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    Dossier: Bourgeoisie

    Le bourgeois vieux style

    Werner Sombart
    Dans les chapitres qui précèdent, nous avons analysé les éléments dont se com­pose l'âme de l'entrepreneur capitaliste accompli : amour du gain et esprit d'entreprise, vertus bourgeoises et faculté du calcul, tels sont les principaux de ces éléments qu'on trouve à des degrés divers et dans des combinaisons variées chez les divers re. présentants de la catégorie sociale qui nous intéresse. Aussi avons-nous cru devoir distinguer plusieurs groupes d'entrepreneurs, tels qu'ils se sont formés au cours de l'évolution de l'esprit capitaliste. Et nous avons pu établir, en outre, que cette évolu­tion a revêtu des modalités variant d'un pays à l'autre. La question qui se pose main­tenant est celle-ci : peut-on parler de l'esprit capitaliste en général, du bourgeois en général ? Autrement dit, retrouve-t-on chez les différents types à l'intérieur d'un seul et même pays, et chez les différents types nationaux, certains traits communs à l'aide desquels on puisse reconstituer le type du bourgeois en général ?

    Cette question comporte, à notre avis une réponse affirmative, mais à une limita­tion près; il existe bien un type de bourgeois en général, mais pour autant seulement qu'on considère, non l'ensemble de l'évolution capitaliste, mais chacune de ses phases. Autrement dit chacune des époques ou périodes du capitalisme a son type de bourgeois. Je trouve notamment que pendant la période qui s'étend des débuts du capitalisme jusqu'au XVIIIe siècle et qui correspond aux premières phases de son évolution, l'entrepreneur capitaliste présente, malgré les différences de temps et de lieu, un certain ensemble de traits, qui le distinguent nettement de l'entrepreneur moderne. C'est ce portrait du bourgeois vieux style que je vais essayer de retracer ici, avant d'indiquer quels sont, à mon avis, les traits caractéristiques du capitaliste de ces cent dernières années.

    Ce vieux bourgeois était incontestablement un entrepreneur capitaliste, ayant le gain pour but et la fondation d'entreprises pour moyen. Il spéculait et calculait et a fini par s'assimiler les vertus bourgeoises. Mais ce qui lui donnait son cachet particulier, c'était le fait suivant, qui constitue d'ailleurs la caractéristique générale du vieux style : dans tous ses actes et toutes ses pensées, dans toutes ses démarches et tous ses projets il se laissait guider surtout et avant tout par la considération du bien et du mal en rapport avec l'homme vivant, avec l'homme en chair et en es. Le principe régulateur de l'époque précapitaliste : omnium rerum mensura homo, c'est-à-dire que l'homme est la mesure de toutes choses, continuait à exercer son influence, à former la règle naturelle de la vie. Le bourgeois faisait encore des pas solides et fermes en se servant de ses deux jambes et n'éprouvait pas encore le besoin de s'aider de ses mains pour la marche.

    Certes, de l'homme précapitaliste, tel qu'il s'est maintenu pendant les premières phases du capitalisme, alors que les « marchands » gênois se faisaient construire de châteaux-forts et que sir Walter Raleigh s'en allait à la recherche de l'Eldorado, de cet homme, disons-nous, il ne restait au temps de Defoe et de Benjamin Franklin que quelques restes. L'homme complet, avec ses sains instincts naturels, avait subi une forte diminution, avait été obligé de s'adapter à la camisole de force de la distinction bourgeoise, d'apprendre à compter. Ses griffes s'étaient émoussées, ses dents de fauve avaient perdu leur pointe et leur mordant, ses cornes s'étaient recouvertes d'une calotte de cuir qui les avait rendues inoffensives.

    Mais aucun de ceux qui étaient au service du capitalisme, le grand propriétaire foncier, le grand négociant, le banquier et le spéculateur, le manufacturier et le mar­chand de laine - aucun d'entre eux, disons-nous, n'avait encore cessé d'adapter son acti­vité économique aux exigences de la saine humanité. Pour tous ces hommes de l'aube du capitalisme, les affaires n'étaient qu'un moyen en vue d'une seule fin suprê­me, laquelle n'était autre que la vie; ce sont leurs propres intérêts vitaux et ceux des autres hommes avec lesquels et pour lesquels ils travaillaient qui déterminaient la direction et la mesure de leur activité.

