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    Dossier: Astrologie

    La divination et l'astrologie dans l'Antiquité

    Charles Renouvier
    Le sujet des arts divinatoires ne diffère de celui des arts magiques qu'en ce que l'imagination projette ses fictions dans le temps, et les définit comme faits ou événements à venir, indépendants de la volonté; ou actuels, mais alors inconnus et inaccessibles aux moyens d'investigation ordinaires, au lieu de les répandre dans l'espace en qualité de causes pour produire les effets désirés. Ils se rattachent l'un comme l'autre à la démonologie, le devin, ou prophète, ayant cela de commun avec le magicien, ou sorcier, qu'il se dit l'organe ou le truchement d'un dieu ou démon quelconque pour révéler ce que l'homme ordinaire ne peut savoir, de même que l'autre prétend avoir la communication du pouvoir mystérieux, pour accomplir des œuvres qui surpassent l'ordinaire puissance humaine. D'autres fois, et plus souvent, le devin s'attribue seulement le don de reconnaître ou de découvrir en observant certains signes naturels, ou donnant lieu lui-même à leur production, les rapports que le dieu ou le démon établit entre ces signes et les événements futurs, qui se trouvent annoncés de cette manière. Le premier mode de divination, celui des sibylles et des voyants, est de beaucoup plus relevé. Le second se rapproche sensiblement du fétichisme par la nature arbitraire des relations qu'il institue et la part presque inévitable qu'y prennent, à côté de l'illusion, la fraude et la mauvaise foi.

    L'un des plus anciens procédés divinatoires de cette seconde espèce est celui que les mages pratiquaient, au témoignage des anciens, confirmé par des monuments, et qu'ils tenaient des Chaldéens. Il est commun au fond, quoique avec des formes variées, à des hommes de races et de religions très diverses, qui suivent des pentes d'imagination semblable en cédant au vertige intellectuel dans la représentation des rapports possibles entre des phénomènes qui n'en ont aucun de réel. Le terme de divination par les sorts, qui désigne ce procédé dans sa généralité, indique précisément l'absence de relation entre le signe prétendu et la chose à prédire, dont il serait le signe, puisque le mot sort, dans l'usage commun, implique l'idée de hasard, qui est celle de l'idée absence même. Mais ce mot sort n'implique pas moins, dans l'usage commun, une autre idée, qui paraît toute contraire, l'idée du destin attaché à chaque chose, laquelle est fondée sur l'idée de la nécessité ou lien universel de tous les faits ou événements quelconques dans la suite du temps. Ce rapprochement, loin de mette une contradiction en évidence, est ce qui explique la possibilité de l'illusion que nous tâchons d'analyser. C'est la croyance au destin qui fournit le vrai terrain psychique sur lequel elle se produit. La croyance au hasard en serait le renversement, si elle était sincère ou profonde. Mais, dans l'opinion implicite ou l'on est que tout se tient, il est naturel de penser qu'un fait quelconque ou que l'on observe, ou auquel on donne volontairement lieu soi-même, soutient un rapport avec un tout autre fait quelconque et par conséquent avec celui auquel on pense et qu'on a intérêt à savoir. Il ne reste plus qu'à imaginer que l'examen du premier d'après certaines règles, ou suivant certaine inspiration secrète, peut porter la lumière sur le second, qui est encore à venir. Et c'est de là que part l'illusion. Jeter les sorts, consulter les sorts, c'est donner lieu à ce premier fait dans lequel il restera à démêler le signe du second. Lorsque tel ou tel de ces signes imaginé d'avance, qui, par sa nature, est à la disposition de qui veut le produire, est supposé en rapport avec un certain mal à advenir à quelqu'un, une autre expression pareille à celle de jeter les sorts, mais d'un sens différent, paraît et s'explique. Il ne s'agit plus alors de divination mais de sorcellerie. Jeter un sort est l'acte du sorcier qui réalise ce signe du dommage prémédité, quelle que soit d'ailleurs cette pratique à laquelle il attribue le rapport secret, l'influence nuisible. En dehors de l'idée du sortilège proprement dit, les superstitions relatives à l'effet des malédictions, ou des paroles de mauvais augure, ou du mauvais œil s'expliquent de la même manière.

