Giorgion et les ombres sont modérées.

    Ce tableau fit sa fortune Il parvint entre les mains du cardinal del Monte qui, charmé d'un style si neuf et excité par les louanges que lui donnait Prospero, voulut avoir Michel-Ange dans sa maison et le plaça parmi ses gentilhommes.

    Le peintre augmenta la faveur dont il jouissait auprès de son patron, par un tableau de demi-figures représentant plusieurs jeunes musiciens. Il fit ensuite une femme en chemise jouant du luth et une Sainte Catherine où l'on commence à voir qu'il augmente l'intensité des ombres.

    Peu à peu il ne peignit plus ses figures en plein air; mais comme renfermées dans des salles dans lesquelles un rayon de lumière pénétrant par en haut, tombant à plomb sur la partie principale de ses figures et laissant le reste dans une ombre obscure, leur donne un relief extrême.


    CHAPITRE XLIII


    Cette manière entièrement nouvelle eut le succès le plus grand et le plus rapide, surtout auprès des élèves en peinture qui, abandonnant toute autre étude, se procuraient des modèles, les exposaient à une lumière telle que celle dont on vient de parler, et regardaient chaque ouvrage du Caravage comme un miracle. Les peintres âgés et entre autres le cavalier d'Arpin entièrement adonnés à dessiner de pratique, qui ne regardaient jamais de modèle et dont les ouvrages sans vigueur n'avaient nul effet, étaient stupéfaite d'une méthode aussi nouvelle, aussi opposée à tout ce qu'ils avaient pensé jusqu'alors et qui avait tant de succès. Rien chez eux ne rappelait la nature et dans leur manière de colorier tout était fade et également éclairé. Les jeunes gens ne cessaient d'exalter le Caravage, auteur d'une méthode qui abrégeait beaucoup leurs études et qui leur faisait trouver des sujets tout composés dans les places et dans les jardins publics.

    Les succès du Caravage n'étaient pas arrêtés par les propos des peintres âgés, ils répétaient que ce peintre peignait tous ses sujets comme s'ils étaient éclairés par la lumière des cuisines souterraines qui étaient ses lieux d'étude, qu'il ne savait pas dessiner, qu'il n'avait ni imagination, ni décence, qu'il posait toutes ses figures dans le même plan et sans aucune dégradation de lumière, garce qu'il ignorait la perspective 1. Il fit le portrait du cavalier Marin et une belle tête de Méduse que son protecteur, le cardinal del Monte, donna au grand duc de Toscane. Le poète le célébra et le fit célébrer par toutes les réunions poétiques de Rome. Il le présenta au prélat Crescenti qui l'employa en concurrence avec le cavalier d'Arpin (le Josepin), aux peintures de la chapelle de Saint-Louis des Français. Le cavalier Marin fit donner les fresques au Josepin et les tableaux à l'huile au Caravage.


    CHAPITRE XLIV


    Il arriva là au Caravage un accident qui le mit presque au désespoir et fut sur le point de nuire extrêmement à sa réputation. Il y plaça un Saint Mathieu écrivant son Évangile et dont la main est conduite par un ange. Mais les prêtres ôtèrent ce tableau de dessus leur autel, disant que cette figure n'était pas celle d'un Saint et manquait de toute dignité, étant assise avec les jambes croisées de la manière la plus ignoble et les pieds exposés dans la partie la plus évidente du tableau.

    Le Caravage était au désespoir d'avoir reçu un tel affront pour le premier ouvrage qu'il exposait en public dans une église. Le marquis Vincent Giustiniani voulut le tirer de ce mauvais pas. Il s'arrangea avec les prêtres, fit faire par le Caravage un autre tableau qu'on plaça dans leur église, prit pour lui le Saint Mathieu et, pour l'honorer encore davantage, il le plaça avec les trois autres évangélistes, qu'il fit peindre par le Guide, le Dominiquin et l'Albanie, les trois peintres qui avaient alors le plus de réputation.

    Ce tableau de Saint Mathieu est maintenant à Paris avec le reste de la galerie Giustiniani.


    CHAPITRE XLV


    Parmi les meilleurs ouvrages que le Caravage fit dans ce temps, on compte le tableau de l'église de SaintAugustin représentant Jésus et sa mère invoqués par deux pèlerins dans toute la misère de leur état, la Déposition de croix dans l'église de l'Oratoire (c'est celle du Musée...)

    Le Crucifiement de saint Pierre et la Conversion de saint Paul à la Madonna del Popolo, dans la chapelle de l'Assomption peinte par Annibal Carrache. Ce dernier tableau est tout à fait sans action.

    Il peignit pour le même marquis Giustiniani, de la faveur duquel il continuait à jouir, Saint Thomas touchant la plaie de Jésus.

    Il peignit en figure entière un Amour vainqueur.

    Il fit pour le cardinal Scipion Borghèse quelques tableaux parmi lesquels on distingue une demi-figure de David qui tient par les cheveux une tête de Goliath, qui est le portrait du Caravage.