    Et de ce que le bourgeois vieux style pensait bien ainsi, et non autrement, nous avons la preuve dans les faits suivants :


    1. La richesse était appréciée, on cherchait à l'acquérir, mais elle n'était pas une fin en soi: elle ne devait servir qu'à la création et à la conservation de valeurs en rapports avec la vie. C'est ce qui ressort des écrits de tous ceux que nous avons déjà eu plus d'une fois l'occasion de citer au cours de cet ouvrage : d'Alberti à Defoe et à Franklin, toutes les considérations sur la richesse sont conçues dans le même esprit.

    A quel point la richesse est précieuse, dit Alberti, c'est ce que sait seulement celui qui a été obligé, ne serait-ce qu'une fois dans sa vie, d'adresser à un autre ces « mots amers et si abhorrés par les esprits libres: je vous prie » 1. La richesse nous rend libres et indépendants, elle nous sert à acquérir des amis, de l'estime et de la gloire. Mais « ce dont on ne se sert pas constitue un lourd fardeau ».

    Il suffira de rapprocher de ces aphorismes datant de la période infantile du capita­lisme quelques-uns seulement datant de l'époque de son adolescence, pour constater aussitôt la grande ressemblance qui existe entre les deux manière de voir. Voici, par exemple, ce qu'enseignent Benjamin Franklin et ses disciples.


    « L'homme auquel Dieu a donné des richesses et une âme pour s'en servir, a reçu par là-même une marque particulière de sa grâce et de sa faveur. »


    Suivent les indications concernant le meilleur usage à faire de la richesse 2 The Economy of Human Life, 1785..


    « On doit chercher à accroître constamment sa richesse par le labeur et par l'habileté. Il nt faut jamais la lainer improductive; elle doit toujours se multiplier entre les mains de son possesseur et répandre autour d'elle le plus de bonheur possible... »

    « Ne pas faire fructifier la richesse, c'est aller à l'encontre aussi bien de la destination de celle-ci que du devoir d'humanité... »

    « Il est raisonnable d'accumuler argent et biens; mais il est rationnel d'en faire un emploi utile. Ce qui rend heureux, ce n'est pas la richesse comme telle, mais son sage emploi, et il ne servirait de rien à l'homme de posséder tous les biens de ce monde, s'il n'était pas lui-même homme de bien » 3 Dr Bergh, Die kunst reich zu werden (1838); opuscule inspiré de l'esprit franklinien..

    « La richesse attire l'estime, procure la certitude et donne le moyen de réaliser des entreprises utiles et honorables... »

    « La richesse chasse les soucis qui nous rongent jour et nuit et nous empoisonnent la vie. Grâce à la richesse, nous envisageons l'avenir avec sérénité, si tout en étant riches, nous avons la conscience en paix. Il n'est d'ailleurs pas possible de s'enrichir, si l'on n'a pas la conscience tranquille ».

    « Agis toujours selon l'équité, fais le bien par crainte de Dieu et par respect pour les hom­mes, et tu réussiras dans toutes tes entreprises. Avoir toujours Dieu devant les yeux et dans le cœur, travailler intelligemment, telles sont les premières règles de l'art de s'enrichir. Car à quoi nous serviraient nos richesses, si nous devions vivre dans la crainte du châtiment de Dieu, et à quoi nous servirait tout l'argent du monde, si nous ne pouvions pas, en toute innocence, lever nos regards vers le ciel ? op.cit..


    Ces dernières remarques impliquent une autre manière de voir qui, ainsi que nous l'avons vu, était déjà très répandue parmi les bourgeois vieux style et qui imprimait à leur activité économique un cachet tout particulier, à savoir que seule la richesse acquise convenablement, « onestamente », « honestly », peut être une source de joie.