    Nous pouvons prendre pour un type du procédé des sorts jetés celui dont l'instrument figure comme l'un des insignes portés par les mages dans les sculptures babyloniennes: le faisceau des baguettes. L'usage de ce moyen de divination nous est indiqué par un passage d'Hérodote, qui le rapporte comme une coutume des Scythes: «Parmi cette nation», — nous empruntons le langage d'un vieux traducteur, — «se trouvent devins en grand nombre, qui font leur divination avec lions de saule en cette manière. Ils assemblent en un lieu grosses jarbes (gerbes) desdits sions, lesquelles posées par terre, ils délient, et, mettant chacun sion à part, il devinent en barbotant quelques paroles; après ils les rassemblent comme ils étaient auparavant, puis derechef les remettent à part. Et telle est la divination du pays 1.» Dans le silence de l'historien sur la nature des signes qui instruisent l'opérateur, il ne faut pas croire qu'il s'agisse d'un simple jeu de la main pendant que l'avenir se déroule dans sa pensée; encore moins d'une vertu divinatoire qui lui serait transmise par les bâtonnets, à mesure qu'il les manie. Les signes résident certainement dans l'ordre et la disposition, dans les figures que forment ces bâtonnets déliés ou projetés à terre. Le devin le reprend et les jette de nouveau selon qu'il a besoin d'éclaircir les premières par de nouvelles indications ou de pousser plus loin la recherche et l'exploration des sorts. L'antiquité italique, loin de l'horizon de la Scythie, nous offre un instrument analogue des sorts: c'est une espèce de chapelet formé de morceaux de bois enfilés et que l'on jetait pour observer les figures qu'il prenait en tombant. Ces procédés, pour ne paraître pas absolument livrés en pratique à la fantaisie de l'opérateur, ce qui aurait nui à leur crédit, supposaient des règles d'interprétation, que celui-ci devait connaître par tradition, et qui étaient censées avoir été vérifiées ou constamment ou très souvent par l'événement; c'est-à-dire qu'on regardait au fond comme les effets du destin (nous dirions d'une loi) les rapports arbitraires qu'on avait imaginés. Le comble de cette illusion, portée à l'état de système élaboré et compliqué, se trouve dans la mode antique de divination des Chinois, par l'écaille de tortue. C'est de la consultation des fissures de l'écaille chauffée par le feu qu'il s'agit, et, par conséquent, des figures, comme dans la consultation des baguettes. «La contexture sacrée de l'écaille de tortue, dit un ancien livre chinois, présente cens vingt configurations de fissures, et douze cents réponses... Pour toutes, il y a huit lignes symboliques sacrées et soixante-quatre combinaisons de ces lignes 2.» On sait que le livre réputé le plus ancien de ceux de cette nation avait formulé une suite de symboles fondés sur des combinaisons de petites lignes droites, disposition fort analogue à celle que donne la chute des baguettes, et ramenée seulement à quelques types. Il ne s'agissait plus, pour la divination par l'écaille, que d'interpréter conformément au symbolisme reçu les configurations plus ou moins confuses des fissures. D'une manière générale, les effets produits accidentellement sur une matière soumise à certaines actions physiques, — en observant d'ailleurs des rites prescrits, — se prêtent à une interprétation de ce genre. La divination par la plante chi, autre mode chinois, rentrait apparemment dans cette catégorie. Ce que nous devons y remarquer, et non sans étonnement, comme particulier à la Chine, c'est non seulement l'emploi d'un symbolisme qui paraît avoir été formellement arrêté, mais encore le caractère a priori de ce symbolisme, au lieu des règles d'interprétation qui partout ailleurs se présentaient comme n'étant connues et vérifiées qu'empiriquement. Cicéron, qui, dans le premier livre de son traité De la divination, met dans la bouche de son frère Quintus un résumé de tout ce qui se savait ou se disait de son temps sur l'histoire de cette superstition et pour la justifier, Cicéron a soin de faire plaider l'avocat assez longuement en réponse à l'argument de ceux qui objectaient l'absence de toute raison qu'on pu assigner pour l'existence d'un rapport quelconque entre les signes prétendus des événements, selon les augures, et ces événements eux-mêmes. L'apologiste convenait qu'on ne voyait effectivement nul rapport, mais il soutenait 1° que le destin ou les dieux pouvaient tout de même en avoir mis un; 2º que l'événement en établissait la réalité, au moins très fréquemment, au jugement de toutes les nations et de tous les philosophes, à l'exception de Xénophane et d'Épicure 3° Il est positif que les anciens penseurs, en grande majorité, n'étaient pas plus éclairés ou mieux avisés, en matière de jugement et de constatation d'un rapport réel de causalité, que le sont aujourd'hui les personnes nombreuses qui se flou à la chiromancie, ou à la divination par le marc de café, ou à telles autres dispositions de lignes ou de matières en mouvement, qui rappellent la plante chi et l'écaille de tortue. La pyromancie, la pégomancie, la lécanomancie et bien d'autres ont été les noms de superstitions de ce même genre. La doctrine du symbolisme chinois était l'illusion d'un système; les règles empiriques bien plus flottantes des procédés les plus communs sont les illusions de l'expérience, des applications du sophisme qui consiste à supposer entre les faits un rapport de signe à chose signifiée, qui n'existe pas, et une vérification de ce rapport que l'expérience consultée correctement démentirait.