    Tous les gens riches de Rome voulaient avoir de ses tableaux. On en envoyait en Espagne, en France et dans le reste de l'Europe.


    CHAPITRE XLVI


    Mais les nombreuses occupations que le Caravage avait dans son art ne lui faisaient nullement quitter ses habitudes turbulentes. Après avoir peint quelques heures de la journée, il paraissait dans la ville l'épée au côté et semblait faire des armes sa profession. Ayant pris disputes au jeu de Paume avec un jeune homme son ami, ils se battirent avec les raquettes (racchette) et ensuite avec des armes. Il tua le jeune homme et reçut une blessure. Il s'enfuit de Rome sans argent; il était poursuivi et il trouva asile dans les terres du due Colonna pour lequel il fit quelques tableaux. Il prit ensuite le chemin de Naples. Il y trouva son nom si connu qu'on lui demanda sur-le-champ une Flagellation pour l'église de Saint-Dominique et d'autres tableaux.

    Il prit ensuite un désir violent d'avoir la croix de Malte, que les grands maîtres accordaient quelquefois à des personnages d'un grand talent, quoique sans naissance.

    Il passa à Malte, où il fit deux fois le portrait du grand maître Vignacourt. Un de ces portraits est au Musée.

    Le grand maître lui donna la croix. Il fit à la demande du même grand maître une Décollation de saint Jean-Baptiste. Il eut l'art de rendre ce sujet encore plus horrible. Le bourreau n'ayant pas séparé la tête du tronc, du premier coup de sabre, s'arme d'un couteau qu'il a à la ceinture et saisit la tête par les cheveux pour achever de la détacher, Hérodiade et sa servante frémissent à ce spectacle. Le Caravage chercha à se surpasser dans ce tableau, qu'il travailla avec une telle fierté que souvent, pour faire les demi-teintes, il laissa à nu l'impression même de la toile.

    Le grand maître fut si content de cet ouvrage qu'il lui passa au cou un riche collier d'or et lui fit présent de deux esclaves. Tous les habitants voulaient avoir de ses ouvrages et il y était de la manière la plus brillante, lorsqu'il prit dispute avec un chevalier d'une grande naissance. Il perdit la faveur du grand maître; on le mit en prison et craignant quelque chose de pis, il escalada de nuit les murs de la prison, en courant les plus grands périls et se sauva déguisé, sur la côte de Sicile.

    À Syracuse, il peignit le Mariage de sainte Lucie, à Messine une Nativité et une Résurrection du Lazare, qui est un de ses plus grands et de ses meilleurs tableaux. Craignant toujours les puissantes vengeances qu'il avait excitées contre lui, il se rendit à Palerme et ensuite à Naples pour, de là, chercher à se remettre en grâce auprès du grand maître. Il lui envoya en présent à cet effet une Hérodiade avec la tête du précurseur.


    CHAPITRE XLVII


    Mais, tandis qu'il attendait l'effet de ce présent, un jour qu'il se trouvait sur la porte d'une auberge, il se vit environné de plusieurs jeunes gens armés qui le maltraitèrent extrêmement et entre autres le blessèrent au visage.

    Quelque temps après le cardinal Gonzague lui ayant fait avoir sa grâce du pape, il se hâta de monter sur une felouque pour gagner Rome quoiqu'il souffrit encore beaucoup de ses blessures. Au moment où il débarquait, un détachement de la garde du pape, qui attendait sur le rivage une autre personne, l'arrêta prisonnier. On le relâcha au bout de quelque temps, après qu'on eut reconnu l'erreur. Il voulut retourner a la felouque où il avait chargé tout ce qu'il possédait, mais il la chercha en vain. Le malheureux, souffrant de ses blessures et sans argent, erra plusieurs jours sur le rivage, sans secours, dans les jours les plus chauds et les plus dangereux de l'été. Il prit une fièvre maligne et mourut à Porto-Ercole, en 1609. Il avait alors à peu près quarante ans. C'est la même année que moururent Annibal Carrache et Frédéric Zuccheri.


    CHAPITRE XLVIII


    Le Caravage avait les traits de la figure comme le caractère, peu agréables, grossiers, les yeux forchi, moles cheveux et les sourcils noirs.

    Le peu de gens qui le voyaient n'avaient pour but que de ne l'avoir pas pour ennemi. On comptait parmi ceux-ci Cigoli, le Pomarance qui, cependant, reçut de lui une blessure, sur le soupçon qu'il avait blâmé plusieurs ouvrages de lui. Fassiguano dissimula l'affront qu'il en reçut. Tandis qu'il faisait son tableau de Saint Pierre dans l'église de ce nom, le Caravage fit avec son épée, une large ouverture dans la toile qui recouvrait ce tableau pour le voir avant qu'il fût exposé.

    Le Caravage dissimulait aussi les accidents nocturnes que lui valait une conduite aussi singulière.