    « En vendant quelque chose, prête l'oreille à la voix de ta conscience et contente-toi d'un bénéfice modéré; ne profite pas de l'ignorance ou de l'incompétence de l'acheteur » Economy of Human Life, p. 121..


    Ces sages doctrines, pourrait-on dire, sont faciles à formuler. Elles ne sont peut-être que le produit d'une réflexion détachée, la voix de la conscience perçue dans le calme du cabinet de travail mais à laquelle on ne prête pas attention dans le bruit du jour et des affaires. Autrement dit, ces doctrines ne prouveraient rien. A cela je répondrai en rappelant que



    2. dans leur attitude à l'égard de la vie des affaires, dans leur conduite en tant qu'hommes d'affaires, dans leur manière de diriger les affaires, bref dans ce qu'on peut appeler leur style des affaires, on retrouve le même esprit que celui qui se manifeste dans les maximes et les aphorismes que nous venons de citer.

    Le rythme de leur activité économique était encore très tempéré, leur conduite était exempte de toute agitation, de toute trépidation.

    Nous avons vu Franklin s'attacher à faire de son temps un emploi aussi utile que possible, prôner l'application au travail comme la suprême vertu. Sa journée se répar­tissait ainsi : six heures étaient consacrées aux affaires, sept heures au sommeil, le reste du temps aux prières, à la lecture, à la vie mondaine. Et il était le type de l'entre­preneur ambitieux, bien que ne dépassant pas encore le niveau moyen de l'époque à laquelle il avait publié ses ouvrages.

    Voici le projet instructif de son emploi du temps, tel qu'il figure à la suite de son schéma des vertus :



    « Comme il fallait pour la régularité et le bon ordre, qu'un temps déterminé fût assigné à chacune des branches de mes occupations, j'ai tracé dans mon carnet un plan concernant l'emploi des 24 heures d'un jour naturel. Le voici :

    Insérer tableau ici


    Les négociants en gros de Bozen fermaient leurs boutiques pour tout l'été et s'en allaient en villégiature à Ober-Bozen. Et de même qu'on s'accordait des loisirs pen­dant la journée et pendant l'année, on cherchait à arranger sa vie dans son ensemble de façon à réduire le surmenage au minimum. C'était une coutume courante que des gens qui avaient acquis une certaine fortune, généralement modeste, dans le commer­ce et dans la production se retiraient des affaires alors qu'il étaient encore dans la force de l'âge, et se rendaient acquéreurs d'une maison de campagne pour y passer le soir de leur vie dans un repos contemplatif. Un Otto Fugger disant : « Je veux gagner aussi longtemps que je pourrai » (ces paroles que je considère comme caractéristiques d'une mentalité capitaliste à l'apogée de son évolution figurent, à titre d'épigraphe, en tête de mon exposé de la genèse du capitalisme moderne) est très en avance sur son temps, et nous en avons une preuve dans le fait que son propre frère Anton Fugger le considérait et le traitait comme un homme non « normal ». Étaient normaux plutôt ceux qui savaient, dans leur conception de la vie, assigner une place à l'idéal du rentier.

    Parcourez les livres de commerçants italiens, et vous trouverez à chaque page l'expression d'une sorte de nostalgie de la campagne, avec sa vie calme et exempte de soucis. On retrouve la même tendance à la féodalisation chez les négociants de la Renaissance allemande et jusque chez les commerçants anglais du XVIIIe siècle. C'est ainsi que la vie de rentier apparaît comme l'idéal caractéristique des premières phases du capitalisme et inséparable de la mentalité de cette époque (nous verrons plus loin que cet idéal peut encore avoir une autre signification, faire partie d'une autre série causale).

    En ce qui concerne plus particulièrement l'Angleterre, la persistance de l'idéal de rentier jusque dans la première moitié du XVIIIe siècle nous est attestée par les considérations que Defoe développe à propos de la coutume générale des négociants anglais de se retirer des affaires de bonne heure (Chap.XLI de la 5e édition de Compl. Engl. Tradesman).