    Ces différents procédés de divination ont cela de commun que leur matière est établie par l'opérateur. Il en est de même du sort des dés qu'on employait dans certains sanctuaires de la Grèce, la projection des dés étant analogue à la dispersion des bâtonnets. Des tableaux écrits d'avance fixaient le sens à donner au sort, c'est-à-dire les rapports des différents coups avec tels événements à attendre, avec la bonne ou mauvaise issue de quelque affaire préméditée, etc. Mais, dans la divination par les modes les plus généralement usités et liés aux religions d'État, — inspection des entrailles des victimes, observation du vol des oiseaux, de l'éclair et du tonnerre, des prodiges, naturels ou phénomènes insolites et surprenants, des cas de génération tératologique, etc., etc., — la nature fournissait d'elle-même, sans provocation, pour ainsi parler, les signes à interpréter, qui pouvaient prendre un sens d'avertissement ou de menace, de la part des dieux; et il existait également des règles d'interprétation convenues dont nul ne pouvait lire l'origine. A l'époque de Rome où Caton disait, — c'est Cicéron qui le rapporte, — ne pas concevoir que deux aruspices pussent se regarder sans rire, tous les hommes qui avaient exercé les hautes fonctions publiques avaient fait métier d'aruspice à l'occasion, et savaient à quoi s'en tenir sur la valeur de ces règles qu'ils voyaient varier de lieu en lieu, sans fondement d'expérience aucun, et servir de moyens de gouvernement. Cependant ce même philosophe qui s'en moquait, mais en petit comité seulement, était d'avis que la superstition augurale devait être respectée, et qu'il fallait «maintenir, à raison de l'opinion vulgaire et dans l'intérêt supérieur de la République, la coutume, la religion, la discipline, le droit des augures, l'autorité du collège» 4. Cicéron appartenait à l'école académique, alors à peu près sceptique, si bien que son opinion lui commandait de dire à demi plaisamment, qu'il ne pouvait rien affirmer contre la divination avec certitude, à moins de deviner, lui qui niait la divination 5. Cette opinion ne laissait pas de représenter tout ce qu'il y avait alors au monde de philosophie critique. Elle-même ne devait pas y durer bien longtemps. Ni la plupart des philosophes, ni tous les aruspices, quoi qu'en pensât Caton, ne la partageaient, et elle avait contre elle la «croyance du genre humain». La décadence des oracles montra plutôt un changement de direction dans les superstitions régnantes qu'elle ne témoigna en faveur de ce qu'on appelle aujourd'hui le progrès de la raison publique.

