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    Dossier: Canada

    Welcome to Free Town

    Paul Armand Lerouge
    Le texte vibrant d'un critique acerbe du Canada uni.
    « En avril 2000, sans coup férir, Cité libre annonçait la suspension de sa publication. La raison? La menace sécessionniste s’est estompée. Avec un sens aigu du travestissement de l’histoire, la revue estime que la «population» du Québec «a carrément opté pour le maintien du système fédéral qui lui permet de s’épanouir dans un Canada prospère qui continue d’être l’envie du monde.» Comme poncif de l’hymne nationalo-canadien, on a vu mieux. Il est vrai qu’à ses cinquante ans révolus, la revue a perdu l’originalité et l’indépendance de vues qui avaient fait sa marque.

    Plus significative que cette éclipse est l’apparition lors du printemps dernier d’une nouvelle revue, Isuma, du mot inuktituk qui signifie «pensée» ou «idée». (Voir www.isuma.net). Le premier numéro de cette revue dédiée à la recherche sur les politiques gouvernementales porte sur l’intégration nord-américaine. L’intégration nord-américaine est ce nouvel euphémisme qu’utilisent économistes et politicologues pour désigner ce que d’autres appelleraient l’absorption ou l’annexion du Canada par les États-Unis. Il est étonnant de voir avec quel détachement, désinvolture ou fatalité les auteurs de ce numéro envisagent la similitude croissante qui unit les deux pays, l’interdépendance économique qui ligote le premier au deuxième, ainsi que les éléments de la culture et de la démographie qui font aligner les politiques du Canada sur celles de son voisin. On lira notamment l’article de Denis Stairs, professeur de science politique à l’université Dalhousie d’Halifax. L’auteur surprend l’État fédéral canadien en flagrant délit de contradiction. Les efforts qu’il déploie pour mener une politique étrangère indépendante et pour construire de toutes pièces une identité nationale canadienne sont minés par sa propre définition d’État libéral, multiculturel, individualiste et régi par les lois du marché. Malgré toutes les rodomontades des élus fédéraux qui exaltent un Canada uni et distinct des États-Unis, celui-ci ne se démarquerait plus de son voisin du sud que par des différences de «forme» et non de «fond». Stairs doute que la population canadienne accepte longtemps de financer le protectionnisme fédéral qui préserve la culture de l’influence américaine alors que la politique multiculturelle de l’État canadien relègue l’identité, la langue et la culture dans les choix privés de l’individu, de la même manière que le marché privatise les activités que l’État-providence a accaparées.

    Y a-t-il un lien entre le retrait de Cité libre et les thèses continentalistes des auteurs de ce premier numéro d’Isuma? C’est que de Cité libre est née cette couvée d’intellectuels et d’hommes politiques qui ont voulu contrecarrer l’émergence du nationalisme au Québec en redéfinissant l’État canadien. Au cours des années soixante, Trudeau et ses mousquetaires ont pris le pouvoir pour justement guérir le Canada de ses excès de nationalisme. Depuis, ils ont réussi à rallier à leur idéologie une bonne partie de l’élite canadienne-anglaise et à mener une guérilla de tout instant contre les velléités nationales des gouvernements québécois. De l’épée de leurs syllogismes implacables, ils ont séparé la langue de la culture et proclamé que l’État doit s’abstenir de définir l’une et l’autre, les laissant au choix de l’individu. Et affirmant le primat de la citoyenneté juridique sur les héritages du passé ou sur la communauté, ils ont cherché à unifier la société canadienne par une grande charte constitutionnelle garantissant à tous une panoplie de droits. L’idée que le Canada soit formé de deux nations leur était exécrable; ils lui préférèrent le multiculturalisme qui fractionne le Canada en une myriade de communautés diffuses qui cultivent, dans les recoins de leur jardin, le souvenir de leur attaches nationales. Leur vision politique a façonné les lois fédérales, puis la constitution. Grisés par leurs succès devant les tribunaux, ils se sont ri de ce que le Québec se pense comme nation. Le peuple québécois? La mystification ethnico-tribale d’une sous-division territoriale du Canada, dépourvue de souveraineté propre.