    Quiconque a réussi à mettre de côté 20.000 livres, dit-il, fera bien de se retirer des affaires. Avec cet argent, il peut acheter une propriété convenable et s'ouvrir ainsi un accès dans la « gentry ». A ce gentleman frais émoulu il donne les conseils suivants : 1º ne pas renoncer à la vie économe : sur ses mille livres de rente il n'en doit dépenser que 500 au maximum, afin d'accroître son patrimoine avec le reste; 2º ne pas se lancer dans les spéculations et ne pas prendre part à la fondation d'entreprises; s'il s'est retiré, c'est pour jouir de ce qu'il a acquis (« retired to enjoy what they had got »), et non pour le risquer dans des entreprises plus ou moins hasardeuses. lu faut avoir une forte dose de capacité pour courir de nouvelles aventures, au lieu de jouir de la situation de tout repos à laquelle on a droit après une vie de labeur. Jadis on était obligé, pour gagner sa fortune, d'être laborieux et actif; mais une fois retiré des affai­res, il faut prendre la résolution de mener une vie indolente et inactive. Les rentes sur l'État et la propriété foncière sont les meilleurs placements pour ses économies.

    Mais alors même que ces bourgeois vieux style travaillaient ils le faisaient de façon à accomplir dans un temps donné le moins d'actes possible, en rapport avec leurs affaires. Leur activité commerciale péchait d'ailleurs non seulement par un dé­faut d'ampleur, mais aussi par un défaut de profondeur ou d'intensité. Ce qui me paraît caractéristique de la manière dont on conduisit alors les affaires, c'est le fait que toute la sagesse commerciale de l'époque Se réduisait à demander des prix aussi élevés que possible, afin de réaliser le maximum de bénéfices avec le minimum de débit : petit débit, gros bénéfices, tel est le principe commercial des entrepreneurs d'alors, et non seulement des petits, de ceux qui se rapprochent de l'artisan, mais aussi de grandes sociétés d'exploitation. C'est ainsi que la Compagnie Hollandaise des In­des Orientales avait pour principe de « faire de petites affaires en réalisant le maxi­mum de bénéfices ». D'où sa politique consistant à détruire des plantes à épices, à brûler des moissons trop abondantes, etc. On procédait ainsi pour une autre raison encore ; on voulait mettre les pauvres à l'abri de la consommation nuisible de denrées coloniales.

    On cherchait surtout à vendre aux riches, ce qui était beaucoup plus commode que de vendre à la grande masse. Nous avons un reflet de cette manière de voir dans les théories des économistes qui, pendant les XVIIe et XVIIIe siècles, furent des parti­sans déclarés de prix élevés.

    La démarche pleine de dignité, l'aspect quelque peu rigide et pédantesque du bour­­geois vieux style étaient une expression extérieure de ce calme et de cet équilibre inté­rieurs. La longue pelisse qui était à la mode à l'époque de la Renaissance, la culotte courte et la perruque des siècles suivants n'étaient certes pas des attributs d'hom­mes pressés. Et des contemporains dignes de foi nous décrivent le négociant comme un homme à la démarche réfléchie et pondérée, comme un homme qui ne se presse jamais, précisément parce qu'il a quelque chose à faire. Un Florentin du XVe Siècle, Messer Alberto, qui était lui-même un homme occupé, avait l'habitude de dire qu'il n'avait jamais vu un homme occupé marcher autrement qu'avec lenteur Della famiglia, p. 165.. Et voici ce qu'un bon témoin nous dit au sujet de Lyon. « A Paris on court, on se presse, parce qu'on y est actif; ici (à Lyon) l'on marche posément, parce que l'on y est occupé » Cité par Justin Godard, L'ouvrier en soie (1899), 1, pp. 38-39.. Et un auteur nous a laissé une description vivante des grands négociants de Glasgow au XVIIIe siècle, qui « se promenaient en habit rouge, en tricorne et en perruque poudrée le long des Planistanes, la seule surface pavée qu'il y eût alors à Glasgow et qui formait une rue de 3 à 400 mètres de longueur devant l'enceinte de la ville; ils conversaient entre eux avec dignité et saluaient dédaigneusement les petites gens qui venaient leur présenter leurs hommages » Cité par Fox Bourne, English Merchants, p. 394..
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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