    Pour se placer au vrai point de vue de l'analyse philosophique de ces croyances, il faut écarter l'idée de la fraude, au moins préméditée et entière, chez l'augure ou le donneur d'oracles; il faut se le peindre vis-à-vis de son art dans une disposition d'esprit jusqu'à un certain point semblable à celle de l'homme qui, pour sortir d'irrésolution dans un cas donné, dans un trouble d'esprit, recourt à un genre d'oracle pour lequel il n'a besoin de l'aide de personne, ni de la connaissance d'aucune règle d'interprétation: nous voulons parler de la consultation des sorts virgiliens, ou des sorts homériques, procédé bien connu que les modernes ont souvent transporté à la Bible. On se fait donner un texte par le sort, exactement comme le jet des dés donne de certains nombres, le déliement des bâtonnets certaines figures, la nature certains phénomènes accidentels, de ceux qui ont reçu le plus ordinairement la qualité de présages; mais, au lieu d'avoir des règles d'application fixes, comme dans ces divers cas, on improvise des rapports imaginaires entre le texte fourni par le hasard et la situation à laquelle on veut trouver une issue, apporter un jugement, un remède. Ce rapport se choisit de telle façon qu'il suggère, grâce à l'impression que produit le rapprochement, le parti à prendre, la faute à éviter, enfin quelque inspiration favorable dans la circonstance. Or, c'est la précisément ce qui se pratique avec inconscience, dans les cas soumis à des règles fixes d'interprétation, parce que ces règles ne sont fixes qu'en apparence et laissent de grandes latitudes dans leur application à des questions posées. Celles qui étaient nettes et absolues étaient toujours prohibitives, et, par conséquent, ne pouvaient jamais entraîner que des délais pour l'intéressé qui avait la ressource de recommencer les épreuves. C'était un cas de gêne assez fréquent, mais aussi un moyen très utile pour la raison d'État. Celles qui étaient censées donner réponse à des questions formelles étaient vagues ou équivoques, obscures comme par exemple, les oracles fameux de la Sibylle. Considérons celui des procédés où le sens des différents coups de dés était inscrit sur un tableau; ce sens, vu la nature du mode employé, ne pouvait pas être rapporté avec précision à la demande. Le consultant, dans sa préoccupation, dans ses passions d'espérance et de crainte, savait s'arranger pour que la réponse lui parût avoir un sens déterminé adaptable à son état mental. Il en devait être de même, quoique avec plus de sang-froid, de l'interprète professionnel, servant au prêtre du temple, suivant le degré de foi qu'il avait en son métier et la connaissance qu'il pouvait s'être procurée de la condition et des affaires du consultant. Il faut toujours penser à la latitude laissée au devin par état, ainsi qu'à celui qui s'applique à lui-même les sorts pour bien comprendre son jeu d'imagination. S'il s'agit d'interpréter des figures, comme dans plusieurs des cas rapportés ci-dessus, les marbrures d'une pierre polie, les effets de la flamme dans un foyer ardent se prêtent, on le sait, à toutes sortes d'imagination; à plus forte raison est-il facile de ramener par la ressemblance à tels ou tels d'entre des types de configuration qu'on a classés les dispositions fournies par le hasard. Le reste, c'est-à-dire la relation de la figure à la question, se fait, comme nous venons de l'indiquer, et avec la plus grande facilité possible, quand on fait entrer en ligne de compte la possibilité de porter des jugements variés sur la figure donnée et de reprendre au besoin l'opération.