    Le Caravage fut sans doute utile à la peinture. Il vint dans un temps où l'on ne faisait presque plus d'usage de la nature; on dessinait de pratique en cherchant plutôt ce qui était agréable que ce qui était vrai. Il fit tomber l'usage des couleurs efféminées, il ôta au coloris la vanité, il donna plus de vigueur aux teintes et rappela la couleur de chair dans ses tableaux.

    Il disait que les azurs et les cinabres étaient le poison des couleurs, il les employait rarement, ou les éteignait avec soin. Il ne fit jamais de ciel serein et bleu, comme le Guide; ses fonds sont, au contraire, presque toujours noirs. Il mettait le comble de l'art à ne rien lui devoir et disait qu'il ne se permettait pas même un coup de pinceau qui ne fût dans la nature.

    D'après cette manière de concevoir l'imitation de la nature et son caractère décidé, le Caravage n'estimait d'autre peintre que lui-même; s'appelant fidèle et unique imitateur de la nature. Il était probablement de bonne foi; et, cependant, n'avait ni l'invention, ni la science des convenances. Son expression était très limitée, il n'a guère su rendre que l'horreur qu'inspire le spectacle de la mort.

    Il nuisit beaucoup dans Rome au crédit de l'antique et. de Raphaël; et comme l'opinion suit toujours son mouvement d'oscillation, au-delà et en-deçà de la ligne du raisonnable, non seulement on ne chercha plus le beau idéal des membres de l'Apollon du Belvédère, mais beaucoup de peintres se plurent à représenter des membres altérés par les maladies. S'ils ont à faire une main, les doigts en sont noués par la goutte, si un de leurs personnages est vêtu il porte les haillons les plus vils, s'ils ont à représenter une armure elle est rongée de rouille.

    Dans l'église de la Scala, on éloigna de l'autel un tableau représentant la Mori de la Vierge (est-ce celui du Musée Napoléon?), parce qu'on l'accusait d'avoir imité avec trop de vérité le gonflement d'un cadavre. (Reproche qui me semble peu mérité, le modèle qui lui servit pour la figure de la Vierge, avait le ventre gros.)

    Il représentait les accidents les plus vils; tel qu'un homme qui en buvant laisse échapper le vin sur son menton et ses vêtements (à Naples, tableau des Sept Œuvres de Miséricorde).

    Le Caravage fut. donc très utile et très nuisible à l'art. Il chassa la peinture de pratique (sans consulter la nature) et avec elle l'idéal et l'expression. Je ne vois pas comment d'après le principe de l'imitation exacte qu'il suivit avec tant de force, il ne pouvait ne pas s'appliquer davantage à l'expression. Il n'est pas à croire qu'elle lui ait été invisible... Sa vie agitée et fougueuse n'annonce pas un homme impassible.

    Cette mode dura à Rome jusqu'à ce qu Annibal Carrache y montrât de nouveau, en décorant la galerie Farnèse, les parties les plus nobles de l'art.

    Sa première manière de colorier douce et pure le met au rang des bons peintres de l'Ecole Lombarde; elle est très supérieure à son second style.

    On a dit que pour répondre aux peintres qui disaient qu'il peignait des tableaux de demi-figures par ignorance de la perspective, il fit des figures de Jupiter, de Neptune et de Platon, qui étaient à Rome au coin du jardin Ludovisi, à la porte Pinciana. Ces figures sont dans les raccourcis les plus violents, et l'on dit que le Caravage était parvenu à les faire en dessinant toujours d'après nature, un grand nombre de raccourcis; mais quelques personnes n'attribuent pas ces figures au Caravage.

    Il n'eut pas des imitateurs vulgaires. On compte parmi ceux-ci le Guerchin; et le Guide, lui-même, quoiqu'élevé dans les préceptes solides de l'école des Carracee, se rapprocha quelquefois de la manière du Caravage, ainsi qu'on peut le voir dans son tableau du Crucifiement de saint Pierre, aux Trois Fontaines (Musée Napoléon).

    Un des caractères de ses imitateurs est de n'avoir jamais peint à fresque, ce qui les aurait empêchés de consulter le modèle.

    Le Caravage fit négliger l'intelligence des plans et de la perspective; il mit en vogue l'usage des tableaux de demi-figures. Les habits de Michel-Ange étaient aussi singuliers que son caractère.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Stendhal
    Mots-clés
    La vie mouvementée du Caravage, son apport et son influence néfaste sur la peinture italienne au XVIe siècle
    Extrait
    «Un jour qu'au milieu d'une foule un de ses amis lui montrait une statue antique, en l'invitant à l'étudier, Michel-Ange se retourne brusquement vers la foule, en l'indiquant de la main, comme présentant assez de modèles. Il appela une bohémienne qui se trouvait là, par hasard, et l'ayant conduite chez lui, il la peignit, disant la bonne aventure à un jeune homme, d'après les lignes de sa main qu'elle observait. Ces deux demi-figures reproduisaient la nature avec tant de fidélité que ce tableau donna un avantage apparent à sa manière de penser. Dans ce temps il cherchait uniquement une couleur vraie, sans s'embarrasser des autres buts que l'art peut atteindre.»
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