    La conséquence du discours que tiennent les hérauts du cité-librisme forcené n’a cependant pas encore été tirée. S’il est illégitime que les Québécois forment une nation et que l’État québécois en soit le représentant autorisé, la même objection vaut contre la prétention des trudeauistes de tout poil de forger une nation canadienne. L’État canadien prétend-il à la neutralité? Qu’il soit alors imperméable à tous les nationalismes, qu’il se contente d’offrir un accès équitable à la culture et à des services publics, dans le respect des procédures. Si le patriotisme a droit de cité, il est purement constitutionnel, formel, désincarné. On ne voit toutefois pas pourquoi un État réglé sur les seuls impératifs de la raison pure devrait continuer à exister quand il côtoie lui-même un grand État libéral et moderne. L’État distinct que les trudeauistes aspirent à construire n’est qu’une plate réplique du libéralisme multiculturel américain, lui aussi fondé sur le patriotisme des droits. Or, si les trudeauiste
    s allaient jusqu’au bout de leur libéralisme, ils en déduiraient cette conséquence: le Canada est un État de trop, il doit se fondre aux États-Unis. Puisque la liberté de choix doit être appliquée à tous les domaines de l’existence et que l’État n’est qu’un pourvoyeur de services tenu en respect par les tribunaux, alors pourquoi les Canadiens devraient-ils s’encabaner dans le frimas d’un État séparé et coûteux qui les prive d’un accès direct à ce continent d’opportunités, de richesses et de liberté qu’est l’empire américain?

    Depuis qu’ils ont pris le pouvoir, les libéraux d’obédience trudeauiste ont pratiqué une politique ambivalente. À l’égard des Québécois, ils ont tenu le discours dépassionné d’un libéralisme réfrigérant qui se moque de leurs atavismes ethniques. Ils ont fait comprendre à ceux d’entre les Québécois qui rêvent de leur nation propre qu’ils sont les délinquants de la modernité. Sur les grandes tribunes internationales, Ottawa présente le Canada comme un État «postnational», une société multiculturelle, ce que fit récemment Jean Chrétien à Berlin devant un cénacle de hauts dirigeants. Au-delà de ces beaux discours, il est clair que le gouvernement fédéral cède aux démons du nationalisme canadien et ne rate pas une occasion de mousser le sentiment national. Curée de drapeaux unifoliés, blitz publicitaire, enterrement du soldat inconnu, kermesses subventionnées qui célèbrent une francophonie pancanadienne western et une autochtonité décorative, tous les moyens sont bons. Il sauvegarde aussi la culture «nationa
    le», ce gros gâteau marbré de français, d’anglais et de toutes les pâtes du monde, par le sérum de ses institutions culturelles et de ses largesses.

    Les libéraux cité-libristes n’osent guère voir où les amène leur politique; imaginons à leur place le destin d’un Canada postnational, voué à n’être qu’un clone, édulcoré il est vrai, des États-Unis. Trois scénarios d’absorption se dessinent.

    Le Canada demeure tel qu’il est, un pays avec ses institutions et sa souveraineté. Tranquillement toutefois, le Canada se laisse gagner à une forme d’américanisme passif. La dépendance du Canada à l’égard des États-Unis, pour les investissements et les exportations, atteint un seuil critique. Les cultures convergent tellement que seules subsistent de micro-variations régionales qu’amplifie le narcissisme des petites différences. La jeunesse des deux pays se voit habiter un même continent, unifié par la musique, le cinéma, la mode et Internet; elle aspire à la mobilité et se méfie des gouvernements. Un nationalisme résiduel maintient en vie le Canada. Rivaux d’un peuple qui leur ressemble, les Canadiens s’accrocheront aux symboles devenus incertains d’une identité évanescente. Les institutions fédérales brillent de l’éclat de leur vernis, bien que ces coquilles se vident de leurs raisons d’être. Tant que pèse la menace sécessionniste, l’État central puisera dans son combat obsessionnel pour l’unité
    nationale les sources tarissantes de sa légitimité. Si l’opéra-bouffe de la crise constitutionnelle n’existait pas, il lui faudrait l’inventer. C’est le drame qu’on se joue pour oublier que le Canada est devenu une grosse province des États-Unis.