    Considérons maintenant la nature de la question posée à l'oracle. Il y en a deux espèces principales. La question peut revenir à un dilemme: la pluie ou le beau temps, l'échec ou le succès d'une entreprise, le moment favorable ou défavorable, etc. Ou bien il s'agit de trouver le rapport des signes à des événements futurs ou inconnus, qui seront ainsi devinés sans qu'il y ait à répondre formellement oui ou non à une demande précise. C'est le cas de la bonne aventure, des objets cachés à découvrir, etc.

    Dans le cas du dilemme, si le devin manque d'informations, il applique sa règle après avoir tiré les sorts selon sa méthode. Nous avons vu comment les événements quels qu'ils soient laissent intacte la crédulité. Les démentis que donne l'expérience se justifient de manière ou d'autre; ils sont même prévus comme possibles, tous les opérateurs ne passent pas pour également sûrs ou habiles, et le consultant peut aller de l'un à l'autre jusqu'à ce qu'on lui dise ce qu'il est bien aise d'entendre. Mais si le devin possède des informations, s'il a des raisons à lui de juger du cas proposé avec plus ou moins de probabilité, il se sert, — nous le supposons toujours de bonne foi, — de ce qu'il y a d'imparfaitement déterminé dans l'application de sa règle à l'interprétation du sort, pour découvrir dans les signes qu'il lui fournit, un sens accommodable à sa pensée. Il peut sentir quelque gêne à cela faire, si sa méthode est d'un genre trop strict, mais il trouve en général des biais ou des échappatoires, au besoin des vices de forme pour reprendre les opérations. Plus ordinairement, il dispose d'assez d'éléments indéterminés pour faire pencher l'observation du côté qui a ses préférences. Le charlatanisme n'est que la dernière ressource, la plus simple de toutes, à laquelle l'illusion dispense ainsi de recourir. L'illusion est la plus grande possible quand l'intéressé consulte lui-même et pour lui le sort. Nous voyons encore aujourd'hui les personnes qui «se tirent les cartes», se montrer parfois habiles à user des règles reçues dans cette matière, pour se faire annoncer ce qu'elles attendent, ou désirent, ou craignent. Et les spirites crédules, — il n'en manque pas, — s'entendent, d'une manière très curieuse, pour le psychologue, à dicter aux esprits qu'ils évoquent et interrogent des réponses de leur invention, qu'ils font exécuter eux-mêmes inconsciemment par les moyens dont ils s'attendent à ce que ces agents se servent pour se manifester (esprits frappeurs, tables trébuchantes, etc.).

    La divination appliquée à la recherche de l'inconnu ou à la prédiction de l'avenir par la consultation du sort de n'importe quelle espèce donne lieu aux mêmes remarques générales. Pour s'exercer avec un peu de prestige, elle suppose chez le devin une connaissance plus ou moins étendue des personnes, des conditions et des intérêts: connaissance des particuliers, s'il se peut, mais au moins des sentiments, des préoccupations, des usages communs à la plupart des hommes ou à ceux de différentes classes ou professions, et le discernement de ces dernières. Cela pose le problème consiste à lier avec le sens attaché d'habitude aux signes qu'apporte le sort les idées suscitées par la question, et par ce qu'on voit on entend de la personne et ce qu'on suppose à son sujet. Les règles du Jeu ne sont pas assez strictes pour rendre impossible ce travail d'association d'idées, et d'induction, et de mise en rapport avec des signes donnés qu'on interprète. Ce sont au reste les cas ou la simulation et la supercherie se font la plus grande place. Quand il y a bonne foi, ce qui est le seul cas intéressant, c'est la théorie du vertige mental qui peut seule expliquer l'illusion chez les rares devins professionnels susceptibles d'y céder tout à fait, mais surtout chez ceux d'entre eux qui se trouvent, sans feinte, dans l'état hypnotique ou de somnambulisme artificiel. Pour plusieurs, qui n'ont ni l'imagination ni la passion nécessaires pour leur suggérer des révélations illusoires, et qui sont d'ailleurs dans la condition normale, on peut admettre cet état de la volonté qui n'est ni la bonne ni la mauvaise foi, ni la croyance ni l'incroyance, et qui, bien qu'impossible à comprendre pour les hommes de solide raison, est constaté par la fine observation de la nature humaine. La mesure d'illusion de ceux-là se réduit à ne pas rejeter formellement en eux-mêmes l'existence des signes prétendus que leur métier est d'exploiter, tout en y mettant autant qu'il faut du leur. Car pourquoi les supposer plus raisonnables que leurs dupes? Les plus intelligents sont les plus menteurs.

