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Éditions ALÉAS
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Argent-monnaie

L'argent a des devoirs

Albert Camus
Extrait d'un article paru dans la revue Combat, 16 novembre 1944. Reproduit de: Le Combat d'Albert Camus. Textes établis, annotés et présentés par Norman Stokle, Québec, Presses de l'Université Laval, 1970, p. 244-246
Le gouvernement a décidé la confiscation des biens de la Société anonyme Renault. On se souvient que ces usines avaient d'abord été réquisitionnées en attendant la conclusion des poursuites engagées contre Louis Renault. Louis Renault est mort. Il n'a plus rien à faire avec la justice humaine.

Mais il reste la puissance financière dont il était le détenteur, et qui ne pouvait être mise au service de la nation qu'après le jugement qui aurait frappé Renault d'indignité. Ce jugement devenant impossible, faillait-il laisser cette énorme puissance aux mains de ses anciens actionnaires?

Le gouvernement ne l'a pas pensé. Il a estimé que ces richesses avaient autorisé assez de privilèges sans responsabilités correspondantes, et devaient servir, maintenant, au bien de tous. En fait, il a porté ainsi un jugement moral qui est sans recours. Nous nous sommes assez expliqué là-dessus pour qu'il soit utile d'y revenir. Mais surtout, il faut bien le voir, le gouvernement a reconnu ainsi et ouvertement la responsabilité des actionnaires. Dans ce sens, il n'a pas établi seulement la responsabilité des individus privilégiés, comme c'était le cas dans l'accusation portée contre Renault, mais aussi celle de l'argent sous sa forme la plus anonyme.

Une société basée sur l'argent ne peut prétendre à la grandeur ou à la justice. Mais elle le peut moins encore lorsque l'argent garde tous ses privilèges sans accepter de responsabilités. La décision d'hier signifie au contraire que l'argent a des devoirs, et d'autant plus grands que ses droits ont été plus exorbitants.

Qu'on nous comprenne bien. Si la nation réclame la confiscation de ces biens, ce n'est pas dans un sentiment d'envie. Il nous est indifférent, dans un sens, que des hommes soient riches et jouissent de tout ce qui est attaché à la richesse. Et s'il fallait donner ici notre sentiment personnel, nous dirions que ces pauvres vies dorées ne nous paraissent pas bien enviables.

Mais, les quatre années terribles nous ont appris les rudiments d'une certaine morale. Nous savons maintenant que ceux qui ont choisi de vivre pour l'argent ne trouveront d'excuses que s'ils démontrent qu'ils acceptent les responsabilités de leurs privilèges. En 1940, les industriels français et leurs actionnaires devaient prendre une juste idée de ces responsabilités en payant le prix le plus cher. Ils devaient résister à l'ennemi. Ils ont préféré être payés.
Date de création:2001-03-25 | Date de modification:2006-11-07