    Deuxième scénario, l’intégration du Canada aux États-Unis s’officialise. Le Canada se résigne à abandonner sa monnaie pour toucher les fruits d’une union monétaire avec les États-Unis, ou, mesure moins radicale, il aligne sa monnaie sur le dollar américain. Le libre-échange étend son empire: la mobilité des personnes s’accroît, comme l’accès aux ressources naturelles, au grand plaisir des Américains. Les politiques gouvernementales s’harmonisent, les monopoles d’État sont contestés. Les paralysies de la fédération canadienne finissent par lasser Québécois et Canadiens. Malgré les défauts du système américain, il leur paraît susciter la concurrence entre les élites, mieux que le vieux parlementarisme incapable de se moderniser. Finalement, ultime scénario, le Canada demande son adhésion aux États-Unis d’Amérique. Une « fusion » dira-t-on dans la novlangue d’aujourd’hui.

    Beaucoup de Québécois pensent à tort que la tentation américaine guette le Canada anglais seulement. Les Gaulois d’Amérique s’en défendraient par les boucliers de la langue et de la culture. Qu’ils y prennent garde, leur armure s’est amincie! Depuis la «Révolution tranquille», les Québécois ont cessé de se considérer comme les héritiers de la civilisation française (le mot «civilisation» a d’ailleurs disparu du vocabulaire de la petite intelligentsia québécoise). Il se sont repliés sur leur culture vernaculaire, fiers de leur parlure et de leur américanité retrouvée. Les rapports qu’ils entretiennent vis-à-vis de la France sont ceux de consommateurs et de touristes: ils en mangent les fromages et en visitent, s’ils en ont les moyens, les châteaux. De plus, les Québécois ont perdu le monopole de la latinité en Amérique du nord. Aux États-Unis, les latinos gagnent en nombre et en force; composant aujourd’hui 11% de la population américaine (31 millions), ils pourraient en constituer le quart en 2050. Rien n’interdit que d’ici quelques années, les États-Unis cessent de présenter le visage repoussoir d’une société unilingue qui abolit la diversité nationale. Enfin, en dépit qu’ils aient conservé leur langue, les Québécois francophones voient leur latinité se réduire comme une peau de chagrin. Ils liquident leur héritage catholique et romain, ils adhèrent avec avidité au capitalisme anglo-protestant, et la famille québécoise s’approche si peu maintenant de celle des pays latins. À ce compte, qu’est-ce qui empêchera des Québécois de devenir un jour des Franco-Américains qui parlent le spanglish?

    Futorologie de taverne? La classe politique canadienne et les médias sont trop occupés par le mélodrame de l’unité nationale pour s’aventurer dans ces sentiers périlleux. À Ottawa, les ministres plénipotentiaires de la clarté constitutionnelle espèrent peut-être entourer le Québec d’une forteresse d’arguties légales et couler le fédéralisme canadien dans le béton de l’immobilité. Le Québec se résignera-t-il à être une nation déconfiturée dans la grande tartine canadienne? Au fond, le Canada soi-disant « postnational » est une tartufferie qui fait la grimace: un coin de la bouche dit que la nation est morte, l’autre la vocifère. La propagande nationaliste canadienne et de généreux subsides ne réussiront peut-être pas à convertir le patriote québécois en nougat canadien, si ce n’est qu’à acheter un peu de silence et la complaisance des courtisans. Le véritable enjeu politique qui se présente aux Québécois est finalement le suivant: survivre comme nation dotée de son État, au sein d’un Canada réformé, ou hors de lui, ou consentir à la décadence dans un vaste Puerto Rico glacé. Mais tant qu’à rester dans le froid, il en est qui préféreront être nés sous le ciel de la Floride ou de la Virginie.
    Cité libre s’efface. Fort bien! Qu’ils en profitent pour se rebaptiser: Free Town! »
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Paul Armand Lerouge
    Mots-clés
    Américanisation du Canada
    Extrait
    « L’État canadien prétend-il à la neutralité? Qu’il soit alors imperméable à tous les nationalismes, qu’il se contente d’offrir un accès équitable à la culture et à des services publics, dans le respect des procédures. Si le patriotisme a droit de cité, il est purement constitutionnel, formel, désincarné. On ne voit toutefois pas pourquoi un État réglé sur les seuls impératifs de la raison pure devrait continuer à exister quand il côtoie lui-même un grand État libéral et moderne. L’État distinct que les trudeauistes aspirent à construire n’est qu’une plate réplique du libéralisme multiculturel américain, lui aussi fondé sur le patriotisme des droits. »
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