    Nous venons de faire allusion à l'hypnotisme, et l'étude de la superstition divinatoire chez les anciens nous a conduit à prendre des exemples et des applications tout près de nous, puisque malheureusement ils y abondent. Mais, en passant de la divination par les sorts, dont nous venons surtout de traiter, à celle qui se fait par une opération toute mentale, sans se donner des signes extérieurs accidentels, ou pris dans la nature, ou provoqués par quelque procédé qui met en jeu te hasard, c'est un écart considérable que nous avons à remarquer entre l'antiquité et notre époque; et la différence n'est pas en faveur de cette dernière. La distinction que nous avons posée en commençant entre ces deux grands moyens supposés de la divination 6, correspond à celle que les anciens reconnaissaient comme essentielle. Mais il est remarquable qu'ils appellaient naturelle celle qui est toute mentale et dont l'art n'a à fournir ni à interpréter les signes, et artificielle celle qui opère sur des signes donnés ou provoqués 7. C'était, en effet, un état naturel, dans leur opinion, — tous cas de feinte mis à part, ainsi que les moyens matériels, parfois mis en œuvre pour le produire, — que cet état d'extase ou la convulsion que les croyants qualifiaient de fureur divine, et dans lequel l'avenir se dévoilait aux yeux du patient. Cet état doit donc se juger d'après la théorie du vertige mental et n'appelle pas d'autres observations que celles qui précèdent sur la divination en général. Chez les modernes, où la croyance à la possession divine n'existe plus, il a cessé d'être naturel, les illusions qui lui donnaient lieu ne pouvant plus, à moins de folie, se produire; il est alors devenu artificiel à sa manière; il est provoqué exclusivement par des actions exercées sur les organes ou sur l'imagination des sujets qui n'ont plus ni volonté, ni croyance, ni sentiments moraux propres à relever leur condition. Ils n'ont même plus de spontanéité, car on attribue à des suggestions, et au tempérament plus ou moins anormal et vicié qui les rend capables de les subir, les phénomènes extraordinaires qu'ils peuvent présenter comme volants. Ces phénomènes sont eux-mêmes en grande partie fort discutables. La superstition et la crédulité ne perdent rien à se transporter du terrain de la démonologie antique à, celui du spiritisme de notre siècle ou à celui des influences physiques inventées par des matérialistes mystiques et exploitées par des charlatans. On peut même trouver qu'il y a un certain abaissement du point de vue. Le fond d'irrationalité est invariable.

