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    Dossier: Banque

    Le banquier

    Émile Verhaeren
    Poème appartenant au recueil Les Forces tumultueuses (1902)
    Sur une table chargée, où les liasses abondent,
    Serré dans un fauteuil étroit, morne et branlant,
    Il griffonne menu, au long d'un papier blanc;
    Mais sa pensée, elle est là-bas au bout du monde.

    Le Cap, Java, Ceylan vivent devant ses yeux
    Et l'océan d'Asie, où ses mille navires
    À l'Est, à l'Ouest, au Sud, au Nord, cinglent et virent
    Et, les voiles au clair, rentrent en des ports bleus.

    Et les gares qu'il édifie et les rails rouges
    Qu'il tord en ses forges et qu'il destine au loin
    À des pays d'ébène et d'ambre et de benjoin,
    À des déserts, où seul encor le soleil bouge

    Et ses sources de naphte et ses mines de fer
    Et le tumulte fou de ses banques sonores
    Qui grise, enfièvre, exalte, hallucine, dévore
    Et dont le bruit s'épand au delà de la mer;

    Et les peuples dont les sénats sont ses garants;
    Et ceux dont il pourrait briser les lois futiles,
    Si la débâcle ou la révolte étaient utiles
    À la marche sans fin de ses projets errants;

    Et les guerres vastes dont il serait lui-même
    - Meurtres, rages et désespoirs - le seul vrai roi
    Qui rongerait, avec les dents des chiffres froids,
    Les noeuds tachés de sang des plus ardents problèmes

    Si bien qu'en son fauteuil usé, morne et branlant,
    Quand il griffonne, à menus traits, sur son registre,
    Il lie à son vouloir bourgeois le sort sinistre
    Et domine le monde, où corne l'effroi blanc.

    Oh! l'or! son or qu'il sème au loin, qu'il multiplie,
    Là-bas, dans les villes de la folie,
    Là-bas, dans les hameaux calmes et doux,
    Dans l'air et la lumière et la splendeur, partout !
    Son or ailé qui s'enivre d'espace,
    Son or planant, son or rapace,
    Son or vivant,
    Son or dont s'éclairent et rayonnent les vents,
    Son or qui boit la terre,
    Par les pores de sa misère,
    Son or ardent, son or furtif, son or retors,
    Morceau d'espoir et de soleil - son or !

    Il ignore ce qu'il possède
    Et si son monceau d'or excède,
    Par sa hauteur, les tours et les beffrois;
    Il l'aime avec prudence, avec sang-froid,
    Avec la joie âpre et profonde
    D'avoir à soi, comme trésor et comme bien,
    Sous la garde des cieux quotidiens,
    Le bloc même du monde.

    Et les foules le méprisent, mais sont à lui.
    Toutes l'envient: l'or le grandit.
    L'universel désir et ses milliers de flammes
    Brûlent leur âme autant qu'ils ravagent son âme;
    Il est celui qui divise le pain
    Miraculeux du gain.
    S'il les trompe, qu'importe,
    Chacun revient, après avoir quitté sa porte.
    Avec de grands remous
    Sa force roule en torrent fou
    Et bouillonne et bondit et puis entraîne
    - Feuilles, rameaux, cailloux et graines -
    Les fortunes, les épargnes et les avoirs
    Et jusqu'aux moindres sous que recomptent, le soir,
    À la lueur de leur lanterne,
    Les gens de ferme.
    Ainsi, domptant les rois et les peuples et ceux
    Dont la puissance pauvre, en ses coffres, expire,
    Du fond de son fauteuil usé, morne et boiteux,
    Il définit le sort des mers et des empires.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Émile Verhaeren
    Mots-clés
    puissance, économie, or, argent, banque, morale
    Documents associés
    Jacques Dufresne
    Abstraction, formalisme, puissance, distance, calcul, ordinateur

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