    Auprès de la divination, dont elle n'est d'ailleurs qu'une branche importante et très caractéristique, l'astrologie doit être citée comme une des aberrations capitales de l'esprit humain et des plus opposées à la considération rationnelle et scientifique des phénomènes. Cette superstition n'a eu toutefois ni l'étendue, ni l'influence populaire et les applications de toutes sortes des croyances démonologiques et de la magie. Il est même vrai de dire que ses torts envers l'esprit de la science ont été singulièrement atténués par un service rendu. Non seulement l'astrologie comme la chimie, la fiction de l'influence des astres sur le destin des hommes, comme la spéculation sur les essences cachées et les vertus occultes des métaux, a encouragé l'observation des faits et l'étude des lois naturelles, jusqu'à une époque dont nous ne sommes encore éloignés que de bien peu de siècles; mais encore un fait intéressant d'origine des connaissances, et d'observation réellement scientifique bien que de haute antiquité, est à prendre en considération. Il a été d'une importance extrême, que des notions positives d'astronomie eussent déjà un passé lointain au moment où les explications et les théories commencèrent à se produire; or il est certain que les prêtres babyloniens n'auraient pas observé les mouvements célestes avec tant d'assiduité et un degré d'exactitude que les instruments sans précision dont ils pouvaient se servir rendent merveilleux, s'ils n'y eussent été engagés que par un intérêt de curiosité, et non par des motifs de religion et par la passion de connaître ces stations et cette marche des dieux de lumière auxquelles ils croyaient les événements d'ici-bas rigoureusement subordonnés, Ceci concédé, il reste que la construction des rapports astrologiques ne peut tout entière passer que pour un vaste cas de vertige mental collectif, quelque chose comme la fantaisie et l'illusion pure d'un individu, devenue on ne sait comment l'entente de plusieurs, — ensuite de tous, une fois l'autorité acquise, — pour reconnaître ces rapports prétendus qui n'ont aucun semblant d'existence, et présenter ces chimères pour des faits souverains dont l'ignorance des hommes et l'imperfection de leurs observations empêchent seules la vérification infaillible et constante.

    L'astrologie appartient aux mages à partir d'une certaine époque. Il ne paraît pas pourtant qu'on puisse en rapporter l'origine aux prêtres de l'ancien mazdéisme, ou religion de Zoroastre, ni à l'antiquité chaldéenne, quoique les astrologues tireurs d'horoscopes fussent appelés couramment des Chaldéens dans le monde grec et romain. Ses premiers auteurs sont à chercher dans une autre branche des religions babyloniennes, dans les populations de race sémitique ou kouschite, si tant est que cette dernière dénomination soit clairement applicable à d'autres qu'à des Sémites méridionaux, situés au contact des races noires. Les tours à sept étages, qui sont caractéristiques du culte des dieux planètes, existaient, il est vrai, dans la Médie, comme dans la Babylonie, mais la Médie a été le théâtre de révolutions religieuses dès les temps les plus anciens et des conquérants y ont introduit leurs religions.


    Notes
    1. Hérodote, IV 67, trad. de Pierre Saliat — Nous préférons cette traduction comme la plus naïve. Celles de Larcher et de Miot ne sont pas plus claires, le texte grec se taisant sur une circonstance essentielle: la disposition que les bâtonnets prennemt en se déliant.
    2. Le Tchéou-li, trad. par Édouard Biot, livre XXIV. — Le texte et les notes du traducteur contiennent de nombreux et curieux détails sur ce sujet.
    3. De divinatione, I, 14, et 39
    4. Cicéron, De divinatione, II, 24,33
    5. Ibid.,II,3.
    6. Voyez ci-dessus, p.354
    7. Cicéron, De divinatione, I ,6 et passim
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Charles Renouvier
    Philosophe français (1815-1903), auteur d'une magistrale Philosophie analytique de l'histoire: les idées, les religions, les systèmes.
    Mots-clés
    Arts divinatoires, oracles, mages chaldéens, superstitions chinoises, Étrusques, Rome antique, Cicéron
    Extrait
    «Le comble de cette illusion, portée à l'état de système élaboré et compliqué, se trouve dans la mode antique de divination des Chinois, par l'écaille de tortue. C'est de la consultation des fissures de l'écaille chauffée par le feu qu'il s'agit, et, par conséquent, des figures, comme dans la consultation des baguettes. "La contexture sacrée de l'écaille de tortue, dit un ancien livre chinois, présente cens vingt configurations de fissures, et douze cents réponses... Pour toutes, il y a huit lignes symboliques sacrées et soixante-quatre combinaisons de ces lignes."»
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